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À la cathédrale d’Anvers, un vitrail de 1615 raconte encore l’histoire d’une relique disparue trois quarts de siècle plus tôt
Il est des objets dont la disparition ne signifie pas la fin de l’histoire. À Anvers, le Saint Prépuce de Jésus a disparu depuis quatre siècles et demi, emporté dans la tourmente iconoclaste de 1566. Pourtant, son souvenir n’a jamais entièrement quitté la cathédrale Notre-Dame. Il subsiste dans les archives, dans les récits des pèlerins, dans les anciennes processions, dans la topographie même de l’édifice et, plus mystérieusement encore, dans la lumière d’un vitrail.
Ce vitrail est celui de la Circoncision du Christ, réalisé en 1615 dans le transept nord de la cathédrale. Il fut commandé par la confrérie de la Sainte-Circoncision, précisément celle qui avait autrefois veillé sur la relique. Il appartient à un ensemble de quatre verrières baroques installées dans le mur oriental du transept nord, après l’achèvement de sa voûte en 1614. À côté de la Crucifixion offerte par le doyen Johannes del Rio, de la Vénération de Notre-Dame et de la représentation de Godefroy de Bouillon fondant le chapitre d’Anvers, le vitrail de la Circoncision compose ainsi une sorte de récit silencieux de l’histoire religieuse de la cathédrale.¹
| Détail du vitrail de la circoncision d'Anvers |
Une relique au cœur de la ville
L’histoire du Saint Prépuce d’Anvers appartient d’abord à cette géographie médiévale des reliques où les fragments du corps du Christ étaient investis d’une puissance spirituelle particulière. La tradition anversoise faisait remonter l’arrivée de la relique au temps des croisades et l’associait à Godefroy de Bouillon. Les versions anciennes diffèrent toutefois sur les circonstances exactes de son transfert. La documentation récemment retrouvée par la Fondation Roi Baudouin adopte une formulation plus prudente : le fragment aurait été rapporté des croisades par un compagnon de voyage de Godefroy de Bouillon. Il convient donc de distinguer la tradition légendaire — qui faisait de Godefroy lui-même le protagoniste — de ce que les sources permettent aujourd’hui d’établir.²
Cette prudence est d’autant plus nécessaire que les dates elles-mêmes varient selon les traditions : 1101, 1112, 1114. La chronologie traditionnelle ne résiste pas toujours à l’examen historique. Godefroy de Bouillon est mort en 1100. Il est donc préférable de parler d’une tradition de provenance croisée et non d’un fait biographique établi.
La relique n’était d’ailleurs pas nécessairement présentée comme le prépuce entier. Une lettre du chapitre d’Anvers datée de 1410 défendait son authenticité et ses pouvoirs miraculeux en parlant de notandae partiunculae, des « parties remarquables » ou « fragments importants ». Cette nuance est capitale : derrière le singulier spectaculaire du praeputium Domini se trouvait peut-être, matériellement, un fragment dont la valeur ne dépendait nullement de sa taille.
Ce fragment avait pourtant acquis une immense célébrité.
La confrérie
Au XVe siècle, la confrérie de la Sainte-Circoncision, fondée en 1426, possédait sa propre chapelle dans la cathédrale Notre-Dame. Ses membres appartenaient aux milieux les plus en vue de la société anversoise. Les documents retrouvés en 2025 — un registre calligraphié des membres, commencé en 1684 et complété jusqu’en 1786, accompagné de trois livres de comptes couvrant les années 1559 à 1720 — montrent l’importance sociale et financière de cette institution.
| Registre de la Confrérie (Fondation Roi Baudoin) |
L’ensemble est exceptionnel parce que les archives de la confrérie avaient presque entièrement disparu. Acquis en 2026 par la Fondation Roi Baudouin, il doit être confié aux Archives de l’État à Anvers pour inventaire et numérisation. Il permet de retrouver les noms des membres, leurs contributions et, plus largement, la place qu’occupait cette confrérie dans la société urbaine. Parmi ses membres figuraient des personnages importants de la cité, notamment le bourgmestre Nicolaas Rockox.²
La relique appartenait donc à la fois au domaine de la foi et à celui de la représentation urbaine.
Les processions en sont le témoignage le plus spectaculaire.
