" Dans une interprétation d'une beauté sublime, Macbeth et sa Lady dévoilent leurs sentiments passionnés et troublants. Mais derrière cette beauté se cache un abîme que Verdi met à nu dans l'un des drames les plus macabres de la littérature mondiale. Pour conquérir le pouvoir et, une fois acquis, le conserver, Macbeth et sa Lady commettent meurtre sur meurtre. L'absolutisme de leur désir confère à leur amour un radicalisme jusqu'alors impensable à l'opéra. « Le sujet de l'opéra n'est ni politique ni religieux : il est fantastique », écrivait Verdi, rapprochant ainsi l'œuvre de Shakespeare d'une interprétation " romantique ". Et de fait, sorcières, fantômes et apparitions, cette étrangeté qui imprègne le chant et la mise en scène, voire l'univers tout entier de cet opéra, peuvent être compris comme le reflet extérieur des tourments intérieurs de ses protagonistes. " *
| Macbeth (Amartuvshin Enkhbat) |
La mise en scène de Martin Kušej a gardé toute la puissance de provocation qui avait soulevé une houle de nuées lors de la première du 2 octobre 2008. Martin Kušej ponctue tout le spectacle d'images insoutenables. La scène est jonchée de crânes humains sur lesquels les chanteurs peinent à marcher, on assiste à des scènes d'accouplements orgiaques sous des lumières stroboscopiques, des personnages nus défèquent et urinent pour la confection peut-être de brouets de sorcières, des corps nus, torturés et ensanglantés sont suspendus par les pieds comme dans un abattoir. La crudité des images est soulignée par le remarquable travail des lumières de Reinhard Traub, avec la lumière crue des néons, des effets d'ombres chinoises ou des scènes nocturnes avec des éclairages qui découpent des silhouettes dans l'obscurité. Pour le reste, la scénographie fait grand usage du plastique. Ainsi des parois de plastique grisâtre délimitent une salle d'apparat, ailleurs un rideau de plastique translucide sépare l'avant-scène du fond de scène. Un univers peu engageant de plastique et de néons.
La laideur du décor n'est bien sûr pas anodine, la scénographie tend un miroir au drame de Shakespeare mis en musique par Verdi sur un livret de Francesco Maria Piave d'après la pièce de William Shakespeare. Les décors de Martin Zehetgruber sont d'une efficace simplicité. En lever de rideau, la scène est noyée sous un amoncellement de crânes humains surplombés d'un épais brouillard. Une tente à droite de l'avant-scène restera en place pendant toute la durée de l'action et ne sera démontée qu'à la fin, une fois toutes les prophéties réalisées. Cette tente est l'endroit de tous les maléfices, comme la figuration de l'innommable de l'âme humaine, c'est là que se perpétuent les crimes et c'est aussi la boîte de Pandore dont sortent toutes les calamités. Pendant l'ouverture en sortent six enfants aux tignasses d'une blancheur oxygénée et aux regards entièrement dépourvus de compassion. Martin Kušej a choisi de substituer aux sorcières ces enfants tout droit sortis du Village des damnés un film qu'avait repris le cinéaste Martin Carpenter. En sort ensuite une femme dont le bas de la robe est entièrement ensanglanté. Le choeur qui s'installe en trébuchant sur l'agglomérat de crânes semble subir une attaque massive d'insectes, moustiques ou puces, et les chanteurs se mettent à se gratter convulsivement jusqu'à s'arracher les vêtements.
