mercredi 25 février 2026

Une Asmik Grigorian incandescente transcende le rôle de Salomé à la Bayerische Staatsoper

Salomé en fiancée de la Mort

La reprise de la Salomé de Richard Strauss dans la mise en scène de Krzysztof Warlikowski  et la scénographie de Małgorzata Szczęśniak à l'Opéra de Munich affiche complet, un succès dû à l'excellence de la production datant de 2019 et à celle des interprètes (voir notre compte-rendu de la première). On retrouve le Jochanaan de Wolfgang Koch, incontournable dans le rôle ambivalent du prophète. Marlis Petersen avait chanté Salomé lors du Festival d'opéra de 2019, Camilla Nylund en 2023, des prestations également célébrées. Cette année, le public munichois attendait avec impatience Asmik Grigorian dans le rôle-titre. La soprano lituanienne avait fait une prise de rôle unanimement saluée au Festival de Salzbourg de 2018 dans la mise en scène de Romeo Castellucci. En 2023, elle chanta Salomé à Hambourg dans une mise en scène de Dmitri Tcherniakov. L'énorme succès munichois était programmé, et il a dépassé toutes les attentes. 

La robe de Salomé est rouge comme le sang pulsé dans les artères ou comme le sang qui jaillit d'un corps décapité, sa robe est rouge comme ses lèvres qui exigent le baiser de Jochanaan, qui le lui refuse, et qu'elle obtiendra en fin de partie en le cueillant la tête tranchée posée sur un plateau, c'est le rouge d'Eros et celui de Thanatos, de la vie comme de la mort. Asmik Grigorian livre une Salomé d'une intensité dramatique qui gagne en puissance tout au long de l'opéra, nourrie par les rôles qu'elle a travaillés ces dernières années, la Marie de Wozzeck, Desdémone, Turandot, Norma ou Lady Macbeth, un parcours qui lui fit remporter l'an dernier l'International Opera Award dans la catégorie « Interprète féminin ». Le rôle exige une endurance extrême, Asmik Grigorian le porte avec une force d'expression intense : sa Salomé vit dans un monde corrompu qui l'ennuie profondément et dont elle refuse les fausses valeurs, mais dont elle est prisonnière. Sa rebellion se fait avec les armes dont elle dispose, le cynisme, une beauté sensuelle dévastatrice et des provocations en crescendo. Le travail corporel de la chanteuse, l'intensité de son engagement physique, sa beauté athlétique concourent à une prestation sublime, qui laisse le public pantois d'admiration.

Joachim Bäckström et Asmik Grigorian

L'opéra de Strauss est porté par un plateau homogène dans l'excellence. On retrouve  le baryton Wolfgang Koch qui rend avec force tant les ambivalences que  l'intensité visionnaire et prophétique qui animent son personnage. Le ténor héroïque suédois Joachim Bäckström fait des débuts réussis dans le rôle de Narraboth à l'Opéra national de Bavière, avec une clarté d'émission et un timbre très séduisants.  On le retrouvera également en Siegmund à l'été prochain dans la nouvelle production de La Walkyrie, un rôle qu'il a interprété depuis 2020 à Stockholm, Helsinki et récemment à Monaco. Gerhard Siegel tient brillamment sa partie en Hérode, dont il dessine le portrait de pervers décadent excédé par son épouse Hérodiade et titillé par la morsure des petites dents de sa belle-fille dans le fruit défendu. Claudia Mankhe donne une solide Hérodiade.

La direction musicale a été confiée au Bavarois Thomas Guggeis, que l'on a déjà pu entendre en concert à Munich, en 2023 et 2025. Il préside aux destinées musicales de l'Opéra de Francfort depuis 2023 et fait aujourd'hui des débuts très acclamés à la Bayerische Staatsoper, où il dirige son premier opéra. Il rend la partition de Strauss avec une précision rare, semblant se faire un jeu de ses difficultés. Le public très mélomane ne s'y est pas trompé et lui a réservé, ainsi qu'à l'orchestre, une ovation égale à celle qui a couronné Asmik Grigorian. Voilà qui promet des lendemains qui chantent à ce jeune chef de 33 ans qui s'est déjà illustré dans sa direction d'opéras de Wagner et de Strauss.


Distribution du 23 février 2026

Direction musicale Thomas Guggeis

Mise en scène Krzysztof Warlikowski
Assistante à la mise en scène de Krzysztof Warlikowski Marielle Kahn
Décors et costumes Małgorzata Szczęśniak
Lumières Felice Ross
Vidéo Kamil Polak
Chorégraphie Claude Bardouil
Dramaturgie Malte Krasting et Miron Hakenbeck
Hérode Gerhard Siegel
Hérodiade Claudia Mahnke
Salomé Asmik Grigorian
Jochanaan Wolfgang Koch
Narraboth Joachim Bäckström
Un page d'Hérodiade Avery Amereau
Premier Juif Ya-Chung Huang
Deuxième Juif Tansel Akzeybek
Troisième Juif Frederick Ballentine
Quatrième Juif Jinxu Xiahou
Cinquième Juif Chabaranok romain
Premier Nazaréen Martin Snell
Deuxième Nazaréen Lucas van Lierop
Premier soldat Pawel Horodyski
Deuxième soldat Balint Szabó
Un Cappadocien Armand Rabot
Un esclave Iana Aivazian
La femme du Cappadocien Paula Duarte Romero
La mort Peter Jolesch

Orchestre d'État de Bavière

Crédit photographique © Geoffroy Schied

mardi 24 février 2026

Roland Schwab met en scène le Prince Igor de Borodine au Théâtre de la Gärtnerplatz

Tobias Kartmann (Alexandre Glazounow), Vladimir Pavic (Nikolaï Rimski-Korsakov),
Dieter Fernengel (Alexandre Borodine)

Le chimiste et compositeur amateur Alexandre Borodine a eu bien du mal à écrire le chef-d'œuvre populaire que ses amis attendaient de lui. Comme source d'inspiration, il a choisi l'une des plus grandes épopées héroïques de la littérature russe médiévale, Le dit de la campagne d'Igor (Сло́во о плъку́ И́горєвѣ · И́горѧ сꙑ́на Свѧ́тъславлѧ · вну́ка О́льгова), qui daterait de la fin du 12ème siècle. Comme c'est le cas de toute production du Prince Igor d'Alexandre Borodine, le metteur en scène Roland Schwab et le chef Rbén Dubrovsky se sont trouvés confrontés au choix de la version de l'opéra, car Borodine laissa l'opéra sous une forme fragmentaire à sa mort en février 1887, alors qu'il avait planché sur la composition pendant 18 années. Nikolaï Rimski-Korsakov et Alexandre Glazounov, amis du compositeur, qui avaient suivi toute la genèse de l'oeuvre et avaient longtemps pressé Borodine d'en continuer la composition et de l'achever, transformèrent à titre posthume la partition fragmentaire en l'œuvre que nous connaissons aujourd'hui.

