samedi 25 juillet 2026

Rienzi retrouvé : l’étrange destin du premier triomphe de Richard Wagner — Notre dossier

 Plaque commémorative à Dresde - Photo personnelle.

Longtemps considéré comme l’enfant encombrant de Richard Wagner, Rienzi, der Letzte der Tribunen occupe pourtant une place essentielle dans l’histoire du compositeur. Créé à Dresde en 1842, l’ouvrage fut le premier grand succès public de Wagner et révéla un musicien encore en quête de son langage. Avant Le Vaisseau fantôme, Tannhäuser ou Lohengrin, c’est Rienzi qui imposa son nom auprès du public allemand.

Mais l’histoire de l’œuvre est aussi celle d’une longue disparition : rejeté par Wagner lui-même, absent du canon de Bayreuth, instrumentalisé au XXᵉ siècle pour des raisons politiques, Rienzi porte en lui les contradictions de son créateur et de sa réception. Son retour au Festspielhaus en 2026 ouvre ainsi un vaste champ de réflexion historique, musical et esthétique.  

À l'occasion du retour de Rienzi au Festival de Bayreuth en 2026, j'ai rassemblé l'ensemble des recherches que je consacre depuis plusieurs mois à cette œuvre fascinante, longtemps oubliée et souvent mal comprise. 

Premier grand triomphe de Richard Wagner en 1842, Rienzi, der Letzte der Tribunen fut aussi l'œuvre qu'il renia progressivement, avant qu'elle ne soit durablement écartée du répertoire et instrumentalisée au XXᵉ siècle. Son histoire est celle d'un opéra, mais aussi d'un mythe, d'une réception critique et d'un héritage complexe.

Ce dossier réunit vingt articles consacrés à toutes les facettes de cette aventure : les sources littéraires, la création de 1842 à Dresde, les premières critiques allemandes et françaises, la création parisienne de 1869, les caricatures et documents iconographiques, le monument romain à Cola di Rienzo, une étonnante publicité Tobler de 1913, jusqu'au retour de l'œuvre à Bayreuth sous la direction de Nathalie Stutzmann.

📚 Au sommaire : vingt posts à découvrir en cliquant sur les liens

De 1835 à 1842

1842 / 1843

1850
1869

Création parisienne de Rienzi à Paris — L'article du compositeur Ernest Reyer

Le compositeur français Ernest Reyer (1823-1909) était un admirateur fervent et un critique musical influent de Richard Wagner. Les liens entre les deux compositeurs s'articulent autour de plusieurs points clés. Alors que dans les années 1850 et 1860 Wagner était rejeté par une grande partie du public et de la critique parisienne, Reyer a utilisé sa plume dans la presse française (notamment au Journal des Débats) pour défendre et faire connaître son œuvre. Les deux hommes se sont rencontrés au moins une fois en Suisse, à Triebschen où Wagner résidait. Le compositeur allemand avait chaleureusement accueilli Reyer en signe de gratitude pour son soutien. L'opéra Sigurd, l'oeuvre majeure d'Ernest Reyer, fut créé à Bruxelles en 1884 puis à l'Opéra de Paris en 1885 ;l est basé sur la légende nordique des Nibelungen, la même source mythologique que la Tétralogie de Wagner. Reyer y utilise  le système de leitmotiv wagnérien dans une composition dont l'écriture reste fondamentalement française.

L'intérêt de son article réside dans la compétence musicologique de son auteur, à une époque où la plupart des critiques s'intéressent davantage au résumé du livret, à la mise en scène et à l'interprétation et n'abordent que peu l'analyse musicale. 

in Le Théâtre illustré du 1er avril 1869

REVUE MUSICALE du Journal des Débats du 18 avril 1869

Théâtre Lyrique — Rienzi, opéra en cinq actes de Richard Wagner, traduction française de MM. Nuitter et Guillaume. 

Richard Wagner écrivait dernièrement à un de ses amis : « Je viens de relire la partition de Rienzi. Tout n'est pas à tuer dans cette œuvre de ma jeunesse. » Malgré l'expression germanique dont il s'est servi, Richard Wagner a parfaitement rendu sa pensée, et ce serait être injuste que de se montrer plus sévère que lui. Le public avait été prévenu, avant la première représentation de Rienzi, qu'il ne devait pas considérer cet ouvrage comme l'expression caractéristique de la personnalité du compositeur et de son système ; il ne s'est donc point montré trop surpris d'y rencontrer des formules surannées, des airs de bravoure et des cavatines rappelant le style et la facture des maîtres italiens. D'ailleurs, ces cavatines, ces airs de bravoure et ces formules surannées ne lui déplaisent point ; son oreille y est depuis longtemps habituée partout où il les rencontre, il leur fait bon accueil et les salue comme de vieilles connaissances. Mais, pour Richard Wagner, c'est précisément là ce qui est à tuer, c'est là ce que l'auteur des Maîtres chanteurs et des Niebelungen considère avec raison comme choses malsaines dans une œuvre dramatique, c'est ce qu'il réprouve absolument et voudrait peut-être bien désavouer aujourd'hui. À l'époque où Richard Wagner écrivit Rienzi Meyerbeer avait déjà établi, et l'on sait avec quel succès, une fusion entre l'élément germanique et l'élément italien ; l'exemple du maître séduisit d'autant plus facilement le jeune compositeur, que celui-ci destinait son œuvre à notre première scène lyrique ; pensée ambitieuse s'il en fût! Wagner, ayant foi en son talent, s'imaginait que cela devait suffire à lui aplanir des difficultés qu'il ignorait alors et dont il ne devait pas tarder à se rendre compte. Au bout de trois ans de séjour à Paris il perdit sa dernière illusion dans une dernière épreuve. M. Léon Pillet, directeur de l'opéra, lui acheta quelques centaines de francs le poème du Hollandais volant et en fit hommage à M. Dietsch. J'ai raconté déjà, d'après Wagner lui-même, cet incident de sa vie, ainsi que les déboires et les humiliations de toute sorte qu'eut à subir l'amour-propre du musicien. Mais du moins une compensation l'attendait à Dresde, où Rienzi fut représenté avec un brillant succès, et Wagner, de retour dans son pays, put oublier, au milieu de sa nouvelle fortune qu'il laissait à Paris un arrangement pour piano et chant des partitions de la Reine de Chypre et de la Favorite, arrangement qui existe encore et auquel il a attaché son nom. Les temps sont bien changés, les usages aussi, et on ne verrait pas aujourd'hui un compositeur étranger obligé, pour vivre, de se résigner à faire une pareille besogne. C'est aux prix de Rome qu'elle est exclusivement réservée. Si l'exemple de Meyerbeer et les fiers accents de la muse de Spontini exercèrent quelque influence sur le style de Richard Wagner à son début, l'auteur de Rienzi ne trahit pas moins la profonde impression qu'avaient laissée dans son esprit les œuvres de Weber. Cette impression (il n'hésite pas à le reconnaître) le poursuivit longtemps, et ce n'est guère que dans ses derniers ouvrages qu'il s'en est presque complètement dégagé. Dans Rienzi comme dans Lohengrin, le souffle héroïque et chevaleresque Euryanthe se fait particulièrement sentir. Mais, hâtons-nous de le dire, malgré ces souvenirs et malgré ces emprunts mal déguisés faits aux productions les plus vulgaires de l'école italienne, on voit bien qu'on est en présence d'une individualité puissante, vigoureuse et originale on sent, dans les parties mêmes les plus faibles de l'œuvre, la main exercée et hardie d'un compositeur appelé à devenir, lui aussi, un grand maître.

Les critiques souvent très passionnées qu'a soulevées en France le système de Richard Wagner n'ont pas porté seulement sur ceux de ses ouvrages qui sont conçus d'après les bases de ce système au lieu de suivre le compositeur dans sa progression ascendante, quitte à se séparer de lui au moment où il entre dans une phase trop nuageuse ou trop abstraite, on a voulu voir, même dans ses premières partitions, l'application de théories développées par lui dans des écrits qui ne parurent que quelques années plus tard. Ajoutez à cela que ceux qui combattent avec le plus d'acharnement le système de Richard Wagner n'ont guère entendu que le Tannhäuser (encore l'ont-ils bien entendu?) et des fragments détachés du Vaisseau-fantôme et de Lohengrin de sorte qu'il est bien permis de dire que jusqu'à présent, en France, les détracteurs du maître ont puisé leurs arguments bien plus dans ses écrits que dans ses compositions. En effet, voici un opéra en tout conforme aux traditions acceptées, et qui, avant d'être connu à Paris, n'avait cependant pas échappé à l'anathème lancé contre les doctrines subversives du musicien allemand, à l'hostilité habilement entretenue contre l'ensemble de son œuvre. De sorte que le public, bien qu'on l'eût charitablement averti peu de temps avant la première représentation de Rienzi, qu'il n'y avait rien dans cet ouvrage qui pût blesser ses instincts, ses goûts, ses préjugés, ni troubler ses convictions en matière d'art musical, ne s'attendait pas moins à y rencontrer, à côté des cavatines italiennes particulièrement signalées à son attention, quelques-unes de ces longues mélopées, quelques uns de ces récits dramatiques qui lui semblent interminables, et pour lesquels il éprouve apparemment une répulsion invincible.