Arrivent Macbeth et Banco qui entament l'opéra par un duet magnifique. Macbeth est interprété par le baryton lyrique mongol Amartuvshin Enkhbat, Premier prix du concours Operalia 2012, qui en impose par une puissance, une robustesse et un volume exceptionnels, et par une technique, une diction italienne et un phrasé impeccables. Le rôle semble taillé sur mesure pour ce grand chanteur. La beauté et la chaleur du timbre et des couleurs sont impressionnantes. Comme les années précédentes on retrouve avec bonheur la basse sonore et impérieuse de Roberto Tagliavini. Après une nouvelle prophétie du choeur apparaît Lady Macbeth sous un énorme lustre de cristal, élément essentiel du décor, symbole de pouvoir dans les grisailles de la salle. D'emblée, dès sa première scène, Saioa Hernández, en rousse incandescente brûlant de tous les feux de l'enfer, stupéfie par la consistance de sa présence scénique et l'ampleur de ses moyens vocaux. Sa déclamation lors de la lecture de la lettre est impeccable, la voix a une capacité de projection rarement atteinte et elle va se jouer des difficultés de la cavatine qui la prolonge, le "Vieni t'affretta", avec une maîtrise absolue, qui va soulever une houle d'applaudissements. La chanteuse madrilène fut notablement l'élève de Renata Scotto et de Montserrat Caballé qui la définit comme " la diva de notre siècle ".
L'arrivée du Roi Duncan se fait de nuit avec des lumières de fond de scène qui font office de flambeaux. Le Roi en manteau de traîne rouge sera assassiné sous la tente sur laquelle son manteau a été étalé. Les enfants sorciers agitent des dagues. Dans la scène du doute et de l'effroi qui suit l'assassinat Amartuvshin Enkhbat, qui fait sa prise de rôle munichoise, va donner toute la mesure de son Macbeth, un personnage nouancém, empreint d'hésitations et de couardise, un second couteau incertain auquel répond la grandiose interprétation du "Regna il sono su tutti..." de Saioa Hernández, un des plus beaux moments de la soirée.
| Macduff (SeokJong Baek) |
Au final du premier acte, l'arrivée en scène de SeokJong Baek, qui fait ses débuts munichois en Macduff, éveille dès ses premières notes l'attention du public. Doté d'un timbre aux magnifiques clartés, le ténor sud-coréen, qui commença sa carrière comme baryton, est la révélation de la soirée avec sa voix claire puissamment projetée.
Kusej cultive l'art du tableau pour la scène du deuil royal avec le choeur portant de longs gants noirs et des mouchoirs blancs pour écraser les larmes, entourant une Lady Macbeth qui arbore des mines faussement éplorées avec des airs d'actrice, portant foulard noir terminé en écharpe et grandes lunettes de soleil, avec le chant puissant de Saioa Hernández qui passe sans problème aucun tant le choeur funèbre et l'orchestre.
Au deuxième acte, le grand lustre de cristal a été descendu et Lady Macbeth s'en sert comme d'un balancier. Les choristes enlèvent et remettent par trois ou quatre fois des cagoules noires. Banco, assassiné et suspendu par les pieds meurt en laissant jaillir un jet d'urine, rappel peut-être de la semence émise par les pendus qui, fertilisant le sol au moment de la mort, donne naissance aux mandragores. Sa descendance régnera, Macbeth et sa femme n'ayant pas d'héritiers, sans doute une des clés du drame. Au dernier tableau, les choeurs, habituellement vêtus de manière contemporaine, arborent des vêtements Renaissance (costumes de Werner Fritz), mais peut-être s'agit-il d'un bal costumé car on y boit du champagne dans des gobelets en plastique. Dans l'air du brindisi, Saioa Hernandez vocalise brillamment le "Si colmi il calice di vino eletto" avec des trilles impressionnantes. Au tableau final, les enfants-sorciers (Tölzer Knabenchor) apparaissent avec des masques de vieillards et les choeurs finissent en slips et en marcels. Des suivantes en rose chair entourent une Lady Macbeth enceinte, en nuisette, qui accouchera d'un fruit monstrueux. Le seul qui reste habillé sur scène est Macbeth, désormais royalement couronné.
Les horreurs, la magie et les scènes scatologiques se succèdent au troisième acte, les choristes habillés de leurs seuls dessous: scènes fécales où les excréments sont recueillis par les enfants dans des casseroles en galvanisé; plus tard ces mêmes enfants font s'écouler du sable ou de la poussière qui semble sortir magiquement de leurs mains, symbole d'impermanence et du temps qui s'écoule inexorablement; une tête décapitée roule sur scène et un chien dressé vient s'en emparer pour la déchiqueter et l'emporter en coulisses; des jeunes filles aux perruques roses et aux seins nus galbés sortent de la tente et dégobillent de grandes feuilles d'un fin film plastique dont elles se revêtent comme d'imperméables ; enfin, Macbeth couché sur le sol se met à léviter par un travail de trucage parfaitement réussi.
