samedi 11 juillet 2026

1869 - Création parisienne de Rienzi. L'article de Gustave Chadeuil.


Journaliste et écrivain, Gustave Chadeuil (1821-1893) était entré en 1854 au Siècle comme critique de musique et y fit depuis un feuilleton d’art hebdomadaire. En 1871, il a été l’un des fondateurs du XIXe siècle. Le 13 avril 1869, il publia sa critique de la création française de Rienzi. Ses chroniques ont permis au public français de découvrir les controverses esthétiques qui entouraient le compositeur bien avant que le « wagnérisme » ne s'impose dans la vie musicale française.

L'article le plus célèbre et marquant de Gustave Chadeuil sur Richard Wagner est son feuilleton de critique musicale paru dans le journal Le Siècle le 10 février 1858. Chadeuil y analysait les débuts du compositeur en France à l'occasion des concerts parisiens présentant l'ouverture de Tannhäuser. Cet article est surtout célèbre pour la formule cinglante et ironique qu'il y a employée pour résumer sa violente opposition à ce qu'on appelait alors la « musique de l'avenir » : 
"Si c'est là la vraie musique, je préfère la fausse, car alors la fausse est la bonne."

Gustave Chadeuil
REVUE MUSICALE - RIENZI

Il y avait tout le ban et l’arrière-ban de la Germanie, ceux du premier degré, ceux du second degré, les néophytes de Wagner et les thuriféraires de Munich. Il en était venu de toute l’Allemagne, par groupes de cinq ou six, pour représenter les cénacles qui impriment le mouvement et les sociétés philharmoniques qui le suivent. Le Théâtre-Lyrique en était plein à l’orchestre, aux galeries, dans les couloirs. Ils s’abordaient avec des airs mystérieux et se pressaient les mains clandestinement, à la manière des carbonari. Enfin on allait prendre une éclatante revanche: après le Tannhäuser on aurait Rienzi, pour effacer le Sadowa de M. Wagner. 

Au pupitre, M. Pasdeloup s’était installé comme un général en chef qui va livrer la grande bataille d’où peut dépendre tout l’avenir. Son armée renforcée se tenait au port d’arme, avec des réserves prêtes dans la coulisse, canons braqués et flamberge au vent. 

Le signal est enfin donné. Faisons silence, et laissons la parole aux événements. 

Les masses s’ébranlent aux sons d’une musique qui ressemble à des feux de mousqueterie. Jamais peut-être, depuis les guerres du premier empire, on n’entendit de si formidables explosions. On est aveuglé par la poudre que les combattants se jettent aux yeux ; les poitrines sont défoncées, les temps battent, les oreilles saignent. Pendant cinq heures d’horloge le bruit ne s’arrête par instant que pour reprendre avec une impitoyable énergie quand de nouvelles munitions sont distribuées. Il est minuit, on se bat encore ; il est une heure du matin, on se bat toujours, avec des clameurs comme entre icoglans*. 

Le Rienzi n’appartient pas au procédé définitif de M. Wagner. C’est sa première œuvre ; il la renie. La lumière ne s’était pas faite dans son esprit ; il ne pensait pas alors à se poser en réformateur ; il en était naïvement au genre italien, acclamé partout. Il avait fait de fortes études et maniait les instruments comme un maître pour lequel les règles n’ont pas de secrets. Comme tous les musiciens bien doués, il avait du souffle et de la grandeur dont il abusait, affamé de gloire à tout prix. Son Rienzi n’est pas autre chose qu’un coup de pistolet prolongé. Il fallait attirer l’attention et il l’attirait. Quand une fois on eût baissé la tête pour éviter les balles qui passaient, M. Wagner changea de tactique et désavoua les moyens dont il s’était d’abord servi. Toutes ses forces vives furent concentrées sur ses facultés négatives, et il se lança volontairement dans l’incompréhensible, sachant bien d’avance qu’il aurait des fanatiques et des détracteurs, et que son nom serait proclamé par les cent bouches de la Renommée ; il voulait passer avec des fracas, être discuté, mais être vu. Qu’on l’écoutât avec bienveillance ou qu’on y mît des antipathies, c’était le moindre de ses soucis: l’essentiel était de provoquer des applaudissements frénétiques ou des sifflets exaspérés à la seule annonce de ses productions. 

C’est si vrai ce que je dis qu’il écrivit des lettres, des brochures, des livres insultants pour nous, la veille du jour où l’Opéra devait donner le Tannhaüser. Il nous lançait toutes sortes d’injures anticipées. Nous étions des bélîtres, des goujats, des singes et des tailleurs. Pourquoi des tailleurs ? Il nous cinglait avec sa cravache, sans provocation de notre part, préparant ainsi la lutte qu’il voulait soutenir contre tous. Une chute retentissante faisait mieux son affaire qu’un succès douteux. Il pourrait dire, comme Fouquet à Louis XIV : « Je suis tombé, mais j’ai fait du bruit en tombant. » N’est-ce pas le rêve de certains ministres et quelques auteurs vaniteux ? 

Lorsqu’on alla lui dire qu’on désirait monter Rienzi pour lui tendre une main secourable et l’aider à se relever, il se contenta de répondre en haussant les épaules qu’il ne prétendait pas se mêler de la tentative. Cet ouvrage était l’erreur de sa jeunesse qu’il pleurait encore. En conséquence, on agirait comme on voudrait, sans participation de sa part, puisqu’on faisait violence à ses convictions. 

Mais, entre nous, ce dédain est encore une insulte déguisée. Si la partition réussit, l’auteur pourra dire que nous nous sommes fait un régal d’une chose qu’il méprise. Pauvres Français ! pauvres Parisiens ! pauvre goût ! Pas moyen de sortir de ce dilemme posé par un orgueilleux ou par un fou. 

Donc, malgré lui, contre lui, le Théâtre-Lyrique a joué Rienzi

Dans l’histoire, nous trouvons Cola di Rienzi vers le milieu du quatorzième siècle. Sorti du peuple, il promit de tout faire pour le peuple, en se débarrassant de la noblesse, qui le gênait. On le nomma président de la députation que Rome envoyait au pape Clément VI, à Avignon, pour le supplier de revenir habiter la ville éternelle et faire cesser l’oppression d’une insupportable aristocratie. Le refus du pape augmenta la tyrannie des seigneurs. Rienzi convoqua le peuple sur l’Aventin et se fit proclamer tribun après un discours passionné. Son premier acte d’autorité fut de chasser les nobles de Rome. Devenu le maître, il commit l’impardonnable faute d’attacher une garde particulière à sa personne, au lieu de l’attacher aux institutions qu’il avait créées. Il laissait ainsi la porte ouverte aux entreprises de la réaction ; elle ne manqua pas d’en profiter. 

La contre-révolution emporta la révolution. 

Rienzi fut obligé de se réfugier en Allemagne, où il resta jusqu’à la mort de Clément VI. Alors il déploya de nouveau l’étendard de l’insurrection, se fit nommer sénateur romain, et ne commit plus que des actes arbitraires contre les partis, se faisant haïr de tous par son faste insolent et ses nombreuses déprédations. 

Ce ne fut qu’un faux patriote et un faux tribun. Il mourut assassiné dans la rue, et on suspendit son corps à quelque gibet improvisé pendant que la foule dansait autour. Le poème de M. Wagner, traduit par MM. Nuiter [sic, pour Nuitter] et Guillaume, s’écarte sensiblement de cette donnée. Mais qui pourrait s’en apercevoir ? On ne saisit que des manœuvres confuses, dans un continuel défilé de soldats irrités et de citoyens furieux. C’est une mêlée de cuirasses et de pourpoints, de casques et de toques, de bottes éperonnées et de souliers à la poulaine. Que dit-on? que fait-on? Personne ne peut s’y reconnaître. On court aux armes, on brandit des armes; on se menace du poing, on se défie de la lance sans cesse, avec des grands cris de révolte contre ceci, contre cela, tantôt pour la noblesse, tantôt pour Clément VI, au nom du pape et des Colonna. 

Dressons à présent le bilan musical de cette soirée. 

Je ferai deux parts de l’ouverture. Dans l’une, la première, on rencontre des combinaisons harmoniques qui ne manquent pas d’élévation; dans l’autre, le style est confus et discordant. Après avoir compris, on ne comprend plus. 

La dernière note n’est pas achevée qu’une tempête de bravos éclate. Seulement les claqueurs se trahissent; ils disent Pravo! pravo Basdeloup! pravo l’orguestre! pravo Vagneur! (2) ils y mettent de la frénésie. 

Le rideau se lève sur une scène d’un brillant effet. Je vous recommande particulièrement le chant du défi. Mille voix s’élèvent en faveur de la liberté. C’est vaste comme conception et surtout comme arrangement. Instinctivement, on se dit que le compositeur capable d’écrire cette page avait des forces homériques, et l’on regrette d’autant plus le parti qu’il a pris de tenir école de non-sens et de contre-sens. 

Ne nous hâtons pas d’applaudir ; car voici venir un duo d’amour, et quel duo, seigneur mon Dieu ! si les amants n’ont que ces phrases à se dire, j’ai bien peur de les voir tomber à la renverse, comme s’ils avaient pris des somnifères. 