Dieter Fernengel (Alexandre Borodine en professeur de chimie)

Le metteur en scène Roland Schwab a imaginé de restituer la problématique de la composition en convoquant trois personnages que le livret ne prévoyait pas, à savoir le trio de compositeurs qui travaillèrent sur l'opéra. Pendant le prologue, on se trouve dans la vaste pièce de séjour de Borodine. Trois acteurs jouent les rôles des compositeurs, le jeune Alexandre Glazounov et Rimski-Korsakov écoutent Borodine installé au piano à queue. Un grand lustre en cristal et la beauté architecturale de la salle signalent l'opulence dans laquelle vit le distingué professeur de chimie. On le voit ensuite enfiler son tablier blanc, des tables couvertes de flacons et d'éprouvettes sont poussées en scène, des étudiants font des expériences de chimie que surveille le professeur. Cette ambiance feutrée et créative se voit interrompue de manière fracassante par l'arrivée d'Igor et de ses troupes armées, les couloirs du temps se sont ouverts et les guerriers du 12ème siècle ont envahi le grand salon pétersbourgeois de la fin du 19ème siècle. Ces deux mondes vont se côtoyer jusqu'à la fin de l'opéra.

Scène du ballet avec Gjergji Meshaj dansant sur le piano.

Le metteur en scène et le chef Rúben Dubrovsky ont interverti le premier et le second acte du livret. Après le prologue, on passe directement au deuxième acte, celui où Igor est prisonnier du Khan, le chef des peuples de la steppe, et au cours duquel  son fils Vladimir tombe amoureux de la fille du Khan. C'est aussi le moment des fameuses danses polovtsiennes accompagnées d'un choeur, rendues célèbres par Michel Fokine qui en fit un ballet créé pour les Ballets russes de Serge Diaghilev en 1909 au Théâtre du Châtelet à Paris.  Alfred Schreiner, le directeur du ballet du théâtre de  la Gärtnerplatz, a travaillé en collaboration avec Patrick Teschner pour en dessiner la chorégraphie, et sans doute aussi pour agencer les scènes de foule complexes. Parmi les excellents danseurs et  danseuses, on apprécie particulièrement les figures stylisées esquissées par Gjergji Meshaj, un danseur albanais de belle prestance et de haute taille, qui fait partie de la compagnie de danseurs du théâtre. Après l'entracte, on se retrouve à la cour du Prince Igor, que son beau-frère, le Prince Galitzky, régente en son absence. Galitsky est un débauché, un pervers qui a transformé le palais princier en lupanar, où les pratiques sado-masochistes sont monnaie courante, des prostituées paradent suspendues à des slings, des jeunes filles pudiques effarouchées sont livrées à des prédateurs sexuels. Galitzky a pour ambition de détrôner Igor, il défie avec une arrogance abjecte sa soeur Yaroslavna. La mise en scène évoquera également la mort d'Alexandre Borodine : le 27 février 1887, alors qu'il assiste à un bal masqué organisé par les professeurs de l’académie, il s’effondre, victime d’un infarctus, à l'âge de 53 ans. Son cercueil est placé à l'avant-scène et sur un écran est reproduit l'éloge funèbre d'un critique musical de la presse pétersbourgeoise de l'époque, 


La mise en scène ne pouvait manquer d'aborder la question de la guerre que mène depuis exactement quatre ans la Russie contre l'Ukraine. L'action du livret se déroule sur l'actuel territoire ukrainien. Notons à ce propos que Le Dit de la campagne d'Igor est une œuvre fondatrice revendiquée à la fois par la littérature russe et par la littérature ukrainienne, car elle appartient à l'époque de la Ru's de Kiev, ancêtre médiéval commun aux deux nations. (1) Les couloirs du temps s'élargissent ainsi au 21ème siècle, le fond de scène montre un char en flammes. Au quatrième acte, Yaroslavna chante une complainte sur la terrasse de son palais en ruines, tandis qu'elle regarde les plaines fertiles, maintenant ravagées par l'armée ennemie. Pendant qu'elle se lamente sur la cruauté de son sort, deux cavaliers s'avancent. Ce sont Igor et son fidèle Ovlour, qui sont parvenus à s'évader du camp du Khan et reviennent sains et saufs au Kremlin de Poultivle, la capitale du prince Igor. Après un long tableau consacré aux retrouvailles conjugales, l'opéra se termine d'une façon humoristique. Igor et Yaroslavna entrent au Kremlin en même temps que les deux déserteurs Erochka et Skoula, reconnaissables à leurs faux nez de clowns. Ces deux misérables tremblent dans leur peau, car si Igor les voit, ils sont perdus. Pour sortir de leur fâcheuse position, ils mettent les cloches en branle, et prétendent être les premiers porteurs de l'heureuse nouvelle de la délivrance d'Igor. C'est probablement parce qu'ils sont de joyeux bandits et d'habiles joueurs de goudok, que personne ne démasque leur trahison, et qu'ils sauvent leurs têtes par leur habile stratagème.

Matija Meić (Prince Igor), Oksana Sekerina (Jaroslavna)

Rúben Dubrovsky dirige avec brio l'orchestre qui déploie avec entrain les charmes et la vivacité de la musique puissante et impressionnante composée par Borodine. Il en souligne l'impulsion poétique et la délicieuse fraîcheur. Malgré les errements de la longue composition écrite par morceaux, dans les intervalles que Borodine saisissait entre les multiples tâches et les responsabilités de son professorat, on reste émerveillés par l'étonnante cohésion de l'opéra et la fascination qu'exerce sa musique.

