jeudi 15 janvier 2026

Concert d'Académie de l'Orchestre d'État de Bavière: Vladimir Jurowski dirige Rachmaninov, Ravel et Strauss.


L'Orchestre d'État de Bavière 
 placé sous la baguette du directeur musical général Vladimir Jurowski interprète trois chefs-d'œuvre européens datant d'une période qui va de la fin du 19ème siècle aux années 1920, un voyage musical avec des compositions dont les styles contrastés reflètent les bouleversements du début du 20ème siècle. La soirée commence avec le poème symphonique de Sergueï RachmaninovL'île des morts (Остров мёртвых, op.29), inspiré par la mélancolie envoûtante du tableau éponyme d'Arnold Böcklin, qui est mis en contraste avec le Concerto pour piano en sol majeur de Maurice Ravel, un concerto dont la perfection classique rencontre le jazz et le blues et qui incarne l'optimisme rayonnant des années folles. La pianiste italienne Beatrice Rana devait faire ses débuts  à l'Opéra d'État de Bavière, une partie remise : empêchée elle a été  remplacée en dernière minute par le pianiste italo-suisse Francesco Piemontesi, qui avait remporté en 2007 le premier prix du prestigieux concours Reine Elisabeth, ce qui avait propulsé sa carrière. Entre la mélancolie de l'au-delà et l'affirmation de la vie se dresse Ainsi parlait Zarathoustra (Also sprach Zarathustra) de Richard Strauss : créé en 1896, ce poème symphonique d'une grande richesse et d'une grande profondeur, avec ses conflits non résolus, est déjà tourné vers l'avenir. La modernité toujours actuelle de cette composition, accueillie avec suspicion et étonnement à son époque, s'est vue confirmer par son utilisation dans le film monumental de Stanley Kubrick, 2001 : L'Odyssée de l'espace, qui, à son tour, projette l'histoire loin dans le futur. 


Vladimir Jurowski nous entraîne dans l'itinéraire mystique de L'île des morts de Sergueï  Rachmaninov en livrant une direction charismatique d'une précision redoutable, en ce sens que son exploration musicale nous installe dans la barque de Charon de l'un des cinq tableaux d'Arnold Böcklin dont le compositeur n'avait au départ pu contempler qu'une gravure en noir et blanc, qui inspira sa composition. L'audition de l'oeuvre nous introduit physiquement dans la barque qui s'approche d'un pertuis creusé entre les imposants rochers sombres de l'île des morts. Le chromatisme labyrinthique du poème symphonique nous fait ressentir les mouvements de la barque, le clapotis des flots,  la présence du nautonier et du trépassé en route vers l'au-delà. Une musique funèbre contemplative d'une beauté bouleversante qui entremêle la tristesse des affres du deuil à l'espérance réconfortante d'une vie meilleure dans l'au-delà. La mesure à 5/8 qui musicalise la régularité des gestes du nautonier a un côté hypnotique et lancinant. Au cœur de l'oeuvre, le compositeur évoque les mesures du Dies irae médiéval, donné à 4/4. L'Orchestre d'État de Bavière rend admirablement les détails sidérants de l'orchestration. L'émotion constamment au rendez-vous noue la gorge, des larmes affleurent aux yeux, c'est d'une beauté bouleversante. 