Place au finale ! je l’entends encore d’ici. Tous les instruments ont été mis en réquisition ; il n’y manque même pas les trompettes qui jetteraient bas les murailles de Jéricho de M. Haussmann ***. Ces tapages semblent combinés pour provoquer à la ronde des migraines et des névralgies. Les prados redoublent; les protestations s’ébauchent. La bataille s’engage dans la salle entre les wagnéristes et les antiwagnéristes. Une animation extraordinaire règne au foyer et dans les couloirs. 

Deuxième acte: encore des chœurs, toujours des chœurs, chœurs d’hommes et chœurs de femmes. Quand les uns sortent les autres entrent. Si ces femmes étaient des Sabines, ces Romains ne pourraient pas les enlever, car ils ne se rencontrent jamais en scène, ni dans la coulisse, nulle part. Jusqu’au bout ils tournent dans le même cercle, en se suivant à distance comme des canards. 

Sauf le chœur des messagères de la paix, qu’on a justement redemandé, tout le reste se passe à coups de pistons rayés. Les auditeurs, qui n’avaient rien fait pour mériter cette punition, commencent à prendre leur tête à deux mains, comme s’ils avaient peur qu’elle éclatât. Et les pravos se croisent dans leur verve un peu ralentie. 

Le troisième acte, qui ressemble au second, nous offre des provocations guerrières, des saxophones, des saxotrombas, toutes les fanfares à l’usage d’une armée de sourds. Pravo! pravo! pravissimo! 

Le quatrième acte se passe exactement comme le troisième, qui se passait lui-même comme le second: vacarme insupportable. On ne sait plus où se fourrer pour échapper à ce bacchanal. Pravo Montchauze! pravo les gœurs! pravo dout le monde! 

Au cinquième acte est un chant superbe, la prière de Rienzi, magistralement dite par M. Montjauze. Et ensuite les clairons reprennent leur danse de Saint-Gui, pendant que les tambours et les trombonnes [sic] sont affectés du delirium tremens. Non, décidément, on n’y tient plus ; il est impossible d’y tenir ; on se lève, on se bouscule pour la sortie comme si le théâtre allait s’écrouler. Plus d’un auditeur exalté va tremper sa tête meurtrie dans la fontaine du Châtelet. On est étourdi, malade, abruti comme des artilleurs trop longtemps attachés au service d’une batterie. 

Cette musique a des sonorités au picrate de potasse (4). Dans ses emportements et ses fureurs sur notre tympan qu’elle prend d’assaut, elle opère à coups de crosses de fusil. Vous connaissez le Roland, de Mermet (5), œuvre héroïque, genre exagéré ? Eh bien ! il faudrait dix Rolands et vingt fois plus de chevaliers autour de Roland pour se représenter les fulgurants éclats de Rienzi

Certes, la partition n’est pas sans mérite dans quelques rares parties déjà signalées; mais elle a le tort de ne jamais montrer d’éclaircies dans ce nuage qui charrie des foudres; pas une pauvre petite romance, pas un trio, pas un quatuor; toujours des ensembles surmenés, du fulminate dans les accompagnements, de la convulsion dans les gestes et de l’épilepsie dans les récitatifs. 

La pièce est montée avec un luxe prodigieux de décorations et de mise en scène. On ne ferait pas mieux à l’Opéra. Ses neuf rôles, en réalité, n’en font qu’un: Rienzi seul est constamment sur la brèche, à pied, à cheval, en costume de ville, de cour, de combat, appelant son peuple à la victoire et distribuant du: courage aux déshérités qui n’en ont pas. Comment M. Montjauze [sic, pour Monjauze] y peut-il suffire? Ajoutons qu’il ne faiblit pas dans ce cri de guerre en douze temps, douze mouvements. 

On jouera Rienzi, je le crois, jusqu’à ce qu’une certaine fraction de Paris l’ait entendu pour se former une opinion; puis on n’aura plus qu’à se monter le Lohengrin, et cette fois ce sera la fin. Si j’avais été Wagner, pour être logique j’aurais formellement interdit la représentation de cet ouvrage, qui fut la débauche d’un esprit incertain et fourvoyé. J’aurais dit d’une voix creuse: 

- Le Rienzi n’est plus de Wagner. 

Gustave CHADEUIL
in Le Siècle du 13 avril 1869

(1) L'icoglan est un titre donné à l'un des membres de la cour du Sultan dans l'Empire ottoman. Il s'agissait du page du Grand Seigneur.
(2) Chadeuil se moque de l'accent allemand des spectateurs venus d'Allemagne pour assister à Rienzi.
(3)  En 1869, l'expression « les murailles de Jéricho de M. Haussmann » était une formule moqueuse et critique utilisée dans la presse parisienne de l'époque. Elle désignait le fracas continu des chantiers et la poussière générés par les gigantesques travaux de démolition et de reconstruction de Paris menés par le préfet Haussmann. Dans la Bible (le livre de Josué), les murailles de la ville de Jéricho s'effondrent de manière spectaculaire et assourdissante lorsque les prêtres sonnent du cor.
(4) Le picrate de potasse est un explosif primaire. Il est principalement utilisé dans les laboratoires comme amorce pour faire détoner d'autres explosifs
(5) Roland à Roncevaux d'Auguste Mermet fut créé à Paris en octobre 1864.

Lettre d'un lecteur





Journal de Montpellier : judiciaire, artistique, littéraire et industriel ["puis" revue de la semaine, artistique, littéraire, industrielle]

Éditeur : J. Martel aîné, etc. (Montpellier)

Date d'édition : 1869-04-24

Rienzi au Théâtre-Lyrique. Lettre au Directeur du Journal de Montpellier. 


Votre feuille, cher Monsieur, s'occupant essentiellement de théâtre musical, il ne peut lui être indifférent de recueillir l'impression directe d'un auditeur réel et sincère au moins de l'opéra de Rienzi, par Richard Wagner. Actuellement représenté ici par la troupe de Pasdeloup, dont l'opiniâtre volonté mérite si bien de l'art, cette œuvre, ainsi que son auteur, était déjà, avant toute audition, le sujet d'appréciations aussi vives que peu opposées dans leur ton de parti- pris et de sarcasmes. Il n'est peut-être pas de critique autorisé en la question qui n'en ait ainsi fait son siège. C'était à prendre ou à laisser. Laissons-le donc... à ceux qui l'ont pris, et allons écouter l'œuvre même, l'œuvre seule du compositeur seul. En entrant, d'abord, déposons au vestiaire toutes préoccupations et préventions de l'homme qui s'est tant de fois fait pendre avec des extraits de ses brochures... et ne s'en porte pas plus mal. Quelles qu'éclatent la personnalité et la présomption qu'on y a incriminées, elles ne dépassent pas, certes, celles des Albert Wolff, des Chadeuil et consorts, se permettant de juger de la musique et de condamner un musicien , fût-il des plus médiocres. Tout au moins, combien les gens spirituels, par métier, peuvent être vrais dans lenr appréciation ! Ne jamais oublier, comme modèle du genre, le feuilleton de J. Janin, à l'apparition de Guillaume Tell. Geoffroy avait stigmatisé Gluck (l'Orphée A'Orphée) de « hurleur » et Mozart (l'enchanteur de la Flûte enchantée) de « faiseur de charivaris. » Une prévention que je dois toujours subir, c'est de me dire, devant cet imposant orchestre de soixante- dix exécutants et de leur chef, dont chaque individu constitue une carrière d'études spéciales et un talent incontestable, voués au culte des chefs-d'œuvre, c'est de me dire que tant d'intelligence et d'efforts ne s'au¬ raient s'être égarés, parmi les productions de toutes provenances dont Paris sollicité, obsédé, n'a que l'em¬ barras du choix, sur un objet qui n'en fût très-digne. C'est plus qu'un scandale, c'est une honte, qu'un monde d'auditeurs, de virtuoses, d'artistes infinis, tous de premier ordre ; que des années de travail et des som¬ mes considérables puissent être sacrifiées en une heure, comme cela s'est commis, entre autres fois, envers le Tanhauser, au coup de sifflet de quelques messieurs sortant de bien dîner chez Brébant et en digestion facétieuse ! Il n'en sera pas ainsi aujourd'hui. Le public écoute, l'âme saisie, quoi qu'en ait l'esprit de gaminerie, l'esprit tenu déjà en respect et, bientôt, l'intelligence convaincue. Ah ! c'est qu'il est mal aisé de les arracher aux habitudes de la Fanchonnette de la veille et du Brasseur de Preston du lendemain (ouvrages charmants d'ailleurs). Ne demandez pas au régime courant du joli et de l'amusant d'avoir à opter trop fréquemment pour le grand et le beau. Le fran¬ çais, né jovial, voudra-t-il jamais de la musique autre¬ ment qu'au titre , dont il l'a définie, d'art d'agrément? Toutefois, la foule qui entre, en proportions progres¬ sives, aux auditions du Rienzi, si elle n'y éprouve pas de prurit aussi facilement agréable qu'à la Belle Hélène ou à l'OEil crevé, en sort certainement sans se trouver volé ni mystifié. D'aucuns se demandent, ravisés, en quoi les excentricités de ce charivari de l'avenir débordent les nouveautés acclimatées de Gou- nod, lesquelles évidemment procèdent, comme beau¬ coup d'autres contemporaines et des meilleures, du souffle wagnérien , et dans sa science fondamentale, sa formule nouvelle, et dans son inspiration intime. (Si je ne me trompe, chose à noter vis-à-vis de toute la musique actuelle, le Rienzi date d'au moins vingt-cinq ans). Voici même que la partie mélodique (car il y en a décidément une), ce qu'on appelle les airs et fre¬ donne le lendemain en réminiscence de la veille, s'accentue et se rhythme avec une verve plus française qu'allemande et une tournure plus italienne, Dieu me pardonne! que française. Il est vrai, dit-on, que les travaux plus récents du maître, de plus en plus éman¬ cipés d'une première manière, se sont développés dans un excès d'individualisme exclusif. On ne manque pas, dans un reste de dénigrement systématique, ou plutôt dans l'inanité d'une opinion musicale qui veut se pallier de quelque spéciosîté, de renouveler ces reproches méprisants adressés à presque tous les librettos d'opéra, déclarés péremptoirement absurdes , idiots. Un tel défaut devait entraîner immanquablement la chûte, entre autres succès, de