Vladimir (Arthur Espiritu et le corps de ballet)

Le baryton Matija Meić donne un Prince Igor tout en puissance, avec une présence scénique imposante et des basses impressionnantes. La soprano russe Oksana Sekerina chante celui de son épouse, d'une voix ample dotée d'un beau legato, mais qu'elle force jusqu'au cri dans la tenue des plus hautes notes. La basse grecque Timos Sirlantzis campe un Prince Galitzky parfaitement maléfique et exécrable, avec un jeu d'acteur remarquable et forte présence scénique.  Le ténor américain Arthur Espiritu donne un prince Vladimir de son ténor fluide et doré, une interprétation d'une beauté sidérante, on regrette que ce rôle soit si court. Monika Jägerová donne une délicieuse Konchakovna, avec Arthur Espiritu ils forment un couple idéal de jeunes premiers. Levente Pall incarne de sa belle voix de basse bien projetée un Khan dont l'autorité de vainqueur se marie à la bonhomie affable d'un hôte accueillant. 

L'orchestre et les choeurs ont rendu la musique captivante. La mise en scène rend un vibrant hommage au génie de la triade de compositeurs et aux beautés de la partition, qui révèle toutes les qualités du talent de Borodine : l'impulsion poétique, un goût exquis, une originalité naturelle et une facilité technique d'autant plus étonnante que la musique n'était que l'occupation de ses rares heures de loisirs. Quoique inachevée, l'épopée du Prince Igor a conféré à  Borodine l'aura d'un poète national. Borodine pensait que  Prince Igor était essentiellement destiné à un public russe. " Il ne supportera jamais la transplantation. " disait-il, ce en quoi il se trompait. Les Ballets russes il y a plus de cent ans à Paris et la remarquable production actuelle du Theater-am-Gärtnerplatz prouvent tout le contraire. Comment pourrait-on rester insensible à cet opéra qui entremêle les danses au chant, qui allie les rythmes somptueux aux timbres éclatants des voix, où les figures de la danse ont des inflexions imprévues et les mélodies une gravité attendrie ? C'est à voir et à revoir, absolument !

(1) Le manuscrit original de cette  saga fut acheté à un moine par le comte Moussine-Pouchkine en 1795, et publié par lui en 1800. Malheureusement, le document original faisait partie des nombreux trésors qui périrent dans l'incendie de Moscou en 1812. Son authenticité a dès lors été la cause de disputes innombrables.

Distribution du 22 février 2026

Musique et paroles d'Alexandre Borodine 
En collaboration avec Alexandre Glazounov et Nikolaï Rimski-Korsakov

Chef d'orchestre Rubén Dubrovsky
Mise en scène Roland Schwab
Chorégraphie Karl Alfred Schreiner
Collaboration chorégraphique : Patrick Teschner
Scénographie Piero Vinciguerra
Costumes  Renée Listerdal
Lumières Peter Hörtner
Dramaturgie Michael Alexander Rinz

Prince Igor Matija MeićMarkus Tordik
Yaroslavna Oksana Sekerina
Vladimir Arthur Espiritu
Prince Galitzky Timos Sirlantzis
Khan Kontschak Levente Páll
Konchakovna Monika Jägerová
Owlur Juan Carlos Falcón
Skoula Lukas Enoch Lemcke
Eroschka Gyula Rab
Tamara Obermayr, une fille polovtsienne
Alexandre Borodine Dieter Fernengel
Nikolaï Rimski-Korsakov Vladimir Pavic
Alexandre Glazounov Tobias Kartmann
Piano Mairi Grewar

Ballet, chœur, figurants et figurants enfants du Staatstheater am Gärtnerplatz
Orchestre du Staatstheater am Gärtnerplatz

Crédit photographique @ Markus Tordik

jeudi 19 février 2026

Um duumvirat féminin fait triompher le Faust de Gounod à l'Opéra de Munich

Dr Faust

Le Faust de Gounod a été créé en 1859 au Théâtre-Lyrique de Paris. Le livret a été écrit par Jules Barbier et Michel Carré, qui ont mis l'accent sur le pacte entre Faust et Méphistophélès ainsi que sur le fil conducteur de la tragédie de Gretchen de Goethe. Grâce à leur dramaturgie contrastée, les scènes de beuverie s'opposent aux ballades intimes et les chœurs de soldats aux chants de prière de la messe. L'œuvre a fait l'objet de plusieurs adaptations par le compositeur. La première version avec dialogues a rapidement été suivie en 1869 d'une version avec récitatifs, qui est encore aujourd'hui considérée comme l'œuvre majeure de Gounod. Sa musique intérieure crée une atmosphère sonore romantique et intime. 

Cette saison, la cheffe d'orchestre et contralto Nathalie Stuzmann a fait un double début triomphant dans la capitale bavaroise. Fin octobre 2025 elle dirigeait un concert avec le Choeur et l'Orchestre symphonique de la Radio bavaroise à la Herkulessaal, une célébration quasi liturgique qui réunissait des oeuvres des trois dieux munichois : l'ouverte de Tannhäuser de Richard Wagner, le poème Mort et transfiguration de Richard Strauss et le Requiem de Wolfgang Amadeus Mozart. Elle porte à présent sur les fonts baptismaux la nouvelle production du Faust de Charles Gounod au Théâtre national. Pour sa joyeuse entrée à l'Opéra de Munich, beaucoup trop tardive à notre goût, elle a livré une direction musicale habitée et inspirée soulignant avec une délicatesse attentive la musique intérieure  et l'atmosphère sonore romantique et intime de l'opéra. Attachée à préserver la puissance et l'impulsion de la partition, elle rend avec passion la dynamique et la densité de l'orchestration, l'harmonie et la beauté des mélodies. La direction de Nathalie Stutzmann se nourrit de son expertise wagnérienne, un compositeur dont elle retrouve l'empreinte dans la composition de Gounod, lui-même fasciné par la musique du maître de Bayreuth comme il l'était par celle de Beethoven. 

Faust rajeuni et Marguerite

La metteuse en scène Lotte de Beer et son équipe ont rapproché l'opéra de Gounod du premier Faust de Goethe, notamment en posant la question philosophique de la définition d'une vie bien vécue. Ils se sont interrogés sur la manière dont chaque personnage, et partant chacun d'entre nous, assume ses responsabilités. Et à ce compte, c'est le personnage de Marguerite qui se montre gagnante en refusant l'échappatoire que lui proposent Faust et Méphistophélès et en faisant le choix de faire face à ses responsabilités, d'accepter le verdict de ses semblables et de se tourner vers Dieu. Méphistophèlès craint la vision de la croix et en fin d'opéra, les villageois viendront démembrer la cage qui emprisonne la jeune femme infanticide. De ses barreaux, ils  forment la lettre tau, la croix de Saint Antoine le Grand, symbole de rédemption et de salut. Marguerite n'est pas ici traitée comme une Sainte, mais comme une femme qui prend au final la juste décision d'assumer ses responsabilités. Elle trouve la réponse aux  questions que se posait en vain Faust, frustré de ne pas tout savoir : il s'agit de dépasser les attitudes égoïstes et d'oeuvrer au bien commun.

