mercredi 22 avril 2026

Eurydice et Orphée, un opéra contemporain d'Anna Smolar, Roberto Bolesto et Jan Duszyński aux Münchner Kammerspiele

Annika Neugart (Eurydike) et Elisabeth Nittka (Orpheus) 

« Imaginez, lorsqu'un être humain meurt,
l'âme regrette le corps, elle pleure véritablement
la perte de ses mains et de tout ce qu'elles pouvaient tenir. »

– Andrea Gibson, Tincture, 1975

Les Münchner Kammerspiele ont donné ce dimanche la première de Eurydike und Orpheus, un opéra contemporain, une oeuvre musicale multimodale de Musiktheater créée en étroite association par une équipe polonaise complice : la metteuse en scène franco-polonaise Anna Smolar, le librettiste Roberto Bolesto, le compositeur Jan Duszyński et la scénographe et costumière Anna Met. Les rôles titres sont interprétés par deux jeunes artistes des plus prometteuses, Annika Neugart et Elisabeth Nittka, toutes deux diplômées de l'Otto Falckenberg Schule (Otto Falckenberg School of the Performing Arts), une école de théâtre munichoise largement reconnue comme l'une des écoles de théâtre les plus prestigieuses et sélectives d'Allemagne.

L'opéra propose une réinterprétation du mythe d'Orphée et Eurydice, un mythe issu de la tradition orale grecque antique évoqué dès le VIIe s. av. J.-C. par le poète Ibycos, qui fournit le sujet de nombreux opéras, et ce dès l'origine du genre avec l'Euridice de Jacopo Peri donné en 1600. D'autres versions notables existent, pour ne citer qu'elles celles de Monteverdi (Orfeo, 1607), Luigi Rossi (Orfeo, 1647), Christoph Willibald Gluck (Orfeo ed Euridice, 1762), Offenbach (Orphée aux Enfers, 1858) et  Philip Glass (Orphée, 1991). 

Elisabeth Nittka, André Benndorff (le robot Amor), Annika Neugart

Le titre du nouvel opéra étonne par l'inversion de l'énoncé habituel des prénoms des protagonistes. À l'exception de l'opéra de Peri, la plupart des titres des opéras placent Orphée en pole position. Anna Smolar et Roberto Bolesto accordent la priorité à Eurydice, ils ont également choisi d'opérer un changement de sexe pour les personnages d'Orphée et d'Hadès qui sont toutes deux des femmes. Ainsi, ce nouvel opéra rejoint-il le progrès social des dernières décennies : Eurydice et Orphée forment un couple lesbien. Bousculant des habitudes bétonnées par la tradition, Anna Smolar pose ici un acte militant et féministe, comme elle vient également de le faire à l'Opéra de Lille où elle a mis en scène en novembre 2025 L'Écume des jours d'Edison Demisov, d'après le roman de Boris Vian, en choisissant  de placer Chloé au centre de l’intrigue. Alors que dans l’œuvre originale, Chloé semble réduite au rôle de fantasme, destinée à provoquer le désir, elle devient ici une narratrice pleinement incarnée. Elle dit non seulement la complexité de la maladie, mais aussi la liberté de vivre et de mourir selon ses propres règles. Le nouvel opéra munichois place lui aussi des femmes au cœur de l'action et bouleverse les interdits qui régissent le rapport à la mort. Anna Smolar poursuit ici une réflexion qu'elle avait déjà également abordée dans son Orpheusz donné en 2024 au Teatr Warszawa et dont elle avait elle-même écrit le texte, mettant l'accent sur le processus de deuil.

Annika Neugart /Eurydike), Konstantin Schumann (Kora), Franziska Hartmann (Hadès),
Enes Şahin (Charon), André Benndorff (Amor), Anja Signitzer Cerberus)

Roberto Bolesto et Anna Smolar ont créé un opéra de science-fiction, l'action se déroule dans un futur proche. Les progrès de la science médicale permettent à chacun de déterminer la seconde exacte de sa mort, la date de son décès étant mise à jour quotidiennement grâce aux informations médicales analysées par un robot. Mais l'immortalité d'un être cher demeure le rêve inassouvi de l'humanité. La doctoresse Orphée a rencontré la poétesse Eurydice lors d'une séance de lecture publique de ses oeuvres. Ce fut un coup de foudre réciproque. Doctoresse, coryphée dans sa spécialité, Orphée est la présidente d'une fondation qui milite pour la cryogénisation des malades en phase terminale et des défunts, dans l'espoir de les décongeler lorsque le problème de la mort sera résolu. Lors d'un examen médical de routine opéré par Amor, un robot intelligent qui détermine instantanément la date et l'heure de la mort à la seconde près, sa compagne Eurydice apprend qu'il ne lui reste que soixante minutes à vivre. Elle souhaite passer ces dernières minutes avec Orphée, mais refuse dans un premier temps la cryogénisation, puis finit par y consentir.  Lorsque Eurydice meurt, Orphée,  à qui Amor a annoncé qu'elle vivrait encore 40 ans, veut se laisser cryogéniser pour qu'à leurs réveils, elle et Eurydice aient le même âge. Lorsque les deux femmes cryogénisées sont rappelées à la vie, Eurydice meurt une seconde fois. Orphée décide alors de la rejoindre dans la mort, leurs deux têtes doivent être tranchées. Un téléchargement mental des deux cerveaux est effectué, leurs esprits sont immortalisés par l'opération du transfert de leurs informations vers un autre support, une digitalisation dans une banque de données. 