Guillaume Tell, du Trouvère, de l'Africaine, qui n'en fournissent que mieux, l'on dirait alors, leur cours d'immortalité. Pensez-vous, d'un autre côté, que le libretto du Voyage en Chine, par exemple, proclamé la perfection du genre, en fasse jamais faire autant à sa musique? Somme toute, le poëme du Rienzi, probablement un peu meilleur que la plupart, est au moins en rapport voulu , condition précieuse, avec l'esthétique dramatico-lyrique du double auteur. Comme sujet, pensez un peu, si vous voulez, à Mazaniello, surtout au Prophète. L'accusation plus persistante, dont on ne voudra ou pourra de si tôt se dédire, porte contre l'assourdis¬ sant et incessant dzim-piff-craq-boum-taratata-déri- paff-trrr, dont le'critique du Figaro résume son analyse du génie de Wagner. J'admets, effectivement, que certaines organisations ne perçoivent guère que cela dans toute l'instrumentation moderne : comme d'autres qui reprocheraient volontiers à Michel-Ange ses mêlées de figures et à Rubens ses fanfares de couleurs. i!i Maintenant faut-il vous énumérer chaque morceau j de la partition de Rienzi ; vous en signaler tel chœur en re bémol, telle cavatine en fa majeur, tel final en ut, etc., à l'instar des mardistes patentés qui connais¬ sent beaucoup de mots de musique, mais n'en savent pas une note , lardant et daubant, à tort et à travers, d'un blâme intègre ou d'un conseil protecteur ; dai¬ gnant louer un peu aux passages ordinaires et proscri¬ vant net tous ceux transcendants? Faut-il vous recom¬ mander en fin de èômpte le thème largo et le pas redoublé de l'ouverture ; le premier récitatif si éner- giquement scandé; les couplets avec chant si frais, si limpides des Messagers de la paix, et le ballet au second acte; les scènes du Forum et du combat, au troisième; celle de laMalédiction, au quatrième, ter¬ minée par un écrasement d'accords de l'orgue; enfin, au cinquième, la prière de Rienzi (une sorte dépendant au «Rachel, quand du Seigneur» de la Juive, mais combien plus encore mélancolique, pénétrant et surtout distingué de style !) et la harangue au peuple furieux et se ruant à l'incendie et au massacre, sur lesquels tombe le rideau?.... Je préfère dire, vite, simple¬ ment et mieux, ceci : C'est superbe d'un bout à l'autre ! On pourrait qualifier le caractère dominant de ces cinq actes parles expressions de dramatique et solennel. L'orchestration, à la fois d'une richesse compacte et d'une unité impeccable, sonne et vous enveloppe et vous sature les sens avec la plénitude des effluves de grandes belles orgues neuves. Désormais, en attendant la connaissance du Lohen- grin, de Tristan et ïseult, du Tanhauser, des Maîtres chanteurs, du Vaisseau-fantôme, les épithètes écrites et jusqu'ici lues, prétentieux, bruyant, vague, excen¬ trique, creux baroque, fou, agaçant, ridicule, im¬ puissant, etc., etc., sont en train de se faire prononcer inspiré, énergique, poétique, immortel. Dans le fond de consommation musicale fournie à la France et au monde entier par Mozart, Beethoven, Rossini, Meyer- beer, Verdi, Auber, Gounod vient s'ajouter l'œuvre du grand artiste Richard Wagner. Recevez mes vœux, cher directeur, que vos com¬ patriotes entendent' bientôt Rienzi, lequel, je l'espère à l'honneur commun, n'y sera pas victime, comme le Tanhauser avec les Parisiens, de quelques petits messieurs ayant trop bien dîné chez le traiteur le plus en renom. X.

mardi 7 juillet 2026

Le premier Rienzi parisien, l'article du Gaulois du 8 avril 1869

Zina Merante / Source :
le site des collections des musées de Paris

L'auteur anonyme de cet article du Gaulois (08.04.1869) , signé X, se montre plutôt favorable à la première production parisienne. L'article est suivi, sur la même page du journal, de diverses notes portant sur la censure et sur une danseuse étoile du ballet, et reproduit le commentaire désabusé du compositeur Hervé (1), que l'on surnommait " le compositeur toqué ". 

RIENZI 

Les dieux me feront-ils l'insigne faveur de me laisser quelques parcelles de bon sens au moment où je m'apprête à rendre compte de la représentation de Rienzi, et pourrai-je franchement. sans parti-pris d'enthousiasme ou de dénigrement, exprimer ce que me fait éprouver l'audition de cet opéra de Wagner ?

C'est que vraiment, dans les soirées semblables à celle à laquelle j'ai assisté hier, il paraît y avoir, dans chaque spectateur, l'étoffe d'un conspirateur ou d'un fanatique.

La saine raison nous préserve du ces exagérations dangereuses, et puisse-je déplaire en même temps aux tièdes et aux incrédules, ceci sera la preuve que seul je serai dans vérité !

Il y aurait un curieux rapprochement à faire entre la première représentation du Tannhauser et la première représentation de Rienzi.  La petite troupe de fanatiques qui avait combattu vaillamment il y a quelques années pour l'honneur du drapeau et qui s'était fait écraser avec gloire à l'Opéra s'est recrutée de nouveaux et de courageux volontaires ; de bande qu'elle était, elle s'est faite armée et ,disciplinée, elle donne maintenant, au soir du combat, avec l'aplomb et la confiance qu'ont en eux-mêmes les corps d'élite.

Au Tannhauser, la foule était hostile, et la minorité sympathique fut écrasée ; à Rienzi, la foule était enthousiaste de parti-pris, et les rares protestations qui ont maladroitement essayé de se produire, après les plus belles parties de l'œuvre, ont été étouffées sous la vindicte commune. 

Je ne sais pas s'il est possible de tirer un plus mauvais parti d'un plus admirable sujet que l'a fait l'auteur du poème de Rienzi. On prétend, on soutient que Wagner fut son propre parolier, je n'en veux rien croire; un compositeur n'a jamais pu produire un livret aussi anti-scénique et aussi anti-musical ; Wagner a endossé généreusement une responsabilité qu'il aurait dû rejeter et il a fait un tour de force dont il est impossible de ne pas lui tenir grand compte en mettant en musique ces scènes cousues les unes au bout des autres sans suite, sans drame, sans passion, sans raison d'être.

Le sujet de Rienzi, - cinq actes, s'il vous plaît ! -, se résume à ceci: des Romains, plébéiens ou patriciens, qui partent pour se battre et qui reviennent de se battre : voilà tout ; rien autre chose ; les plébéiens se soulèvent et chassent les patriciens ; les patriciens, qui n'acceptent pas leur défaite, se révoltent et combattent les plébéiens, les plébéiens, pour se venger des patriciens, s'en vont en guerre et écrasent leurs ennemis qui à leur tour reprennent le dessus et finissent par triompher. Il n'y a vraiment pas de raison pour que cela finisse ; c'est la théorie du " à toi ! à moi ! " poussée jusqu'à ses dernières limites, coups pour coups, Chant du départ contre Marseillaise, hurlements contre vociférations, imprécations contre anathèmes, tout cela sans but, sans raison, sans excuse.

Le drame amoureux qu'on a essayé de broder sur cette cote de mailles est véritablement enfantin il ne tient que par un fil à l'action, il est ballotté par elle comme une petite barque attachée aux flancs d'un puissant navire et que l'on craint à chaque instant de voir s'abîmer alors même que nul orage n'agite la mer.

Le petit Colonna, un enfant, s'est énamouré de la sœur de Rienzi, et cet amour secoué, malmené, maladif,  n'émeut et n'intéresse en rien.

Autant eût valu qu'il disparût entièrement du drame dans lequel il ne parvient pas à répandre une lueur de passion ou même de tendresse.

Sur ce livret que je vous demande la permission de ne pas apprécier, Wagner a écrit la symphonie du vacarme.