La procession que nous pouvons encore lire dans les textes
Nous avons ici la chance rare de ne pas dépendre seulement de récits rétrospectifs. Une ordonnance anversoise de 1398, conservée sous forme manuscrite puis publiée au XIXe siècle par Leo de Burbure, donne le règlement des grands ommegangen de la ville. Elle permet de comprendre que la procession de la Sainte-Circoncision appartenait déjà depuis longtemps au calendrier cérémoniel d’Anvers.
L’édition de 1878 précise que cette procession, dont l’origine remontait aux XIIe ou XIIIe siècles selon la tradition, avait été instituée en mémoire de l’arrivée dans la ville de la relique du Saint Prépuce. Elle avait lieu le jour de la Sainte-Trinité et était considérée comme l’origine de la « petite kermesse » qui se développait alors autour de cette fête.³
Le document est précieux parce qu’il ne décrit pas seulement une cérémonie religieuse abstraite. Il témoigne d’une ville entière mise en mouvement.
La procession faisait intervenir les corporations, les métiers, les confréries et les différents groupes constituant la cité. Les chars richement décorés, appelés poyncten, puncten ou pointen, formaient de véritables petits théâtres roulants. Ils étaient réalisés selon des dessins commandés par la ville à son peintre officiel.³
Ainsi, dès le XVe siècle, la procession du Saint Prépuce n’était déjà plus une simple translation d’une relique d’un sanctuaire à un autre. Elle était devenue une mise en scène de la ville elle-même.
C’est là un élément essentiel pour comprendre ce que représentait réellement le Saint Prépuce pour les Anversois.
1494 : la ville entière autour de la relique
Une description de la fête de 1494 donne une idée saisissante de l’ampleur du phénomène.
Le samedi 24 mai, les pèlerins affluent à Anvers. Ils viennent des environs mais aussi de régions éloignées. Les rues se remplissent. La dévotion religieuse se mêle à l’animation populaire. Le soir, après les vêpres, les confréries d’archers et d’arbalétriers ainsi que les différents métiers commencent les cérémonies de la fête de la Circoncision.
Le lendemain, dimanche de la Trinité, la relique est d’abord montrée à l’autel de la Sainte-Circoncision, dans la cathédrale envahie par la foule, puis elle est portée dans la grande procession de la Sainte-Circoncision.⁴
Ce détail est essentiel : la relique est montrée avant d’être promenée.
Le mouvement de la procession commence donc par un moment de contemplation collective. Le fragment, conservé habituellement dans son espace sacré, devient ensuite le centre d’un parcours urbain. Le corps du Christ quitte symboliquement la cathédrale pour entrer dans le corps même de la ville.
La procession transforme ainsi Anvers en sanctuaire.
La belle et magnifique Eglise de Nostre Dame, contrefaicte selon le naturel,
une illustration de L. Guicciardini in La description de tout le Pais Bas, Antwerpen, 1568
Un véritable théâtre dans les rues
Les sources du XVIe siècle permettent d’aller beaucoup plus loin. Nous possédons des ordonnances imprimées de la procession de 1559, 1561, 1562 et 1564. Ces textes décrivent les poyncten, les « points » ou tableaux qui étaient présentés au cours du cortège. Ils montrent une évolution considérable : les anciennes représentations religieuses se transforment progressivement en spectacles allégoriques beaucoup plus complexes.⁵
En 1564, deux ans seulement avant la Beeldenstorm (la furie iconoclase), la procession de la Sainte-Circoncision est une véritable encyclopédie vivante.
La population et les différents métiers ouvrent le cortège. Viennent ensuite des tableaux vivants représentant des scènes de l’Ancien et du Nouveau Testament, des images des anciens ducs de Brabant et le Jugement dernier. La relique du Christ est portée dans le cortège, entourée de cette immense dramaturgie religieuse et civique.⁶
Et soudain apparaît un sujet qui semble, à première vue, bien éloigné du petit fragment de chair conservé dans la cathédrale : les quatre continents.
Europe, Asie, Afrique et Amérique sont représentées sous la forme de reines triomphantes, accompagnées d’attributs évoquant leurs richesses et leurs échanges commerciaux. La scène appartient aux nouveaux tableaux ajoutés à la procession de 1564. Elle fut reprise dans les processions de 1564 et de 1566.⁷
Le monde entier semble ainsi défiler devant la relique.
La procession du Saint Prépuce est devenue une représentation de l'ordre du monde.
1561 : la procession comme réflexion sur la condition humaine
L’ordonnance de 1561 est encore plus révélatrice.