Calmons l'impatience du lecteur et donnons-lui une courte analyse du poème de Rienzi, dont les principaux épisodes ont été fournis à Richard Wagner par le roman de sir Edward Bulwer Lytton. Voulant faire de Rienzi le héros d'un drame lyrique, le poète-musicien ne pouvait guère rester fidèle à la vérité de l'histoire mais peut-être aurait-il dû s'apercevoir du défaut d'intérêt qu'il est si aisé de remarquer dans le roman anglais (j'en appelle à ceux qui l'ont lu), et y suppléer par quelques efforts d'imagination. De cette façon, nous eussions eu bien certainement un meilleur livret, plus fertile en incidents dramatiques, plus intelligible et plus varié. Rienzi est donc bien loin du Tannhäuser, du Hollandais volant et de Lohengrin. C'est un poème presque sans amour, la passion d'Adriano pour Irène étant peu développée, et l'amour de la patrie n'éveillant que bien imparfaitement ces douces et brûlantes émotions que la majeure partie du public a l'habitude d'aller chercher au théâtre. Avant d'être chanté par Wagner, Cola di Renzo ou di Rienzi avait été chanté par Pétrarque dont nous trouvons l'épître louangeuse dans une édition peu connue de la vie du célèbre tribun, écrite en langue vulgaire romaine par Tomao Fiortifiocca, scribasonato, et qui porte la date de 1624 

Sopra'l monte Tarpeo, canzon, vedrai,
Un cavalier ch'Italia tutta honora
Pensoso più d'altrui che di se stesso.

Notons pour mémoire la tragédie de Rienzi que Gustave Drouineau fit représenter en 1826 sur le théâtre de l'Odéon, une œuvre que l'on dit très remarquable et qui est antérieure d'une dizaine d'années au roman de Bulwer Lytton.

La toile se lève enfin, après une ouverture dans laquelle sont habilement agencés les principaux motifs de l'ouvrage, brillante préface que M. Pasdeloup avait déjà fait applaudir, sans trop d'opposition, aux habitués de ses concerts du dimanche. Des nobles du parti d'Orsino ont pénétré la nuit dans la maison de Rienzi et enlevé sa soeur Irène. Adrien Colonna, suivi dequelques partisans, arrive à temps pour délivrer la jeune fille des mains de ses ravisseurs. Le combat s'engage, et ni l'intervention du peuple ni les pacifiques exhortations du légat Raimondo ne peuvent arrêter la fureur des combattants. Alors paraît Rienzi. À sa voix, la foule s'écarte avec respect; les nobles eux-mêmes remettent l'épée au fourreau et s'éloignent, mais après s'être promis, pour vider leur querelle, de se retrouver le lendemain aux portes de la ville. C'est là que Rienzi ira les rejoindre, aux premières lueurs du jour, à la tête des bourgeois et des hommes du peuple qui lui ont décerné le titre de tribun romain.

                                                                  Rienzi, gloire à toi !
Gloire au tribun du peuple-roi !

Au second acte, la paix est faite, et de jeunes messagers vêtus à l'antique et tenant à la main un bâton d'argent viennent en confirmer l'heureuse nouvelle. Les chefs des deux factions ennemies que le danger de la lutte a réconciliées, Orsino et Colonna, apportent eux-mêmes à Rienzi des assurances de fidélité et de dévouement mais à peine se sont-ils humiliés devant le tribun, leur fierté se redresse, leur haine se réveille, et ils conspirent entre eux la mort de Rienzi.

C'est Colonna qui le frappera de son poignard au milieu de la fête pour laquelle s'illuminent déjà les galeries du Capitole. Adriano reproche vainement aux conjurés la lâcheté d'un pareil attentat ; en vain le fils se traîne aux genoux de son père, le sort en est jeté : Rienzi doit mourir. Mais l'amour d'Adriano pour Irène sauvera les jours du tribun, lequel a pris d'ailleurs la précaution de revêtir une cuirasse sous son pourpoint.

Le poignard de Colonna a glissé sur l'acier ; Rienzi rassure le peuple ; les gardes entourent les conjurés et les emmènent dans la salle du fond où l'arrêt qui les condamne va être exécuté. Adriano implore en faveur de son père la clémence de Rienzi ; un chant lugubre, le chant du Miserere, s'entend dans la coulisse. Rienzi reste inflexible, mais Irène prie à son tour, et le tribun pardonne, malgré les clameurs de vengeance poussées par les bourgeois et par le peuple.

Le troisième acte, c'est la bataille au bord du Tibre, car les nobles auxquels Rienzi vient de faire grâce ont de nouveau violé leur serment. Au milieu des chants de victoire, on entend les accents d'une marche funèbre, et, porté sur une civière, le corps de Colonna traverse la scène accompagné par les cris de désespoir d'Adriano, qui jure de punir le tribun.

Les destins sont changeants au troisième acte 
En Rienzi l'on n'a plus foi!

Le Pape a lancé contre lui une bulle d'excommunication, et les bourgeois, excités par Adriano, n'attendent qu'un signal pour briser leur idole. A la tête d'un brillant cortége Rienzi s'avance vers l'église de Saint-Jean-de-Latran; les moines et le légat se retirent à son approche et ferment les portes du saint lieu où retentit bientôt le chant de malédiction

                                                Voe, voe tibi, maledetto !

Le tribun, abandonné par le peuple et ralii par l'Eglise, reste plongé dans une stupeur profonde. Revenu à lui, il voit Irène à ses côtés et la serre tendrement sur son cœur. La toile tombe.

Au commencement du cinquième acte, Rienzi, dont la mauvaise fortune n'a point abattu le courage, adresse au ciel cette touchante prière 

Dieu de lumière, en ton appui j'ai foi,
Car tout pouvoir terrestre vient de toi. 
Viens dissiper la nuit profonde
Qui règne encor sur la cité,
Surgis, soleil, et sur le monde
Fais resplendir la liberté!

Puis, entraîné par l'espoir de réveiller encore le sentiment de l'indépendance chez ce peuple romain prêt à retomber sous la domination de ses oppresseurs, il court vers le Capitole dont il gravit les degrés à la lueur des torches qui promènent déjà l'incendie autour de l'édifice ; à ses exhortations, la foule répond par des cris de mort, on lui jette des pierres, et bientôt fe palais qui s'écroule engloutit au milieu de ses débris fumants le dernier tribun de Rome. Irène et Adriano, étroitement enlacés, échangent un baiser suprême et périssent avec lui. Ainsi finit ce drame pour lequel M. Pasdeloup a dépensé plus d'argent qu'il ne s'en dépense en toute une année au théâtre de l'Opéra Comique.

La partition a dû subir quelques coupures nécessaires, indispensables, si l'on veut, mais qui n'en sont pas moins nuisibles à l'intelligence du sujet. Le rôle d' Adriano a été particulièrement écourté, et ce rôle étant ce qu'on appelle, en langage de théâtre, un travesti, le jeune Colonna ne nous a intéressé que très faiblement à son amour pour la sœur de Rienzi.

Lorsque je fus présenté à l'auteur de Guillaume Tell, du Barbier de Seville et d'une très grande quantité d'ouvrages qui ne valent pas ces deux-là, l'illustre maître me dit « Monsieur, je suis charmé d'avoir l'honneur de faire votre connaissance. » À quoi je répondis « Cher maître, tout l'honneur est pour moi. » Cela m'est revenu à l'esprit en lisant les deux télégrammes échangés entre M. Richard Wagner et M. Pasdeloup après la première représentation de Rienzi. « Votre partition vient d'obtenir un très grand succès. — Mon cher ami, je vous en laisse tout le mérite. » Cet excès de modestie du côté de M. Richard Wagner a été très remarqué. Pourtant, sans vouloir amoindrir le mérite de M. Pasdeloup, n'avons-nous pas quelque raison de croire que la nouvelle du succès de Rienzi n'a pas été tout à fait indifférente au célèbre compositeur et qu'il est bien aussi pour quelque chose dans ce très légitime succès ? Il l'a dit lui-même « Tout n'est pas à tuer dans cette œuvre de ma jeunesse », et nous nous empressons d'ajouter que les pages dignes de survivre à celles que le maître condamne et que nous ne prétendons nullement arracher au trépas sont de la plus grande beauté. L'auteur du Tannhäuser et de Lohengrin s'y montre déjà en pleine possession de sa puissance dramatique, de son habileté à traiter les grands ensembles et à combiner les différentes sonorités de l'orchestre. Comme il n'était guère possible, à propos de Rienzi, de parler du défaut de carrure de la phrase mélodique et de reprocher à Richard Wagner d'avoir répudié pour la coupe de ses morceaux toutes les formes acceptées, on a vertement critiqué le luxe de son instrumentation. Beaucoup trop de bruit, a-t-on dit. Il ne faut pas confondre le bruit avec l'excès de sonorité. Ce qui est du bruit, c'est cet éternel final que vous rencontrez dans la plupart des opéras italiens, cette longue suite d'accords de tonique et de dominante, accompagnés par tous les instruments à percussion de l'orchestre.