Avec son théâtre musical qui  offre une réinterprétation moderne des traditions musicales de Monteverdi et Gluck,  Anna Smolar explore les raisons de l'espoir humain : le salut réside-t-il dans la beauté et le lien émotionnel, ou dans l'espoir d'une technologie qui confère l'immortalité ? Et que fait l'âme immortelle d'un corps mortel ? Elle interroge les fondations du mouvement intellectuel du transhumanisme, qui vise à utiliser les technologies modernes pour repousser les limites actuelles de l'humanité et accroître ainsi les chances d'émergence d'un être post-humain. 

André Benndorff, Elisabeth Nittka et Annika Neugart (sur l'écran)

La scénographie d'Anna Met place l'action au milieu d'un hémicycle de roches brunes qui comportent en  fond de scène un groupe d'importantes formations de cristaux de roche, qui au cours du spectacle deviennent de plus en plus translucides. Dans leur composante métaphorique, ces cristaux pourraient suggérer le rêve d'éternité. Un grand lit reçoit les ébats amoureux d'Eurydice et d'Orphée. Des portes dans la paroi rocheuse conduisent à des pièces. Lorsque des personnages s'y rendent ils y sont filmés et la vidéo est retransmise en dialogue avec l'action au-dessus des rochers en fond de scène. Tel est le cadre de la clinique de la spécialiste en cryomédecine qui recherche des moyens de vaincre la mortalité.  On imagine qu'elle est située dans un désert rocheux, à l'abri des regards du monde. Peu avant la fin du spectacle, la vidéo montre un danseur à tête de souriceau qui parcourt les pièces hors scène. Il s'agit de Mickey Mouse, dans sa première version. Ce Mickey est là pour nous rappeler une légende qui court à propos de Walt Disney : l'absence d'une cérémonie funéraire digne d'une telle personnalité et l'inhumation dans la stricte intimité familiale ont fait naître des rumeurs à Hollywood affirmant notamment que le cinéaste aurait été cryogénisé, conformément à ses dernières volontés, comme le rappelait en 1997 Michael Broggie dans son livre  Walt Disney's Railroad Story, publié par Pentrex.

On avait déjà pu entendre une composition de Jan Duszyński à Munich en  2014, il avait composé la musique de l'opéra  Zeisls Hiob d'Erich Zeisl pour la Bayerische Staatsoper. La musique d'Eurydike und Orpheus  est en correspondance avec la problématique de l'action, celle de la confrontation brutale avec la mort. Le compositeur nous baigne, ce sont ses mots, dans l'atmosphère d'un " monde étrange, en apesanteur, à mi-chemin entre l'éveil et le rêve. " On y entend les carillons résonner, le vent qui  souffle. La musique suit et soutient l'action, crée des atmosphères dans une alternance de brutalité et, plus rarement, de calme. L'environnement sonore devient paroxystique et culmine lors des scènes de la double cryogénisation d'Eurydice et d'Orphée, de leur résurrection et des décapitations finales.

La performance de tous les jeunes chanteuses et chanteurs est excellente, d'autant qu'ils s'exercent ici à l'art du chant qui n'est pas leur cœur de métier. Ce sont des actrices et des acteurs qui se livrent avec succès au chant d'opéra. Comme souvent dans le théâtre musical, ils sont aidés par l'amplification, ils  utilisent des micros serre-têtes miniatures qui garantissent une clarté vocale parfaite. Annika Neugart, née en 2001, donne une Eurydike d'une intensité scénique exceptionnelle avec des capacités vocales époustouflantes. Une jeune actrice qui décoiffe et brûle les planches avec l'autorité d'une chanteuse dans sa pleine maturité.  Plus jeune encore, Elisabeth Nittka, née en 2003, vient de terminer sa formation à la Otto Falckenberg Schule. En Orphée, elle tient les mêmes promesses que sa partenaire de scène, son jeu gagne en force à mesure que croît l'intensité émotionnelle, une actrice lumineuse qui rend parfaitement bien la dynamique mentale de son personnage. L'ensemble de la troupe du théâtre fait de la belle ouvrage, on remarque particulièrement l'expressivité impassible du robot humanisé Amor (André Benndorff) qui ponctue de ses annonces et de son diagnostic la mort prochaine d'Eurydike ou encore la belle composition du personnage endeuillé de Hadès (Franziska Hartmann), dont le costume réalisé par Anna Met est particulièrement réussi.

L'opéra contemporain d'Anna Smolar, Roberto Bolesto et Jan Duszyński redistribue les cartes du mythe originel. Le poète Orphée du mythe originel est devenu une scientifique spécialiste de la cryogénisation, la poésie a été transférée au personnage d'Eurydike, qui devient le moteur principal de l'action. L'opéra évoque surtout la confrontation avec la mort pendant les soixante dernières minutes de la vie d'une poétesse où se côtoient  Eros et Thanatos, soixante minutes qui présentent en condensé le résumé de toute une vie. 

Distribution du 22 avril 2026

Mise en scène : Anna Smolar
Direction musicale et composition : Jan Duszyński
Livret : Roberto Bolesto
Traduction du livret : Andreas Volk
Scénographie et costumes : Anna Met
Conception vidéo et réalisation : Johanna Seggelke
Chorégraphie : Paweł Sakowicz
Lumières : Christian Schweig
Dramaturgie : Viola Hasselberg

Eurydike Annika Neugart
Orpheus Elisabeth Nittka
Amor André Benndorff
Hades Franziska Hartmann
Charon Enes Şahin
Kora Konstantin Schumann
Cerberus Anja Signitzer

Crédit des photos © Julian Baumann

Prochaines représentations le 26 avril, le 20 mai, les 15 et 30 juin et le 15 juillet

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