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| © Marco Pohle |
Une relique charnelle unique en son genre
Pour comprendre la place que pouvait occuper une telle relique dans l’imaginaire médiéval, il faut se replacer dans une conception du corps du Christ très différente de la nôtre. La tradition chrétienne affirmait que Jésus était monté au ciel avec son corps glorifié. Dès lors, les fragments corporels que l’on disait avoir été séparés de lui au cours de son existence terrestre prenaient une valeur singulière. On pouvait ainsi vénérer des dents de lait, le cordon ombilical, des cheveux, du sang, et surtout le morceau de peau provenant de la circoncision, le Sanctum Praeputium. L’idée était théologiquement paradoxale, mais précisément pour cette raison fascinante : si le corps du Christ tout entier était au ciel, les quelques éléments qui avaient été séparés de lui avant l’Ascension pouvaient seuls être demeurés sur terre.
Andechs possédait un trésor de cette nature depuis le Moyen Âge. La tradition du sanctuaire attribue aux comtes de Diessen-Andechs, et notamment à leur ancêtre Rasso, le transfert de précieuses reliques rapportées de Terre Sainte et d’Orient. Dès 1128, le comte Berthold II imposa à ses sujets une pèlerinage annuel à Andechs pour y vénérer le Heiltum, le « Saint Trésor » ; le sanctuaire devint ainsi l’un des grands lieux de pèlerinage de Bavière. Après l’extinction de la dynastie des Andechs-Méraniens au XIIIe siècle, le château fut détruit en 1246, à l’exception de la chapelle, et le trésor des reliques passa pour perdu.
La légende devait plus tard expliquer que les reliques avaient été dissimulées pour les soustraire aux pillages et que le secret de leur cachette avait fini par disparaître avec ceux qui le détenaient. Pendant plus d’un siècle, le trésor resta donc enfoui sous les ruines tandis que le souvenir du lieu sacré s’effaçait. Puis survint l’événement qui allait donner à Andechs une nouvelle vie.
Le 26 mai 1388 : la souris messagère
La date est précise : 26 mai 1388. Ce jour-là, selon la tradition conservée par Andechs, une messe était célébrée dans l’ancienne chapelle du château lorsque surgit une souris qui tira au jour un morceau d’un ancien inventaire de reliques. Le petit billet constitua l’indice qui conduisit à des fouilles sous l’autel. On y découvrit une caisse contenant une partie considérable du trésor disparu. Le récit est aujourd’hui encore conservé dans la mémoire officielle du sanctuaire, qui présente la souris comme celle qui aurait ramené à la lumière un fragment du registre des reliques et permis leur redécouverte.
Il faut toutefois distinguer l’événement historique de la légende qui s’est développée autour de lui. La redécouverte du trésor en 1388 est bien documentée ; en revanche, les témoignages écrits qui donnent à la souris son rôle providentiel sont postérieurs. Les premiers récits consacrés au trésor, notamment le traité du dominicain Johannes Dominici de Eugubio, rédigé à la fin du XIVe siècle, ne permettent pas de présenter la souris comme un témoin contemporain de la découverte. C’est au cours du XVe siècle que la tradition se fixe, notamment dans les chroniques et les livres consacrés au Heiltum. Cette distance est importante, car elle nous montre comment une découverte historique s’est progressivement transformée en récit miraculeux.
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| Wallfahrtsbuch von Andechs © ÖNB |
L’un des témoignages les plus précieux est l’Andechser Heiltumsbuch de 1457, qui rassemble l’histoire du sanctuaire, le catalogue de ses reliques et différents récits relatifs à leur découverte et à leur authentification. Puis, en 1472, la tradition fut développée dans le Chronicon Andecense, d’abord en latin puis en allemand, avant de connaître une diffusion imprimée à Augsbourg dès 1473. À la fin du XVe siècle, Veit Arnpeck reprend à son tour le récit dans sa Chronica Baioarorum. C’est là que nous possédons une formulation latine particulièrement précieuse : « predicte reliquie indice mure, qui de loco, ubi abscondite erant, ad altare cedulas scriptas detulit. » On peut traduire : « Les reliques furent signalées par une souris qui, depuis l’endroit où elles étaient cachées, apporta jusqu’à l’autel des billets écrits. »
Le latin mérite que l’on s’y attarde, car il est plus précis que la légende moderne. La souris n’est pas simplement celle qui « découvre » les reliques. Elle est un indice, celle qui fournit l’indice ; elle apporte jusqu’à l’autel des cedulae scriptae, de petits écrits, des billets portant des indications. Autrement dit, le rôle de la souris n’est pas tant de trouver le trésor que de révéler aux hommes où ils doivent chercher.