Elle ne se contente pas de régler le déroulement du cortège. Elle fournit le programme des tableaux allégoriques. Neuf chars présentent les étapes et les vicissitudes de l’existence humaine : richesse, orgueil, envie, guerre, pauvreté, humilité, paix, puis le Jugement dernier.⁸
Quelques années plus tard, cette série de tableaux inspira une suite de gravures exécutées par Cornelis Cort d’après Maarten van Heemskerck et publiée à Anvers par Hieronymus Cock. L’œuvre graphique transforma ainsi une procession éphémère en images durables.
La ville avait inventé une manière de faire de sa procession un livre ouvert sur le monde.
La relique du Saint Prépuce se trouvait au cœur de ce théâtre.
Ce fait est capital pour notre compréhension de la relique. Elle n’était pas seulement l’objet d’une dévotion individuelle. Elle était le point autour duquel s’organisait une cérémonie collective où Anvers se représentait elle-même : ses métiers, ses élites, ses corporations, son histoire, son commerce, ses croyances, ses peurs et ses espérances.
Le petit fragment conservé dans la cathédrale possédait donc une fonction symbolique immense.
Splendeurs d'Anvers : Quand la rue devenait un théâtre de gravures (1561)
Un spectacle de rue gravé dans le cuivre
La roue de la vie : le cycle des vicissitudes
Pourquoi ces gravures sont-elles si importantes ?
| Beeldenstorm, par Frans Hogenberg |
Une dernière procession avant la catastrophe
Et puis vient 1566. Le contraste est vertigineux. En 1564, les quatre continents défilaient devant les Anversois ; en 1566, la procession de la Sainte-Circoncision appartenait encore au monde ancien, mais celui-ci allait s’effondrer. La procession de 1564 est particulièrement précieuse parce qu’elle est la dernière dont nous puissions étudier aussi précisément le programme avant la disparition de la relique. Des recherches universitaires montrent que la procession avait lieu tous les trois ans et que la relique du Saint Prépuce était portée après la population laïque représentant les métiers de la ville, les tableaux vivants et les représentations historiques.⁷ Le Saint Prépuce n’était donc pas un objet marginal de la cathédrale. Il était au centre de l’une des grandes manifestations publiques d’Anvers. Lorsque la Beeldenstorm éclate en août 1566, ce n’est donc pas simplement une relique qui disparaît. C’est une pièce maîtresse de la mémoire cérémonielle de la ville qui s’évanouit.
La disparition
Une tradition anversoise du XIXe siècle attribue cette disparition à Herman Modet, prédicateur réformé et figure importante des événements iconoclastes. Pieter Génard écrit que Modet aurait dérobé la relique le jour de la Beeldenstorm et que personne ne la revit jamais. Une autre chronique tardive raconte qu’un « Herman », prédicateur allemand et l’un des principaux instigateurs de l’iconoclasme, la vola et l’emporta en Hollande.
Il faut cependant conserver ici une stricte prudence historique.
Les sources contemporaines établissent le rôle de Modet dans les événements religieux et iconoclastes d’Anvers, mais elles ne permettent pas de démontrer qu’il s’empara personnellement du reliquaire. L’attribution du vol à Modet appartient donc à une tradition historiographique ultérieure.
La disparition elle-même, en revanche, ne fait guère de doute.
Le Saint Prépuce ne réapparaîtra jamais.
La chapelle de la relique
Cette disparition peut pourtant être localisée avec une précision remarquable.
À partir de 1389, la relique se trouvait dans une chapelle qui correspond aujourd’hui à la chapelle du Bienheureux Louis Frarijn, autrefois chapelle des Quatre Couronnés. Après la fondation de la confrérie, elle fut transférée dans la chapelle située aujourd’hui à l’entrée de la sacristie. Celle-ci porta successivement les noms de chapelle de la Circoncision, de Saint-Grégoire des savonniers et de Saint-Ambroise des maîtres d’école.
En 1431 au plus tard, elle abritait déjà la confrérie de la Circoncision et la relique municipale.
Vers 1497, une chapelle plus vaste fut aménagée : la nouvelle chapelle de la Circoncision. La confrérie et la relique y furent transférées vers 1513. Cette chapelle est aujourd’hui la chapelle Saint-Antoine, dans la déambulatoire du chœur.⁹
C’est donc là que se trouvait le Saint Prépuce lorsque la fureur iconoclaste s’abattit sur Anvers.
