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Acte V. Prière de Rienzi, par Fantin-Latour Une des estampes publiées pour le livre d'Adolphe Jullien Richard Wagner, sa vie et ses oeuvres , Paris, 1886 |
Le poète et critique dramatique Théodore de Banville a joué un rôle déterminant dans la réception de l'œuvre de Richard Wagner en France, en publiant des chroniques et des articles remarqués. À l'instar de Charles Baudelaire en 1861, Banville a été l'un des premiers intellectuels français à saisir la grandeur de l'art wagnérien. Il a écrit des articles très élogieux, notamment lors de la création parisienne de l'opéra Rienzi en avril 1869. Son article, publié dans Le National du 12 avril dénote d'une fine compréhension du drame musical wagnérien, le défendant avec ferveur face aux cabales et aux incompréhensions du public de l'époque.
Le National du 12 avril 1869

Ainsi le Rienzi de Richard Wagner a réussi au Théâtre-Lyrique, sans
lutte, sans opposition, sans aucune de ces violences que de prime-abord on
nous annonçait, qui devaient faire du théâtre un champ de bataille. Non, les
choses se sont passées plus simplement. On a écouté, on a été charmé, on a
admiré, on a applaudi, et l’orchestre n’avait pas joué la moitié de l’ouverture
que la cause était gagnée déjà. Il paraîtrait donc que, sans renier aucun des
dieux de la musique, nous pouvons admettre un musicien encore, et le temps
n’est pas loin peut-être où nous goûterons à notre tour les jouissances infinies
que nos voisins ont éprouvées en entendant Tristan et Yseult et le Lohengrin. Si
jamais en effet Wagner est naturalisé chez nous et avec lui la tétralogie entière
qu’il intitule L’Anneau du Niebelung, c’est bien à M.
Pasdeloup qu’il faudra attribuer ce résultat qu’il poursuit avec une ardeur, avec
une obstination, avec un désintéressement que rien n’égale. En tout ce qui
touche le succès et la vulgarisation en France des œuvres de Richard Wagner,
on a raison de le mettre en cause, et, personnellement, nous n’y manquerons
pas.
Le reproche le plus important, le plus sérieux, le plus décisif qu’on
adresse au fondateur des Concerts Populaires me paraît être celui-ci : qu’il se
voue à mettre en lumière l’œuvre d’un compositeur étranger, avec un
empressement qu’il devrait réserver pour celles des compositeurs français.
Si Gluck, Mozart, Spontini, Rossini, Meyerbeer, Verdi et le spirituel
fantaisiste à qui nous devons La Belle Hélène étaient des Parisiens, nés en pleine
île de France, l’objection nous paraîtrait avoir plus de valeur qu’elle n’en a. On
nous dira sans doute que ceux qui ont écrit Don Juan, Guillaume
Tell, Robert le Diable, Rigoletto, ont conquis la qualité de Français et qu’ils ont été
naturalisés par le Succès même; rien n’est plus juste assurément; mais pourquoi
n’en serait-il pas de même de celui qui a écrit Tristan et Yseult et le Lohengrin ?
Et d’ailleurs, entrons mieux dans le vif des choses! En travaillant à la
gloire de la Musique, M. Pasdeloup aura travaillé en même temps pour tous les
musiciens, Français ou autres, car en réalité Rossini et Meyerbeer, Wagner et
Gounod sont des concitoyens, et n’ont qu’une seule et même patrie qui se
nomme: la Musique ! Et s’il s’agit de jeunes compositeurs, de ces victimes si
durement sacrifiées qui attendent pendant vingt ans et plus, avec désespoir,
avec rage, avec tous les désenchantements de la lutte stérile, le droit de prouver
qu’ils existent, M. Pasdeloup ne leur donne-t-il pas le meilleur gage d’alliance
en leur démontrant par des faits palpables qu’il est du côté de la foi et du
mérite, et non pas du côté du succès et des gros bataillons?
Le succès de Rienzi, en effet, n’est-il pas rassurant pour tous, puisqu’il est
déjà une revanche prise par le Génie contre la Misère? C’est à Paris que Wagner
a écrit le poème et la partition de Rienzi, il ya trente ans, et Wagner était bien un
Parisien déjà, car il n’y a rien de plus Parisien, à Paris, que les Parisiens
misérables, usant leurs dents sur d’invraisemblables beefsteacks, plus durs que
le marbre dans lequel on leur taillera plus tard des statues, s’ils réussissent ! Or,
il était, lui, dans une détresse dont la profondeur eût tenté la plume de Balzac !
De même que Rousseau, il copiait de la musique pour vivre ; mais (ce que
Rousseau ne fit jamais) ô comble de misère! il arrangeait POUR DEUX
CORNETS A PISTON… La Favorite ! Il fut aussi chef des chœurs au théâtre des
Variétés. Un jour on le pria, sachant qu’il composait, de faire un chœur pour je
ne sais quel vaudeville; il le fit, et naturellement fut congédié. Tout grand
homme a été condamné par le sort à filer le chanvre d’une quenouille et à tourner la roue du moulin. Mais la roue que tournait Wagner était bien dure, et
sa quenouille était diablement embrouillée!