Francesco Piemontesi

En contraste avec l'initiation mystagogique dramatique du poème symphonique de Rachmaninov, on a pu découvrir l'art sublime du pianiste Francesco Piemontesi dans le Concerto pour piano en sol majeur que  Maurice Ravel avait conçu en 1929 en même temps que son Concerto pour la main gauche et qu'il a lui-même qualifié de " divertissement " : " Deux mouvements vifs encadrent un mouvement lent. L'écriture harmonique et contrapuntique s'équilibrent, si bien que l'une ne domine pas l'autre. " En 1928, Ravel avait fait une tournée triomphale aux États-Unis où il avait découvert le jazz et le blues, des musiques dont il allait laisser quelques touches dans son concerto. À l'allegro de forme classique succède un adagio particulièrement soigné dans lequel Ravel a déclaré avoir voulu rendre hommage à la scolastique musicale. Le mouvement vif d'un rondo clôture la composition. Francesco Piemontesi reçoit dès son entrée en scène de vibrants applaudissements à l'aune de sa réputation. Le pianiste est doté d'une technique éblouissante. On est fasciné par l'arrondi, la souplesse, le relâchement des mains dont les doigts semblent effleurer seulement les touches du clavier d'une caresse informée et élégante.  La beauté du jeu pianistique est encore dédoublée par le reflet des mains dans le miroir de laque noire du Steinway, qui donne aux spectateurs bien placés l'illusion d'une exécution à quatre mains, des mains qui voltigent avec une virtuosité confondante toute au service de la sensibilité et de l'émotion. Francesco Piemontesi semble habité par les dimensions existentielles de la musique et rayonne du bonheur d'avoir l'occasion de nous les partager. Les fulgurances de la virtuosité du pianiste sont à nouveau présentes dans une pièce de Debussy offerte en bis.


En seconde partie, Vladimir Jurowski dirige avec une maestria passionnée  Also sprach Zarathustra, le poème symphonique de Richard Strauss librement inspiré de l'oeuvre éponyme de Friedrich Nietzsche. Richard Strauss, la plus récente des trois divinités du panthéon de la Bayerische Staatsoper, considérait son poème comme " de loin la plus importante, la plus aboutie formellement, la plus intéressante et la plus originale de mes œuvres. " Une oeuvre expressive et majestueuse dont le programme suit le cheminement hasardeux de l'humanité :  l’homme, d'abord écrasé par l’énigme de la nature (le motif de la nature énoncé en crescendo), cherche un refuge dans la foi (les cors et l'orgue qui chantent les notes du Credo) , puis révolté contre les pensées ascétiques, se lance follement dans les passions et les plaisirs (la valse entraînante et jubilatoire du convalescent). Bientôt las, écœuré, il s'essaye à la science qui ne le satisfait pas et disparaît sans avoir rien résolu. Le violon solo magistral de David Schultheiß remportera une ovation largement méritée.

Après les deux soirées munichoises accueillies par un public aux anges, le concert sera donné pour trois représentations invitées à la Salle Reine Elisabeth d'Anvers le 15 janvier, avec Hélène Grimaud au piano, à la Philarmonie de Luxembourg le 16 janvier avec Francesco Piemontesi, puis à la Philarmonie de Paris le 17 janvier, avec à nouveau Hélène Grimaud. 

Le concert a été enregistré ce 13 janvier et cet enregistrement est  actuellement disponible en ligne sur le site de la Bayerische Rundfunk BR Klassik

Crédit photographique @ Geoffroy Schied

jeudi 8 janvier 2026

Die Fledermaus à la Bayerische Staatsoper — Rolando Villazón compose un Eisenstein phénoménal

Rachel Willis-Sørensen (Rosalinde) et Rolando Villazón (Eisenstein)

La Chauve-souris de Johann Strauss dans la mise en scène de Barrie Kosky avait connu sa première en décembre 2023. Cette année, elle poursuit son chemin couronné de succès avec une distribution notablement modifiée : Nicholas Carter est au pupitre, Rosalinde est, selon les soirées, chantée par Rachel Willis-Sørensen ou Diana Damrau, Rolando Villazón est son mari, Gabriel von Eisenstein, Konstatin Krimmel le Dr Falke, John Holiday le Prince Orlofsky, Mirjam Mesak Adele, Pavol Breslik Alfred, l'amoureux transi de Rosalinde et Miriam Neumaier Ida. Une distribution des plus prestigieuses qui a fait salle comble pour chacune des soirées. 