Wagner, comme Weber, sait intéresser l'oreille, sans sortir de la tonalité, et dans les tutti les plus énergiques, il n'emploie, toujours comme Weber, ni les cymbales ni la grosse caisse. A-t-il, dans Rienzi, un peu trop abusé des fanfares de cuivre ? a-t-il donné aux trombones un rôle un peu trop important ? Je le veux bien ; mais cet inconvénient disparaîtrait ou passerait inaperçu dans une salle plus vaste que celle du Théâtre Lyrique, dans la salle de l'Opéra, par exemple, où Wagner, en écrivant sa partition de Rienzi, s'imaginait qu'elle serait exécutée ; non, ce n'est pas là le côté vulnérable de l'oeuvre, je l'ai déjà signalé, et il me parait inutile d'y revenir. Mais quelle grâce, quelle fraîcheur et quelle pureté mélodique dans cet adorable chœur des messagers de paix, dans le solo du soprano, dans le chant de Rienzi que les basses et les ténors accompagnent, II est bien possible que cela soit inspiré de Weber, mais Weber eût assurément signé cette poétique inspiration, Richard Wagner excelle à faire mouvoir les masses, et, comme il peut mettre une science solidement acquise au service de son génie dramatique, il sait donner un caractère particulier à chacune des parties qui concourent à l'effet de l'ensemble. Cela frappe les musiciens,  le public ne s'en aperçoit guère et se contente de dire : Trop de bruit ! Je signalerai cependant à son attention et à ses applaudissements la belle progression harmonique du chœur : Salut, ô jour vermeil! ;  la chaleur, le mouvement et l'éclat du final du premier acte ; le bel adagio : Que la clémence sainte pénètre dans vos cœurs à l'acte suivant, et l'entraînante péroraison dans laquelle reparaît le thème allegro de l'ouverture. Au troisième acte, citons l'appel aux armes, la marche qui nous a fait songer à celle d'Olympie (Olympie est un opéra de Spontini, qu'on a peu joué et qu'on a tort de ne plus jouer), l'hymne guerrier Sancto spirito cavaliere! et surtout la magnifique prière des femmes pendant la bataille. C'est aussi une scène émouvante et largement traitée, que la scène de la malédiction. Quant à la prière de Rienzi, au commencement du cinquième acte, il faut la louer comme une des plus belles inspirations de Richard Wagner (ce farouche ennemi de la mélodie), depuis le premier accord de l'orchestre jusqu'à cette pédale finale de si bémol sur laquelle passent de si pénétrantes harmonies. Et qu'on me permette maintenant de répéter ce que j'ai dit dans une petite note insérée aux faits divers de ce journal le lendemain de la première représentation de Rienzi : « Cette œuvre de la jeunesse de Richard Wagner couronnerait dignement la carrière de plus d'un compositeur. » À part quelques légères fautes de prosodie, la traduction de MM. Nuitter et Guillaume est faite avec beaucoup d'exactitude et de soin. 

Les décors sont superbes, la mise en scène est splendide, l'exécution excellente. M. Monjauze se costume avec un goût exquis, il joue en grand comédien et chante en grand artiste. Y a-t-il un ténor à  Paris qui eût été comme lui à la hauteur de ce rôle de Rienzi, qui en eût fait valoir avec un tel art le côté poétique et chevaleresque, la douleur résignée et l'énergique grandeur ? `Mlle Priolat, par la facon dont elle a chanté la partie de soprano solo dans le chœur des messagers de paix, a posé sa candidature (influence du moment) à "un premier rôle. Sa voix est charmante, très juste et d'un timbre extrêmement sympathique. Sa figure a un remarquable cachet de finesse et d'intelligence. Mlle Priolat a en elle l'étoffe d'une véritable artiste.

C'est bien de nous avoir fait connaître une partition que l'Allemagne applaudit depuis trente années mais cela ne fait pas grand chose à la popularité de Wagner, ou du moins au succès qu'il a le droit d'ambitionner chez nous, et quand on jouera Lohengrin, on verra bien que tout est à recommencer. 

E. REYER.

Le Rienzi parisien de 1869 - L'article d'Henri Vignaud

Issu d'une famille du midi de la France, Henri (ou Henry) Vignaud, nom de plume de Jean-Héliodore Vignaud, né à La Nouvelle-Orléans (Louisiane) le 27 novembre 1830 et mort à Bagneux le 16 septembre 1922, est un écrivain, journaliste , historien et diplomate américain. Il enseigne le français à la Nouvelle-Orléans avant de se diriger vers le journalisme. Lors de la guerre de Sécession, il est capitaine du régiment louisianais de l'armée des États confédérés. Fait prisonnier en 1862, il s'évade et se réfugie à Paris où il s'installe définitivement. Il reprend sa plume de journaliste. De 1863 à 1864, il collabore au Mémorial diplomatique où il tient la revue des théâtres qu'il dirigea jusqu'en 1892. 

Sa critique de Rienzi est ici reproduite dans l'orthographe en usage en 1869, erreurs comprises. 



REVUE MUSICALE du Mémorial diplomatique du 22 avril 1869

Rienzi, grand opéra en 5 actes de Richard Wagner, livret du même, traduit par MM. Nuitter (Guillaume).

I.

L'exécution, au Théâtre Lyrique, de Rienzi, dont la première représentation a eu lieu le 6 du mois d'avril, est l'événement musical de cette année.

Depuis le Tanhauser [sic], qui n'eut, comme on le sait, que six représentations et qui sombra sous une avalanche de sifflets et de huées, aucune œuvre importante de Wagner n'avait été donnée à Paris. On peut donc dire que l'auteur du Vaisseau Fantôme, du Lohengrin, de Tristan, d'Iseult [sic] et des Maîtres chanteurs, n'y était connu que par ses critiques violentes contre les aptitudes musicales de la France, et par des fragments exécutés dans les concerts populairés, notamment dans ceux de M. Pasdeloup, qui passe pour un wagnérien fervent, et qui a tout au moins une prédilection très-marquée pour les compositions du fougueux réformateur.

Le directeur du Théâtre Lyrique, pour faire accepter plus facilement Wagner, a très-habilement choisi dans son œuvre une partition qui représente une œuvre de transition et qui, tenant par conséquent autant de l'ancien genre que de celui auquel on a donné un peu dérisoirement le nom de « musique de l'avenir », devait naturellement moins surprendre le public et pouvait le préparer tout doucement au système du novateur.

En effet, Rienzi, que M. Wagner dédaigne aujourd'hui et qu'il déclare indigne de lui, a été écrit pour Paris, à une époque où l'auteur n'avait pas complétement arrêté le système auquel il a attaché son nom, et où il n'était pas encore bien convaincu que la mélodie fût inutile à la musique, quoiqu'il se sentît déjà un penchant très-prononcé pour le vacarme et pour les violents effets de sonorité. Il subissait encore — c'est lui qui le dit — l'influence de Weber, de Spontini, d'Auber, de Meyerbeer, d'Halévy, et c'est autant le bruit des triomphes que ces maîtres remportaient à Paris que l'insuccès de ses deux premiers opéras, dont l'un n'eut qu'une représentation, qui l'amena en France.

Il y resta trois ans, pendant lesquels il chercha vainement à faire représenter son Rienzi, tout en poursuivant ses projets de réforme et en écrivant le Vaisseau Fantôme et le Tanhauser. En 1842, il quitta Paris pour. Dresde, où Rienzi, qui venait d'être reçu, obtint un immense succès. À dater de ce jour, Wagner prit en haine la France, dont il ne parla plus qu'avec un mépris que l'éclatante chute du Tanhauser, quelques années plus tard, a fait dégénérer en monomanie furieuse.

Le souvenir de ces critiques amères, burlesques à force d'injustice, n'a pas peu contribué à irriter le caractère des polémiques que le nom et le système de M. Wagner ont soulevées parmi nous, et dans lesquelles des opinions si excessives se sont fait jour de part et d'autre. Nous tâcherons d'éviter ces exagérations et de rester juste pour M. Wagner, tout en répudiant énergiquement les aberrations de son système. Nous oublierons les pages regrettables où il a comparé les Français à une nation de singes, et celles encore plus regrettables— parce qu'elles dénotent une absence complète de sens critique — où il dénie aux israélites toute aptitude musicale supérieure, pour voir en lui uniquement le compositeur, et dans le compositeur l'auteur seul de Rienzi.

II.

On sait que le poëme de Rienzi, écrit par Wagner lui-même, est tiré du roman de ce nom de Bulwer. On s'est plu à trouver ce livret absurde et à se moquer de Wagner, qui a la prétention d'écrire lui-même les poëmes de ses ouvrages. Il y a dans cette appréciation une première injustice à signaler. Rienzi est au contraire un excellent sujet d'opéra, et Wagner a parfaitement su en tirer des situations très-musicales. L'analyse de la partition, qui sera en même temps celle du livret, le prouvera.

L'ouverture est une des belles pages de l'opéra ; elle débute par deux ou trois appels de cuivre, qui causent une certaine surprise et auxquels succède immédiatement une mélodie très-belle et très-ample, qu'on retrouvera au cinquième acte dans l'air de Rienzi. Après un passage compliqué et obscur, vient une autre mélodie, qui forme le thème principal de l'ouverture et qui est, comme la première, empruntée à la partition ; c'est le motif du septuor final du second acte, final qui est, à notre sens, le morceau capital de l'ouvrage.

Il est à remarquer que ces deux mélodies sont les seules ayant de l'ampleur et de la suite que contienne la partition, et que l'auteur les fait revenir très fréquemment en en variant les formes, ce qui prouve qu'il n'a pas pour ce genre de conception le dédain qu'il affecte. Comment expliquer autrement le soin qu'il prend de mettre en relief et de reproduire sous tous les aspects possibles les pures idées mélodiques qu'il lui arrive de trouver ? Somme toute, prise dans son ensemble, l'ouverture de Rienzi est chaude et mouvementée ; elle entraîne l'auditoire, si elle ne le charme pas absolument.

Le premier acte, qui nous paraît être non le plus beau, mais le plus complet, le plus homogène de la partition, s'ouvre sur une place publique à Rome. Le pape, réfugié à Avignon, a abandonné la Ville Eternelle aux deux factions rivales des Colonna et des Orsini. Ces derniers ont imaginé d'enlever la sœur de Rienzi, Irène ; ils pénètrent de force dans sa maison et vont l'entraîner, quand un Colonna, le jeune Adriano, arrive à son secours. On tire les épées. Au bruit de la querelle, le cardinal légat sort du temple et cherche à pacifier les combattants ; mais on le repousse ; l'arrivée de Rienzi seule fait mettre bas les armes.