La géographie actuelle de la cathédrale conserve ainsi, sous les changements de vocables et les transformations liturgiques, la trace matérielle de l’histoire de la relique.
Une confrérie qui survit à son trésor
Le paradoxe est que la confrérie ne disparaît pas avec la relique.
Elle continue son existence jusqu’en 1786.
C’est précisément ce qui donne au vitrail de 1615 une signification particulière. Cinquante ans après la disparition du Saint Prépuce, les membres de la confrérie décident de faire représenter non pas sa perte, mais la scène biblique dont leur relique était censée provenir.
Le geste est profondément mémoriel.
La relique n’est plus là ; l'événement fondateur demeure.
Le vitrail de 1615
En 1615, la confrérie commande donc une verrière consacrée à la Circoncision du Christ dans le transept nord de la cathédrale.
La verrière appartient à un ensemble de quatre vitraux du XVIIe siècle placés sur le mur oriental du transept nord : la Crucifixion, la Circoncision, la Vénération de Notre-Dame et Godefroy de Bouillon fondant le chapitre d’Anvers. La première est liée au doyen Johannes del Rio ; la dernière est financée en 1616 par les chanoines. La verrière de la Circoncision, elle, porte la marque mémorielle de la confrérie.¹
Cette chronologie est particulièrement éloquente.
La verrière n’est pas médiévale. Elle est postérieure à la disparition de la relique.
Elle ne constitue donc pas le témoignage visuel d’un culte encore intact : elle constitue le témoignage visuel d'un culte qui cherche à survivre à la perte de son objet.
La scène biblique
Au premier niveau, le vitrail représente naturellement l’épisode évangélique : l’Enfant Jésus est présenté pour accomplir le rite de la circoncision huit jours après sa naissance.
Marie, Joseph, le ministre du rite et les autres personnages prennent place autour de l’Enfant selon les conventions de l’iconographie de la Circoncision.
Mais dans la cathédrale d’Anvers, chacun de ces personnages acquiert une seconde dimension.
Marie est la mère de l’Enfant dont une partie du corps allait devenir, selon la tradition, une relique.
Le ministre accomplit le geste qui est à l’origine matérielle du reliquaire autour duquel la confrérie s’est constituée.
L’Enfant devient, au-delà de l’épisode évangélique, le corps dont la confrérie avait prétendu conserver un fragment.
Le geste de la circoncision prend ainsi une dimension presque vertigineuse : ce qui est montré sur le verre est précisément l’instant dont la relique disparue était censée conserver la trace corporelle.
La peinture sur verre devient donc une mémoire de chair.
De la procession au vitrail
C’est ici que les anciennes ordonnances des processions permettent de comprendre quelque chose que le seul vitrail ne permettrait pas de voir.
Avant 1566, la Circoncision n’était pas seulement représentée dans la cathédrale. Elle marchait dans la ville.
Les tableaux vivants de la procession mettaient en scène l’histoire sacrée. Les métiers et les corporations donnaient au cortège sa structure sociale. Les chars transformaient les rues en théâtre. Les allégories représentaient le monde, la condition humaine, les puissances terrestres et le destin dernier de l’homme.
Et au milieu de tout cela avançait la relique.
Après 1566, elle ne pouvait plus marcher.
Alors, en 1615, la scène de la Circoncision s’immobilise sur une verrière.
Le passage est saisissant : ce qui était autrefois un théâtre en mouvement devient une image fixe.
La procession avait besoin de rues, de chars, de personnages et d’une relique. Le vitrail n’a plus besoin que de lumière.
Godefroy de Bouillon et la mémoire des origines
La verrière voisine consacrée à Godefroy de Bouillon complète cette construction mémorielle.
La tradition anversoise associait Godefroy à l’arrivée du Saint Prépuce, même si cette attribution doit être maniée avec prudence. La verrière de 1616 représente quant à elle Godefroy comme fondateur du chapitre d’Anvers.
Les deux images forment donc un diptyque historique implicite.
D’un côté, la Circoncision, commencement du destin corporel du Christ.
De l’autre, Godefroy, commencement légendaire de l’histoire institutionnelle de la cathédrale.
Entre les deux s’inscrit la trajectoire de la relique : Jérusalem, les croisades, Anvers, la confrérie, les processions, la disparition.
Le vitrail ne raconte donc pas seulement la vie du Christ.
