mercredi 25 février 2026

Une Asmik Grigorian incandescente transcende le rôle de Salomé à la Bayerische Staatsoper

Salomé en fiancée de la Mort

La reprise de la Salomé de Richard Strauss dans la mise en scène de Krzysztof Warlikowski  et la scénographie de Małgorzata Szczęśniak à l'Opéra de Munich affiche complet, un succès dû à l'excellence de la production datant de 2019 et à celle des interprètes (voir notre compte-rendu de la première). On retrouve le Jochanaan de Wolfgang Koch, incontournable dans le rôle ambivalent du prophète. Marlis Petersen avait chanté Salomé lors du Festival d'opéra de 2019, Camilla Nylund en 2023, des prestations également célébrées. Cette année, le public munichois attendait avec impatience Asmik Grigorian dans le rôle-titre. La soprano lituanienne avait fait une prise de rôle unanimement saluée au Festival de Salzbourg de 2018 dans la mise en scène de Romeo Castellucci. En 2023, elle chanta Salomé à Hambourg dans une mise en scène de Dmitri Tcherniakov. L'énorme succès munichois était programmé, et il a dépassé toutes les attentes. 

La robe de Salomé est rouge comme le sang pulsé dans les artères ou comme le sang qui jaillit d'un corps décapité, sa robe est rouge comme ses lèvres qui exigent le baiser de Jochanaan, qui le lui refuse, et qu'elle obtiendra en fin de partie en le cueillant la tête tranchée posée sur un plateau, c'est le rouge d'Eros et celui de Thanatos, de la vie comme de la mort. Asmik Grigorian livre une Salomé d'une intensité dramatique qui gagne en puissance tout au long de l'opéra, nourrie par les rôles qu'elle a travaillés ces dernières années, la Marie de Wozzeck, Desdémone, Turandot, Norma ou Lady Macbeth, un parcours qui lui fit remporter l'an dernier l'International Opera Award dans la catégorie « Interprète féminin ». Le rôle exige une endurance extrême, Asmik Grigorian le porte avec une force d'expression intense : sa Salomé vit dans un monde corrompu qui l'ennuie profondément et dont elle refuse les fausses valeurs, mais dont elle est prisonnière. Sa rebellion se fait avec les armes dont elle dispose, le cynisme, une beauté sensuelle dévastatrice et des provocations en crescendo. Le travail corporel de la chanteuse, l'intensité de son engagement physique, sa beauté athlétique concourent à une prestation sublime, qui laisse le public pantois d'admiration.

Joachim Bäckström et Asmik Grigorian

L'opéra de Strauss est porté par un plateau homogène dans l'excellence. On retrouve  le baryton Wolfgang Koch qui rend avec force tant les ambivalences que  l'intensité visionnaire et prophétique qui animent son personnage. Le ténor héroïque suédois Joachim Bäckström fait des débuts réussis dans le rôle de Narraboth à l'Opéra national de Bavière, avec une clarté d'émission et un timbre très séduisants.  On le retrouvera également en Siegmund à l'été prochain dans la nouvelle production de La Walkyrie, un rôle qu'il a interprété depuis 2020 à Stockholm, Helsinki et récemment à Monaco. Gerhard Siegel tient brillamment sa partie en Hérode, dont il dessine le portrait de pervers décadent excédé par son épouse Hérodiade et titillé par la morsure des petites dents de sa belle-fille dans le fruit défendu. Claudia Mankhe donne une solide Hérodiade.

La direction musicale a été confiée au Bavarois Thomas Guggeis, que l'on a déjà pu entendre en concert à Munich, en 2023 et 2025. Il préside aux destinées musicales de l'Opéra de Francfort depuis 2023 et fait aujourd'hui des débuts très acclamés à la Bayerische Staatsoper, où il dirige son premier opéra. Il rend la partition de Strauss avec une précision rare, semblant se faire un jeu de ses difficultés. Le public très mélomane ne s'y est pas trompé et lui a réservé, ainsi qu'à l'orchestre, une ovation égale à celle qui a couronné Asmik Grigorian. Voilà qui promet des lendemains qui chantent à ce jeune chef de 33 ans qui s'est déjà illustré dans sa direction d'opéras de Wagner et de Strauss.