Cette scène, composée d'un chœur divisé en plusieurs parties et entrecoupé par une mélopée déclamée par Rienzi, est d'une belle facture. C'est une de ces conceptions grandioses, dans le genre de celles qu'affectionnait Meyerbeer, et qui ne serait pas indigne de ce grand compositeur. Elle se termine par un ensemble formidable, qui est d'un bon mouvement ; la mélopée est la partie faible du morceau.

Suivent un trio, où Rienzi invite Adriano à embrasser la cause du peuple, et un duo entre ce dernier et Irène. Trio et duo commencent par un long récitatif sans aucune couleur, et finissent par une strette dans le plus mauvais style italien.

L'acte se termine par un grand final, où Rienzi appelle le peuple aux armes et réclame la liberté. Deux chœurs, l'un de moines, l'autre de femmes, de religieuses sans doute, chantés dans la coulisse et soutenus par l'orgue, viennent apprendre au peuple, réuni en scène que l'Eglise est avec Rienzi. Le tribun entonne alors un hymne de liberté, auquel se marient alternativement le chant des trois chœurs et celui de l'orgue. Nous disons chant à défaut d'une autre expression ; car c'est un déchaînement formidable de toutes les voix et de tous les instruments qu'il a été possible de réunir sur la scène et à l'orchestre. Ce morceau, d'une sonorité effrayante, et dont les parties de soprano sont écrites dans une tonalité extrêmement élevée, est néanmoins d'un grand effet. On y remarque une belle marche à l'orchestre et la phrase principale de l'hymne : Sachez défendre tous vos droits ! qui a un caractère magistral et que Monjauze dit admirablement.

Au deuxième acte, Rienzi a triomphé, et l'on donne une fête pour célébrer la victoire du peuple, auquel les seigneurs vont prêter serment. Cet acte est plein de chœurs qui éclatent les uns après les autres sans trêve ni merci. Un seul est vraiment remarquable, c'est celui des messagers de la paix qui viennent célébrer le rétablissement de la concorde et de la tranquillité publique. Il est chanté par des femmes représentant de jeunes adolescents. Un joli solo, dit d'une manière ravissante par Mlle Priolat, en forme le début. La reprise, appuyée par le chœur de l'orchestre, est d'un effet délicieux. Ce morceau, qui est mélodique, délicat, gracieux, et qui tranche si heureusement avec le caractère général de la partition, a été redemandé à l'unanimité.

Le chœur et le trio de la conspiration qui viennent ensuite et où les seigneurs trament la perte du tribun, sont absolument insignifiants. La scène de la cérémonie a plus de valeur. La marche, pendant laquelle Rienzi, le peuple, les sénateurs et les seigneurs défilent sur le théâtre, a du caractère ; le chœur, est vif, rhytlimé, et la phrase de Rienzi : Salut à vous, peuple ! au ton mélodique assez prononcé. Bien que perchée très-haut, Monjauze la donne à pleine voix.

Ici se place un ballet allégorique, où des soldats costumés en anciens Romains l'emportent sur des chevaliers du moyen-âge : c'est bien le plus insipide, le plus absurde et le moins divertissant de tous les divertissements qui aient été jamais introduits dans un ouvrage quelconque. Mlle Zina Mérante y fait cependant des prodiges de force et de grâce.

Après le ballet, les seigneurs cherchent à assassiner Rienzi ; on les arrête puis on les amène pour les juger, pendant qu'Adriano et Irène supplient le tribun de leur faire grâce. Ces deux scènes n'ont aucune espèce de valeur.

Avec la rentrée des seigneurs, qui ont été condamnés et auxquels Rienzi va faire grâce, commence le grand septuor final; c'est à notre avis, nous l'avons déjà dit, le morceau capital de la partition ; on y sent le souffle et la main d'un maître. C'est encore, il est vrai, une explosion formidable, assourdissante par instant, mais très-mouvementée, très-chaude, pleine d'une belle sonorité et dont le motif principal est certainement magnifique. Malheureusement, cette belle page a des trous, s'il est permis de s'exprimer ainsi, c'est-à-dire qu'après quelques mesures d'un jet ferme et soutenu viennent des passages obscurs, vides, sans autre caractère que le bruit. Malgré ce défaut, elle a produit un grand effet.

Au troisième acte, les Colonna et les Orsini, momentanément réconciliés, marchent sur Rome, dont Rienzi est toujours maître. Le tribun appelle le peuple aux armes par un hymne guerrier, qui est le signal du plus formidable charivari que jamais compositeur en délire ait conçu et exécuté.

Enflammé par Rienzi, le peuple défile sur le théâtre pour aller combattre les seigneurs. Un deuxième orchestre, placé sur la scène, précède la procession et joue une marche militaire, pendant que les cloches sonnent le tocsin dans la coulisse, que le grand orchestre éclate et que le chœur se déchaîne. Il s'établit alors entre les deux orchestres, appuyés par les chœurs et les cloches, une sorte de dialogue qui produit une cacophonie dont il est impossible de donner l'idée ; c'est une combinaison, très-savante probablement, de sons discordants et criards qui n'est qu'à la portée des imaginations malades. Perdant ce temps la procession — une procession ridicule — continue à défiler et à provoquer les rires de la salle. Le premier soir Rienzi était à cheval ; mais ayant trop bien rappelé au public l'entrée d'Hervé, dans Chilpéric, on l'a mis depuis à pied, ce qui n'empêche pas la procession de produire toujours son effet comique : ce genre de hors-d'œuvre n'est réellement tolérable qu'à l'Opéra.

Enfin les deux orchestres cessent de dialoguer, Rienzi reprend la phrase de l'hymne : Santo Spirito, et tout éclate à la fois. Les trompettes et les trombonnes déchirent l'air, les cors et les cornets à piston détonnent, les tambours et les timbales roulent ensemble, les violons et les contrebasses crient à briser leurs cordes, les cloches se remettent en branle, les chœurs s'époumonnent, et la salle s'emplit d'un immense vacarme qui donne le vertige.

Les combattants sortent et les femmes restées en scène s'agenouillent pour prier. Leur chant est entrecoupé par les bruits de la bataille simulés par un orchestre placé dans la coulisse, auquel celui de la salle donne la réplique. Cette scène, que les wagnériens regardent comme une des beautés de la partition, nous a paru complètement ratée. Rienzi revient triomphant, la marche est reprise, les cuivres redétonnent, les voix et les instruments éclatent de nouveau, et la toile tombe sur un ouragan de sonorité.

Le quatrième acte est d'un ton plus doux.

Le peuple, excité par les seigneurs, commence à se lasser de son héros favori. Rienzi le harangue, lui arrache des acclamations et le ramène à lui ; mais au moment où après avoir surmonté ce danger, il va pénétrer dans le temple pour entendre le Te Deum qui doit être dit en l'honneur de ses triomphes, un chant lugubre en sort et le légat du pape apparaît sur le seuil du saint lieu d'où il maudit le tribun. Aussitôt la foule fuit épouvantée, et Rienzi reste seul avec sa sœur.

Cette scène est admirablement coupée pour le théâtre ; les cris de désespoir de Rienzi et le chant implacable et glacial des moines qui prononcent la malédiction produisent un effet qui n'est pas sans intérêt, mais auquel manque le véritable caractère de la beauté : l'inspiration.

Le cinquième acte, que précède une courte introduction symphonique à laquelle il faut reconnaître du charme, s'ouvre par un grand air dit par Rienzi et qui est fort beau. C'est une sorte de mélopée d'un rhythme large, grave et doux, dont le motif, nous l'avons dit, sert de début à l'ouverture. Ce chant triste et poétique succédant à ces explosions de trombonnes [sic] ou de trompettes produit une impression délicieuse. Avec le final nous retombons dans le vacarme. Le peuple assiège le Capitole où Rienzi est renfermé, et y met le feu ; le tribun, sans prendre garde aux flammes qui l'environnent, harangue la foule ameutée jusqu'au moment où l'édifice s'écroule sous lui.

Ce final est très diversement apprécié. Le savant critique du Temps, M. Weber, le regarde comme une des plus étonnantes créations de Wagner et le compare à la plus belle partie de la scène de la conjuration des Huguenots ; M. Azevedo, au contraire, le caractérise par un seul mot, celui de néant. Il y a certainement une grande exagération dans l'une ou l'autre de ces appréciations ; mais s'il fallait absolument accepter l'une d'elles, nous opterions pour la dernière.

III.

Telle est cette partition inégale, bruyante et obscure, mais non inférieure assurément. Le premier soir le public l'a accueillie d'une manière un peu tapageuse. Les wagnériens quand même et les antiwagnériens de parti pris, qui étaient presque tous dans la salle et qui y avaient apporté des préventions tout-à-fait contraires se sont livrés à des démonstrations exagérées, qui ont malheureusement entraîné une partie du public. Il en est résulté ce chabanais particulier aux premières représentations de Paris quand elles sont bruyantes. Des applaudissements trop fanatiques ont provoqué des chut inconvenants ; des défis un peu grotesques ont amené des répliques violentes ; enfin on a hué, crié, un peu sifflé même ; et messieurs les titis n'ont pas manqué d'égayer la salle par quelques-uns de leurs lazzi habituels. Mais tout cela n'a guère caractérisé que la première représentation; les suivantes ont été beaucoup plus calmes, et nous avons pu constater qu'à la cinquième toute effervescence avait disparu ; les applaudissements y étaient devenus rares et froids ; mais personne n'y trouvait à redire.

