Présentée dans un premier temps dans le Freunde-Foyer du Nationaltheater, — et soutenue par l'assocatiion des Amis du Théâtre national de Munich —, cette exposition offre une plongée érudite et visuelle dans un siècle et demi d'histoire des représentations munichoises. S'appuyant sur de riches archives photographiques issues de l'institution et du Deutsches Theatermuseum, elle met en lumière la manière dont les directeurs artistiques, les chefs d'orchestre et les scénographes se sont emparés de la partition pour repousser sans cesse les limites du possible.
Munich et Wagner : une passion fondatrice, tumultueuse et précoce
L'histoire de l'Opéra d'État de Bavière est consubstantielle à celle du compositeur. Sur ses treize opéras, pas moins de cinq ont eu leur création mondiale à Munich. Mais Le Ring des Nibelungen y occupe une place absolument unique. Portée par la volonté absolue du jeune roi Louis II, la capitale bavaroise a damé le pion à l'histoire officielle : dès 1878, le Théâtre royal de la Cour et National devenait la toute première scène au monde, devançant même l'esprit de Bayreuth, à présenter une production intégrale et indépendante de la tétralogie.
![]() |
| Chronique du Ring à la Bayerische Staatsoper |
Pourtant, cette lune de miel fut de courte durée. Entre intrigues politiques, projets architecturaux pharaoniques avortés — à l'instar du monumental projet de Festspielhaus que l'architecte Gottfried Semper avait dessiné sur les hauteurs de la rive de l'Isar, un édifice qui ne vit jamais le jour —, et fractures idéologiques, Munich est resté un foyer d'ardeurs et de polémiques. Les décennies ont vu se succéder des figures tutélaires indispensables : Hermann Levi, qui sacrifia sa santé à la direction wagnérienne malgré le pesant antisémitisme ambiant documenté par Adorno, ou plus tard Hans Knappertsbusch et Clemens Krauss. Cette passion s'est aussi heurtée à de sombres heures, illustrées au temps du nazisme par la violente « Protest der Richard-Wagner-Stadt München », une lettre ouverte notamment signée par Richard Strauss et Hans Pfitzner, qui conduisit à l'exil de Thomas Mann — ce dernier défendant farouchement un Wagner européen et cosmopolite face au nationalisme étriqué de certains critiques.
La technique au service du mythe : l'évolution de la machinerie
Le cœur battant de l'exposition réside dans l'évolution vertigineuse des solutions techniques trouvées pour matérialiser les mondes fantastiques de la mythologie germanique et nordique.
Les Filles du Rhin et l'illusion aquatique : Pour figurer le « fond du Rhin » lors de la création mondiale de L'Or du Rhin, les machinistes concevant les tout premiers chariots de natation durent rivaliser d'ingéniosité. Les cantatrices, suspendues et attachées à distance de la surface, dépendaient de leviers et de tiges flexibles interconnectés permettant à un chariot supérieur d'actionner les mouvements des autres. Dans les années 1930, ces lourds équipements cédèrent la place aux harnais de vol, immortalisés par la précieuse invention du « harnais Janus » (baptisé d'après le dieu romain) par Peter J. Klausner et Günther Rennert, qui permettait de s'élever ou de changer de niveau en un clin d'œil. Au fil du temps, le réalisme naïf a cédé le pas à l'épure : en 1987, Nikolaus Lehnhoff scellait une rupture esthétique en décrétant qu'à Munich, on ne nagerait plus littéralement au fond du fleuve.
![]() |
| Fasolt et Fafner |
Les Géants et les paradoxes de l'échelle : Pour incarner Fasolt et Fafner, le théâtre a longtemps eu recours au stratagème rudimentaire des échasses. En 1939, Rudolf Hartmann introduisit des chaussures sur échasses coniques en bois léger, tube et cuir, rehaussant les chanteurs de 45 centimètres tout en leur évitant des marches trop précipitées. Les visions contemporaines ont ensuite totalement balayé ce réalisme littéral, à l'instar d'Andreas Kriegenburg transformant les géants en marionnettes géantes manipulées à vue.