Rosalinde en comtesse hongroise

Rachel Willis-Sørensen reprend le rôle de Rosalinde auquel elle confère opulence et cette légèreté toute viennoise pour ce qui concerne les choses de l'amour, qui ne font qu'égratigner sa fidélité à son volage mari. Elle est magnifiquement parée pour le  bal du prince Orlofsky où Rosalinde se présente richement travestie en comtesse hongroise, la seule invitée qui apparaisse masquée. On retrouve avec gourmandise les richesses et la puissance de son soprano lirico-spinto, sa voix au timbre crémeux, la beauté de sa ligne vocale. C'est à Rolando Villazón que revient la palme suprême de la soirée. Le ténor mexicain apporte une toute nouvelle interprétation du personnage de  Gabriel Eisenstein avec un charisme, une présence scénique intense dotée d'une rare expressivité et une énergie exubérante qui en font le centre d'intérêt de l'opérette dont il est le véritable animateur. Les jeux linguistiques auxquels il se livre sont du meilleur comique, son français approximatif émis avec un accent allemand prononcé ou cette cucaracha qu'il entonne en écho à l'origine mexicaine du chanteur. Konstantin Krimmel se glisse avec une grande élégance  dans la peau du Dr Falke, un personnage patient qui sait que la vengeance est un plat qui se mange froid, un gourmet qui a su concocter ses représailles avec le savoir-faire d'un chef étoilé. Pavol Breslik a la voix idéale pour interpréter le rôle comique d'Alfred, un homme qui sait le pouvoir de son chant sur le coeur de Rosalinde qu'il tente de faire fléchir en entonnant des airs connus du répertoire italien ou allemand : "Nessun dorma", "Una furtiva lacrima", "Täubchen, das entflattert ist" et jusqu'à l'air de Florestan "O namenlose Freude", autant de coups de chapeau de Johann Strauss à ses confrères compositeurs.  La charmante soprano estonienne Mirjam Mesak, qui fait partie de la troupe de l'opéra, fait des débuts réussis en Adele, elle joue fort bien le rôle de la soubrette stylée travestie en demi-mondaine délurée. On retrouve avec le plus grand plaisir la superbe composition du directeur de la prison Frank par Martin Winkler et l'époustouflant numéro de claquettes du Frosch de Max Pollak, que le public suit avec un étonnement joyeux. Au troisième acte, la démultiplication du personnage de Frosch en six exemplaires et leur déambulation admirablement chorégraphiée dans le dédale des escaliers de la prison est à l'aune d'une mise en scène géniale jusque dans ses moindres détails. Les choeurs si entraînants, la direction d'orchestre exaltante de l'Australien Nicholas Carter qui nous entraîne dans la chevauchée endiablée des rythmes de la composition straussienne, l'excellence de tous les interprètes, tout a concouru à faire de cette soirée festive un événement exceptionnel. L'opérette de Johann Strauss a des qualités pyrotechniques qui fusent de toutes parts. Un régal, qui, dans ces temps difficiles nous rappelle une des clés du bonheur : Glücklich ist, wer vergisst, was doch nicht zu ändern ist! ( Heureux celui qui oublie ce qui ne se peut changer.)

Frank (Martin Winkler), Eisenstein (Rolando Villazón) et les 6 Frosch

Cerise sur le gâteau, en ce début d'année la Bayerische Staatsoper nous fait un cadeau qui ravira tous les amateurs d'opérettes. La Staatsoper.TV nous offre sur son site (cliquer ici) les deux dernières productions maison de la Fledermaus

  • Un enregistrement historique de 1986 présente la célèbre opérette de Johann Strauss dans une mise en scène d'Otto Schenk et Brian Large, sous la direction de Carlos Kleiber.
  • La production de Barrie Kosky, qui offre une autre perspective sur le jeu de masques entre ivresse et réalité. Barrie Kosky présente « l'opérette des opérettes » sous un jour nouveau et éblouissant, et explore en profondeur ses facettes les plus sombres. Un classique du répertoire opératique, entre humour et mélancolie, sous la direction musicale du directeur musical général Vladimir Jurowski.
À noter qu'actuellement la chaîne Arte Concert propose elle aussi la production de 2023 de la Chauve-souris. La vidéo est disponible jusqu'au 27 mars 2026.