Il est donc évident que la masse du public, celle qui est restée étrangère aux polémiques passionnées soulevées par M. Wagner, juge aujourd'hui la pièce avec toute liberté d'esprit et sans la moindre prévention ; on peut même dire qu'il l'accueille avec une neutralité plutôt sympathique qu'hostile. Il n'en a pas été de même de la critique. Dès le lendemain de la première représentation, la plupart des journaux se sont prononcés sur l'ouvrage d'une manière très-dure, quelques-uns même avec une violence de langage regrettable. Pour l' Opinion nationale, par exemple, dont le critique musical, M. Azevedo, est assurément fort compétent, la partition de Rienzi est une « retentissante, ahurissante et étourdissante platitude. » Le Figaro, par la plume de M. Wolff. la tourne en ridicule pendant quatre colonnes ; le Gaulois l'appelle « la symphonie du vacarme, » et la Revue et Gazette musicale un « immense non sens.» M. Chadeuil, du Siècle, la qualifie de « musique au picrate de potasse, » et M. de Thémines, de la Patrie, d' « ouragan bruyant et ténébreux. » M. Amédée Achard, du Moniteur, trouve que c'est « un opéra qui commence par la fureur pour finir par la rage en passant par l'exaspération... un final qui commence toujours et ne finit jamais. » M. Lajarte, du Public, dit que c'est « une œuvre sans idée mélodique... qui outrepasse constamment la moyenne de sonorité que peuvent supporter des oreilles humaines. » M. Paul Foucher, de l'Epoque, pense que c'est un « charivari... un concours de fanfares d'une assourdissante monotonie... où l'excès de bruit trahit presque toujours le vide et l'impuissance. » M. Weber, du Temps, croit, au contraire, que l'ouvrage contient de magnifiques parties et qu'il n'est pas plus bruyant que ne l'exige le sujet. MM. Paul de Saint-Victor, Monselet et Arago, à la Liberté, à l'Etendard et à l'Avenir national, montrent plus de réserve, tout en inclinant sensiblement du côté des wagnériens. Seul ou à peu près, M. Théodore de Banville est dans l'allégresse ; il tresse des couronnes à Wagner dans le National et chante l'immense succès de Rienzi en termes pompeux et exaltés. Baudelaire a dû en tressaillir d'aise dans sa tombe, et Mme Catulle Mendez lui aura certainement envoyé, en témoignage de reconnaissance, une de ces précieuses chinoiseries qui sont, avec la « musique de l'avenir», l'objet de ses prédilections artistiques.

Gardons-nous de ces exagérations.

Rienzi, il serait à la fois puéril et injuste de le nier, est une œuvre imposante, celle d'un maître, d'un maître qui n'a pas le don de l'inspiration, mais qui a l'instinct du grand et met au service de cet instinct une science profonde, un esprit hardi et des aptitudes spéciales pour l'emploi d'un orchestre et des masses chorales. On s'est trop habitué à ne voir dans Wagner qu'un fou, un énergumène sans puissance et sans génie musical ; Rienzi prouve que si l'orgueil la vanité et l'esprit de système ont conduit ce compositeur à des aberrations voisines de la folie, il n'y a pas chez lui impuissance. Il a la manie du tapage, l'amour du bruit ; mais comme il a aussi l'ambition du grand et qu'il le cherche sans cesse, il lui arrive parfois de le trouver. Ce n'est pas seulement un musicien, c'est un compositeur doublé d'un penseur.

Rienzi fera de l'argent ; car chacun voudra aller voir et juger par soi-même une partition qui a déjà donné lieu à de si vives controverses, et dont l'auteur est depuis longtemps discuté si ardemment. Nous ne croyons pas cependant qu'elle reste au répertoire ; c'est une œuvre trop lourde, trop monotone, trop pénible à entendre pour exciter chez le public autre chose que cette curiosité qui s attache aux grands efforts, aux tentatives hardies ou étranges. Les finals des deux premiers actes, le chœur des Messagers et la prière de Rienzi sont certainement des morceaux qui feraient honneur à n'importe quel compositeur, et dont on ne saurait nier le mérite sans parti pris ; mais ce ne sont point de ces beautés éclatantes qui saisissent et transportent le spectateur, ou même une de celles qui éveillent une vive émotion et laissent un souvenir profond. Le grand défaut, en effet, de cette musique bruyante est d'être médiocrement expressive. Ces éclats incessants de voix et de cuivre, ces vocifèrations [sic] à jet continu n'ont pas le don d'émouvoir ; ils vous frappent par leur étrangeté, ils vous surprennent par la hardiesse de leur combinaison, ils vous terrifient par des effets de violence que personne n'avait jamais songé à demander à la musique; mais c'est seulement à de rares et courts intervales [sic] qu'ils produisent sur l'âme la douce et sereine impression du beau.

À ce point de vue là, Rienzi est inférieur non seulement aux grandes partitions de Rossini et de Meyerbeer — cela va de soi, — mais encore à celles d'Halévy, pour qui M. Wagner a un si profond mépris. Si les partitions de la Juive, de Charles VI et de la Reine de Chypre ne contiennent, en effet, aucune page sublime qui puisse rivaliser avec le trio de Guillaume, celui de Robert, le final de Aloïse et la conjuration des Huguenots, elles laissent au moins des impressions beaucoup plus nettes, plus vives et plus agréables que celles produites par Rienzi. Entendre une de ces partitions est un plaisir, un plaisir plus ou moins élevé et raffiné, mais en somme un plaisir. Entendre un ouvrage comme Rienzi, tout rempli d'ensembles sonores qui exigent du spectateur une tension continuelle d'esprit et de chœurs tapageurs reliés entre eux par de longs et pâles récitatifs, c'est sinon une fatigue, du moins un plaisir bien mitigé.

Si Rienzi, par conséquent, donne une meilleure et plus juste idée, des aptitudes musicales de M. Wagner, au public parisien, on peut être certain qu'il ne le convertira pas au wagnérisme ; il contribuera puissamment, au contraire, à vulgariser cette vérité : que la mélodie est l'essence même de la musique, et que toute théorie ayant pour objet de la supprimer ou de lui enlever son caractère fondamental, qui est de toujours prédominer, est destructive de !a musique, fût-elle appuyée sur le talent le plus vigoureux, les combinaisons les plus ingénieuses et les connaissances les plus vastes.

IV

M. Pasdeloup a fait pour Wagner tout ce qu'un disciple enthousiaste peut faire pour un maître qu'il admire. Aussi n'y a-t-il que des éloges à donner à la mise en scène et à l'exécution des parties de chœur et d'orchestre, qui tiennent d'ailleurs la première place dans la partition. L'interprétation des rôles est moins satisfaisante. À part Monjauze, qui est superbe et qui s'est élevé de beaucoup au dessus de tout ce qu'on attendait de lui, les autres artistes sont assez faibles. Mlle Borghèse, qui a créé à Paris le rôle de Rose Friquet dans les Dragons de Villars, où elle a eu, dit-on, un grand succès, n'a plus aujourd'hui la voix assez nourrie ni assez homogène pour chanter une musique comme celle de Wagner. Elle a toujours cette flamme artistique que nous lui avons connue il y a quelque quinze ou dix-sept ans à la Nouvelle-Orléans; mais elle ne sait pas plus s'habiller aujourd'hui qu'alors, et elle fait une piteuse mine sous la figure du jeune et beau Adriano Colonna. Mlle Sternberg, qui joue Irène, a une voix jolie et fort élevée, mais peu de méthode et trop de gestes. Mlle Priolat, nous l'avons dit, est charmante. Lutz et Massy seraient bien sans doute, s'ils avaient des rôles ; mais ils n'ont guère que des coryphés [sic]. Quant au cardinal légat et au père Colonna... non ! n'en disons rien. Cet article est déjà trop long pour y ajouter de mauvais compliments ; ce sera pour une autre fois.

HENRI VIGNAUD.

1869 - Rienzi au Théâtre-Lyrique - L'article de Gustave Bertrand dans le Ménestrel du 11 avril 1869.

L'historien de la musique Gustave Bertrand (1834-1880) signe ici un article moins anti-wagnérien qu'il n'y paraît à première lecture. Les connaissances musicales de Gustave Bertrand sont évidentes et, dans les passages d'analyse musicale, il  fait la part des choses, argumentant ce qui lui déplaît et reconnaissant ce qui lui semble admirable. Il est néanmoins évident que la personnalité de Richard Wagner, qu'il pare du titre de "son outrecuidance M. Wagner", l'indispose et qu'il y a à Paris "trop de wagnérisme dans l'air".





1er REPRESENTATION DE RIENZI AU THÉÂTRE-LYRIQUE

Le gros... je n'ai pas dit le grand événement de la semaine, est, bien entendu, le Rienzi de M. Wagner. Si M. Wagner ne fait pas généralement plaisir, même en son pays, il faut convenir qu'il fait généralement question. Depuis un ou deux ans, surtout, il y avait trop de wagnérisme dans l'air. La petite secte se remuait beaucoup ; ils sont bien là une centaine qui font du bruit comme dix mille. En attendant qu'ils fassent révolution, ils font émeute, ou tout au moins esclandre. 

Le terrain n'est pas mal préparé, d'ailleurs; je ne parle pas de l'éternelle famille des inquiets et des blasés, qui veulent du nouveau per fas et nefas (1), ni d'une autre sous-espèce très-amusante, celle de ces dilettantes sourcilleux et de ces artistes renchéris qui affectent d'apercevoir des choses inouïes là précisément où le commun des martyrs se récuse, d'éprouver des jouissances ineffables expressément aux endroits où la majorité du public s'accorde à bâiller ou à souffrir. C'est un rôle à prendre ; on le prend d'abord par vanité, puis il finit par envahir l'imagination et devenir sincère chez quelques-uns.