Et Satan menait le bal

La scénographie minimaliste de Christoph Hetzer fait de la scène une surface légèrement bombée formée de larges écailles de schiste, ce pourrait être n'importe où sur la calotte terrestre, les décors ne donnent aucun indicateur de lieu ou de temps. Une large plaque aux reflets métalliques fait office de fond de scène. Cela donne un monde stérile où rien ne peut pousser, dont la vie est exclue. Un usage modéré du plateau tournant permet les changements ininterrompus des scènes. De temps à autre, une construction de taille réduite, marque de fabrique de Lotte de Beer, fait office de demeure, celle de Marguerite, de chapelle ou de prison. Les lumières de Benedikt Zehm  sont particulièrement sollicitées pour mettre en valeur les personnages et définir leurs contours, elles jouent un rôle essentiel dans la création des atmosphères. La costumière néerlandaise Jorine van Beek travaille fréquemment avec Lotte de Beer, pour laquelle elle avait conçu les costumes du Trittico sur cette même scène. Les couleurs pastels sont utilisées pour  les vêtements des villageois, le rouge et le blanc dominent dans les costumes militaires qui rappellent ceux des soldats français au 19ème siècle, un siècle où la France fut engagée en de nombreux conflits. Le vieux Docteur Faust apparaît ingambe dans une chaise roulante, tout emmailloté de tissus de couleur beige. La magie de Méphisto lui donnera la jeunesse, que Faust considère comme le bien suprême, et un costume de velours violet passementé de broderies dorées. La composition des scènes de groupe est d'une beauté saisissante, pour lesquelles le savoir-faire de l'assistant à la mise en scène, le danseur et chorégraphe Florian Hurler, a sans doute été mis à profit. La gloriole des chants de victoire guerrière est largement démentie par la scène où les combattants, de retour au foyer sont pour la plupart blessés et éclopés. 

Méphisto et Marguerite qui porte son enfant

On retrouve avec bonheur Olga Kulchynska sur la scène munichoise, cette fois dans le rôle de Marguerite. La soprano ukrainienne, souvent invitée par l'opéra munichois, dresse un portrait tout en innocence, en douceur et en fraîcheur de Marguerite, dont la pureté et la vertu sont écorniflées par les entreprises de Méphisto, ce parasite qui n'a de cesse de détruire, par Faust interposé, la parfaite moralité de l'orpheline. Marguerite est en fin de compte le seul personnage de l'opéra qui assume la responsabilité de ses actes. Le traitement que la mise en scène réserve à la scène finale est intéressant : c'est le peuple qui, convaincu de l'innocence de Marguerite, vient déconstruire la cage où est enfermée l'infortunée et se sert des barreaux pour en faire des croix. L'interprétation d'Olga Kulchynska est d'une fulgurante beauté, elle souligne la transformation d'une jeune fille ingénue, réservée et rougissante, qui connaît les premiers émois amoureux, en une femme responsable qui reconnaît ses torts et refuse avec fermeté de suivre Faust avant de se livrer à la miséricorde divine. Lotte de Beer, Nathalie Stuztmann et Olga Kulchynska ont placé Marguerite au centre de l'action de cet opéra qui reçoit une signature féminine, aussi intéressante que pertinente. La richesse du timbre, la chaleur de la voix aux couleurs irisées de la soprano lyrique, l'excellence de sa diction française et l'exceptionnel jeu de scène en font une Marguerite de tout premier plan. Marguerite reçoit le soutien inconditionnel de Siebel magnifiquement interprété par Emily Sierra, qui lui prête sa personnalité et son chant solaires. Siebel apporte un vent de fraîcheur dans l'univers nauséabond des prédateurs sexuels, Emily Sierra le joue en débordant d'énergie et de compassion. Alors que tout condamne Marguerite, il est le seul à ne pas lui jeter la pierre. Dans le rôle de Marthe, la mezzo-soprano Dshamilja Kaiser fait des débuts de belle venue à l'Opéra d'État de Bavière.

Les jardins de Méphitophélès

Dans le rôle-titre le ténor chilien Jonathan Tetelman fait une prise de rôle sensationnelle. Sa composition du personnage est phénoménale : le Dr Faust est un vieillard cacochyme aigri et courbaturé, emmailloté de bandelettes, en quelque sorte déjà momifié sur sa chaise roulante, qui fait résonner la grande plaque métallique de sa large voix, énonçant la litanie plaintive de ses recherches non abouties. La mise en scène souligne fort bien l'inanité du propos faustien. On comprend au fil de la soirée que la quête savante n'a pas pu être couronnée de succès parce que ses prémisses sont mal posées. Faust est un orgueilleux qui construit ses démonstrations au départ d'un point de vue égoïste et qui, faute d'une gloire attendue, opte pour le suicide. Par la suite, sa romance avec Marguerite, même s'il en semble épris, est le fait d'un prédateur sexuel qui achète la vertu de ses victimes au moyen de l'argent. Les bijoux sont pour Faust et Méphisto une monnaie d'échange. Marguerite en a une tout autre représentation : elle ne se les approprie pas, malgré ce qu'en dit Marthe qui semble bien vite se consoler de la mort annoncée de son mari, elle s'en pare pour un moment seulement vivre un rêve romantique, Excellent acteur, Jonathan Tetelman déploie la panoplie du séducteur, et il la présente de sa voix puissante avec une grande élégance vocale et un timbre très chaleureux. Il a toute la prestance d'un beau salopard, dont les hideurs disparaissent sous un vernis clinquant. Kyle Ketelsen donne un Méphisto au teint de vampire, tout de noir vêtu un peu à la manière des gothiques. La baryton-basse américain dévoile de belles couleurs sombres qui se marient bien avec son personnage ténébreux, dont la puissance est cependant mise à mal par deux simples tiges de fer croisées. L'élocution française est généralement très correcte, avec de temps à autre l'intrusion d'un sonorité bizarre que l'on accueille avec d'autant plus d'indulgence que la prestation démoniaque du chanteur est exceptionnelle. La mise en scène souligne bien que le malin ne l'est que si on lui permet de l'être. Méphisto disparaît dans le trou de la calotte de schiste dont il était sorti en début d'opéra. Le baryton français Florian Sempey interprète Valentin avec une belle présence scénique, une belle prestation qui reste cependant en retrait de celle des trois protagonistes.