Distribution du 6 janvier 2025

Direction d'orchestre Nicholas Carter
Mise en scène Barrie Kosky
Direction de chœur Christoph Heil
Chorégraphie Otto Pichler
Scénographie Rebecca Ringst
Costumes Klaus Bruns
Lumières Joachim Klein

Rolando Villazón (Gabriel von Eisenstein)

Rachel Willis-Sørensen (Rosalinde)
Martin Winkler (Frank)
John Holiday (Prinz Orlofsky)
Pavol Breslik (Alfred)
Konstantin Krimmel (Dr Falke)
Kevin Conners (Dr Blind)
Mirjam Mesak (Adele)
Miriam Neumaier (Ida)
Max Pollak, Franz Josef Strohmeier, João Da Graça Santiago, Matthew Emig, Jon Olofsson Nordin. Deniz Doru (Frosch I à VI)

Erica D´Amico, Aron Nowak, Andrea Scarfi, Anayss Vittoria Ranalli, Élia Araujo Medeiros, Isabel Knoop, Antonia Čop,  Aurora Bonetti (danseurs et danseuses)

Orchestre national de Bavière
Chœur de l'Opéra national de Bavière

Crédit photographique © Geoffroy Schied

dimanche 28 décembre 2025

The Bodyguard, le thriller musical du West End londonien, au Deutsches Theater de Munich

Porté par Whitney Houston et Kevin Costner dans les rôles principaux, le film à succès The Bodyguard, adapté d'un scénario de Lawrence Kasdan, scénariste plusieurs fois nominé aux Oscars (notamment pour Star Wars : L'Empire contre-attaque et Les Aventuriers de l'arche perdue), a promu l'émouvante histoire d'amour entre la superstar Rachel Marron et son garde du corps Frank Farmer au rang de phénomène mondial. Rien qu'en Allemagne, le film a attiré plus de 6 millions de spectateurs dans les salles. Aujourd'hui, dans l'adaptation musicale signée Alexander Dinelaris, oscarisé pour son scénario original Birdman, le film des années 1990 se métamorphose en un spectacle contemporain, une comédie musicale glamoureuse, palpitante et poignante.


Sidonie Smith entourée des danseuses et danseurs

La transformation scénique du thriller romantique inspiré du film  de 1992  en comédie musicale connut sa première dans le West End londonien en  2012. Elle  fut ensuite jouée dans douze pays devant quatre millions de spectateurs enthousiastes. Très primée, elle a obtenu quatre nominations aux prestigieux Laurence Olivier Awards et le très convoité WhatsOnStage Award de la Meilleure nouvelle comédie musicale. La production originale en anglais est  actuellement en tournée en Allemagne et en Suisse. À Munich, le Deutsches Theater accueille ce spectacle jusqu'au 4 janvier 2006. 

Sidonie Smith et Alan Garcia

Frank Farmer, ancien agent des services secrets, est engagé contre son gré pour protéger la superstar Rachel Marron d'un harceleur inconnu. Ni la diva excentrique ni son garde du corps inflexible ne sont prêts à faire de compromis jusqu'à ce qu'une histoire d'amour inattendue se noue entre les deux protagonistes. Mais cette belle liaison se termine par une séparation, un dernier câlin, un dernier baiser, un dernier regard intense… La chanteuse sait qu’elle doit dire adieu pour toujours à son garde du corps, à l’homme qui lui a sauvé la vie. Lorsque la superstar entonne sur scène le tube intemporel « I Will Always Love You », elle livre l’accord final bouleversant de l’une des plus belles histoires d’amour de l’histoire récente de la musique, une histoire qui captive par son intensité émotionnelle et son suspense haletant.