Il raconte indirectement la propre histoire de la cathédrale et de la ville.
La mémoire en verre
Il faudra attendre quatre siècles pour que cette mémoire soit elle-même sauvée de la disparition.
Les quatre verrières du transept nord furent démontées en 1977. Elles furent ensuite conservées sous forme de fragments ; en 1986, elles étaient stockées dans des caisses. Le vitrail qui avait survécu à la disparition de la relique semblait à son tour condamné à devenir un objet de réserve.
Des recherches techniques furent conduites en 2005-2006. Une restauration permit ensuite de recomposer les panneaux et de les replacer dans le transept nord à partir de 2012. La présentation de Madeleine Manderyck au Corpus Vitrearum, en janvier 2013, documente cette restauration, le plan de réinstallation et les différentes phases du travail.¹⁰
Aujourd’hui, les quatre verrières ont retrouvé leur place.
La lumière a donc rendu au vitrail ce que l’histoire avait retiré à la relique.
Ce que la relique n’est plus, le vitrail le devient
Aujourd’hui, le Saint Prépuce d’Anvers n’est plus là. Aucun reliquaire ne permet de l’apercevoir, aucun pèlerin ne se presse devant son autel, aucune procession ne le porte à travers les rues de la ville.
Mais la cathédrale n’est pas devenue muette.
Il reste la chapelle où la relique fut conservée, même si son nom a changé. Il reste les documents de la confrérie, dont les nouveaux registres permettent enfin de retrouver les noms, les comptes et les réseaux sociaux d’une institution presque effacée des archives. Il reste les ordonnances des processions, précieuses parce qu’elles nous permettent de savoir non seulement que la relique était vénérée, mais comment une ville entière la mettait en scène.
Il reste surtout cette scène de verre où l’Enfant Jésus offre silencieusement au regard le moment même dont la relique anversoise prétendait être le vestige matériel.
La disparition de 1566 a ainsi produit un étrange renversement.
Pendant des siècles, la relique avait donné sa puissance à l’image.
Après sa disparition, c’est l’image qui a conservé la mémoire de la relique.
Le petit fragment de chair n’est jamais revenu à Anvers.
Le vitrail, lui, est revenu.
Et lorsque la lumière traverse aujourd’hui les personnages de la Circoncision, elle ne traverse pas seulement une scène biblique. Elle traverse quatre siècles de mémoire : celle d’une relique dont l’existence fut disputée, d’une confrérie qui lui survécut, d’une ville qui fit de sa possession un signe de prestige et de dévotion, d’une procession qui transformait les rues en théâtre du monde, d’une disparition demeurée sans véritable explication, et d’une histoire que les Anversois, faute de pouvoir conserver le corps, ont finalement conservée dans le verre.
C’est peut-être là le paradoxe le plus beau de cette histoire : le Saint Prépuce a disparu, mais la scène de sa naissance est toujours là.
Et dans le silence lumineux de la cathédrale, le vitrail de 1615 accomplit encore, à sa manière, ce que la relique accomplissait autrefois : il oblige le regard à revenir vers le corps du Christ — non plus vers un fragment enfermé dans un reliquaire, mais vers l’image de l’instant où ce fragment, selon la tradition, fut séparé de lui.