Le feu de Loge et le défi pyrotechnique : Une brève mention dans la Süddeutsche Post de juin 1870 rappelle que La Walkyrie était jugée « dangereuse à cause du feu ». Lors de la création, le sort du feu de Loge encerclant le rocher des Walkyries recourait à de simples seaux d'alcool à brûler enflammés dans des rigoles, provoquant l'effroi plus que l'émerveillement du public. Longtemps remplacé par des voiles vaporeux et des jeux de projections lumineuses, le feu brut a fait un retour fracassant en 2002 sous la houlette de David Alden, avec un cascadeur traversant littéralement la scène en flammes.
Le dragon et la chevauchée : Le dragon et la chevauchée, De la marionnette crachant de la fumée aux projecteurs aveuglants incarnant les yeux du monstre en 1987, la figure du dragon de Siegfried n'a cessé de muter. Quant aux chevaux de la Chevauchée des Walkyries et au fidèle destrier Grane, s'ils firent l'admiration du public du XIXe siècle grâce à de véritables animaux sortis des écuries d'État d'Erl – incarnant avec une force tellurique la puissance du drame wagnérien –, ils ont progressivement été remplacés par des structures métalliques, des mannequins articulés ou des concepts épurés. Une évolution technologique et artistique prolongée aujourd'hui par la vidéo d'art : en s'appuyant sur la redécouverte en 2014, dans les archives de la Bayerische Staatsoper, de neuf plaques de verre peintes du XIXe siècle (autrefois projetées à l'arrière-scène à l'aide d'une lanterne magique lors des premières représentations munichoises), le vidéaste et photographe munichois transpose ces projections historiques en une composition filmique rythmée et moderne, où la musique se ressent visuellement même sans son.
![]() |
| La scène de l'enclume |
- Un panneau d'exposition explore de manière originale l'évolution de la célèbre scène de l'enclume dans l'opéra Siegfried. Il montre comment différents metteurs en scène ont réinterprété cet objet central au fil du temps. En 1987, Nikolaus Lehnhoff a opté pour un réalisme spectaculaire en utilisant une véritable enclume fissurée à l'aide d'un système hydraulique caché à l'arrière. Quinze ans plus tard, en 2002, dans le style subversif du théâtre de mise en scène (Regietheater), David Alden a pris le contre-pied total en supprimant l'enclume : Siegfried forgeait l'épée à partir d'une voiture en feu et refroidissait l'acier dans des toilettes. Enfin, en 2012, la mise en scène d'Andreas Kriegenburg a privilégié une approche visuelle et théâtrale novatrice, où des figurantes alimentent l'enclume en air froid par des tuyaux pour simuler des étincelles
Du choc esthétique au scandale contemporain
L'exposition réussit à tisser un fil rouge critique montrant comment chaque génération réinvente le regard porté sur le mythe. L'ironie n'est jamais absente, comme le rappelle la célèbre critique parue dans la Süddeutsche Zeitung en mars 2012 lors de la mise en scène de La Walkyrie par Andreas Kriegenburg. Ce jour-là, au lieu de la tempête wagnérienne attendue et de l'« art wagnérien de l'élévation » (cette ascension spirituelle et technique propre au romantisme de la maison), le public médusé assistait à la descente prosaïque d'un meuble de salon de maison d'enchères retenu par des cordages, déclenchant les sifflets indignés d'un parterre partagé entre fidèles traditionalistes et adeptes de la provocation moderne.
Aujourd'hui, l'arrivée du cycle imaginé par Tobias Kratzer et Rainer Sellmaier prolonge cette tradition d'audace visuelle, où les motifs religieux guerriers et l'omniprésence de la vidéo connectent directement le mythe ancien aux questionnements de notre ère technologique.
Informations pratiques et perspectives
Lieu actuel : Freunde-Foyer du Nationaltheater (Entrée Nord, Alfons-Goppel-Straße). L'exposition est accessible librement dans le cadre d'une visite de spectacle, avant le lever du rideau et pendant tous les entractes.
Évolution future : L'exposition sera déplacée, enrichie et considérablement élargie au sein du prestigieux Königssaal du Nationaltheater à partir de juillet 2027, en parfaite résonance avec la présentation des cycles complets du Ring programmés lors des Münchner Opernfestspiele.






