C’est alors, c’est au milieu de ses obscurs et pénibles combats, que séduit,
il l’avoue lui-même, par la gloire des Meyerbeer, des Spontini, des Halévy, des
Auber, il composa Rienzi, en vue de la scène française. Bien entendu cette pièce
ne fut pas reçue à l’Opéra (on sait comment Meyerbeer y fut admis pour la
première fois), mais on prétend qu’une faillite seule l’empêcha d’être représenté
à la Renaissance, où, dit-on, elle avait été mise en répétition. Nous n’avons à cet
égard aucune certitude, mais il n’y a rien d’impossible. Le théâtre de la
Renaissance était bien un théâtre assez fou pour cela: il avait joué Ruy-Blas et il
jouait des chefs-d’œuvre aussi souvent qu’il en pouvait trouver. Toutefois
l’heure n’avait pas sonné encore ; Rienzi devait attendre trente ans avant de
paraître au soleil de la rampe, et l’homme qui devait opérer ce miracle était,
dans ce temps-là, bien jeune encore, car c’est à M. Pasdeloup qu’était réservé cet
excès d’honneur – ou cette indignité.
Le point sur lequel s’entendent les admirateurs et les adversaires de
Richard Wagner et Richard Wagner lui-même, c'est que, composé sur le modèle
des opéras existants, le Rienzi ne répond pas entièrement aux théories actuelles
du maître, qui depuis longtemps déjà, a renoncé à diviser ses opéras en
cavatines, duos et terzettos, voulant qu’une mélodie continue, naissant, vivant
et se terminant avec l’action qu’elle embrasse et qu’elle étreint, fût l’âme même
du poème, tantôt luttant, opprimée, désespérée, triomphante, mais ne cessant
jamais d’être une et de nous maintenir dans l’atmosphère idéale où le poème
nous a emportés avec lui, tant ses diverses parties, reliées entre elles par des
transitions habiles, doivent former un seul corps, un puissante et merveilleuse
unité. La Mélodie, c’est toute la musique de Wagner, qui a pu dire justement en
parlant de ses contradicteurs : « Ils puisent leur idée de la Mélodie dans des
œuvres où se rencontrent, à côté de la mélodie des passages sans mélodie
aucune, et qui servent avant tout à mettre la mélodie telle qu’ils l’entendent
dans le jour qui leur est si cher. »
Là est toute la question, et la révolution tentée par Richard Wagner, loin
d’être aussi bizarre qu’on l’a pensé, n’est même pas bizarre du tout. Dans l’idée
aristocratique italienne, et que nous avons adoptée d’après l’Italie, un opéra est
une série d’arias, de duos, de cavatine, entre lesquels un bruit quelconque et
absolument dénué de caractère permet de causer, de prendre des glaces et de
recevoir des visites. Au contraire, Wagner, démocrate, homme nouveau,
voulant écrire pour tous et pour le peuple, comprend le drame lyrique comme
un ensemble harmonieux où tous les arts, poésie, musique, peinture et statuaire
par la disposition des groupes et les décors, font essentiellement partie du
drame, concourent à dominer, à saisir, à enchaîner l’âme du spectateur, de
l’auditeur, et à causer en lui une impression durable et profonde. Il est curieux
d’entendre Eugène Delacroix et Edgard Poe réclamer l’un pour la poésie, l’autre
pour la peinture, cette même unité de mélodie que réclame aussi Wagner, et
affirmer en des termes à peu près identiques à ceux dont il se sert, qu’elle est la
condition vitale, essentielle de leur art: et qui ne sait que ces arts sont similaires?
Richard Wagner, et c’est là l’autre côté de sa révolution, n’admet pas ou
plutôt ne comprend pas que la Poésie et la Musique, ces deux sœurs, qui sont
les deux moitiés ou mieux les deux aspects du même art, aient pu vivre si
longtemps comme deux sœurs ennemies, se dédaignant, se méprisant l’une
l’autre, et unies, comme deux forçats, par une lourde chaîne impatiemment supportés. Pour lui, qui dit Poésie dit Musique, car le rythme des vers crée le
rythme de la mélodie, et quand la musique parle seule, c’est pour peindre l’au-delà, l’inexprimé, ce que la parole humaine, même rythmée, est inhabile à
traduire, car l’ineffable privilège de la Musique, c’est de dire ce qui ne peut être
dit, les choses qui dépassent notre esprit et que comprend directement notre
âme. Musique de l’avenir, a-t-on dit à propos de cette union intime, étroite,
absolue entre les deux formes de la pensée humaine dont la Lyre est le glorieux
symbole; on aurait pu dire aussi Musique du passé, car j’imagine qu’Orphée,
célébrant la gloire des cieux, la vie des plantes et les âmes des pierres, ne créait
pas séparément les vers et la mélodie, mais que vers et mélodie, nés, pensés,
créés ensemble, frémissaient à la fois sur sa lyre dont les sons attendrissaient les
tigres et les rochers. Les rochers, il est vrai, ne sont que durs, et les tigres ne sont
que féroces. Quand l’Ode éclate, non plus froide et muette, mais ayant retrouvé
sa voix céleste, il ne faut plus dire musique du passé ni musique de l’avenir; il faut
dire: La Musique!