Distribution du 23 février 2026

Direction musicale Thomas Guggeis

Mise en scène Krzysztof Warlikowski
Assistante à la mise en scène de Krzysztof Warlikowski Marielle Kahn
Décors et costumes Małgorzata Szczęśniak
Lumières Felice Ross
Vidéo Kamil Polak
Chorégraphie Claude Bardouil
Dramaturgie Malte Krasting et Miron Hakenbeck
Hérode Gerhard Siegel
Hérodiade Claudia Mahnke
Salomé Asmik Grigorian
Jochanaan Wolfgang Koch
Narraboth Joachim Bäckström
Un page d'Hérodiade Avery Amereau
Premier Juif Ya-Chung Huang
Deuxième Juif Tansel Akzeybek
Troisième Juif Frederick Ballentine
Quatrième Juif Jinxu Xiahou
Cinquième Juif Chabaranok romain
Premier Nazaréen Martin Snell
Deuxième Nazaréen Lucas van Lierop
Premier soldat Pawel Horodyski
Deuxième soldat Balint Szabó
Un Cappadocien Armand Rabot
Un esclave Iana Aivazian
La femme du Cappadocien Paula Duarte Romero
La mort Peter Jolesch

Orchestre d'État de Bavière

Crédit photographique © Geoffroy Schied

mardi 24 février 2026

Roland Schwab met en scène le Prince Igor de Borodine au Théâtre de la Gärtnerplatz

Tobias Kartmann (Alexandre Glazounow), Vladimir Pavic (Nikolaï Rimski-Korsakov),
Dieter Fernengel (Alexandre Borodine)

Le chimiste et compositeur amateur Alexandre Borodine a eu bien du mal à écrire le chef-d'œuvre populaire que ses amis attendaient de lui. Comme source d'inspiration, il a choisi l'une des plus grandes épopées héroïques de la littérature russe médiévale, Le dit de la campagne d'Igor (Сло́во о плъку́ И́горєвѣ · И́горѧ сꙑ́на Свѧ́тъславлѧ · вну́ка О́льгова), qui daterait de la fin du 12ème siècle. Comme c'est le cas de toute production du Prince Igor d'Alexandre Borodine, le metteur en scène Roland Schwab et le chef Rbén Dubrovsky se sont trouvés confrontés au choix de la version de l'opéra, car Borodine laissa l'opéra sous une forme fragmentaire à sa mort en février 1887, alors qu'il avait planché sur la composition pendant 18 années. Nikolaï Rimski-Korsakov et Alexandre Glazounov, amis du compositeur, qui avaient suivi toute la genèse de l'oeuvre et avaient longtemps pressé Borodine d'en continuer la composition et de l'achever, transformèrent à titre posthume la partition fragmentaire en l'œuvre que nous connaissons aujourd'hui.

Dieter Fernengel (Alexandre Borodine en professeur de chimie)

Le metteur en scène Roland Schwab a imaginé de restituer la problématique de la composition en convoquant trois personnages que le livret ne prévoyait pas, à savoir le trio de compositeurs qui travaillèrent sur l'opéra. Pendant le prologue, on se trouve dans la vaste pièce de séjour de Borodine. Trois acteurs jouent les rôles des compositeurs, le jeune Alexandre Glazounov et Rimski-Korsakov écoutent Borodine installé au piano à queue. Un grand lustre en cristal et la beauté architecturale de la salle signalent l'opulence dans laquelle vit le distingué professeur de chimie. On le voit ensuite enfiler son tablier blanc, des tables couvertes de flacons et d'éprouvettes sont poussées en scène, des étudiants font des expériences de chimie que surveille le professeur. Cette ambiance feutrée et créative se voit interrompue de manière fracassante par l'arrivée d'Igor et de ses troupes armées, les couloirs du temps se sont ouverts et les guerriers du 12ème siècle ont envahi le grand salon pétersbourgeois de la fin du 19ème siècle. Ces deux mondes vont se côtoyer jusqu'à la fin de l'opéra.