Je n'indique non plus que pour mémoire certains wagnérolâtres qui sont avant tout des intelligences en peine, des idéologues spécialement épris des théories pangénésiaques (2) de cet infatigable préfacier et brochurier : ces gens-là n'écoutent pas musicalement cette musique ; ils l'écoutent avec l'intellect, rêvant et sophistiquant à côté. 

Je ne m'arrêterai pas davantage au cénacle de quatre ou cinq jeunes compositeurs français, qui ont trouvé intéressant de se ranger sous la bannière du pontife des incompris. Plusieurs, j'en jurerais, sont surtout préoccupés aujourd'hui de rétrograder décemment sur celle voie : car le service est dur sous un tel chef. Quel complaisant patronage attendre de l'éreinteur fielleux et furibond de Guillaume Tell et de Faust (voir la brochure Art et Politique), et de toutes les oeuvres en général de Meyerbeer, Mendelssohn, Halévy... (voir le Judaïsme dans la musique). L'homme qui montre tant d'animosité contre ses rivaux ne peut sentir que du dédain pour ses suivants.

Il y aurait bien d'autres variétés de wagnériens à esquisser ; mais, encore une fois, ce n'est pas aux divers meneurs de la secte que je m'arrête ici : il est incontestable qu'une certaine portion du vrai public demandait à poser de nouveau la Question-Wagner. On a applaudi plusieurs fragments symphoniques et choraux aux Concerts populaires, voire même au Conservatoire. Et fort bien faisait-on, car ils sont d'un grand et bel effet. Ce sont les mêmes qui furent applaudis dès les premiers concerts wagnériens à Ventadour. M. Wagner est moins contestable comme symphoniste que comme dramaturge musical. El comme les représentations de Tannhaüser [sic], à l'Opéra, avaient été brutalement interrompues, trop de gens étaient restés ainsi sur une curiosité inassouvie, et n'avaient pu faire la différence du Wagner de concert et du Wagner de théâtre. La plupart de ceux même qui avaient assisté à ces représentations, avaient mal entendu : le procès avait été plutôt tranché que jugé. Il est donc naturel qu'il revienne en appel. Seulement, nous croyons que le jugement réfléchi finira par confirmer l'arrêt tumultuaire.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que nous le disons : nous sommes du nombre de ceux qui appellent la représentation française de Lohengrin, et, s'il est possible, de Tristan et Yseult, puisque « le maître » assure que c'est le premier ouvrage où il ait pleinement pris possession de ses rêves. (Je sais bien que ce dernier postulatum (3) est plus facile à formuler qu'à réaliser : l'opéra de Tristan, essayé, puis abandonné par certains théâtres allemands, n'a eu que trois représentations à Munich, devant trois séries d'invités!...)

Et je ne forme pas seulement le voeu sincère que ces opéras de Wagner soient montés ici, je souhaite qu'ils aient chacun un minimum de vingt représentations consécutives (aucun théâtre d'outre Rhin n'en a jamais tant donné, dans une année, du Tannhaüser ou du Lohengrin) ; et je le souhaite, afin que le public parisien, — et le public tout entier, dans ses subdivisions diverses — puisse à loisir se faire une opinion loyale, controversée, contrôlée, autant que possible définitive.

Personne n'eut été plus fâché que nous si, d'aventure, le Rienzi français était mort-né. Dieu merci ! il vivra largement et même brillamment tout le temps nécessaire. Mais le reproche capital que nous nous permettons d'adresser à M. Pasdeloup, c'est d'être allé choisir un opéra qui ne devait rien prouver dans l'état de la question.

S'il y avait eu insuccès, et s'il n'y avait finalement que demi-succès, il serait loisible aux wagnériens de dire encore : « Tant mieux, ce n'est qu'une oeuvre de jeunesse, un pastiche des genres, à la mode vers 1840 : c'est du Wagner avant l'hégire, ou plutôt ce n'est pas du Wagner du tout. Le maître a bien fait de rejeter toutes ces guenilles de la tradition. Ah ! si l'on osait donner Tristan ou les Maîtres chanteurs ! ... »

Les non wagnériens, de leur côté, pouvaient applaudir partout, comme ils l'ont fait à quelques endroits, sans pour cela s'engager : « C'est beau, pouvaient-ils dire, parce que c'est écrit dans les conditions bien connues de la langue et de la dramaturgie musicale. »

Nous n'avançons rien là qui n'ait l'aveu de M. Wagner tout le premier ; à peine avait-il besoin de le rappeler, dans ces quelques lettres publiées récemment, et fort habilement calculées pour sauvegarder en tout cas l'honneur du drapeau. Il eût suffi de reproduire ce qu'il a dit, il y a neuf ans, de Rienzi dans la préface des Quatre Poèmes d'opéras...

" Cet opéra, où l'on retrouve le feu, l'éclat que cherche la jeunesse, » (on voit pourtant que l'auteur est moins absolument sévère pour la plus désavouée de ses oeuvres de jeunesse que pour Guillaume Tell, les Huguenots, la Juive et Faust), « cet opéra, dit-il... a été conçu et exécuté sous l'empire de l'émulation excitée en moi par les jeunes impressions dont m'avaient rempli les opéras héroïques de Spontini et le genre brillant du Grand-Opéra de Paris, d'où m'arrivaient des ouvrages portant les noms d'Auber, de Meyerbeer et d'Halévy : aussi suis-je loin, aujourd'hui, d'attribuer à cet ouvrage aucune importance particulière ; car il ne marque encore d'une façon bien claire aucune phase essentielle dans le développement des vues sur l'art qui me dominèrent plus tard... » 

La déclaration est-elle assez nette?

Ce ne fut que plus tard, en effet, qu'il entreprit toutes ces grandes originalités mêlées d'impossibilités qui constituent son génie individuel, quelques-unes involontaires et inaperçues de sa propre critique, mais la plupart très-voulues, au contraire, très-préméditées, très-puissamment transportées de la théorie à priori dans la pratique théâtrale, et d'autre part très-laborieusement exposées dans ses livres. Il serait sans doute inopportun de les discuter aujourd'hui, puisqu'il s'agit précisément du seul ouvrage signé de Wagner où elles ne se rencontrent pas. Mais ce sera pour quand on voudra. Sans vanité, je crois avoir un peu débrouillé ce problème apocalyptique. Grâce à ma vieille expérience de jeune archéologue, je suis du petit nombre des Français qui ne craignent pas l'ennui dans le travail. D'ailleurs, ces grosses dissertations transcendantales sont, avec un peu d'attention, bien plus faciles à pénétrer qu'elles ne semblent d'abord. Elles sont pleines de malentendus et d'illogismes. J'ose affirmer qu'il y a moins de bon sens et de vraie critique dans tel développement abstrait qui tient trois pages d'une préface wagnérienne, que dans certaines de ces boutades parisiennes dont M. Wagner prend occasion pour traiter les Français de singes. Il n'est pas donné à tout le monde d'être assommant. Il est bien entendu que nous ne nierons pas plus, dans un mois ou dans un an qu'aujourd'hui, le tempérament puissant et la facture prodigieuse de cette sorte d'Antéchrist en fa dièze. Encore moins oublierons-nous de marquer les réelles qualités du grand coloriste orchestral, et de rendre pleine justice aux belles pages qu'il a trouvées d'inspiration, quand il voulait, bien se rapprocher des conditions normales de l'art... Le procès de tendances resterait assez considérable contre le linguiste musical, et surtout contre le dramaturge.

Indiquons au moins les différences les plus immédiatement sensibles et les plus générales entre le Rienzi et le Tannhaüser. Dans le Tannhaüser, il y a plus à se fâcher et plus à admirer tour à tour ; les impossibilités du système sont audacieusement accusées, mais le coloriste musical est en possession de son éblouissante palette ; les parties qui se réfèrent plus docilement aux lois connues et normales de la langue et du drame musical, sont aussi d'une beauté vraiment neuve : bref, en bien comme en mal, le musicien est original, il est lui. Dans Rienzi il n'est encore, de son propre aveu, qu'un écolâtre de l'opéra français et de l'opéra italien ; les formes et les coupes traditionnelles qu'il a depuis si fort raillées, sont maintenues; mais entendons-nous bien ; quand, par exemple, il fait du style fleuri à l'italienne, il oublie d'y mettre la grâce et la vivacité charmante des maestri; il prend le moule, le patron, et rien de plus. Enfin, si tout est parfaitement compréhensible ici (jusqu'à la banalité parfois), la mélodie a le tort de traîner trop continûment une surcharge, ou pour mieux dire une sous-charge d'harmonie et d'instrumentation qui blase et fatigue vite les oreilles. C'est surtout par la violence et l'éclat de la sonorité que le musicien débutant se distinguait des maîtres qu'il avait acceptés pour modèles. Tout le monde a remarqué les analogies inévitables du sujet de Rienzi avec celui de la Muette. Rienzi est un Masaniello transporté à Rome, et transposé trois siècles plus haut, en plein moyen âge. C'est la faute de l'histoire. On a signalé aussi plus d'une ressemblance de détails avec la Juive... Mais il s'en faut bien que le livret vaille ceux de Scribe, si injustement critiqués. Déjà M. Wagner faisait ses livrets lui-même, et déjà l'on pouvait voir qu'il n'avait pas du tout l'instinct dramatique, C'est pourtant son ambition la plus obstinée !