Un texte bien informé
« Pendant que l'église d'Anvers, dit le révérend Diercxsens, était si misérablement déchirée par l'hérésie de Tanchelin [Tanchelin, né en Zélande à une date inconnue et mort assassiné en 1115 à Anvers est un prédicateur illuminé, un prophète « communaliste » connu surtout pour son anticléricalisme. Il fut condamné comme hérétique.], qui jetait du mépris sur le sacrement de l'eucharistie, Dieu miséricordieux, pour contenir et affermir l'esprit des habitants dans la vraie foi, lui procura un trésor des plus sacrés, une partie du prépuce du Christ, conquise dans la Palestine, et approuvée par le chapelain de Godefroi de Bouillon, premier roi de Jérusalem. » (Diercxsens Antverpia Christo nascens et crescens, t. 1, p. 104). Ce chapelain donna cette relique, sur l'authenticité de laquelle tout Anversois, bon chrétien, ne peut concevoir des doutes, à son propre chapelain Arnould Heerbrant, et lui ordonna d'apporter à Anvers « ce trésor précieux, afin qu'un objet si saint, ainsi s'exprime le curé Diercxsens, fût arraché aux mains des infidèles. » Le bon chapelain se hâta donc de combler les vœux des pieux Anversois, et leur apporta en 1112 ou 1114 le saint prépuce (sacrum præputium). Le clergé et le peuple sortirent à sa rencontre, et le transférèrent à l'église de St. Michel. On ne put cependant lui rendre d'abord tous les honneurs et la vénération dus à une relique si rare, parce que le parti de Tanchelin était encore trop fort.Lorsque Tanchelin eut été chassé d'Anvers, on se hâta, en 1124, de transférer avec pompe ce trésor inestimable (pretiosissimus thesaurus) à l'église de N. D. Les chanoines, chargés en 1410 d'attester l'authenticité de la relique, rapportent dans leurs lettres testimoniales un miracle éclatant qui arriva alors à l'évêque de Cambrai dans sa tournée épiscopale à Anvers. Voici comme le fait y est raconté : « il arriva que notre vénérable père et seigneur de Cambrai dans sa sollicitude pastorale visita notre église. Devant célébrer une messe solennelle en honneur du très saint prépuce de notre seigneur, il ordonna qu'on lui apportât cette relique précieuse, et qu'on la posât sur le corporal dont il se servait en officiant, afin qu'il pût la contempler avec crainte et respect. Nos prédécesseurs ayant déféré, comme il était juste, à ce vœu pieux, l'évêque engagea le peuple à adresser ses prières communes au ciel, pendant qu'il prierait lui-même secrètement en célébrant la messe, afin que le seigneur daignât faire quelque miracle [1]. Chose admirable ! L'évêque vit avec étonnement qu'il était tombé du prépuce de notre seigneur, sur le corporal, trois gouttes de sang qui s'y voient encore jusqu'à ce jour, etc. »« Qui oserait douter, dit Diercxsens, que ce miracle ne contribuât efficacement à déraciner, dans l'esprit des citoyens séduits, toutes les erreurs de Tanchelin ? » (Diercxsens Antverp., tom. 1, pag. 146). Depuis trois siècles Anvers jouissait sans contestation de ce saint trésor, qui était le palladium de la ville; depuis trois cents ans on n'avait jeté aucun doute sur l'authenticité du prépuce divin, qu'on portait annuellement en pompe dans une procession solennelle appelée procession du sanctuaire (processio sanctuarii) ; depuis trois siècles un nombre immense de pèlerins et de pèlerines n'avait cessé d'accourir des lieux les plus éloignés pour venir adorer cette relique unique, dont une multitude de femmes, qu'aucun secours humain n'avait pu assister, avaient senti les effets miraculeux. D'ailleurs, dit Diercxsens, tout doute avait été écarté par le miracle arrivé à l'évêque de Cambrai.Mais voilà que tout à coup une vision de Ste. Brigitte, si fertile en visions, vint jeter la consternation dans l'esprit des bons Anversois, et surtout dans celui des riches chanoines de Notre-Dame. Ste. Brigitte avait révélé que le St. Prépuce était à Rome et non à Anvers ! Voici comme se trouve décrite cette révélation dans le livre 4, c. 112 des révélations de Ste. Brigitte : « Marie a dit : après que mon fils eut été circoncis, je gardai sur moi avec le plus grand respect son prépuce, partout où j'allais. Quand le temps de mon rappel de ce monde fut là, je le confiai à Jean, mon gardien, avec le sang sacré qui restait dans les plaies, lorsque nous descendîmes mon fils de la croix. Après la mort de Jean et de ses successeurs, la perfidie et la malice de ce monde allant toujours en croissant, les fidèles cachèrent ces reliques dans un lieu très propre sous terre, où elles restèrent longtemps inconnues, jusqu'à ce qu'un ange les découvrit aux amis de Dieu. O Rome ! ô Rome ! si tu pouvais te savoir en possession d'un trésor si précieux, combien grande serait ta joie ! mais non, si tu pouvais pleurer, tu pleurerais toujours : parce que tu possèdes un trésor qui m'est si cher, et que tu ne l'honores pas [2]. »Cette révélation inspira l'incredulité aux vénérateurs du prépuce anversois, et les chanoines s'en aperçurent aisément au vide des troncs qui, comme jadis, ne s'affaissaient plus sous le poids de l'or et de l'argent des bons et honnêtes chrétiens. Les chanoines s'empressèrent donc de rassembler tous les arguments et les preuves capables de constater l'authenticité de leur relique. Ils dressèrent un mémoire justificatif, dans lequel ils prouvèrent par la tradition, par les écrits anciens, par le miracle de l'évêque de Cambrai et par la guérison d'un possédé, et d'une Reine de Sicile (regina Cecilie) que le prépuce d'Anvers était le seul et unique prépuce véritable. Pour ce qui est de la reine de Sicile, les chanoines n'ont pas daigné nous dire quelle était cette reine, ni à quelle époque elle vivait ; mais vouloir chicaner pour si peu de chose, ce serait montrer un scepticisme fort voisin de l'hérésie, et qui doit être rejeté avec horreur par tout fidèle dont l'humilité d'esprit est la principale vertu.Les chanoines triomphèrent donc, l'incrédulité disparut, l'affluence des pèlerins redoubla et avec elle les offrandes. On érigea une confrérie du saint prépuce [3] ; les Papes lui accordèrent des indulgences plénières, et nous verrions encore aujourd'hui, avec édification, porter dans la procession le très saint prépuce de N. S. conservé dans une magnifique chapelle de l'église de N. D. à Anvers, si les hérétiques luthériens et calvinistes, possédés et inspirés par le diable, n'eussent porté sur lui leurs mains sacrilèges en 1565, comme on a vu en 1793 le Jacobin Ruhl, membre de l'infernale et hérétique convention nationale, porter les siennes sur la Ste. Ampoule de Reims apportée du ciel par un pigeon. Malgré la perte de son divin prépuce, le bon peuple d'Anvers conservait encore au siècle dernier la chapelle, la procession annuelle [4] et la confrérie établies en honneur de cette sainte relique.
[1]: Texte latin de la charte des chanoines (1410) inséré à cet endroit dans le texte original : « ...signum aliquid mittere dignaretur. Mira res ! Ecce ex prefato domini Preputio in corporale, cui impositum fuerat, tres sanguinis guttulas, que (sic) in hoc usque evum apparent et permanent, stupens conspicit resudasse, statimque totam circà rem hanc, si quid inheserat dubietatis vulgus, de ejus pectore preputatum est : orabat tamen paenitentia ductus pius pater, dominum populumque pro se orare fecit, veritus, si fortè in hac re Deum temnendi vitium ullatenus incurisset » (Canonicor. litteræ testimoniales etc. apud Diercxsens, tom. 1, p. 145).[2]: Texte latin de la révélation inséré en note dans l'original : « Maria ait : cum filius meus circumcideretur, ego membranam illam in maximo honore servabam, ubi ibam. Cum tempus vocationis mece de hoc monde instaret, ego ipsam commendavi Johanni custodi meo cum sanguine illo benedicto, qui remansit in vulneribus ejus, quando deposuimus eum de cruce. Post hoc, S. Joanne et successoribus ejus sublatis de mundo, crescente malitia et perfidia, fideles, qui tunc erant, absconderunt illa in loco mundissimo sub terrâ et diu fuerunt incognita, donec Angelus Dei illa amicis Dei revelavit. O Roma ! O Roma ! si scires, gauderes utique, imo si scires flere, fleres incessanter : quia habes thesaurum mihi carissimum et non honoras illum. » (lib. IV revel. St. Brigittæ c. 112, Diercxsens tom. 2, p. 173).[3]: Note (1) de l'édition originale correspondant à la création de la confrérie.[4]: Note (2) de l'édition originale correspondant au maintien de la procession annuelle.
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1. Onroerend Erfgoed, « Het preputium domini terug in de Antwerpse kathedraal? ». La notice patrimoniale précise que quatre vitraux du XVIIe siècle furent restaurés et replacés dans le transept nord : la Crucifixion, la Circoncision du Christ, la Vénération de Notre-Dame et Godefroy de Bouillon. Le vitrail de la Circoncision fut commandé en 1615 par la Confrérie de la Circoncision.
2. Fondation Roi Baudouin, Liste des membres et comptes de la Confrérie de la Sainte-Circoncision. L'ensemble comprend un registre calligraphié commencé en 1684 et complété jusqu'en 1786, ainsi que trois livres de comptes couvrant 1559-1720. Les documents furent acquis en 2026 et doivent être conservés et étudiés par les Archives de l'État à Anvers.