La fin du troisième acte nous donne un des plus beaux tableaux d'ensemble de la représentation: sans doute un hôpital de campagne avec des costumes blancs et des corps nus blanchis et ensanglantés qui s'élèvent vers les cintres suspendus par les pieds. Macduff est sorti de la tente tiré par un cordon blanc. Les costumes blancs vont céder la place aux capotes militaires et l'annonce du stratagème des branchages de la forêt de Birnam.
Le dernier acte s'ouvre sur une Lady Macbeth cigarette au bec, chancelante, qui se passe des gants blancs pour recouvrir ses mains ensanglantées et finit par s' affaler sur un tas de crânes, hébétée, ivre ou droguée, prélude à la scène du somnambulisme magistralement interprétée par une Saioa Hernandez glorieuse malgré l'obscurité dans laquelle la plonge le metteur en scène: la scène se termine éclairée par des lampes de poche, Lady Macbeth étant simplement silhouettée. Lady Macbeth morte, la scène de la bataille finale est annoncée en ombres chinoises qui donnent à voir une multitude d'épées levées. Le stratagème de Malcolm (le jeune et très prometteur ténor britannique Samuel Stopford, membre de l'Opera Studio de la Bayerische Staatsoper) a réussi, la forêt de Birnam s'est avancée. Macduff tue Macbeth et et Malcolm, le futur Roi, démantèle la tente aux maléfices. Les choristes ôtent leurs capotes militaires et retrouvent leurs vêtements contemporains.
| Malcolm (Samuel Stopford) |
Un bémol vient ternir cet impressionnant spectacle. Martin Kušej en interrompt le cours à de nombreuses reprises pour effectuer des changements de décors pendant lesquels la salle est éclairée. L'opéra est ainsi découpé en séquences, qui dépassent en nombre les quatre actes de la partition. Ces interruptions font retomber le soufflé dramatique, elles sont fort dommageables à la tension musicale et à la gestion du suspense narratif qu'elles altèrent.
Malgré cela l'excellent Orchestre d'Etat de Bavière et les chœurs non moins excellents ont été conduits par la direction dynamique, élégante et inspirée du chef véronais Andrea Battistoni, bien connu du public de la Bayerische Staatsoper où il est régulièrement invité depuis 10 ans. On le retrouvera bientôt à Munich au pupitre du Trovatore. Très attentif au travail des chanteurs et des choeurs, Battistoni, un verdien et puccinien enthousiaste, rend avec passion le sinistre élan dramatique et les remugles émotionnels de l'opéra.
Distribution du 7 avril 2026
Macbeth de Giuseppe Verdi, deuxième version (1865)
Direction musicale Andrea Battistoni
Mise en scène Martin Kušej
Scénographie Martin Zehetgruber
Costumes Werner Fritz
Lumières Reinhard Traub
Chœur Christoph Heil
Dramaturgie Sebastian Huber et Olaf A. Schmitt
Macbeth Amartuvshin Enkhbat
Banco Roberto Tagliavini
Lady Macbeth Saioa Hernández
Dame de Lady Macbeth Nontobeko Bhengu
Macduff SeokJong Baek
Malcolm Samuel Stopford
Médecin Martin Snell
Serviteur Christian Rieger
Meurtrier Christian Rieger
Apparition 1 Bruno Khouri
Apparition 2 Iana Aivazian
Numéro 3 Soliste(s) du Chœur de garçons de Tölz
Orchestre d'État de Bavière
Chœur de l'Opéra d'État de Bavière
Crédit photographique @ Geoffroy Schied
Prochaines représentations les 10 et 13 mars. Puis pendant le festival d'été les 2 et 5 juillet 2026 avec Gérald Finley en Macbeth et Asmik Grigorian en Lady Macbeth.
* Traduction du paragraphe de présentation de la BSO
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