La tradition allait naturellement donner à cette scène une dimension de plus en plus merveilleuse. Une version latine développée raconte ainsi :
« Ad annum octogesimum octavum etiam incrementa BOICAE Pietatis pertinent, cui inter homines instaurandae, neque Musculi ministerium Deus est aspernatus. Contemptissimi sagacitate Proditoris in nobilissimi Thesauri notitiam peruentum est, quem in Andecensis Montis AEdicula incuria oblivióque Mortalium magis, quam Arcis rudera sepeliuerant. »
La traduction en restitue admirablement le sens : « À l’année 1388 appartiennent également les nouveaux progrès de la piété bavaroise ; et Dieu, pour la restaurer parmi les hommes, ne dédaigna pas le service d’une petite souris. Grâce à la sagacité de cet infime révélateur, on parvint à connaître l’existence du très noble trésor que l’insouciance et l’oubli des hommes avaient davantage enseveli dans la chapelle du mont d’Andechs que les ruines mêmes de la forteresse. »
La petite souris devient ici l’instrument de la Providence. Le mot Proditor, employé pour la désigner, signifie celui qui révèle, celui qui met au jour ce qui était caché. Le récit n’est donc plus seulement celui d’une découverte curieuse : il devient une leçon religieuse. Les hommes avaient oublié le trésor ; Dieu, lui, n’avait pas oublié les reliques et pouvait, pour les restituer à la dévotion des fidèles, se servir de la créature la plus humble qui soit.
La scène elle-même prend alors une allure presque théâtrale :
« Mus illum è Conditorio, quod Arae eousque inobseruatum suberat, properens chartámque indicem mordicus ferens detexit. Jacobum Dachauuerum sacris operantem insolens Tabellarius aduertit, simulque cupido incessit syngraphae inspiciendae. »
« La souris sortit du réduit qui se trouvait jusque-là inaperçu sous l’autel, tenant fermement entre ses dents le papier qui servait d’indice. Elle attira l’attention de Jacob Dachauer, alors occupé aux fonctions sacrées, et celui-ci conçut aussitôt le désir d’examiner le document. »
La souris reçoit ici un véritable titre de fonction : Tabellarius, le porteur de billet, le messager chargé d’un écrit. L’animal n’est plus une présence fortuite. Il devient le messager d’un trésor oublié.
Lorsque le billet tombe enfin, le récit fait surgir le trésor :
« ea elapsa Musculo latentes sub illo Hypogaeo opes attonitis adnumerauit. Rem ad se delatam BOII FRATRES minimè negligendam rati accurrére pariter, egestáque humo clausas capsellâ Plumbeâ prodigiosas diuii Panis formulas ternas, quæque alia pietas mortalibus opibus chariora habet, complura protraxere in lucem. »
On peut traduire : « Lorsque le billet échappa à la souris, elle révéla aux yeux stupéfaits les richesses cachées sous ce souterrain. Les frères bavarois, estimant qu’une affaire ainsi portée à leur connaissance ne devait en aucune manière être négligée, accoururent ensemble ; après avoir retiré la terre, ils ramenèrent à la lumière une petite boîte de plomb contenant les trois miraculeuses formes du Pain divin (les trois Saintes Hosties), ainsi que quantité d’autres objets que la piété tient pour plus précieux que les richesses terrestres. »
La tradition officielle d’Andechs conserve aujourd’hui encore le souvenir de cette caisse retrouvée sous l’autel. Elle précise que les reliques furent ensuite transportées à Munich à la fin de 1389, exposées à la vénération dans la chapelle ducale pendant l’Année sainte de 1392, et que les dons destinés à l’entretien du sanctuaire commencèrent à affluer dès les années suivantes. Le pèlerinage était donc déjà en pleine renaissance avant même la fondation du monastère bénédictin en 1455 par le duc Albrecht III.
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| Image votives avec le reliquaire des Trois Saintes Hosties |
Quant au contenu du trésor, il était considérable. Les Trois Saintes Hosties constituent encore aujourd’hui le cœur du Heiltum d’Andechs : deux sont traditionnellement attribuées au pape Grégoire le Grand, la troisième au pape Léon IX. Le trésor comprenait également des reliques de la Passion, notamment une parcelle de la couronne d’épines, ainsi que de nombreuses autres reliques qui furent progressivement réunies au cours des siècles.