Scène du ballet avec Gjergji Meshaj dansant sur le piano.

Le metteur en scène et le chef Rúben Dubrovsky ont interverti le premier et le second acte du livret. Après le prologue, on passe directement au deuxième acte, celui où Igor est prisonnier du Khan, le chef des peuples de la steppe, et au cours duquel  son fils Vladimir tombe amoureux de la fille du Khan. C'est aussi le moment des fameuses danses polovtsiennes accompagnées d'un choeur, rendues célèbres par Michel Fokine qui en fit un ballet créé pour les Ballets russes de Serge Diaghilev en 1909 au Théâtre du Châtelet à Paris.  Alfred Schreiner, le directeur du ballet du théâtre de  la Gärtnerplatz, a travaillé en collaboration avec Patrick Teschner pour en dessiner la chorégraphie, et sans doute aussi pour agencer les scènes de foule complexes. Parmi les excellents danseurs et  danseuses, on apprécie particulièrement les figures stylisées esquissées par Gjergji Meshaj, un danseur albanais de belle prestance et de haute taille, qui fait partie de la compagnie de danseurs du théâtre. Après l'entracte, on se retrouve à la cour du Prince Igor, que son beau-frère, le Prince Galitzky, régente en son absence. Galitsky est un débauché, un pervers qui a transformé le palais princier en lupanar, où les pratiques sado-masochistes sont monnaie courante, des prostituées paradent suspendues à des slings, des jeunes filles pudiques effarouchées sont livrées à des prédateurs sexuels. Galitzky a pour ambition de détrôner Igor, il défie avec une arrogance abjecte sa soeur Yaroslavna. La mise en scène évoquera également la mort d'Alexandre Borodine : le 27 février 1887, alors qu'il assiste à un bal masqué organisé par les professeurs de l’académie, il s’effondre, victime d’un infarctus, à l'âge de 53 ans. Son cercueil est placé à l'avant-scène et sur un écran est reproduit l'éloge funèbre d'un critique musical de la presse pétersbourgeoise de l'époque, 


La mise en scène ne pouvait manquer d'aborder la question de la guerre que mène depuis exactement quatre ans la Russie contre l'Ukraine. L'action du livret se déroule sur l'actuel territoire ukrainien. Notons à ce propos que Le Dit de la campagne d'Igor est une œuvre fondatrice revendiquée à la fois par la littérature russe et par la littérature ukrainienne, car elle appartient à l'époque de la Ru's de Kiev, ancêtre médiéval commun aux deux nations. (1) Les couloirs du temps s'élargissent ainsi au 21ème siècle, le fond de scène montre un char en flammes. Au quatrième acte, Yaroslavna chante une complainte sur la terrasse de son palais en ruines, tandis qu'elle regarde les plaines fertiles, maintenant ravagées par l'armée ennemie. Pendant qu'elle se lamente sur la cruauté de son sort, deux cavaliers s'avancent. Ce sont Igor et son fidèle Ovlour, qui sont parvenus à s'évader du camp du Khan et reviennent sains et saufs au Kremlin de Poultivle, la capitale du prince Igor. Après un long tableau consacré aux retrouvailles conjugales, l'opéra se termine d'une façon humoristique. Igor et Yaroslavna entrent au Kremlin en même temps que les deux déserteurs Erochka et Skoula, reconnaissables à leurs faux nez de clowns. Ces deux misérables tremblent dans leur peau, car si Igor les voit, ils sont perdus. Pour sortir de leur fâcheuse position, ils mettent les cloches en branle, et prétendent être les premiers porteurs de l'heureuse nouvelle de la délivrance d'Igor. C'est probablement parce qu'ils sont de joyeux bandits et d'habiles joueurs de goudok, que personne ne démasque leur trahison, et qu'ils sauvent leurs têtes par leur habile stratagème.