Le sujet historique de Rienzi est connu de tous. On sait comment cet
érudit, ce lettré, ami du grand Pétrarque et nourri des souvenirs de l’antiquité,
en renouvelant, en ranimant les symboles républicains, put faire réussir une
révolution démocratique dans la Rome du quatorzième siècle, abandonnée des
papes et des empereurs, et livrée à une insolente oligarchie de nobles, de barons
oppresseurs du peuple ; comment, avec l’âme d’un Gracque, il ressuscita le
sentiment national et renversa tous les obstacles; comment, après avoir été l’ami
de Jeanne de Naples, le juge de Louis de Hongrie, le médiateur entre le pape et
l’empereur Louis IV, il fut enfin saisi par le vertige de la toute puissance et de la
tyrannie, lorsqu’il ne fut plus qu’un instrument entre les mains du pape
d’Avignon ; quelle catastrophe tragique termina sa vie sur les marches du
Capitole, aux pieds du lion de porphyre, et comment le cadavre de ce grand
tribun fut traîné dans la boue et exposé aux dernières ignominies. En un tel
sujet, quoi qu’en ait pensé Wagner, qui voulut en vain s’assujettir à la forme
vulgaire de l’opéra conventionnel, il ne dépendait pas de lui-même de ne pas
être lui, et c’est en vain qu’il a cru s’annuler par des concessions qui, au
contraire, restent nulles de plein droit et non avenues !
Et c’est là que ses adversaires ont raison ! Airs, duos, trios, tout ce qui,
dans Rienzi, rappelle l’opéra italien et la parole puérilement soumise aux
rythmes des airs de Danse, est évidemment plaqué, ajusté par-dessus le marché,
mis par surcroît; et, comme le sujet traité n’est qu’un révolte, l’expansion d’un
sentiment populaire, de même aussi l’œuvre de Wagner est non pas un opéra,
mais une admirable Symphonie Révolutionnaire, où déjà se manifeste ce qui sera
bientôt le but suprême du révolutionnaire, l’unité d’impression, et aussi cet art
des transitions admirablement ménagées, qui font de l’œuvre entière une trame
unique. Mais on ne trouve encore dans Rienzi ni la complication de sentiments,
ni surtout cette pression sur les nerfs qu’exerce le vrai Wagner. Un Allemand a
dit de lui: « C’est une admirable intelligence servie par des nerfs ». Rien ne
saurait égaler l’impression nerveuse produite par certaines pages de Tristan et
Yseult par exemple, lorsque le musicien fait attendre au
milieu d’une suite, toujours grossissante à contre-temps, d’accords dissonants et
ascendants, la venue ou le retour de la mélodie principale, qui se répand enfin
comme une nappe d’eau, éveillant en nous une merveilleuse sensation de bienêtre et la plénitude d’une immense joie !
Je l’ai déjà dit, M. Pasdeloup a été de toute façon artiste zélé, ingénieux et
savant pour présenter au public l’œuvre de Richard Wagner. Décors vivants, poétiques et lumineux où les ruines et les édifices de la Rome du moyen âge
ressuscitent en plein soleil, foules, costumes variés et bigarrés, sénateurs aux
toges d’azur, messagers vêtus de lin et d’écarlate, pompes de la pourpre et des
resplendissantes armures, danses grecques aux rythmes d’odes, telles que
devait les vouloir pour ses fêtes le tribun, le lettré, l’orateur Colas de Rienzo, il n’a rien négligé pour montrer dans un cadre digne de sa
majestueuse richesse l’œuvre éclatante et sereine qui, dès ses premières notes,
prend nos âmes captives dans l’éblouissant filet de sa mélodie sans fin aux
mailles d’or, de diamant et de lumière.
Ne croyez pas pourtant que tout
cet admirable spectacle eût suffi pour sauver Rienzi si Rienzi n’avait pas dû
réussir devant un public à qui les auditions partielles des Concerts avaient
donné le désir de le comprendre, c’est-à-dire de l’admirer. Hélas! nous en avons
eu il y a deux jours un douloureux exemple, rien de tout cela, costumes, décors
et magnificences de la mise en scène ne sauve en pareil cas du désastre une
pièce condamnée.
Théodore de Banville