Rienzi pourrait être ainsi qualifié : un choral d'émeute mêlé de marches militaires, en cinq actes. — La fable dramatique n'intervient qu'à de courts intervalles dans les ensembles, et il est sensible que l'auteur n'attachait lui-même qu'une importance bien secondaire aux amours de la soeur de Rienzi et du jeune patricien Adriano Colonna. L'ouverture est brillante : deux motifs de l'hymne Santo spirito cavaliere, et de la prière du cinquième acte, y sont fort bien employés ; mais comme ce motif de marche, qui revient plusieurs fois en la, puis en ré, est vulgaire avec son accompagnement lourdement plaqué et rhythmé ! et comme il serait honni de tout bon Wagnérien dans un opéra de Verdi !

Le premier acte est le meilleur à notre goût ; il respire une vie intense. C'est là surtout, dans les choeurs et les récits de l'introduction, qu'il faut applaudir ce « feu et cet éclat » de jeunesse dont le maître a bien voulu se donner acte à lui-même. L'écolâtre de 1842 ne se refuse pas l'agrément de quelques vocalises dans le duo et dans le trio. Le finale est encore plein de beaux et vigoureux effets. On peut déjà marquer une trop grande dépense de sonorité dans ce premier acte ; mais l'auditeur, encore dispos, ne se plaint pas.

Le deuxième acte commence de la façon la plus aimable par le choeur féminin des petits messagers rapportant dès nouvelles de paix. L'air chanté par la gentille coryphée (Mlle Priolat), a été demandé tout d'une voix : Weber l'eût volontiers contresigné. Après cette scène gracieuse, le plaisir du spectateur est à peu près fini. Les motifs du grand ballet militaire sont tous d'une insignifiance, tranchons le mot, d'une platitude absolue. Je passe sur bien des choses pour louer somme toute, le finale du deuxième acte ; à partir du septuor, c'est distribué comme les grands ensembles de Donizetti, mais d'une sonorité plus lourde et plus violente.

Le troisième acte est mauvais ; je n'excepte de cet arrêt sommaire que la prière des femmes pendant le combat, qui est originale et revient avec plus de bonheur encore en se compliquant de l'hymne Santo Spirito. Je pourrais aussi, par excès de conscience, signaler telles phrases ça et là ; mais elles sont noyées, abîmées dans le brouhaha presque continu d'une musique d'hippodrome : ce ne sont que marches, fanfares, pas redoublés, chants de guerre à pied et à cheval, chants du départ et du retour, choeurs de victoire, dont plusieurs m'ont paru reculer les bornes de la trivialité. La pauvreté des motifs n'est qu'imparfaitement dissimulée par les harmonies compactes dont ils sont presque partout sous-tendus, et par l'abus orgiaque des sonorités vocales et instrumentales.

On nous disait : « N'avouerez-vous pas que cette oeuvre est étonnante pour un compositeur de vingt-sept ans? Pouvez-vous nier que cet homme-là sache la musique? » Nous aurions beau jeu de répondre qu'il ne la sait pas plus qu'un mauvais maestro, dans bien des pages de ce second et de ce troisième acte ; mais enfin cela est exceptionnel chez lui : il y a tant d'endroits, ailleurs et même ici, où il la sait et la pratique admirablement ! Mais ce n'est pas tout de la savoir, il faudrait en faire toujours digne usage. Pourquoi sommes-nous si souvent tentés de répéter la spirituelle boutade de Rossini : « C'est un grand malheur que cet homme sache la musique ! » Pourquoi cet homme, qui la sait autant que personne, a-t-il fini par la désapprendre et la défaire à force d'hérésies systématiques ?...

Mais il faut finir. — Au quatrième acte, les oreilles saignent un peu moins; le bruit s'apaise par moment et le plan dramatique est mieux distribué : pendant l'entr'acte, une bataille a été perdue, et Rienzi est abandonné du peuple, les patriciens conspirent plus hautement contre lui, le légat, qui l'avait béni au premier acte, l'excommunie maintenant. Tout cela est fort touchant comme situations, mais, sauf quelques phrases à la fin de l'acte particulièrement, l'inspiration n'a rien de remarquable.

La prière de Rienzi, au dernier acte, est d'un beau caractère, elle a été très-justement acclamée. — Encore un petit retour de fioritures dans le duo suivant.

Au dernier tableau, le peuple vocifère devant la maison du tribun : le jeune Colonna, dont le père a été tué dans un combat, vient y mettre le feu. — C'est un spectacle original, que ce tribun dialoguant du haut d'un balcon avec la foule ameutée ; mais le public est à bout de forces, sa patience s'écroule en même temps que la maison de Rienzi.

Monjauze a vaillamment mené l'ouvrage : il s'y est montré artiste de grand opéra. Mme Pauline Borghèse s'est tirée à son honneur du rôle d'Adriano. On a fait venir d'Allemagne Mlle Sternberg pour... essayer de chanter la partie suraiguë de la soeur de Rienzi ; les moindres rôles sont tenus par des artistes tels que Massy, Lutz, Giraudet. Les choeurs et l'orchestre, augmentés dans une proportion considérable, ont fait merveilles. .. jusqu'à l'excès.  M. Pasdeloup conduisait en personne !

Les décors et la mise en scène n'auraient pas été plus magnifiques si l'imprésario avait disposé de deux subventions à la fois.

Et maintenant, puisque cette épreuve ne compte pas, à quand Lohengrin? Je demande cet opéra, rien que celui-là, et non les cinq autres à la file.

Son outrecuidance M. Wagner affirmait, dans une lettre, que M. Pasdeloup n'avait pris la direction du Théâtre-Lyrique que pour jouer ses six opéras. Nous espérons que M. Pasdeloup protestera contre cette fanfaronnade : si le Théâtre-Lyrique est subventionné, c'est en faveur de l'école française avant tout, et M. Pasdeloup n'a jamais dû l'oublier.

Un seul opéra de Wagner suffirait maintenant à notre édification ; mais de grâce, que ce soit un de ceux qu'il avoue.

GUSTAVE BERTRAND.

(1) Per fas et nefas (du latin Per fas « ce qui est permis » et nefas « ce qui n'est pas permis ») est une locution latine qui signifie « par toutes les voies, par tous les moyens possibles ». 
(2) La pangenèse est le mécanisme hypothétique conçu par Charles Darwin pour expliquer l'hérédité.  Gustave Bertrand en crée ici l'adjectif.
(3) Principe non démontré que l'on accepte et que l'on formule à la base d'une recherche ou d'une théorie.
(4) Quatre Poèmes d'opéras, traduits en prose française et précédés d'une lettre sur la musique, par Richard Wagner, Librairie nouvelle,  Bourdillliat et Cie, 1861.
Wagner avait adressé cette  lettre à Frédéric Villot, un des chefs de la critique musicale, au moment du Tannhäuser parisien. Les quatre poèmes d'opéra sont Le vaisseau fantôme, Tannhäuser, Lohengrin et Tristan et Yseult. La lettre sur la musique peut se lire en ligne sur wikisource.

Rienzi, l’œuvre retrouvée : Nathalie Stutzmann à la recherche du Wagner perdu

Photo @ Bayreuther Festspiele

Comment dirige-t-on un opéra dont le manuscrit original a disparu ?

La question pourrait sembler relever de la fiction. C'est pourtant celle qui s'est nécessairement posée  à Nathalie Stutzmann quand le Festival de Bayreuth lui a confié la direction musicale du premier Rienzi de son histoire. Derrière l'événement historique que constitue l'entrée, pour la première fois, du troisième opéra achevé de Richard Wagner sur la Colline verte se cache une aventure musicologique exceptionnelle : depuis plus de quatre-vingts ans, l'œuvre est privée de sa partition autographe. Chaque représentation repose désormais sur un patient travail de reconstruction. L'enjeu dépasse largement la simple redécouverte d'un ouvrage rarement joué. 

En programmant pour le cent cinquantième anniversaire du Festival, Bayreuth revient sur un paradoxe qui traverse toute son histoire. Premier immense succès de Wagner, l'opéra fut pourtant tenu à l'écart du Festspielhaus pendant près d'un siècle et demi. Plus surprenant encore, cette œuvre fondatrice est aujourd'hui l'une des seules du grand répertoire dont le texte musical original a disparu. Pour les interprètes, et tout particulièrement pour le chef d'orchestre, chaque nouvelle production devient autant une entreprise de restitution qu'un acte d'interprétation. 

Le premier triomphe de Richard Wagner 

Lorsque Richard Wagner entreprend la composition de Rienzi en 1838, il n'est encore qu'un jeune musicien de vingt-cinq ans en quête de reconnaissance. Son regard est alors tourné vers Paris, capitale du grand opéra européen. Il admire Meyerbeer, Halévy et Auber, dont les vastes fresques historiques mêlent scènes populaires, ballets, processions, grands ensembles et effets spectaculaires. C'est dans cette esthétique qu'il puise son inspiration lorsqu'il adapte le roman d'Edward Bulwer-Lytton consacré au tribun romain Cola di Rienzo. Le résultat est une œuvre monumentale. Cinq actes, un orchestre considérable, des chœurs omniprésents, des scènes de foule impressionnantes, des marches triomphales et une écriture vocale d'une exigence redoutable composent une partition qui dépasse les dimensions habituelles de l'opéra allemand de son temps. 

La création, le 20 octobre 1842 à Dresde, est un triomphe. Malgré une représentation de près de six heures, le public acclame longuement le compositeur. Ce succès transforme sa carrière. Wagner est nommé Kapellmeister de la Cour royale de Saxe et obtient enfin la reconnaissance qui lui permettra d'écrire Le Vaisseau fantôme, Tannhäuser puis Lohengrin. Sans Rienzi, l'histoire du compositeur aurait sans doute été tout autre. Pourtant, c'est précisément cette œuvre qui deviendra, quelques années plus tard, la plus embarrassante de son catalogue.