Le retour de Valentin et des soldats

La soirée s'est terminée par une énorme ovation qui s'est rapidement muée en standing ovation. En toute justice, l'orchestre et son incomparable cheffe l'ont emporté à l'applaudimètre. Les huées entendues à la première ont fait place à un enthousiasme unanime.

 Le spectacle est actuellement retransmis sur Arte Concert.

Distribution du 12 février 2026

Direction musicale : Nathalie Stutzmann
Mise en scène : Lotte de Beer
Assistant réalisateur : Florian Hurler
Scénographie : Christof Hetzer
Costumes : Jorine van Beek
Lumières : Benedikt Zehm
Chef de chœur : Christoph Heil
Dramaturgie : Peter te Nuyl, Ana Edroso Stroebe

Le docteur Faust Jonathan Tetelman
Méphistophélès Kyle Ketelsen
Valentin Florian Sempey
Wagner Thomas Mole
Marguerite Olga Kulchynska
Siebel Emily Sierra
Marthe Dshamilja Kaiser

Orchestre d'État de Bavière
Choeur d'État de Bavière

Crédit photographique © Geoffroy Schied

samedi 31 janvier 2026

Requiem Aeternam, le concert sacré de la Semaine Mozart 2026 à Salzbourg


L'édition 2026 de la Semaine Mozart à Salzbourg marque deux anniversaires majeurs : le 270ème anniversaire de Mozart et les 70 ans du festival Mozart fondé à Salzbourg en 1956. «Mozart est né en 1756, mais ce n'est qu'avec sa mort prématurée en 1791, bouclant la boucle, qu'il a atteint l'immortalité. " Mozart : lux æterna " est la devise de cette Semaine Mozart anniversaire ; nous célébrons la lumière éternelle de Mozart », explique Rolando Villazón, le talentueux directeur artistique de la Semaine Mozart, une fonction qu'il occupe depuis dix ans. Sa contribution à la renommée mondiale de la Fondation internationale Mozarteum est telle que le comité directeur de la Fondation Mozarteum vient d'annoncer sa décision de prolonger le contrat jusqu'en 2031. 

Le public a pu vivre une fervente soirée de musique sacrée dans la grande salle du Mozarteum, avec au programme le Stabat Mater de Pergolèse et le Requiem de Mozart. L'intensité dramatique de l'oeuvre de Pergolèse rencontre l'émouvante immensité de l'univers mozartien. Les figures des deux compositeurs sont souvent associées en raison de leur génie précoce et de leur mort prématurée. On se souviendra que  Miloš Forman avait utilisé le  "Quando Corpus Morietur" du Stabat Mater dans son film Amadeus, en accompagnement de la scène des funérailles du père d'Antonio Salieri. Il est très probable que Mozart ait eu connaissance de la musique de Pergolèse à Vienne, où la plupart des églises disposaient de copies des oeuvres du compositeur italien.


On attendait Emőke Baráth et Philippe Jaroussky dans le Stabat Mater, deux chanteurs depuis longtemps partenaires dans l'interprétation de cette oeuvre, mais la soprano hongroise a dû se désister pour cause de maladie. C'est la soprano belge Céline Scheen, spécialisée dans la musique ancienne, qui l'a heureusement remplacée. Les deux solistes avaient déjà interprété le Stabat Mater ensemble, mais n'ont pas eu beaucoup de temps pour répéter. Ils ont cependant réussi à défendre vaillamment la vérité tragique de cette oeuvre qui, au-delà de l'exaltation religieuse de la douleur de personnages appartenant à l'environnement divin, exprime la douleur déchirante d'une femme devant le corps sans vie de son fils. C'est cette humanité de Marie qui touche et à laquelle on s'identifie, et c'est exactement ce que le poème prédit : "Quis est homo qui non fleret..." (Quel homme ne pleurerait-il pas..). Et de fait l'émotion et les larmes montent rapidement, une émotion magnifiquement retranscrite par les deux solistes dont les voix ont réussi à s'accorder et à se compléter avec bonheur pour rendre la déchirante humanité du fabuleux poème de Iacopone da Todi mis en musique par Pergolèse. Leurs chants tour à tour se frôlent et se joignent en un témoignage d'un pathétique tout à la fois crucifiant et cathartique. Souveraine au sourire énigmatique, Christine Pluhar dirige avec maîtrise et talent l'Arpeggiata, l'ensemble vocal et instrumental qu'elle a fondé en l'an 2000. La cheffe et son ensemble ont rendu, sans doute avec un peu trop de volume, les sentiments, la tristesse, l'angoisse, mais aussi la jubilation, que transporte cette musique aux accents célestes.  


Le Requiem en ré mineur inachevé de Mozart a été interprété dans la version de Süßmayr avec, pour le choeur, les huit chanteurs de la Capella Cracoviensis. Des interprètes d'une vitalité et d'une puissance exceptionnelles en dialogue musical avec quatre solistes de premier plan. La croate Tamara Ivaniš, qui interprète cette semaine Papagena dans la Flûte enchantée, la nouvelle production de la Semaine Mozart, a repris au pied levé le rôle soliste soprano en remplacement d'Emőke Baráth. Philippe Jaroussky dans la partie contre-alto peinait quelque peu à se faire entendre face à la puissance de l'orchestre. La présence vocale du  ténor américain Zachary Wilders est d'un éclat étincelant, son «Mors stubebit», extrait du «Tuba mirum», emplit les coeurs de sa beauté confondante. Le britannique Dingle Yandell apporte une assise solide au rôle baryton-basse qu'il exprime de sa voix chaleureuse et puissante, dotée d'une remarquable projection.

En clôture de ce concert salué par une standing ovation, les interprètes ont bissé le "Lacrimosa", ce cadeau musical de Mozart à l'éternité. Ce sont là des musiques suprahumaines et intemporelles qui expriment l'élévation vers le spirituel avec des textes profondément douloureux et qui ouvrent la fenêtre d'une consolation lumineuse dans les ténèbres où se trouve plongé le monde. 