Matija Meić (Prince Igor), Oksana Sekerina (Jaroslavna)

Rúben Dubrovsky dirige avec brio l'orchestre qui déploie avec entrain les charmes et la vivacité de la musique puissante et impressionnante composée par Borodine. Il en souligne l'impulsion poétique et la délicieuse fraîcheur. Malgré les errements de la longue composition écrite par morceaux, dans les intervalles que Borodine saisissait entre les multiples tâches et les responsabilités de son professorat, on reste émerveillés par l'étonnante cohésion de l'opéra et la fascination qu'exerce sa musique.

Vladimir (Arthur Espiritu et le corps de ballet)

Le baryton Matija Meić donne un Prince Igor tout en puissance, avec une présence scénique imposante et des basses impressionnantes. La soprano russe Oksana Sekerina chante celui de son épouse, d'une voix ample dotée d'un beau legato, mais qu'elle force jusqu'au cri dans la tenue des plus hautes notes. La basse grecque Timos Sirlantzis campe un Prince Galitzky parfaitement maléfique et exécrable, avec un jeu d'acteur remarquable et forte présence scénique.  Le ténor américain Arthur Espiritu donne un prince Vladimir de son ténor fluide et doré, une interprétation d'une beauté sidérante, on regrette que ce rôle soit si court. Monika Jägerová donne une délicieuse Konchakovna, avec Arthur Espiritu ils forment un couple idéal de jeunes premiers. Levente Pall incarne de sa belle voix de basse bien projetée un Khan dont l'autorité de vainqueur se marie à la bonhomie affable d'un hôte accueillant. 

L'orchestre et les choeurs ont rendu la musique captivante. La mise en scène rend un vibrant hommage au génie de la triade de compositeurs et aux beautés de la partition, qui révèle toutes les qualités du talent de Borodine : l'impulsion poétique, un goût exquis, une originalité naturelle et une facilité technique d'autant plus étonnante que la musique n'était que l'occupation de ses rares heures de loisirs. Quoique inachevée, l'épopée du Prince Igor a conféré à  Borodine l'aura d'un poète national. Borodine pensait que  Prince Igor était essentiellement destiné à un public russe. " Il ne supportera jamais la transplantation. " disait-il, ce en quoi il se trompait. Les Ballets russes il y a plus de cent ans à Paris et la remarquable production actuelle du Theater-am-Gärtnerplatz prouvent tout le contraire. Comment pourrait-on rester insensible à cet opéra qui entremêle les danses au chant, qui allie les rythmes somptueux aux timbres éclatants des voix, où les figures de la danse ont des inflexions imprévues et les mélodies une gravité attendrie ? C'est à voir et à revoir, absolument !

(1) Le manuscrit original de cette  saga fut acheté à un moine par le comte Moussine-Pouchkine en 1795, et publié par lui en 1800. Malheureusement, le document original faisait partie des nombreux trésors qui périrent dans l'incendie de Moscou en 1812. Son authenticité a dès lors été la cause de disputes innombrables.

Distribution du 22 février 2026

Musique et paroles d'Alexandre Borodine 
En collaboration avec Alexandre Glazounov et Nikolaï Rimski-Korsakov

Chef d'orchestre Rubén Dubrovsky
Mise en scène Roland Schwab
Chorégraphie Karl Alfred Schreiner
Collaboration chorégraphique : Patrick Teschner
Scénographie Piero Vinciguerra
Costumes  Renée Listerdal
Lumières Peter Hörtner
Dramaturgie Michael Alexander Rinz