Suivant quelques personnes, c'est là de la musique de géant ; j'avoue franchement que je trouve cela de la musique de cent-garde. Il faut, pour exécuter une œuvre semblable, avoir des volontés, des voix et des poumons plus grands et plus solides que ceux de notre misérable et petite humanité et de même que ceux qui interprètent cette musique luttent en vain contre la débilité de notre modeste conformation, il faudrait, à ceux qui écoutent, des tympans plus solides, des oreilles plus larges et des facultés de compréhension tout à fait extraordinaires. En un mot, Wagner exige trop de ses artistes et demande trop à ses auditeurs.

La continuité de l'exagération musicale alors même que la situation ne la réclame pas, me fait comparer la partition de Rienzi à ces petits torrents formés de la fonte des neiges qui, larges d'un mètre à peine, roulent avec un fracas tout à fait inutile, exerçant leurs fureurs sur de malheureux cailloux qu'ils roulent et choquent les uns contre les autres. Jour et nuit, c'est la même orgie de grondements et de révoltes sans repos, sans trêve et surtout sans motif.

Un Wagnérien enragé qui se trouvait à mes côtés et à qui je me plaignais de ces exagérations de fracas, me disait : songez donc que c'est l'œuvre d'un jeune homme de dix neuf ans ; toutes les fois que l'auteur crie si fort,  c'est qu'il ne sait plus comment se tirer d'un mauvais pas

J'accepte l'explication pour ce qu'elle vaut et en laisse la responsabilité à qui me l'a donnée.

Quoi qu'il en soit de ces critiques, l'immense succès qu'a accueilli la représentation de Rienzi est mérité en beaucoup de points ; lorsque Wagner s'abandonne franchement à ses idées mélodiques, qu'il a très belles, très grandes et vraiment d'un esprit supérieur, lorsqu'il consent à les renfermer dans un cadre bien défini et aux contours arrêtés, il obtient des effets de la plus admirable beauté.

Le premier acte renferme à lui seul de fort belles pages parmi lesquelles nous citerons l'appel aux armes et une certaine rentrée de violoncelles, au moment où Rienzi descend des marches de l'église. C'est de la belle musique, qui que ce soit qui l'ait signée ; Wagner, Rossini ou Meyerbeer.

Les couplets du messager, bissés au second acte, sont d'une douceur et d'un charme qui reposent au milieu de ces éclats de voix perpétuels ; dits avec goût par Mlle Priolat, ils ont obtenu un véritable succès. Le ballet, qui renferme des motifs charmants et fort habilement faits, n'a pas été assez apprécié ; on regardait trop Zina Mérante pour écouter avec attention.

Le septuor final du second acte est d'une merveilleuse beauté ; écrit avec la facture créée par les maîtres du, genre dramatique et adoptée franchement par Wagner, il rappelle les plus magnifiques finales de Meyerbeer. C'est d'un souffle puissant et vraiment superbe.

Il est impossible de suivre pas à pas cette partition touffue et de signaler les passages saillants ; d'ailleurs la place commence à me faire défaut. Citons seulement dans le troisième acte une romance pleine du sentiment le plus exquis, habilement dite par Mme Borghèse, et une belle prière de femmes.

Dans le quatrième acte, la prière de Montjauze a obtenu un succès très grand et très mérité ; on a même cruellement, pour le chanteur, cherché à la faire répéter ; mais Montjauze a eu le bon esprit de ne pas céder à ces exigences maladroites. Pour en finir avec la partition de Rienzi, disons, en un mot, que c'est le Crociato de Wagner, une œuvre encore indécise où l'on sent que le maître n'a pas encore trouvé sa voie, mais où l'on devine déjà dans les tentatives de l'enfant l'étoffe du chercheur. La représentation d'hier était une véritable bataille où Montjauze a combattu un grand et fier combat; jamais voix plus stridente n'a été plus hardiment mise au service d'un plus terrible rôle.

Le ténor du Théâtre-Lyrique s'est placé, aujourd'hui, en tête des grands artistes et nul aujourd'hui ne peut lui être préféré comme déclamation et sentiment lyrique. Montjauze a eu, hier, la plus belle soirée de sa carrière d artiste, et les acclamations du public ont dû lui prouver ce que son talent et sou courage inspiraient de sympathies.

Mme Borghèse, MM. Sternberg, Massy et Lutz out concouru chacun pour leur bonne part au succès de la soirée. A minuit et demi, on criait : Vive Wagner ! vive Pasdeloup !

Monsieur et madame de Metternich est-il content ? 

X.

*****

Dans l'opéra de Wagner, joué hier soir au Théâtre-Lyrique, Montjauze (Rienzi) chantait encore à la répétition générale le vers suivant :

L'empereur contre nous se ligue avec le pape. 

La censure a, dit-on, exigé que ce vers fût remplacé par celui-ci :

L'Allemagne aujourd'hui se ligue avec le pape. 

Bien qu'ayant assisté à la première représentation de Rienzi, il m'a été impossible, malgré mon attention, d'entendre distinctement si la substitution ordonnée avait eu lieu, l'orchestration formidable du musicien de l'avenir couvrant de ses cuivres assourdissants la voix des acteurs, de telle façon que les paroles les plus subversives pourraient sans danger être prononcées sur la scène, attendu qu'on ne les entendrait pas dans la salle.

Mme Zina Mérante a produit le plus grand effet dans le ballet; elle a été adorable de grâce et de légèreté.

Ce ballet représente l'enlèvement des Sabines ; quatre Romains en tunique rouge, à casque à aigrettes et à ceintures d'acier, se livrent d'abord un simulacre de combat, puis arrivent quatre chevaliers armés de toutes pièces, ce sont les Sabins, ils provoquent les Romains, les terrassent et vont les tuer, lorsque tout à coup les Sabines se précipitent entre les combattants en dansant un pas de deux bien senti. Les Romains ne peuvent résister à des supplications accompagnées de ronds de jambes et de pirouettes, ils lèvent leurs boucliers en l'air et en forment une sorte de pavois sur lequel les danseuses s'élancent avec légèreté et forment un groupe gracieux ; il y a peut-être là une fine allusion à la supériorité de la femme sur l'homme, de la faiblesse adroite sur la force brutale ; dans tous les cas, ce ballet est bien monté et a été fort applaudi.

Me sera-t-il permis de donner un conseil à M. Pasdeloup : Que son chef d'attaque mette une sourdine à son organe.

Dans les moments pathétiques, quand par hasard l'orchestre jouait piano, on entendait tout à coup dans la coulisse éclater comme une détonation ces paroles qui n'ajoutaient rien au mérite de la situation :

Un deux trois quatre

Et les chœurs partaient. Cela a jeté un froid.

*****

M. Pasdeloup a du reste monté cet opéra avec un luxe remarquable les décors sont superbes et d'une grande vérité. L'embrasement du capitole au cinquième acte est saisissant.

Quant aux costumes, ils sont d'une richesse et d'une exactitude au-dessus de tout éloge.

Il faut féliciter le directeur du Théâtre-Lyrique d'une tentative qui lui fait honneur et dont le succès le récompensera certainement.

*****

Hervé était aux fauteuils d'Orchestre. On lui demandait à la sortie son opinion

- Peuh! fit-il, moi aussi j'ai fait une pièce dans laquelle il y a un homme qui arrive à cheval en scène, et ce qu'il chante est bien plus amusant !

_______________
(1) Louis-Auguste-Florimond Ronger, dit Hervé (1825-1892) est considéré comme le père de l'opérette française.


La Visite de la vieille dame de Gottfried von Einem au Gärtnerplatztheater : une fresque lyrique saisissante sur l'auto-justice

Jeremy Boulton (médecin), Sophie Rennert (Clara Zachanassian), Matija Meić (professeur)

Munich. Le Theater am Gärtnerplatz présente une nouvelle production de La Visite de la vieille dame (Der Besuch der alten Dame), l'opéra de Gottfried von Einem créé en 1971 inspiré de la célèbre pièce éponyme de Friedrich Dürrenmatt (1956), une tragi-comédie théâtrale qui a engendré deux adaptations lyriques, la seconde étant la comédie musicale des Vereinigte Bühnen Wien, montée en 2013 au  Festival du lac de Thoune, en Suisse, puis au Théâtre Ronacher de Vienne en 2014. 

Gottfried von Einem (1916-1996) perçut le potentiel opératique de cette tragi-comédie dès sa création en 1956. Il fallut un certain temps pour que le projet de l'opéra prenne forme. Friedrich Dürrenmatt adapta lui-même sa pièce en un livret pour von Einem. Cette parabole sur l'immoralité d'une société bourgeoise en apparence respectable, mais secrètement avide et égoïste, dans la mise en musique riche et texturée de von Einem, est devenue le succès le plus durable du compositeur après sa première triomphale à l'Opéra d'État de Vienne en 1971. Alors que la pièce de théâtre de Dürrenmatt est fréquemment mise à l'affiche, l'opéra de von Einem est rarement joué.