Distribution

  • Ensemble L'Arpeggiata
    Capella Cracoviensis
    Christina Pluhar ( Direction d'orchestre)
    Tamara Ivaniš ( Soprano )
    Philippe Jaroussky ( contre-alto )
    Zachary Wilder ( Ténor )
    Dingle Yandell ( Basse)

  • Le concert sera diffusé sur Radio Ö1 le 24 février 2026 à 19h30.

    Crédit photographique © Wolfgang Lienbacher

vendredi 30 janvier 2026

À la recherche de l'arbre perdu — Der alte Baum par le Théâtre de Marionnettes de Salzbourg

Save the planet !

Der alte Baum (Le vieil arbre) est la reprise d'un spectacle de marionnettes entièrement conçu par le ténor et metteur en scène autrichien Paul Schweinester pour le Théâtre de Marionnettes salzbourgeois, où il fut créé en 2023. Cette année, il est remis à l'affiche dans le cadre de la Semaine Mozart 2026. Le public, enchanté par la production de 2023, était impatient de revoir le spectacle. à noter que le créateur du spectacle interprète pour le moment le rôle de Monostatos dans la nouvelle production de la Flûte enchantée, mise en scène par le Rolando Villazón.

Le Théâtre de Marionnettes

Il fut fondé  en 1913 par l'artiste et sculpteur Anton Aicher (1859-1930). Les petits personnages à l'âme de bois ont été surnommés les « Marionnettes de Mozart », car ils se sont en effet distingués par leurs représentations d’opéras de Mozart, dont le premier fut Bastien et Bastienne l'année de la fondation. La Flûte enchantée, créé 1952 et 1954, L’Enlèvement au Sérail (1958) ou Così fan tutte (1988) figurent toujours au répertoire. En raison de sa pratique unique, le théâtre de marionnettes a été inscrit sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO.

Le Salzburger Marionettentheater s’est installé depuis 1971 dans une salle de théâtre de style baroque située entre le Mozarteum et le Landestheater de Salzbourg.

Au Théâtre de Marionnettes de Salzbourg celles-ci sont maîtresses de la scène, et les humains qui les manipulent se situent dans les cintres ou au-dessous de l'avant-scène. Car, tandis que sur scène, ces marionnettes finement ouvragées interprètent des pièces de théâtre, des contes de fées ou des comédies musicales et des opéras, ce sont des marionnettistes expérimentés qui guident tous leurs mouvements grâce à une technique particulière, chacun actionnant douze fils. Cette technique de représentation a été déclarée digne d'être préservée, en tant que « forme la plus développée de théâtre de marionnettes et de figures », ce qui a valu au Théâtre de Marionnettes de Salzbourg une place sur la Liste du patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO.


Le vieil arbre ou Le voyage de Franzi au bout du monde

Une comédie musicale en trois scènes avec des arrangements musicaux d'après Wolfgang Amadeus Mozart. Une coproduction de la Fondation internationale Mozarteum et du Théâtre de marionnettes de Salzbourg, en coopération avec l'Université de musique et des arts du spectacle de Vienne. Les paroles des airs chantés ont été partiellement réécrites pour servir le déroulement de l'action. L'histoire a été conçue en étroite collaboration entre le metteur en scène Paul Schweinester et le directeur artistique du Théâtre de marionnettes de Salzbourg, Philippe Brunner. Leur travail a été enrichi par la précieuse contribution de l'auteure et dramaturge Susanne Wolf, tant sur le plan du contenu que sur celui de la langue.


Franzi est une jeune marionnette en bois militante écologiste qui a pour père le sculpteur Papa Figuro. Pour la jeune fille, les arbres ne sont pas des encombrants urbains, mais des concentrés d'énergie vivante qu'il faut préserver et propager à tout prix. Mais voilà, les prétendus progrès civilisationnels ont fait disparaître tous les arbres de la planète. Le bois qui est la chair et le sang des marionnettes, vient à manquer. Franzi se brise une jambe et son père ne peut la remplacer, car il n'y a plus un seul morceau de bois à trouver. En dernière ressource, il se décide à recycler la planche de l'escarpolette sur laquelle Franzi aime tant à se balancer, la jambe de Franzi est sauvée ! Encouragée par son ami Moo, un jeune militant à la coiffure punk, elle se lance dans une grande aventure qui les portent jusqu'aux confins du monde, un monde auquel ils vont  apporter une contribution significative grâce à l'aide d'un arbre très particulier, qui répond au doux nom d'Arbolo. Un oiseau quelque peu magique, dénommé Zilpzalp, va leur montrer le chemin et les accompagner dans leur quête, au cours de laquelle la Reine de la Nuit, qui ne pouvait manquer car elle est un peu sorcière, apparaît à Franzi. Au terme d'une longue pérégrination, ils arrivent près du vieil arbre, un vieux sage qui leur permet de cueillir et d'emporter de ses précieux drageons, qui une fois replantés permettront de reboiser la planète. 

Franzi sur le vieil arbre perchée

La nouvelle production s'inspire de thèmes contemporains et socialement pertinents tels que la protection de la nature, le dépérissement des arbres et l'urbanisation.  Le récit inédit du Viel arbre est présenté sous forme de pasticcio musical / Singspiel,  avec des arrangements de la musique de Mozart réalisés par le célèbre violoniste et compositeur autrichien Tscho Theissing. Pour la reprise actuelle, une jeune équipe de chanteurs et de musiciens de l'Université de Musique et des Arts du Spectacle de Vienne assure l'accompagnement musical en direct. La conception physique des marionnettes, tous les costumes et la scénographie ont été entièrement réalisés par les employés du Théâtre de Marionnettes de Salzbourg, qui ont mis toute leur expérience au service de la création de cette œuvre nouvelle.

Le Singspiel, une production séduisante, imaginative, audacieuse et charmante qui explore un thème qui nous accompagne depuis plusieurs générations, s'adresse tant aux adultes qu'aux enfants. 