Prince Igor Matija MeićMarkus Tordik
Yaroslavna Oksana Sekerina
Vladimir Arthur Espiritu
Prince Galitzky Timos Sirlantzis
Khan Kontschak Levente Páll
Konchakovna Monika Jägerová
Owlur Juan Carlos Falcón
Skoula Lukas Enoch Lemcke
Eroschka Gyula Rab
Tamara Obermayr, une fille polovtsienne
Alexandre Borodine Dieter Fernengel
Nikolaï Rimski-Korsakov Vladimir Pavic
Alexandre Glazounov Tobias Kartmann
Piano Mairi Grewar

Ballet, chœur, figurants et figurants enfants du Staatstheater am Gärtnerplatz
Orchestre du Staatstheater am Gärtnerplatz

Crédit photographique @ Markus Tordik

jeudi 19 février 2026

Um duumvirat féminin fait triompher le Faust de Gounod à l'Opéra de Munich

Dr Faust

Le Faust de Gounod a été créé en 1859 au Théâtre-Lyrique de Paris. Le livret a été écrit par Jules Barbier et Michel Carré, qui ont mis l'accent sur le pacte entre Faust et Méphistophélès ainsi que sur le fil conducteur de la tragédie de Gretchen de Goethe. Grâce à leur dramaturgie contrastée, les scènes de beuverie s'opposent aux ballades intimes et les chœurs de soldats aux chants de prière de la messe. L'œuvre a fait l'objet de plusieurs adaptations par le compositeur. La première version avec dialogues a rapidement été suivie en 1869 d'une version avec récitatifs, qui est encore aujourd'hui considérée comme l'œuvre majeure de Gounod. Sa musique intérieure crée une atmosphère sonore romantique et intime. 

Cette saison, la cheffe d'orchestre et contralto Nathalie Stuzmann a fait un double début triomphant dans la capitale bavaroise. Fin octobre 2025 elle dirigeait un concert avec le Choeur et l'Orchestre symphonique de la Radio bavaroise à la Herkulessaal, une célébration quasi liturgique qui réunissait des oeuvres des trois dieux munichois : l'ouverte de Tannhäuser de Richard Wagner, le poème Mort et transfiguration de Richard Strauss et le Requiem de Wolfgang Amadeus Mozart. Elle porte à présent sur les fonts baptismaux la nouvelle production du Faust de Charles Gounod au Théâtre national. Pour sa joyeuse entrée à l'Opéra de Munich, beaucoup trop tardive à notre goût, elle a livré une direction musicale habitée et inspirée soulignant avec une délicatesse attentive la musique intérieure  et l'atmosphère sonore romantique et intime de l'opéra. Attachée à préserver la puissance et l'impulsion de la partition, elle rend avec passion la dynamique et la densité de l'orchestration, l'harmonie et la beauté des mélodies. La direction de Nathalie Stutzmann se nourrit de son expertise wagnérienne, un compositeur dont elle retrouve l'empreinte dans la composition de Gounod, lui-même fasciné par la musique du maître de Bayreuth comme il l'était par celle de Beethoven. 

Faust rajeuni et Marguerite

La metteuse en scène Lotte de Beer et son équipe ont rapproché l'opéra de Gounod du premier Faust de Goethe, notamment en posant la question philosophique de la définition d'une vie bien vécue. Ils se sont interrogés sur la manière dont chaque personnage, et partant chacun d'entre nous, assume ses responsabilités. Et à ce compte, c'est le personnage de Marguerite qui se montre gagnante en refusant l'échappatoire que lui proposent Faust et Méphistophélès et en faisant le choix de faire face à ses responsabilités, d'accepter le verdict de ses semblables et de se tourner vers Dieu. Méphistophèlès craint la vision de la croix et en fin d'opéra, les villageois viendront démembrer la cage qui emprisonne la jeune femme infanticide. De ses barreaux, ils  forment la lettre tau, la croix de Saint Antoine le Grand, symbole de rédemption et de salut. Marguerite n'est pas ici traitée comme une Sainte, mais comme une femme qui prend au final la juste décision d'assumer ses responsabilités. Elle trouve la réponse aux  questions que se posait en vain Faust, frustré de ne pas tout savoir : il s'agit de dépasser les attitudes égoïstes et d'oeuvrer au bien commun.