La pièce et l'opéra relatent l'histoire de la richissime Claire Zachanassian, revenant après plusieurs décennies d'absence dans sa ville natale ruinée (Güllen) pour acheter la mort de son ancien amant et délateur. Jadis enceinte des oeuvres dudit Alfred, humiliée et chassée après avoir été abandonnée, Claire propose aux habitants un marché aussi simple qu'effroyable : une fortune colossale en échange de la mort d'Ill. D'abord scandalisée, la population voit peu à peu ses principes s'effriter face à la perspective de la richesse, révélant la fragilité de  la morale lorsqu'elle est confrontée au pouvoir de l'argent. Dürrenmatt utilise la satire et le grotesque pour dénoncer la cupidité humaine et la fragilité de la morale face à l'argent. 

À la gare. Clara et sa panthère

La mise en scène de Nikolaus Habjan 

Né en Autriche à Graz en 1987, Nikolaus Habjan a commencé à travailler avec le théâtre de marionnettes à l'âge de 15 ans et s'est perfectionné dans l'utilisation des marionnettes à main sous la tutelle de Neville Tranter, une technique qu'il intègre à ses productions. Sa mise en scène innovante de l'œuvre interroge les rapports entre justice, vengeance et corruption morale. Elle séduit par son esthétique épurée et sa force symbolique, mais aussi par la manière très maîtrisée dont elle fait évoluer l’espace scénique au fil du drame. 

L'action se passe à Güllen, une petite ville dont le toponyme est tout un programme : "Gülle" est le mot allemand qui désigne le lisier,  un engrais liquide naturel utilisé en agriculture qui est principalement composé d'un mélange d'excréments et d'urine d'animaux de ferme. Et de fait les habitants de Güllen sont dans la merde jusqu'au cou. La situation économique de la ville est catastrophique, les entreprises qui n'ont pas fermé sont au bord de la faillite, le chômage est endémique, les habitants sont pauvres et dépendent d'une maigre aide sociale et de la soupe populaire. L'étalage de l'épicerie locale est désespérément vide, faute de clientèle.  

Dès les premières scènes, le plateau apparaît comme un lieu fermé, presque étouffant, où la ville de Güllen semble prisonnière de sa propre décrépitude. Nikolaus Habjan exploite avec finesse cette impression d’enfermement en organisant les déplacements des personnages comme dans une mécanique collective : les habitants se regroupent, se dispersent, se figent ou se rapprochent selon l’évolution de leur conscience, donnant à voir physiquement la contagion progressive du compromis moral. 

La scénographie de Heike Vollmer et les costumes de Bernhard Stegbauer créent un univers sombre où chaque élément visuel souligne la tension psychologique qui s'installe progressivement. Sans effets spectaculaires inutiles, la production privilégie la puissance dramatique du texte et la profondeur des personnages. La scénographie accompagne ainsi le basculement de la ville avec une grande précision : les espaces semblent se vider peu à peu de leur vitalité, comme si la prospérité promise par Claire Zachanassian absorbait toute forme d’humanité. Cette sobriété visuelle renforce d’autant plus l’impact des scènes de groupe, où la pression sociale devient palpable. Les scènes qui se déroulent à la gare de Güllen sont particulièrement réussies. On ne voit ni bâtiments ni trains mais la disposition et le jeu des personnages sur le quai de la gare et l'utilisation des lumières créent une atmosphère ferroviaire impressionante. Seuls les tortillards locaux y font arrêt. 

Les décors, volontairement dépouillés mais d'une grande efficacité, installent une atmosphère de déclin et d'enfermement qui reflète parfaitement l'état moral de la ville de Güllen. Les costumes participent eux aussi à la caractérisation sociale des personnages tout en accentuant leur évolution au fil de l'intrigue.  Les décors sont dominés par des couleurs froides et ternes, principalement le gris, le noir et le brun, qui traduisent la pauvreté, la monotonie et le déclin de la ville de Güllen. Les structures sobres et les espaces dépouillés créent une atmosphère pesante qui reflète le désespoir des habitants. La ville est silhouettée dans la grisaille, le décor n'utilise pas d'effet de perspective, un symbole de la réalité vécue par les habitants, eux aussi sans perspective d'avenir.   

Caspar Krieger (Koby), Sophie Rennert (Claire Zachanassian),
Juan Carlos Falcón (Loby), Norbert Ernst (Butler), Ludwig Mittelhammer (Alfred Ill)

En contraste, Clara Zachanassian et sa suite de serviteurs apparaissent dans des costumes aux teintes rouges éclatantes, couleur qui symbolise à la fois sa richesse, son pouvoir, sa passion vengeresse et le sang du sacrifice qu'elle exige. Au fil de la pièce, cette couleur rouge se diffuse progressivement dans les costumes des habitants. D'abord vêtus de tons neutres et usés, ils arborent peu à peu des touches de rouge de plus en plus marquées. Cette évolution visuelle n'est pas anodine : elle montre que les habitants se rapprochent de Clara et adhèrent progressivement à son projet en acceptant l'idée de tuer Ill pour obtenir sa fortune. Le rouge devient ainsi le symbole de leur corruption morale et de leur culpabilité collective. Grâce à ce jeu de couleurs entre les décors sombres et les costumes qui se teintent progressivement de rouge, la mise en scène rend visible la transformation intérieure des personnages avant même qu'elle ne soit pleinement exprimée par leurs paroles. Le rouge ne représente pas seulement Clara : il devient une couleur contagieuse, qui envahit progressivement toute la communauté à mesure que la tentation de l'argent l'emporte sur les principes moraux.

 Manuela Linshalm (Marionnetiste), Sophie Rennert (Clara Zachanassian)

Dans cette production du Gärtnerplatztheater, le personnage de  est dédoublé grâce à un dispositif scénique particulièrement marquant. À côté de la chanteuse qui interprète le rôle, une  poupée grandeur nature à son effigie est manipulée par deux marionnettistes. Cette poupée est dotée d’une tête de marionnette magnifiquement mobile et expressive, dont les traits semblent presque prendre vie sous l’action des manipulateurs. Cette expressivité donne au personnage une dimension à la fois fascinante et inquiétante, comme si Clara n’était plus tout à fait une femme, mais une incarnation de la justice implacable, du destin ou de la vengeance. Les marionnettistes, à peine visibles, animent la poupée avec des gestes précis qui lui confèrent une présence imposante et hypnotique. Ce dédoublement entre la chanteuse, qui prête sa voix et ses émotions au personnage, et la marionnette, qui représente sa puissance symbolique, crée une dissociation entre l’humain et l’icône. Clara apparaît ainsi à la fois comme une femme blessée par son passé et comme une force presque mythique qui domine la scène, une  Moïra qui manipule, au sens propre comme au sens figuré, les habitants de Güllen. Ce choix de mise en scène accentue le caractère théâtral de l’œuvre et souligne que Clara dépasse le statut de simple personnage pour devenir le moteur inexorable de la tragédie. La marionnette de Clara est accompagnée d'une terrifiante marionnette de panthère noire, un animal puissant et féroce, sans pattes, n'étaient ce les jambes du marionnettiste qui le véhicule.

La musique de Gottfried von Einem

La musique se caractérise par un langage musical moderne qui met constamment la dramaturgie au premier plan. Le compositeur recourt à une tonalité élargie où les dissonances, le chromatisme et les changements harmoniques fréquents créent un climat d’instabilité, reflétant la dégradation morale des habitants de Güllen. L’orchestre ne se contente pas d’accompagner les voix : il agit comme un véritable acteur dramatique grâce à une orchestration dense et contrastée, alternant des textures transparentes avec de puissants tutti qui soulignent les moments de tension ou de basculement psychologique. Von Einem utilise également des leitmotivs associés à certains personnages ou à des idées centrales, comme la vengeance, la culpabilité ou le pouvoir de l’argent. Ces motifs réapparaissent au fil de l’œuvre sous des formes variées, transformés rythmiquement ou harmoniquement, ce qui renforce la cohérence du discours musical tout en suivant l’évolution dramatique. L’écriture vocale privilégie avant tout l’intelligibilité du texte : proche de la déclamation théâtrale, elle alterne des lignes lyriques avec des passages plus parlés, où le rythme épouse étroitement les inflexions de la langue. Cette approche permet aux chanteurs d’exprimer avec précision les conflits intérieurs des personnages tout en maintenant une tension dramatique constante. Par cette combinaison d’un langage harmonique expressif, d’une orchestration élaborée, d’un usage structurant des leitmotivs et d’une écriture vocale profondément liée au théâtre, von Einem fait de la musique un commentaire psychologique et social de l’action, révélant progressivement comment la corruption collective finit par triompher des principes moraux. Dans l'actuelle production, la direction de Michael Balke, principal chef d'orchestre invité du théâtre, se distingue par sa tension dramatique, la richesse de sa palette orchestrale, la clarté de son accompagnement des voix, la mise en valeur des contrastes stylistiques de von Einem et une conception profondément théâtrale de la partition, qui fait ressortir autant sa puissance expressive que sa complexité psychologique.