Selon la tradition d’Andechs, les trois saintes Hosties conservées au sanctuaire ont une origine qui remonterait à Rome. Deux d’entre elles seraient liées au pape Grégoire le Grand († 604) : l’une porterait une petite croix rouge, l’autre l’empreinte sanglante d’un doigt, tandis que la troisième serait attribuée au pape Léon IX († 1054) et porterait le monogramme du Christ, IHS, également marqué en rouge. Ces trois Hosties auraient ensuite été apportées de Rome à Bamberg, puis de Bamberg à Andechs au XIIe siècle, dans le contexte des relations entre les comtes d’Andechs et l’évêché de Bamberg. Lorsque le château d’Andechs fut détruit au XIIIe siècle, le précieux trésor religieux aurait été caché et les Hosties considérées comme perdues. Elles furent pourtant retrouvées en 1388 sous l’autel de l’ancienne chapelle du château, avec d’autres reliques du trésor des Andechs-Meranier. Transportées alors à Munich, elles revinrent à Andechs quelques années plus tard, vers 1394, où elles devinrent l’une des principales attractions du pèlerinage. Il faut toutefois distinguer ici la tradition religieuse de ce que l’histoire permet d’établir avec certitude : l’attribution des Hosties à Grégoire le Grand et à Léon IX appartient au récit traditionnel d’Andechs, tandis que leur redécouverte en 1388 et leur retour au sanctuaire à la fin du XIVe siècle sont attestés par les sources historiques.
C’est dans cet ensemble que la tradition médiévale et moderne a également placé le Sanctum Praeputium. Il convient toutefois de conserver ici une certaine prudence : contrairement aux Trois Saintes Hosties, qui occupent toujours une place centrale dans la documentation officielle actuelle du sanctuaire, le Saint Prépuce n’apparaît plus dans la présentation contemporaine du trésor. Son appartenance historique au trésor d’Andechs relève donc de la tradition ancienne du sanctuaire et de l’histoire plus générale des reliques du Prépuce, dont plusieurs villes européennes revendiquèrent simultanément la possession. Andechs faisait partie de ces lieux concurrents, aux côtés notamment de Charroux, d’Anvers et du Latran.
Cette multiplication des « véritables » Prépuces ne pouvait manquer de susciter l’ironie. Comment plusieurs sanctuaires pouvaient-ils posséder simultanément l’unique fragment de peau que la théologie de l’Ascension permettait précisément de concevoir comme demeuré sur terre ? La relique devint ainsi l’un des objets les plus singuliers de l’histoire du christianisme occidental, à la frontière de la dévotion, de la théologie et de la polémique. Jean Calvin, dans son Traité des reliques de 1543, s’empara naturellement de cette prolifération des reliques pour tourner en dérision les prétentions concurrentes des sanctuaires catholiques.
Mais à Andechs, la souris avait déjà gagné une autre vie, celle de l’emblème. Dans la littérature qui se développa autour du sanctuaire, on lui attribua même une fonction pédagogique :
« Culta simul Pietas; sed culta est MVRE Magistro. »
« La piété fut ainsi cultivée ; mais elle le fut sous la conduite d’une souris comme maîtresse. »
Une autre formule lui adresse directement cette injonction :
« Sed Gazas Pietatis humi latitare, pudendum est; Has quocunq[ue] potes, MVSCVLE, prome cauo. »
« Mais il est honteux que les trésors de la piété demeurent cachés sous terre ; toi, petite souris, fais-les donc sortir de quelque cachette que tu puisses trouver. »
Le symbole est désormais complet. La souris est devenue l’instrument paradoxal de la mémoire. Les hommes ont oublié où se trouvent les reliques ; elle, non. Les hommes ont perdu le secret de la cachette ; elle le leur restitue. Le trésor est immense, l’animal minuscule, et c’est précisément ce contraste qui donne au récit sa force. La Providence ne choisit pas nécessairement les instruments que les hommes jugeraient dignes d’elle.