Et Satan menait le bal

La scénographie minimaliste de Christoph Hetzer fait de la scène une surface légèrement bombée formée de larges écailles de schiste, ce pourrait être n'importe où sur la calotte terrestre, les décors ne donnent aucun indicateur de lieu ou de temps. Une large plaque aux reflets métalliques fait office de fond de scène. Cela donne un monde stérile où rien ne peut pousser, dont la vie est exclue. Un usage modéré du plateau tournant permet les changements ininterrompus des scènes. De temps à autre, une construction de taille réduite, marque de fabrique de Lotte de Beer, fait office de demeure, celle de Marguerite, de chapelle ou de prison. Les lumières de Benedikt Zehm  sont particulièrement sollicitées pour mettre en valeur les personnages et définir leurs contours, elles jouent un rôle essentiel dans la création des atmosphères. La costumière néerlandaise Jorine van Beek travaille fréquemment avec Lotte de Beer, pour laquelle elle avait conçu les costumes du Trittico sur cette même scène. Les couleurs pastels sont utilisées pour  les vêtements des villageois, le rouge et le blanc dominent dans les costumes militaires qui rappellent ceux des soldats français au 19ème siècle, un siècle où la France fut engagée en de nombreux conflits. Le vieux Docteur Faust apparaît ingambe dans une chaise roulante, tout emmailloté de tissus de couleur beige. La magie de Méphisto lui donnera la jeunesse, que Faust considère comme le bien suprême, et un costume de velours violet passementé de broderies dorées. La composition des scènes de groupe est d'une beauté saisissante, pour lesquelles le savoir-faire de l'assistant à la mise en scène, le danseur et chorégraphe Florian Hurler, a sans doute été mis à profit. La gloriole des chants de victoire guerrière est largement démentie par la scène où les combattants, de retour au foyer sont pour la plupart blessés et éclopés. 

Méphisto et Marguerite qui porte son enfant

On retrouve avec bonheur Olga Kulchynska sur la scène munichoise, cette fois dans le rôle de Marguerite. La soprano ukrainienne, souvent invitée par l'opéra munichois, dresse un portrait tout en innocence, en douceur et en fraîcheur de Marguerite, dont la pureté et la vertu sont écorniflées par les entreprises de Méphisto, ce parasite qui n'a de cesse de détruire, par Faust interposé, la parfaite moralité de l'orpheline. Marguerite est en fin de compte le seul personnage de l'opéra qui assume la responsabilité de ses actes. Le traitement que la mise en scène réserve à la scène finale est intéressant : c'est le peuple qui, convaincu de l'innocence de Marguerite, vient déconstruire la cage où est enfermée l'infortunée et se sert des barreaux pour en faire des croix. L'interprétation d'Olga Kulchynska est d'une fulgurante beauté, elle souligne la transformation d'une jeune fille ingénue, réservée et rougissante, qui connaît les premiers émois amoureux, en une femme responsable qui reconnaît ses torts et refuse avec fermeté de suivre Faust avant de se livrer à la miséricorde divine. Lotte de Beer, Nathalie Stuztmann et Olga Kulchynska ont placé Marguerite au centre de l'action de cet opéra qui reçoit une signature féminine, aussi intéressante que pertinente. La richesse du timbre, la chaleur de la voix aux couleurs irisées de la soprano lyrique, l'excellence de sa diction française et l'exceptionnel jeu de scène en font une Marguerite de tout premier plan. Marguerite reçoit le soutien inconditionnel de Siebel magnifiquement interprété par Emily Sierra, qui lui prête sa personnalité et son chant solaires. Siebel apporte un vent de fraîcheur dans l'univers nauséabond des prédateurs sexuels, Emily Sierra le joue en débordant d'énergie et de compassion. Alors que tout condamne Marguerite, il est le seul à ne pas lui jeter la pierre. Dans le rôle de Marthe, la mezzo-soprano Dshamilja Kaiser fait des débuts de belle venue à l'Opéra d'État de Bavière.