Les interprètes

La distribution se distingue particulièrement par la remarquable interprétation de Sophie Rennert dans le rôle de Claire Zachanassian. Son incarnation mêle autorité, douleur et froide détermination, donnant au personnage une véritable complexité psychologique. La mezzo-soprano confère une présence scénique saisissante à son personnage, mêlant une impressionnante maîtrise vocale  à un jeu d'une remarquable intensité dramatique. Sa voix, ample et expressive, traduit avec justesse la complexité de Clara, à la fois femme profondément meurtrie par son passé et figure toute-puissante venue réclamer justice. Sans jamais tomber dans la caricature, Sophie Rennert incarne une Clara à la fois élégante et  implacable, laissant transparaître par moments la souffrance qui motive sa vengeance. Son interprétation gagne encore en force grâce à son interaction avec la marionnette qui la dédouble sur scène, créant un contraste saisissant entre l'émotion portée par la chanteuse et l'image presque mythique de son alter ego. Sophie Rennert chante la vieille Clara, et c'est alors sa marionnette qui semble émettre le chant, et, dans les scènes rétrospectives de la jeunesse, on regarde davantage la jeune chanteuse. La réussite du dédoublement est surprenante tant sur le plan scénique que sur le plan lyrique.

Cette représentation revêt également une dimension particulière puisqu'elle marque la dernière apparition de Sophie Rennert au Gärtnerplatztheater en tant que membre de l'ensemble. Son interprétation de Clara prend ainsi une valeur symbolique, comme un rôle d'adieu. — on espère d'au revoir, — qui témoigne de son engagement artistique et de la place importante qu'elle a occupée au sein de la troupe.

Face à elle, Ludwig Mittelhammer, qui chante Alfred Ill, livre une interprétation d’une grande justesse. Son chant, souple et nuancé, met en relief la fragilité croissante du personnage, partagé entre déni, peur et résignation. L’artiste évite tout excès mélodramatique et construit un Alfred Ill profondément humain, dont la vulnérabilité rend d’autant plus saisissante la mécanique implacable qui se referme sur lui. Son jeu scénique, précis et sensible, accompagne avec finesse la montée de la tension dramatique. À noter que son nom de famille, "Ill", correspond à un adjectif allemand qui signifie "mauvais". 

Matija Meić (professeur), Wolfgang Ablinger-Sperrhacke (maire), 
  Ludwig Mittelhammer (Alfred Ill), Timos Sirlantzis (pasteur)

Les rôles secondaires contribuent largement à la réussite de cette production grâce à des interprétations nuancées et complémentaires. Dans le rôle du maire, Wolfgang Ablinger-Sperrhacke incarne avec justesse un homme partagé entre son devoir de représentant de la communauté et son renoncement progressif à toute exigence morale. Son jeu évolue subtilement au fil de l'action, révélant la manière dont le pouvoir politique cède peu à peu face à la tentation de l'argent. En pasteur, Timos Sirlantzis apporte une présence sobre et grave, traduisant l'impuissance d'une autorité spirituelle incapable d'empêcher la déchéance éthique des habitants de Güllen. Ce garant de la moralité succombera lui aussi aux séductions de Mammon. On le voit troquer sa pauvre chasuble en une chasuble plus luxueuse et il sera comme tous les autres habitants complice de l'exécution d'Alfred Ill. Le professeur, interprété par Matija Meić, se distingue par une prestation d'une grande intensité dramatique : personnage cultivé et conscient de la portée des événements, il exprime avec force le conflit entre la lucidité intellectuelle et la lâcheté collective, notamment dans les dernières scènes. Enfin, Jérémy Boulton prête au docteur une autorité calme et mesurée, faisant de ce personnage un témoin privilégié de la désintégration morale de la communauté. Ensemble, ces quatre artistes donnent une véritable épaisseur aux figures d'autorité de la ville, dont l'effondrement progressif reflète celui de toute la société de Güllen. À leurs côtés, l'ensemble des chanteurs contribue à la réussite d'une production où la qualité musicale sert pleinement le propos dramatique.

Avec cette nouvelle production, le Theater-am-Gärtnerplatz démontre une nouvelle fois sa capacité à conjuguer exigence artistique et réflexion sociale. Plus de soixante-dix ans après la création de la pièce de Dürrenmatt, La visite de la vieille dame demeure d'une actualité frappante. En posant la question du prix de la justice et de la facilité avec laquelle une société peut renoncer à ses principes, cette adaptation lyrique invite le public à une réflexion profonde bien au-delà de la représentation. 

Distribution du 5 juillet 2026

Direction musicale Michael Balke
Réalisateur Nikolaus Habjan
Mise en scène et collaboration scénique Ricarda Regina Ludigkeit
Scénographie Heike Vollmer
Conception des costumes Bernhard Stegbauer
Conception lumière Paul Grilj
Dramaturgie Karin Bohnert
Construction de marionnettes Soffi Povo

Claire Zachanassian Sophie Rennert
Le mari n°7 de Claire Zachanassian Tobias Giesecke
Majordome Norbert Ernst
Toby Dieter Fernengel / Niv Beili
Roby Christoph Mack
Koby Caspar Krieger
Loby Juan Carlos Falcón
Alfred Ill Ludwig Mittelhammer 
La femme d'Alfred Ill Francis Lucey
Fille d'Alfred Ill Anna-Katharina Tonauer
Le fils d'Alfred Ill Gyula Rab 
Le maire Wolfgang Ablinger-Sperrhacke
Pasteur Timos Sirlantzis
Professeur Matija Meić
Docteur Jérémy Boulton
Le policier Levente Páll
Première femme Yoojin Lee
Deuxième femme Tamara Obermayr
Hofbauer Paul Schweinester
Helmesberger Juho Stén
Conducteur de train / caméraman Holger Ohlmann
Chef de gare Thomas McGowan
Marionnettiste (Dame) Manuela Linshalm
Marionnettiste (Dame, Panthère) Angelo Konzett
Chef d'orchestre Algin Özcan
Une voix Frank-Oliver Weißmann
Le gymnaste Christian Roggenkamp

Chœurs, figurants et figurants pour enfants du Staatstheater am Gärtnerplatz
Orchestre du Staatstheater am Gärtnerplatz

Crédit photographique © 

samedi 4 juillet 2026

La Walkyrie de Tobias Kratzer à l'Opéra d'État de Bavière ou la Chute de la Maison Wotan

© Monika Rittershaus

Richard Wagner a composé La Walkyrie comme deuxième volet des quatre parties de l’épopée musicale monumentale L’Anneau du Nibelung, inspirée du Niebelungenlied (Chant des Nibelung) et de la mythologie nordique.

Wotan, le dieu suprême a eu, avec une mortelle des jumeaux, Siegmund et Sieglinde. De leur union naît un enfant, ce qui, aux yeux de Wotan, renforce son pouvoir. Son épouse, Fricka, s’oppose à ses projets et, en défenseure du mariage traditionnel, exige la mort de Siegmund. Wotan s’exécute à contrecœur, même si cela provoque une rupture avec sa fille préférée, Brünnhilde.

Après des débuts très acclamés au Théâtre National de Munich avec La Passagère de Mieczysław Weinberg, Tobias Kratzer a mis en scène L’Or du Rhin à l’automne 2024. Lauréat du prix « Der Faust » et plusieurs fois élu Metteur en scène de l’année ( Die deutsche Bühne et Opernwelt), Tobias Kratzer s’est fait remarquer comme spécialiste de Wagner, notamment grâce à sa production de Tannhäuser au Festival de Bayreuth. Il prendra la direction artistique de l’Opéra d’État de Hambourg lors de la saison 2025/26. Ces dernières années, ses nouvelles productions ont été réalisées avec une équipe soudée : Rainer Sellmaier, scénographe et costumier, et Manuel Braun, réalisateur. Pour le Ring, il s’est également assuré la collaboration de Jonas Dahl et Janic Bebi. Le directeur musical général de l’Opéra d’État de Bavière, Vladimir Jurowski, dirige ce nouveau cycle de l’Anneau .

Après la première de L’Or du Rhin, où il montrait comment les dieux recouvraient leur pouvoir originel, Tobias Kratzer et son équipe s’intéressent désormais au concept de déracinement, à la fois au sens propre (Siegmund, errant sans foyer ni patrie, Sieglinde, sans abri, plongée dans la précarité alors qu’elle est enceinte, Brünnhilde, exclue du Walhalla) et au sens figuré (Wotan, de plus en plus seul et perdu dans l’immensité de l’infini et l’angoisse cosmique).

La première journée de l’Anneau revisité par Tobias Kratzer pose la question suivante : « L’amour pourrait-il être la solution à ce dilemme ?» Et la question de savoir si « le déracinement peut être guéri, ou du moins temporairement oublié, par l’amour », ou s’il s’agit peut-être de la plus grande des illusions.

Avec cette nouvelle Walkyrie présentée à la Bayerische Staatsoper, Tobias Kratzer et Vladimir Jurowski livrent le deuxième volet d’un Ring dont l’ambition apparaît désormais avec une remarquable clarté. Après un Rheingold qui posait les fondements dramaturgiques de leur univers, cette Walkyrie approfondit les relations entre les personnages et affirme une vision où le mythe wagnérien est avant tout une tragédie humaine. La réussite de la soirée repose autant sur la cohérence de la mise en scène que sur la puissance de la direction musicale de Vladimir Jurowski et sur une distribution vocale de très haut niveau.