Moo, Franzi et Papa Figuro

Conception et distribution

Conception, mise en scène et interprétation : Paul Schweinester 
Arrangements musicaux et direction musicale : Tscho Theissing
Conception et dramaturgie : Philippe Brunner
Têtes de marionnettes : Vladimir Fediakov
Costumes : Edouard Funck
Scénographie : Emanuel Paulus

Anija Lombard (soprano)
Brett Pruunsild (baryton)

Les Musiciens du théâtre viennois, avec au violon Bettina Gradinger et à l'accordéon  Maria Reiter

Étudiants de l'Université de musique et des arts du spectacle de Vienne :
Clarinette Maximilian Misof
Violon Jelena Krmpot
Alto Djonathan Inacio da Silva
Violoncelle Johanna Vocetková
Percussions  Florian Pöttler

Ensemble du Théâtre de marionnettes de Salzbourg

Le pasticcio musical entièrement mozartien est réalisé au départ d'opéras, de musiques orchestrales et d'arias. Quant aux opéras, on reconnaîtra des citations de Bastien et Bastienne, L'enlèvement au sérail, Don Giovanni, Zaide, Les Noces de Figaro, La Flûte enchantée, Cosi fan tutte. 

Crédit photographique @ Wolfgang Lienbacher (photos 1, 3 et et 4) et Bernhard Müller (photos 2 et 5)

jeudi 29 janvier 2026

Giulio Cesare in Egitto de Haendel au Théâtre d'État de Salzbourg

Cesare (Rafał Tomkiewiecz) et Cleopatra (Nicole Lubinger)

Alors qu'au Festival de Salzbourg de l'été dernier Dmitri Tcherniakov situait l'action du Giulio Cesare in Egitto de Haendel dans un univers de béton, le Landestheater de Salzbourg remet le couvert à quelques mois d'intervalle : les metteurs en scène Chiara Osella et Carlo Massari (COCM Design Studio) déplacent l'action dans un hôtel casino du Las Vegas dans les années 1970. Un panneau lumineux nous l'annonce d'entame : les jeux de pouvoir et les intrigues sordides du Giulio Cesare n'ont plus lieu dans les sables d'Égypte mais dans les sables du Nevada, le Nil et la Méditerranée sont remplacés par les piscines glamoureuses des palaces de la capitale où Mammon et le bling bling ostentatoire et clinquant des vêtements de luxe et des bijoux voyants règnent en maîtres, un monde de gangsters prédateurs qui s'affrontent le browning à la main et s'approprient les femmes qu'ils désirent. Le monde marin se retrouve aussi dans trois aquariums gigantesques aux eaux bulleuses où le corps de César supposé noyé flotte parmi les poissons. Jules César et l'Égypte sont bien présents à Las Vegas avec deux hôtels célèbres érigés sur le Strip : le Caesars Palace, avec sa statue de César qui vous accueille  et l'hôtel Luxor, avec ses obélisques, son sphinx et sa pyramide de plus de cent mètres de hauteur. Las Vegas c'est aussi la capitale du spectacle à l'américaine, Elvis Presley y triompha dans les années 1970. Pour le grand finale, Chiara Osella et Carlo Massari n'ont pas manqué d'introduire une Wedding Chapel, un de ces endroits où l'on peut se marier dans l'heure. La fin du spectacle nous introduit en absurdie : on voit Cornelia en tenue de mariée flirter un moment avec Tolomeo ressuscité, le meurtrier de son époux qui avait voulu s'emparer d'elle comme une partie d'un butin de guerre.


La scénographie d'Eleonora De Leo s'inspire de la ville du péché : statue en or de César, parois couvertes de dessins en style hiéroglyphique , palmiers fuchsia lumineux, couronnes de lauriers en or, rideaux de lamelles étincelantes, salles de casino bondées où l'on se dispute la place pour actionner le bras des  bandits manchots et alimenter la caisse des gangsters, voiture décapotable dorée de César. Les costumes tape à l'oeil et frimeurs d'Emilia Zagnoli sont à l'aune des décors, la costumière rend avec talent et humour le vestiaire des stars et des actrices de music-hall. Les costumes, les coiffures et les poses de César et d'Achilla s'inspirent de ceux d'Elvis. Le kaléidoscope multicolore des lumières de Richard Schlager, les vidéos de Tobias Witzgall et les animations par intelligence artificielle de NABA Milan et Rome, tout concourt à souligner l'atmosphère d'extravagance, de divertissement et de splendeur artificielle voulue par le duo de metteurs en scène Carlo Massari et Chiara Osella qui, en déplaçant le temps et le lieu de l'action, ont réussi à donner une dimension humoristique à l'opera seria de Haendel, sans altérer aucunement les puissantes montées émotionnelles et lyriques de l'oeuvre. Un pari osé et remporté haut la main, et qui a rencontré la faveur du public, dont les sourires amusés se sont mêlés aux larmes arrachées par les arias tragiques et élégiaques des merveilleux chanteurs. Les talents de Carlo Massari, un artiste, chorégraphe et interprète transdisciplinaire (performer) reconnu pour son approche hybride et fusionnelle des arts de la scène, ont rencontré ceux de Chiara Osella, chanteuse d'opéra et metteuse en scène, et l'addition de leurs talents donne un résultat bien supérieur à la simple somme de leurs parties. Leur approche ironique du kitsch glamoureux qui théâtralise le quotidien d'une façon ostentatoire et superficielle rencontre bien l'opulence et l'exagération du baroque. Cet humour n'effrite pas l'intensité émotionnelle de l'oeuvre : les personnages mythiques du drame antique sont soumis aux mêmes écartèlements émotionnels que les stars contemporaines. La décapotable de César est en carton renforcé ou en bois léger, comme une de ces voitures que construisaient autrefois les gamins. Son arrivée en scène donne une clé de lecture du propos de la mise en scène.  Avec Giulio Cesare in Egitto le duo COCM a fait de brillants débuts salzbourgeois, une grande et joyeuse entrée dans la capitale de l'excellence musicale.

Cornelia (Melissa Zgouridi)

Premier Kapellmeister du Théâtre d'État de Salzbourg depuis la saison 2023/24, le jeune chef d'orchestre Carlo Benedetto Cimento est un passionné du travail avec les chanteurs, son premier parcours professionnel fut celui d'un coach pour le chant italien qui fut aussi répétiteur soliste, ce qui se perçoit bien dans sa direction des chanteurs. Il dirige avec une engagement corporel total tout en fredonnant constamment les paroles de la partition. Les mimiques du visage, le doigté, les élégants mouvements des mains, les invitations du regard, le corps qui danse la musique dont il semble habité, tout montre un chef en immersion totale dans la partition dont il déploie les beautés avec une sensibilité bouleversante. L'Orchestre du Mozarteum de Salzbourg et le Chœur du Théâtre d'État de Salzbourg livrent une prestation remarquable. Un ensemble d'instrumentistes renommés, dont le corniste soliste Rov van de Laar qui donne un "Va tacito e nascosto" exceptionnel. Le quatuor de cornistes est par ailleurs mis à l'honneur dans les loges d'avant-scène. Une scène rassemble également huit musiciens présents sur le plateau, un moment d'une grande poésie scénique et lyrique.