Un opéra que Wagner n'a cessé de remanier 

À partir des années 1850, Wagner élabore progressivement sa théorie du drame musical. Son idéal artistique s'éloigne désormais des conventions du grand opéra français, qu'il juge trop dépendant des effets spectaculaires et des contraintes de la scène. La continuité dramatique, l'unité entre poésie, musique et théâtre deviennent les fondements de sa nouvelle esthétique. Rienzi incarne précisément tout ce qu'il cherche désormais à dépasser. 

Le compositeur entreprend alors de remanier son ouvrage. Les ballets disparaissent, certaines reprises sont supprimées, des scènes entières sont raccourcies ou réorganisées. D'une production à l'autre, les coupures se multiplient, au point que certaines représentations perdent plus d'un tiers de la musique originale. Il n'existe donc déjà plus, du vivant même de Wagner, une version unique de Rienzi. Chaque théâtre adapte l'œuvre à ses contraintes, tandis que le compositeur lui-même poursuit sans cesse son travail de révision. Cette instabilité éditoriale jouera un rôle déterminant lorsque le manuscrit autographe disparaîtra.

Le destin tragique d'un manuscrit 

L'histoire de Rienzi prend une dimension politique à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Depuis sa jeunesse, Adolf Hitler voue une admiration particulière à cet opéra, qu'il affirme avoir découvert à Linz au début du XXᵉ siècle. Il voit dans le personnage de Cola di Rienzo la figure d'un chef providentiel capable de rendre sa grandeur à un peuple humilié, une lecture idéologique qui n'a pourtant que peu à voir avec les intentions de Wagner. 

Le manuscrit autographe de Rienzi avait été offert par le compositeur au roi Louis II de Bavière. Après la disparition de la monarchie en 1918 il a rejoint les collections du Wittelsbacher Ausgleichsfonds, le Fonds de compensation de la Maison de Wittelsbach. En 1938-1939, dans le contexte des célébrations du cinquantième anniversaire d'Hitler, plusieurs manuscrits autographes de Wagner sont acquis auprès de ce fonds par la Reichswirtschaftskammer (la Chambre économique du Reich) avant d'être officiellement remis au Führer. Étroitement associée à cette opération en raison de sa proximité avec Hitler, Winifred Wagner contribue à faire de cette transmission un geste hautement symbolique, ce qui explique que certaines publications lui aient ensuite attribué, à tort, le rôle de donatrice.

Le manuscrit quitte alors définitivement les collections bavaroises pour Berlin. Durant les derniers mois de la guerre, sa trace se perd. Les témoignages divergent : certains le situent dans le bunker d'Hitler situé sous la Chancellerie du Reich,  d'autres évoquent un transfert vers des dépôts d'archives en Silésie, tandis que plusieurs historiens estiment qu'il aurait disparu dans les incendies qui ravagèrent Berlin au printemps 1945. Aucune de ces hypothèses n'a jamais pu être démontrée et, à ce jour, le manuscrit autographe de Rienzi demeure officiellement perdu.

Sa disparition s'inscrit d'ailleurs dans une perte patrimoniale plus vaste. Plusieurs autres manuscrits autographes de Wagner, notamment ceux de Die Feen, Das Liebesverbot, Das Rheingold ou Die Walküre, disparaissent eux aussi dans le chaos de la fin du IIIᵉ Reich. Mais le cas de Rienzi est particulièrement sensible : privé de son manuscrit de référence, l'opéra ne peut désormais être interprété qu'à partir de copies anciennes, de matériels d'orchestre et des éditions critiques établies par les musicologues.

Reconstruire Rienzi : un patient travail de philologie musicale

Comment faire revivre un opéra lorsque le document qui faisait autorité a disparu ? C'est toute la singularité de Rienzi. Loin de condamner l'œuvre au silence, la perte du manuscrit autographe a ouvert un immense chantier musicologique qui se poursuit encore aujourd'hui. 

Heureusement, avant sa disparition, la partition avait été largement copiée. Les chercheurs disposent des matériels d'orchestre utilisés à Dresde, de copies manuscrites conservées dans plusieurs bibliothèques allemandes, des partitions de chant publiées au XIXᵉ siècle ainsi que d'exemplaires annotés par Wagner lui-même. Cette documentation est d'une richesse exceptionnelle, mais elle présente aussi de nombreuses divergences. Une indication de dynamique varie d'une source à l'autre, un passage orchestral est modifié, une transition est abrégée ou développée. Rien de surprenant : Wagner n'a cessé de remanier Rienzi au fil des reprises. 

À partir des années 1970, dans le cadre de l'édition critique des œuvres complètes de Wagner, les musicologues Reinhard Strohm puis Egon Voss entreprennent un travail d'une remarquable minutie. Leur objectif n'est pas de reconstituer une partition disparue — mission impossible — mais d'établir, à partir de l'ensemble des sources conservées, le texte musical le plus fiable et le plus cohérent. Chaque variante est confrontée, chaque mesure comparée, chaque divergence analysée afin d'approcher, autant que possible, la pensée du compositeur.

Le résultat n'est donc pas une « partition retrouvée », mais une édition critique, fruit d'un dialogue permanent entre les sources, la recherche historique et la philologie musicale. C'est sur ce patient travail que repose aujourd'hui toute interprétation de Rienzi.

Le chef d'orchestre, dernier éditeur de la partition

Cette situation confère au chef d'orchestre une responsabilité exceptionnelle. Dans la plupart des opéras de Wagner, la partition constitue un texte de référence auquel l'interprète se confronte. Rienzi échappe à cette évidence. Ici, avant même de diriger la musique, il faut décider quelle musique sera jouée.

Faut-il restituer les dimensions monumentales de la création de 1842, qui dépassait les six heures, ou retenir les nombreuses coupures opérées par Wagner au cours des décennies suivantes ? Quels épisodes rétablir, quelles répétitions conserver, quel équilibre trouver entre fidélité aux sources et efficacité dramatique ? Chacun de ces choix influe profondément sur la perception de l'œuvre.

Le chef devient ainsi, d'une certaine manière, le dernier éditeur de la partition. Son rôle ne consiste plus seulement à interpréter le texte musical ; il participe à son élaboration. Cette responsabilité, presque unique dans le grand répertoire lyrique, explique pourquoi chaque nouvelle production de Rienzi constitue aussi une nouvelle lecture de l'œuvre.

Nathalie Stutzmann face à un défi hors norme

C'est à Nathalie Stutzmann qu'il revient aujourd'hui de relever ce défi singulier. Après avoir marqué les esprits à Bayreuth avec Tannhäuser, la cheffe française retrouve la Colline verte pour aborder l'ouvrage le plus problématique du corpus wagnérien, une partition dont le texte musical demeure, aujourd'hui encore, le résultat d'un patient travail de reconstitution.

Son autorité dans le grand répertoire romantique allemand, sa connaissance approfondie des œuvres de Wagner et sa capacité à construire ces vastes architectures sonores où chaque épisode s'inscrit dans une respiration dramatique d'ensemble font d'elle une interprète particulièrement légitime pour conduire cette renaissance musicale.

Car Rienzi exige infiniment plus qu'une direction spectaculaire. Il faut maintenir la cohésion dramatique d'une fresque monumentale, maîtriser des masses chorales considérables, préserver la transparence d'une orchestration foisonnante et conduire sans rupture un discours musical qui oscille encore entre les codes du grand opéra français et les intuitions du futur drame musical.

Sous l'influence assumée de Meyerbeer affleurent déjà les longues arches orchestrales, la densité de l'écriture symphonique, le rôle de plus en plus structurant des motifs et cette continuité dramatique qui deviendra la marque du Wagner de la maturité. Toute la difficulté consiste précisément à révéler cette évolution sans jamais trahir la nature profonde de l'œuvre. Il ne s'agit ni de diriger Rienzi comme un simple grand opéra à la française, ni d'y projeter artificiellement le langage de Tristan et Isolde ou de L'Anneau du Nibelung. L'enjeu est de faire entendre une partition de transition, où le jeune compositeur, encore fasciné par les fastes de la scène parisienne, laisse déjà entrevoir celui qui allait bouleverser l'histoire de l'opéra.

Une résurrection musicale

Cette production est bien davantage qu'une redécouverte. Elle rappelle qu'une œuvre ne survit pas uniquement grâce à l'encre déposée sur un manuscrit. Elle vit aussi par le travail obstiné de ceux qui la transmettent : copistes, archivistes, musicologues, éditeurs, chefs d'orchestre et musiciens.

Le paradoxe est l'un des plus fascinants de toute l'histoire de la musique. Alors que la partition autographe de Rienzi demeure introuvable depuis plus de quatre-vingts ans, l'opéra continue de renaître sur scène. Non parce que le manuscrit aurait été miraculeusement retrouvé, mais parce que la recherche scientifique, la mémoire des archives et l'engagement des interprètes ont permis de reconstruire, pièce après pièce, un texte musical que l'on croyait perdu.

En dirigeant Rienzi au Festspielhaus, Nathalie Stutzmann ne présente donc pas seulement une rareté wagnérienne. Elle s'inscrit dans cette chaîne de transmission qui, depuis plusieurs décennies, redonne vie à une œuvre longtemps demeurée dans l'ombre. Plus qu'une première à Bayreuth, cette production marque une étape importante dans la redécouverte d'un opéra fondateur, dont la disparition du manuscrit n'a jamais altéré la puissance dramatique ni la force visionnaire.

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