Le projet dramaturgique de Tobias Kratzer cherche à raconter l’histoire du Ring en lui donnant une remarquable lisibilité. Les dieux ne sont plus des figures mythologiques lointaines : ils vivent parmi les hommes, prisonniers de leurs contradictions, de leurs désirs et des conséquences de leurs propres décisions. La dimension psychologique domine constamment. Wotan apparaît moins comme le souverain omnipotent que comme un dirigeant acculé par les lois qu’il a lui-même instaurées. Alors que dans l’Or du Rhin le dieu cherchait à assurer sa domination sur le monde avec une volonté de puissance qui ne s’embarrassait d’aucun scrupule, le moteur dramatique de la Walkyrie montre son incapacité à infléchir le destin. Les rapports familiaux occupent ainsi le centre de la narration : l’amour incestueux de Siegmund et Sieglinde, le conflit entre Wotan et Fricka, puis la relation bouleversante entre Wotan et Brünnhilde sont rendus avec une intensité cinématographique.

La direction d’acteurs constitue l’une des plus grandes réussites de Kratzer. Chaque personnage possède une vérité psychologique immédiatement perceptible, sans gestes superflus ni effets démonstratifs. Même les scènes les plus célèbres — la confrontation de Fricka et Wotan ou les adieux finaux — évitent tout pathos convenu au profit d’une émotion profondément humaine.

Image extraite d'une projection vidéo

La scénographie de Rainer Sellmaier privilégie les espaces réalistes tout en les inscrivant dans une continuité symbolique avec L’Or du Rhin. La maison de Hunding, chalet forestier d’apparence traditionnelle, révèle un intérieur contemporain dont la banalité renforce la violence des rapports humains. Le chalet est sans décoration aucune, et cette absence d’objets familiers accentue une atmosphère plombée d’angoisse et de tristesse. Hunding apparaît comme un dévot de Fricka, dont le portrait est abrité dans la niche d’un petit oratoire érigé devant l’habitation. Il arrive en SUV et extrait du coffre un bélier sacrificiel qu’il dépose en offrande au pied de la niche qui contient le portrait. Le bélier nous rappelle que dans la mythologie nordique, deux béliers magiques sont attelés au char de la déesse protectrice du mariage. À l’intérieur du chalet, un second oratoire reproduit en miniature le grand retable gothique figurant le Walhalla que Tobias Kratzer et Rainer Sellmaier avaient conçu pour la scène finale de l’Or du Rhin. Plus avant, Siegmund et Sieglinde prendront la fuite en empruntant le SUV de Hunding encore endormi.

Les projections vidéo de Manuel Braun, Jonas Dahl et Janic Bebi prolongent intelligemment cette approche. Un écran descend à mi-hauteur des cintres. Les premières vidéos sont en noir et blanc, un signe qu’elles évoquent le passé. Les souvenirs de l’enfance de Siegmund et Sieglinde apparaissent sous forme de flashbacks, on voit papa Wotan et sa compagne, un couple adultérin heureux qui joue avec les enfants et savoure le bonheur familial. Pour le début du troisième acte qui commence avec la célèbre Chevauchée des Walkyries, un écran descend pour couvrir toute l’avant-scène. En couleurs cette fois, la séquence filmée correspond au temps de l’action. Tobias Kratzer transforme la chevauchée en poursuite urbaine à travers Munich, montée comme un film d’action : plans rapides, circulation nerveuse, sensation de vitesse et de danger.

Image extraite d'une projection vidéo

Les Walkyries pénètrent dans Munich par la Siegestor (un arc de triomphe situé sur la Ludwigstrasse), traversent au galop le Hofgarten (le jardin de la cour qui jouxte la Résidence), parcourent lance au bras le Jardin anglais. Le cheval volant d’une des Walkyries devient un hélicoptère. Les cinéphiles se régaleront de cette scène qui convoque un imaginaire très reconnaissable, des cavalcades motorisées de Mad Max aux poursuites de The Dark Knight, en passant par l’énergie de la saga Mission: Impossible. Elle fait aussi inévitablement écho à Apocalypse Now, le film de Francis Ford Coppola dans lequel la musique de Wagner est devenue l’emblème d’une violence spectaculaire et hypnotique. Loin d’un simple effet technologique, ces vidéos participent pleinement à la dramaturgie en reliant le monde des dieux à celui des hommes contemporains. En fin de séquence, les Walkyries pénètrent dans la Résidence munichoise (Münchner Residenz), le Walhalla munichois.

  © Geoffroy Schied

L’action du troisième acte est ainsi transposée dans un univers où le Nationaltheater lui-même devient le Walhalla. Cette mise en abyme souligne que le pouvoir des dieux est désormais assiégé et condamné à disparaître. Le temple de l’art lyrique se transforme en palais des dieux, comme si la scène munichoise absorbait en elle toute la mythologie du Ring. Le décor reproduit notamment la Salle Royale du théâtre, une salle ivoire et or, avec ses pilastres aux chapiteaux dorés, et ses stucs représentant les corbeaux Hugin et Munin et les loups Geri et Freki, les animaux tutélaires de Wotan, dans les lunettes surplombant les portes. Le décor joue ici sur une monumentalité à la fois réelle, illusoire et périssable, ce que nous a déjà rappelé à notre arrivée au théâtre la transformation des colonnes du péristyle : elles sont recouvertes d’une décoration qui simule leur état après les bombardements alliés de 1943. (Plus d’un spectateur aura été étonné par ce sinistre rappel, et cela au moment du Festival, un temps de fête qui appelle plutôt à la réjouissance ! Ce n’est qu’après avoir vu la Walkyrie de Tobias Kratzer que la lumière se fait sur l’énigme de la transformation des colonnes). Les lignes architecturales du théâtre, les perspectives profondes, les ouvertures sur les coulisses et les zones de pénombre donnent l’impression d’un édifice à la fois majestueux et vulnérable, déjà menacé de désagrégation.

© Geoffroy Schied

Cette transformation du théâtre en espace mythique donne un aspect crépusculaire au troisième acte. Le Walhalla n’apparaît plus comme la forteresse triomphante de la fin de l’Or du Rhin, mais comme une construction épuisée, presque vidée de sa substance, dont les ors et les volumes semblent conserver la mémoire d’une grandeur révolue. C’est là que les Walkyries transforment les héros tombés au combat en guerriers-zombies de Wotan. La scénographie suggère ainsi un monde au bord de l’effondrement : les dieux ne règnent plus, ils occupent encore les lieux de leur pouvoir, mais comme des survivants. Wotan, surtout, apparaît dépassé par les événements pendant toute la Walkyrie : sermonné par Fricka, il accepte de sacrifier son propre fils, abandonne Sieglinde, et sacrifiera ensuite sa fille préférée qu’il aurait laissée en pâture au viol du premier venu, si elle ne l’avait supplié de protéger son corps. Cette impression est renforcée par l’utilisation de la lumière, qui isole les personnages dans de vastes espaces où l’architecture paraît parfois plus présente qu’eux-mêmes. Le décor du troisième acte devient alors le véritable miroir de la situation dramatique : un lieu de pouvoir transformé en ruine intérieure, un sanctuaire devenu théâtre de la fin.

À la tête de L’Orchestre d’État de Bavière, Vladimir Jurowski confirme son affinité profonde avec la musique de Wagner. Sa lecture privilégie la transparence orchestrale et la construction des grandes arches dramatiques qui maintiennent la tension plutôt que l’emphase sonore et la recherche d’effets monumentaux. Pour le chef, contrairement à L’Or du Rhin, qui est selon lui une œuvre épique et fondatrice, la Walkyrie est un psychodrame, un « théâtre de l’âme, du cœur, des êtres humains ».

Dès le prélude du premier acte, la tempête est animée d’une énergie presque fébrile. Les pupitres de bois se distinguent par leur finesse de couleur tandis que les cuivres, impressionnants dans la Chevauchée des Walkyries, ne sombrent jamais dans la brutalité. Vladimir Jurowski soigne particulièrement les transitions harmoniques et les innombrables détails de l’orchestration, faisant ressortir les réseaux de leitmotive avec une grande lisibilité. Cette lisibilité est très utile à l’audition, notamment dans le soutien aux longs dialogues du deuxième acte qu’elle rend plus accessibles. L’Annonce de la mort que fait Brünnhilde à Siegmund (Todsverkündigung) et celle des Adieux de Wotan illustrant la douleur du dieu face à sa fille endormie sont rendues avec une émotion d’une rare noblesse. Vladimir Jurowski traite la Walkyrie comme une tragédie profondément humaine où la musique exprime les conflits intérieurs des personnages.

© Monika Rittershaus

La distribution réunie par la Bayerische Staatsoper confirme l’ambition de constituer une nouvelle génération de grands interprètes wagnériens. Sans aucune exception, tous les interprètes chantent leurs rôles avec une diction et une projection parfaites, ils donnent une telle vie au poème et le restituent de manière telle que le public germanophone peut le recevoir sans recours à la lecture des surtitres.