Cleopatra (Nicole Lubinger) en show girl sous l'oeil d'Horus

Seul contreténor de la production, le Polonais Rafał Tomkiewiecz. finaliste du Concours Cesti d'Inssbruck 2018, fait des débuts salzbourgeois remarqués dans le rôle titre, avec une finesse d'interprétation et une sensibilité impressionnantes. Son ”Se in fiorito ameno prato”, est particulièrement élégant. Sa diction italienne est irréprochable, il excelle dans les vocalises, magnifiquement maîtrisées, notamment dans "Presti omai l’Egizia terra" ou dans "Empio, diró tu sei". La chanteuse carinthienne Nicole Lubinger offre une Cléopâtre au soprano lumineux avec une composition très contemporaine du personnage. Américaine d'origine brésilienne, Melissa Zgouridi subjugue par la puissance de sa présence scénique en Cornelia, qu'elle pare de la chaleur veloutée de son mezzo-soprano puissant, doté de graves émouvants. Le rôle travesti de Sesto Pompeo est tenu par la mezzo-soprano écossaise Katie Coventry qui compose un personnage adolescent qui peine à assumer la vengeance de son père, un rôle en pantalon bien interprété. La mezzosoprano Valeria Girardello prête sa voix dotée de belles profondeurs et son timbre de bronze à l'ignoble Tolomeo. Le baryton ukrainien Vevheniy Kapitula donne un Achilla de belle venue.

À l'entracte un quatuor à cordes divertit le public resté en salle de quelques morceaux de musique des années 1970, dont le "New York New York" de Frank Sinatra, un agréable complément bien dans la ligne du temps revisitée de l'action. 

Distribution du 28 janvier 2026

Direction musicale Carlo Benedetto Cimento
Mise en scène, concept, chorégraphie Chiara Osella et Carlo Massari
Scénographie Eleonora De Leo
Costumes Emilia Zagnoli
Conception vidéo Tobias Witzgall
NABA : Milan et Rome (animations IA)

Giulio Cesare Rafał Tomkiewicz
Cornelia Melissa Zgouridi
Sesto Pompeo Katie Coventry
Curio Daniele Macciantelli
Cleopatra Nicole Lubinger
Tolomeo Valeria Girardello
Achilla Yevheniy Kapitula
Nireno Vania Hristova / Beth Jones / Kayo Nakai

Orchestre Mozarteum de Salzbourg
Chœur du Théâtre d'État de Salzbourg

Cor solo Rob van de Laar
Continuo Juliane Sophie Ritzmann / Marco Baronchelli / Claudia Cecchinato

Crédit photographique @ LTH


mercredi 28 janvier 2026

Salzbourg — Expo Cosmos La Flûte enchantée à la résidence salzbourgeoise de Mozart

L'ancienne « Maison du Maître de Danse », aujourd'hui gérée par la Fondation Mozarteum de Salzbourg et devenue la Résidence Mozart, offrit à la famille Mozart un cadre spacieux à partir de 1773, avec un appartement de huit pièces au premier étage. Wolfgang Amadeus y vécut jusqu'à la fin de 1780, date à laquelle il quitta définitivement Salzbourg. La résidence de Mozart fut partiellement détruite pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle fut reconstruite en 1996 et rouverte au public. La résidence accueille actuellement une exposition visitée dans le cadre du festival de la Mozart Woche Salzburg (semaine Mozart à Salzbourg) qui fête cette année son 70ème anniversaire.



Expo Le monde de La Flûte enchantée

La Flûte enchantée, le chef-d'œuvre que Mozart a offert à l'humanité. L'exposition présente de nouvelles acquisitions provenant de la collection du collectionneur munichois le Dr Günther Gerisch et de son épouse Rosmarie, qui ont constitué une vaste collection Mozart axée sur  La Flûte enchantée  et la franc-maçonnerie à l'époque de Mozart.  L'exposition peut se visiter jusqu'au 7 avril 2026.

Reportage photographique




















Violon Klotz (luthier célèbre de Mittenwald) ayant appartenu à Mozart




Le chalet de la flûte enchantée

Un petit cottage chargé d'histoire : le légendaire Cottage de la Flûte enchantée se dressait dans le jardin du Bastion, derrière le Mozarteum, depuis les années 1950. Selon certaines sources, Mozart aurait composé une partie de son dernier grand opéra, « La Flûte enchantée », dans ce cottage. La tradition veut qu'Emanuel Schikaneder, le librettiste du célèbre singspiel, y ait retenu le compositeur afin de garantir l'achèvement de l'œuvre dans les délais impartis. Cette petite construction en bois se trouvait à l'origine dans le jardin jouxtant l'ancien Freihaus Theater de Vienne. Après la vente du Starhemberg Freihaus, dans le quartier de Wieden à Vienne, sur le terrain duquel se trouvait le chalet, le prince Starhemberg, propriétaire du chalet, le céda à la Fondation internationale Mozarteum en 1873. 



Le bâtiment fut solennellement déplacé de Vienne à Salzbourg à l'occasion du premier Festival de musique de Salzbourg en 1877. La Fondation Mozarteum l'érigea sur la colline de Kapuzinerberg, offrant un panorama exceptionnel surplombant le monastère des Capucins. Jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, un droit de passage était exigé à la guérite (toujours existante) pour accéder aux hauteurs de Kapuzinerberg et atteindre le chalet. Après la guerre, le chalet tomba dans l'oubli, avant d'être entièrement restauré et installé dans le Jardin du Bastion le 6 mai 1950. Jusqu'à présent, le chalet n'était accessible qu'en été, lors d'événements organisés dans la Grande Salle du Mozarteum, et sur demande dans le cadre d'une visite guidée.


Après des travaux de restauration indispensables dans les ateliers du Musée de plein air de Salzbourg, la Maison de la Flûte enchantée a désormais trouvé sa place définitive dans la cour de la résidence de Mozart . Elle peut y être admirée lors d'une visite du musée. (Source : texte traduit du texte allemand original sur le site du Mozarteum)

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