Vladimir Jurowski nous entraîne dans l'itinéraire mystique de L'île aux morts de Sergueï Rachmaninov en livrant une direction charismatique d'une précision redoutable, en ce sens que son exploration musicale nous installe dans la barque de Charon de l'un des cinq tableaux d'Arnold Böcklin dont le compositeur n'avait au départ pu contempler qu'une gravure en noir et blanc, qui inspira sa composition. L'audition de l'oeuvre nous introduit physiquement dans la barque qui s'approche d'un pertuis creusé entre les imposants rochers sombres de l'île des morts. Le chromatisme labyrinthique du poème symphonique nous fait ressentir les mouvements de la barque, le clapotis des flots, la présence du nautonier et du trépassé en route vers l'au-delà. Une musique funèbre contemplative d'une beauté bouleversante qui entremêle la tristesse des affres du deuil à l'espérance réconfortante d'une vie meilleure dans l'au-delà. La mesure à 5/8 qui musicalise la régularité des gestes du nautonier a un côté hypnotique et lancinant. Au cœur de l'oeuvre, le compositeur évoque les mesures du Dies irae médiéval, donné à 4/4. L'Orchestre d'État de Bavière rend admirablement les détails sidérants de l'orchestration. L'émotion constamment au rendez-vous noue la gorge, des larmes affleurent aux yeux, c'est d'une beauté bouleversante.
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| Francesco Piemontesi |
En contraste avec l'initiation mystagogique dramatique du poème symphonique de Rachmaninov, on a pu découvrir l'art sublime du pianiste Francesco Piemontesi dans le Concerto pour piano en sol majeur que Maurice Ravel avait conçu en 1929 en même temps que son Concerto pour la main gauche et qu'il a lui-même qualifié de " divertissement " : " Deux mouvements vifs encadrent un mouvement lent. L'écriture harmonique et contrapuntique s'équilibrent, si bien que l'une ne domine pas l'autre. " En 1928, Ravel avait fait une tournée triomphale aux États-Unis où il avait découvert le jazz et le blues, des musiques dont il allait laisser quelques touches dans son concerto. À l'allegro de forme classique succède un adagio particulièrement soigné dans lequel Ravel a déclaré avoir voulu rendre hommage à la scolastique musicale. Le mouvement vif d'un rondo clôture la composition. Francesco Piemontesi reçoit dès son entrée en scène de vibrants applaudissements à l'aune de sa réputation. Le pianiste est doté d'une technique éblouissante. On est fasciné par l'arrondi, la souplesse, le relâchement des mains dont les doigts semblent effleurer seulement les touches du clavier d'une caresse informée et élégante. La beauté du jeu pianistique est encore dédoublée par le reflet des mains dans le miroir de laque noire du Steinway, qui donne aux spectateurs bien placés l'illusion d'une exécution à quatre mains, des mains qui voltigent avec une virtuosité confondante toute au service de la sensibilité et de l'émotion. Francesco Piemontesi semble habité par les dimensions existentielles de la musique et rayonne du bonheur d'avoir l'occasion de nous les partager. Les fulgurances de la virtuosité du pianiste sont à nouveau présentes dans une pièce de Debussy offerte en bis.
En seconde partie, Vladimir Jurowski dirige avec une maestria passionnée Also sprach Zarathustra, le poème symphonique de Richard Strauss librement inspiré de l'oeuvre éponyme de Friedrich Nietzsche. Richard Strauss, la plus récente des trois divinités du panthéon de la Bayerische Staatsoper, considérait son poème comme " de loin la plus importante, la plus aboutie formellement, la plus intéressante et la plus originale de mes œuvres. " Une oeuvre expressive et majestueuse dont le programme suit le cheminement hasardeux de l'humanité : l’homme, d'abord écrasé par l’énigme de la nature (le motif de la nature énoncé en crescendo), cherche un refuge dans la foi (les cors et l'orgue qui chantent les notes du Credo) , puis révolté contre les pensées ascétiques, se lance follement dans les passions et les plaisirs (la valse entraînante et jubilatoire du convalescent). Bientôt las, écœuré, il s'essaye à la science qui ne le satisfait pas et disparaît sans avoir rien résolu. Le violon solo magistral de David Schultheiß remportera une ovation largement méritée.
Après les deux soirées munichoises accueillies par un public aux anges, le concert sera donné pour trois représentations invitées à la Salle Reine Elisabeth d'Anvers le 15 janvier, avec Hélène Grimaud au piano, à la Philarmonie de Luxembourg le 16 janvier avec Francesco Piemontesi, puis à la Philarmonie de Paris le 17 janvier, avec à nouveau Hélène Grimaud.
Le concert a été enregistré ce 13 janvier et cet enregistrement est actuellement disponible en ligne sur le site de la Bayerische Rundfunk BR Klassik.
Crédit photographique @ Geoffroy Schied




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