Les jardins de Méphitophélès

Dans le rôle-titre le ténor chilien Jonathan Tetelman fait une prise de rôle sensationnelle. Sa composition du personnage est phénoménale : le Dr Faust est un vieillard cacochyme aigri et courbaturé, emmailloté de bandelettes, en quelque sorte déjà momifié sur sa chaise roulante, qui fait résonner la grande plaque métallique de sa large voix, énonçant la litanie plaintive de ses recherches non abouties. La mise en scène souligne fort bien l'inanité du propos faustien. On comprend au fil de la soirée que la quête savante n'a pas pu être couronnée de succès parce que ses prémisses sont mal posées. Faust est un orgueilleux qui construit ses démonstrations au départ d'un point de vue égoïste et qui, faute d'une gloire attendue, opte pour le suicide. Par la suite, sa romance avec Marguerite, même s'il en semble épris, est le fait d'un prédateur sexuel qui achète la vertu de ses victimes au moyen de l'argent. Les bijoux sont pour Faust et Méphisto une monnaie d'échange. Marguerite en a une tout autre représentation : elle ne se les approprie pas, malgré ce qu'en dit Marthe qui semble bien vite se consoler de la mort annoncée de son mari, elle s'en pare pour un moment seulement vivre un rêve romantique, Excellent acteur, Jonathan Tetelman déploie la panoplie du séducteur, et il la présente de sa voix puissante avec une grande élégance vocale et un timbre très chaleureux. Il a toute la prestance d'un beau salopard, dont les hideurs disparaissent sous un vernis clinquant. Kyle Ketelsen donne un Méphisto au teint de vampire, tout de noir vêtu un peu à la manière des gothiques. La baryton-basse américain dévoile de belles couleurs sombres qui se marient bien avec son personnage ténébreux, dont la puissance est cependant mise à mal par deux simples tiges de fer croisées. L'élocution française est généralement très correcte, avec de temps à autre l'intrusion d'un sonorité bizarre que l'on accueille avec d'autant plus d'indulgence que la prestation démoniaque du chanteur est exceptionnelle. La mise en scène souligne bien que le malin ne l'est que si on lui permet de l'être. Méphisto disparaît dans le trou de la calotte de schiste dont il était sorti en début d'opéra. Le baryton français Florian Sempey interprète Valentin avec une belle présence scénique, une belle prestation qui reste cependant en retrait de celle des trois protagonistes.

Le retour de Valentin et des soldats

La soirée s'est terminée par une énorme ovation qui s'est rapidement muée en standing ovation. En toute justice, l'orchestre et son incomparable cheffe l'ont emporté à l'applaudimètre. Les huées entendues à la première ont fait place à un enthousiasme unanime.

 Le spectacle est actuellement retransmis sur Arte Concert.

Distribution du 12 février 2026

Direction musicale : Nathalie Stutzmann
Mise en scène : Lotte de Beer
Assistant réalisateur : Florian Hurler
Scénographie : Christof Hetzer
Costumes : Jorine van Beek
Lumières : Benedikt Zehm
Chef de chœur : Christoph Heil
Dramaturgie : Peter te Nuyl, Ana Edroso Stroebe

Le docteur Faust Jonathan Tetelman
Méphistophélès Kyle Ketelsen
Valentin Florian Sempey
Wagner Thomas Mole
Marguerite Olga Kulchynska
Siebel Emily Sierra
Marthe Dshamilja Kaiser

Orchestre d'État de Bavière
Choeur d'État de Bavière

Crédit photographique © Geoffroy Schied

Reprise de l'Onéguine de John Cranko au Bayerisches Staatsballett. Une soirée pour aficionados.

Onéguine (Jakob Feyferlik) © Nicholas MacKay John Cranko @ Hannes Kilian John Cranko fut chorégraphe en chef du Ballet de l'Opéra d'...