3. Leo de Burbure, éd., De Antwerpsche ommegangen in de XIVe en XVe eeuw, naar gelijktijdige handschriften, Anvers, 1878. L’édition repose notamment sur un manuscrit réglant les processions anversoises au début de 1398. Le texte identifie la Besnijdenis-ommegang comme l’une des grandes processions de la ville et la relie à l’arrivée de la relique du Saint Prépuce. La présentation bibliographique contemporaine de cette édition confirme l’existence de l’ordonnance de 1398.
4. Wendy Wauters, De geuren van de kathedraal, passage consacré aux cérémonies de 1494, repris par Historiek, « Antwerpse pelgrims vergaapten zich aan ‘belangrijke delen’ van de Heilige Voorhuid », 3 avril 2024. La source rapporte l’affluence des pèlerins, les cérémonies du samedi soir et la présentation de la relique à l’autel avant sa procession le dimanche de la Trinité.
5. Les ordonnances imprimées conservées pour les processions de la Sainte-Circoncision comprennent notamment Ordenantie van den Besnijdenis Ommeganck de 1559, Ordinancie, Inhoudende de Poincten vanden Heylighen Besnijdenis Ommeganck de 1561 et 1562, ainsi que l’ordonnance des nouveaux poincten de 1564. Elles constituent des sources primaires essentielles pour la connaissance des cortèges immédiatement avant 1566.
6. Les études consacrées aux ommegangen anversois montrent que la procession de la Sainte-Circoncision associait la population, les corporations, les tableaux vivants et la relique elle-même. Le cortège était donc simultanément religieux, civique et théâtral.
7. Ann-Sophie Snoeck, étude sur le développement des personnifications des continents au XVIe siècle, Université de Gand. La section consacrée à la Heilige Besnijdenis Ommegang van 1564 indique que la relique du prépuce était portée dans le cortège, précédée des représentants des métiers, de tableaux vivants de l’Ancien et du Nouveau Testament, des ducs de Brabant et du Jugement dernier. Elle signale également le tableau nouveau des quatre continents, représentés comme des impératrices triomphantes, repris en 1564 et 1566.
8. Sur l’ordonnance de 1561 et ses neuf chars allégoriques, voir les travaux consacrés à Maarten van Heemskerck et à la procession anversoise de 1561. La série gravée de 1564 par Cornelis Cort, d’après Maarten van Heemskerck et publiée par Hieronymus Cock, constitue une transposition graphique du programme processionnel. Le thème était celui du « cycle des vicissitudes des affaires humaines ».
9. TOPA, Onze-Lieve-Vrouwekathedraal, kooromgang. La documentation patrimoniale indique que la confrérie et la relique furent transférées vers 1513 dans la nouvelle chapelle de la Circoncision, correspondant aujourd’hui à la chapelle Saint-Antoine.
10. Madeleine Manderyck, Vier 17e-eeuwse glasramen teruggeplaatst in de kathedraal van Antwerpen, communication présentée au Corpus Vitrearum België, Arlon, 25 janvier 2013. La présentation documente les différentes étapes de la restauration et le retour des quatre verrières du transept nord.
11. Pieter Génard, « Zedegeschiedenis. Eigenaardige Godsdienstige gebruiken van Antwerpen in vroegere tijden », Dietsche Warande, 1898. Génard attribue à Herman Modet le vol de la relique lors de la Beeldenstorm. Ce témoignage est tardif et doit donc être distingué des sources contemporaines de 1566.
12. Domien Sleeckx, Kronyken der straten van Antwerpen, notice consacrée à la Sainte-Circoncision. Sleeckx rapporte également que la relique aurait été volée pendant l’iconoclasme et emportée en Hollande. Il s’agit, là encore, d’une source tardive.
13. La littérature historique récente souligne que les ommegangen anversois ne constituaient pas de simples processions religieuses : ils combinaient le cortège traditionnel des corporations, des magistrats et des ordres religieux avec des tableaux vivants montés sur des chars. À partir de la fin des années 1550, les chambres de rhétorique contribuèrent à transformer ces manifestations en spectacles allégoriques plus complexes.
14. La valeur exceptionnelle des ordonnances tient précisément à leur proximité chronologique avec les événements. Le manuscrit de 1398 est antérieur de plus d’un siècle à la disparition de la relique ; les ordonnances imprimées de 1559-1564 sont contemporaines des dernières années de son existence. Elles constituent donc des témoignages beaucoup plus solides que les récits rédigés plusieurs siècles après les faits.