En Wotan, le baryton-basse américain Nicholas Brownlee impressionne par l’autorité de son incarnation. Il avait fait ses débuts dans le rôle de Wotan dans l’Or du Rhin munichois de 2024. Il fait cette année ses débuts dans le Wotan de la Walkyrie. Il livre un portrait d’une grande complexité psychologique de ce dieu incohérent qui se révèle n’être qu’un colosse aux pieds d’argile. La puissance de son émission s’allie à une diction exemplaire. Wotan est à ses yeux le rôle le plus difficile qu’il ait jamais chanté, tant sur le plan vocal que sur le plan émotionnel. Il voit le Wotan de la Walkyrie davantage comme un père que comme un dieu, un père qui perd son fils après l’avoir lui-même condamné, qui délaisse ses deux filles, la mère de son petit-fils en gestation et renie Brünnhilde, sa fille préférée. Ses adieux à Brünnhilde atteignent une intensité bouleversante. Dans la Walkyrie, le Wotan de Nicholas Brownlee est un homme brisé. Dans la construction de son personnage, Brownlee raconte que Kratzer accorde beaucoup d’importance aux détails, par exemple à la façon dont Wotan tient sa lance, qu’il compare à un « baromètre de son humeur ».

© Monika Rittershaus
 
La soprano finlandaise Miina-Liisa Värelä a chanté pour la première fois le rôle de Brünnhilde dans la Walkyrie en octobre 2025, lors d’une version de concert à l’Académie nationale Sainte-Cécile de Rome. Dans la version scénique de Munich, elle compose une Brünnhilde d’une remarquable évolution dramatique. L’héroïsme des premiers actes laisse progressivement place à une vulnérabilité profondément émouvante. Son endurance vocale, la sûreté de ses aigus (avec le défi heureusement relevé du « Hojotojo! » d’entrée de scène, si difficile en raison de la puissance d’émission qu’il exige, sans que la voix n’ait pu s’échauffer) et son engagement théâtral en font l’un des piliers de la soirée.

Miina-Liisa Värelä dispose d’une tessiture suffisamment étendue pour passer d’un registre très aigu à des notes graves profondes. Sa Brünnhilde couronne sa carrière de grande interprète wagnérienne, jalonnée depuis 2012 de succès en Elsa, Sieglinde, Senta, Isolde et Ortrud. Cet été elle fera sa prise de rôle en Kundry à Bayreuth.

© Monika Rittershaus

Face à eux, la mezzo-soprano américaine Irene Roberts campe une Sieglinde intensément humaine, alliant un medium très expressif, une diction impeccable et un puissant investissement dramatique. Wagnérienne elle aussi, Kundry emblématique, Brangäne et Vénus célèbres, elle avait déjà chanté Sieglinde en version concertante sous la direction de Vladimir Jurowski. Le timbre aux richesses mordorées a la chaleur ambrée d’un mezzo dramatique, la voix est dotée d’un registre grave solide et bien projeté. Sa présence scénique est intense, elle rend admirablement la complexité psychologique tragique de Sieglinde étouffée par le machisme de son brutal époux, trop brièvement libérée par ses retrouvailles avec son frère et son amour soudain avant de devenir à son tour veuve et sans abri.

Le ténor lyrique suédois Joachim Bäckström a fait ses débuts en Siegmund à Stockholm en 2019/2020, un rôle qui servit de tremplin à sa carrière internationale. Il séduit par un phrasé d’une beauté et par la puissance de son chant qui passe l’orchestre sans problème même dans ses moments les plus déchaînés. Il dresse le portrait psychologique d’un homme épuisé, extrêmement vulnérable, détaillant avec maestria le maelstrom émotionnel dans lequel est plongé son personnage. Son Siegmund est l’une des plus belles découvertes de cette soirée qui n’en a pas manqué.

© Monika Rittershaus

Ekaterina Gubanova, qui chante Fricka depuis sa prise de rôle à la Scala en 2010, donne une autorité implacable à l’épouse de Wotan, évitant toute caricature pour faire de la déesse une figure profondément cohérente dans sa défense de l’ordre établi. Dans la controverse qui l’oppose à Wotan, elle prend rapidement l’avantage pour imposer avec dignité ses vues sur le caractère sacro-saint de l’institution du mariage. Elle joue une Fricka intense, fière, avec un port empli d’assurance et de noblesse, avec un chant plein de classe et une grande force d’expression.

Quant à Ain Anger, il revient en Hunding, son rôle fétiche, dont on connaît la noirceur impressionnante. Doté d’une présence scénique imposante et d’une forte autorité vocale, avec une basse sombre et puissante, il compose le personnage particulièrement terrifiant d’un mari ténébreux, froid et menaçant. Enfin les huit Walkyries forment enfin un ensemble remarquablement homogène, tant vocalement que scéniquement.

La conclusion revient au metteur en scène. Dans une conversation avec la dramaturge Bettina Bartz reprise dans le programme, Tobias Kratzer fournit une importante clé de lecture de son interprétation de la Walkyrie, qu’il exprime en projetant à diverses reprises des citations du poème Mnémosyne de Hölderlin. Voici la traduction de son commentaire :

Notre version de La Walkyrie commence et se termine par une citation de Hölderlin, ce qui me semblait essentiel pour au moins suggérer les origines romantiques de Wagner, tant sur le plan linguistique que philosophique. Elle aborde les questions d’individualité et de cosmos, ainsi que la fusion de l’humanité avec l’infini, et elle établit également un niveau de langage que Wagner n’atteint peut-être pas toujours lorsqu’on le considère dans le contexte de cette poésie ou d’autres textes hautement littéraires, mais elle définit néanmoins la sphère dans laquelle Wagner évoluait — peut-être parfois un peu maladroitement dans le texte, mais musicalement, bien sûr, parfaitement juste.

Ce faisant, Tobias Kratzer replace Wagner dans la tradition du romantisme allemand. Hölderlin et Wagner partageaient une fascination pour la Grèce antique, le mythe, la disparition des dieux et la possibilité d’un renouveau spirituel. Les textes projetés créent ainsi un dialogue entre la poésie et l’opéra. Mnémosyne est un poème sur la mémoire, l’histoire et la transmission. Son titre renvoie à la déesse grecque de la mémoire qui est aussi la mère des Muses. Chez Friedrich Hölderlin, la mémoire permet à une civilisation de ne pas perdre son identité, même lorsque les dieux semblent avoir disparu. C’est précisément l’un des grands thèmes de L’Anneau du Nibelung. Les personnages vivent dans un monde où les anciennes lois sont en train de s’effondrer. Wotan est prisonnier de ses propres serments, tandis que Brünnhilde devra préserver ce qui mérite de survivre lorsque l’ordre ancien disparaîtra. Les fragments de Hölderlin invitent donc le spectateur à lire l’opéra comme une méditation sur la fin d’un monde et la nécessité de conserver une mémoire. Ensuite, un autre passage célèbre de Mnémosyne avance qu’ « Il y a toujours un désir qui va vers l’illimité. » Cette aspiration à dépasser toute limite correspond bien aux personnages de Wagner : Wotan veut tout maîtriser, Siegmund poursuit un amour interdit, les dieux refusent d’accepter leur propre fin. Chez Hölderlin comme chez Wagner, c’est précisément cette volonté d’aller « au-delà de toute mesure » qui conduit à la catastrophe.

Cette Walkyrie constitue une étape décisive dans l’édification du Ring de Munich. Tobias Kratzer confirme qu’il possède une vision d’ensemble ambitieuse, servie par une mise en scène d’une grande intelligence dramaturgique. Vladimir Jurowski dirige Wagner avec une maîtrise exceptionnelle des équilibres orchestraux et de la narration musicale, tandis que la distribution vocale atteint un niveau rarement réuni aujourd’hui.

Plus qu’une simple réussite isolée, cette production donne le sentiment d’assister à la construction d’un Ring appelé à compter parmi les grandes références contemporaines. La suite est très attendue. Siegfried connaîtra sa première à l’automne 2026 et Le Crépuscule des Dieux ouvrira le Festival d’Opéra de Munich 2027 à l’été prochain.

Luc-Henri Roger
1er juillet 2026

Production 

Direction musicale Vladimir Jurowski
Mise en scène Tobias Kratzer
Collaboration à la mise en scène Matthias Piro
Scénographie et costumes Rainer Sellmaier
Lumières Michel Bauer
Vidéo Manuel Braun, Jonas Dahl, Janic Bebi
Dramaturgie Bettina Bartz, Olaf Roth

Distribution 

Hunding Aïn Anger
Wotan Nicolas Brownlee
Sieglinde Irène Roberts
Siegmund Joachim Backström
Brunnhilde Miina-Liisa Värelä
Frika Ekaterina Goubanova
Helmwige Dorothée Herbert
Gerhilde Julie Adams
Ortlinde Elene Gvritishvili
Waltraute Claudia Mahnke
Siegrune Niina Keitel
Rossweiße Christine Bock
Grimgerde Nathalie Lewis
Schwertleite Noa Béinart

Orchestre d’État de Bavière

Crédit photographique © Monika Rittershaus / Geoffroy Schied

1869 - Création parisienne de Rienzi. L'article de Gustave Chadeuil.

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