La sécularisation : le trésor dispersé
Le destin des reliques connut cependant un bouleversement autrement plus concret en 1803. Le 17 mars de cette année-là, le monastère d’Andechs fut supprimé dans le cadre de la sécularisation bavaroise. Les bâtiments et les biens changèrent de mains avant que le roi Louis Ier de Bavière ne rachète l’ensemble en 1846 et ne le destine à l’abbaye Saint-Boniface de Munich ; en 1850, la vie bénédictine reprit à Andechs.
La disparition du monastère ancien entraîna une profonde dispersion du trésor. L’inventaire de 1715 comptait encore 277 reliques ; après la sécularisation, seules quarante pièces demeuraient à Andechs. Les reliquaires précieux et les objets qui accompagnaient les reliques subirent, eux aussi, les conséquences de la confiscation et de la dispersion. Mais il faut distinguer le sort des reliquaires de celui des reliques qu’ils contenaient : la disparition d’un écrin ne signifie pas automatiquement la destruction de son contenu. La documentation disponible permet donc d’établir avec certitude la rupture institutionnelle et la réduction considérable du trésor en 1803, mais elle ne permet pas d’affirmer que le Saint Prépuce aurait nécessairement été détruit cette année-là. Le site officiel d’Andechs confirme lui-même qu’après la sécularisation seules quarante pièces du trésor demeuraient sur place et que certaines reliques d’Andechs se trouvent aujourd’hui encore ailleurs, notamment dans les collections de la Résidence de Munich.
L’autre date souvent avancée dans l’histoire du Saint Prépuce est 1900, lorsque le Saint-Office intervint contre la diffusion et la discussion de cette relique. Il est plus prudent de ne pas raconter cet épisode comme un simple « décret de Léon XIII interdisant d’écrire sur le Saint Prépuce sous peine d’excommunication », formulation devenue courante dans les récits populaires. La mesure de 1900 concerne la vénération et la discussion publique du Sanctum Praeputium dans le contexte plus large de la volonté romaine de mettre fin à un culte devenu théologiquement embarrassant. Elle est surtout connue aujourd’hui à travers l’histoire du Prépuce de Calcata, qui continua cependant à être conservé et montré localement pendant une grande partie du XXe siècle.
À Andechs, en tout cas, le Saint Prépuce a disparu des inventaires contemporains du trésor, tandis que les reliques dont l’histoire est mieux établie continuent d’être conservées et présentées dans la « Sainte Chapelle ». Le trésor existe donc toujours, mais sous une forme considérablement réduite et transformée.
Et la souris, elle, est toujours là
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| © Marco Pohle |
Il reste pourtant à Andechs un témoin qui n’a jamais subi les vicissitudes du Saint Prépuce : la souris.
Dans l’église de pèlerinage baroque, elle est devenue un petit personnage de pierre et de bronze que les visiteurs peuvent chercher comme une sorte de clin d’œil archéologique. Le monastère lui-même invite aujourd’hui les visiteurs à regarder attentivement la toute dernière marche du maître-autel, celle qui touche le sol : une petite souris s’y dissimule, rappel de l’animal qui, selon la tradition, tira de sous l’autel le précieux billet. Une autre représentation de l’épisode figure dans l’église.
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| Photo @ Kloster Andechs |
Ainsi, le plus étonnant dans l’histoire d’Andechs n’est peut-être pas que les hommes aient retrouvé un trésor de reliques en 1388. C’est qu’un petit récit né autour de cette découverte ait survécu à toutes les transformations du sanctuaire. Le trésor a été déplacé, enrichi, dispersé ; les reliquaires ont disparu ; le Saint Prépuce lui-même s’est effacé de la mémoire officielle du sanctuaire ; la communauté monastique a été supprimée puis rétablie ; les pèlerins ont changé, les siècles aussi. Mais la souris demeure.
Elle demeure surtout parce qu’elle raconte quelque chose de profondément médiéval : l’idée que le sacré peut se manifester par les moyens les plus inattendus. À Andechs, les hommes avaient perdu le chemin du trésor ; une souris le leur aurait rendu. Le petit animal n’a pas seulement retrouvé une relique : il a retrouvé la mémoire d’une relique.
Et c’est peut-être pourquoi, plusieurs siècles après le miracle supposé, il faut encore se pencher vers le bas, au pied du maître-autel, pour l’apercevoir. Après avoir attiré les pèlerins vers le ciel des reliques, la légende nous oblige finalement à regarder vers le sol. C’est là, dans une minuscule fente de pierre, que la petite messagère continue de monter la garde.