Les chansons bien connues de la bande originale primée aux Grammy Awards, dont « I Will Always Love You », ainsi que d'autres tubes comme « I Wanna Dance with Somebody » et « How Will I Know », procurent des moments intenses et des émotions fortes. Les décors sont à minima, les feux de la rampe éclairent surtout les protagonistes, — la superstar Rachel Marron, sa sœur Nicky Marron, qui tombera elle aussi sous le charme du garde du corps Adam Garcia, — et de spectaculaires chorégraphies exécutées par de ravissantes danseuses et des danseurs athlétiques bien pourvus en muscles et en tablettes de chocolats. 

Sidonie Smith

La distribution de cette production est décoiffante. Interprète acclamée  de comédies musicales, Sidonie Smith a chanté dans Sister Act, Aida, Legally Blonde, Sweeney Todd, Jekyll & Hyde et RENT, elle interprète le rôle de Rachel Marron avec une énergie ébouriffante, un esprit incisif, vivace et piquant, une voix à la fois puissante et déchirante d'intensité et de profondeur émotionnelles, qui arrache des larmes aux plus endurcis. Elle est la force vive du spectacle. Le chanteur australien Adam Garcia incarne un garde du corps solide et loyal. Excellent danseur et chanteur, il ne danse pas dans cette comédie musicale ni ne chante, sauf un karaoké où le rôle lui impose de chanter faux, un passage hilarant de la comédie.  Son interprétation scénique est celle d'un grand acteur. Sasha Monique donne une remarquable Nicki Marron, un personnage attachant parce qu'il est toujours dans l'ombre de sa sœur, la superstar et parce que son amour du bodyguard n'est pas partagé. Son « Saving All My Love » chanté avec une extrême sensibilité est un des moments les plus émouvants de la soirée. Le rôle secondaire du dangereux harceleur est magistralement tenu par James-Lee Harris.

Comme de coutume dans les comédies musicales, les artistes terminent le spectacle en invitant le public à scander de leurs applaudissements en offrant un dernier numéro d'ensemble. On sort du spectacle avec des chansons plein la tête.

Crédit photographique @ Paul Coltas

samedi 27 décembre 2025

Waves and Circles, la nouvelle trilogie du Ballet d'État de Bavière

Megaherz 

Waves and circles (Des vagues et des cercles), le Bayerisches Staatsballett a donné la première de la saison en présentant un triptyque chorégraphique d'une grande diversité : Blake Works I de William Forsythe, Megaherz, une nouvelle création de la chorégraphe Emma Portner, et l'emblématique Boléro de Maurice Béjart.  L'intitulé de la soirée évoque la plage, les ondes radiophoniques qui ondulent comme des vagues ou les vagues humaines de la ola dans les stades. Le mot vague contient en soi l'idée d'énergie, une énergie qui se propage et crée une impression de vie. Les vagues se déploient souvent en cercles, rayonnant d'un centre dans toutes les directions.  

Blake Works I

En juillet 2016, le Ballet de l'Opéra de Paris a donné au Palais Garnier la première mondiale de Blake Works I. Il s'agit la quatrième œuvre de William Forsythe à intégrer le répertoire de la compagnie munichoise, après Limb's Theorem, The Second Detail et Artifact II. Le ballet comporte sept séquences  dansées sur des morceaux de l'album The Colour in Anything du musicien anglais James Blake Litherland, qui utilisent des claviers électroniques et des percussions syncopées. Les paroles introspectives, d'une grande sensibilité et d'une douceur fragile, évoquent la façon souriante de réagir au monde de leur créateur, y compris aux temps plus douloureux. Le ballet est interprété par 21 danseurs. 20 d'entre eux portent des tenues d'entraînement bleues qui rappellent celles de l'École de danse de l'Opéra de Paris, le 21ème danseur est vêtu d'un jean foncé et d'un t-shirt. Dans la carrière de William Forsythe, cette oeuvre marque un retour à un vocabulaire chorégraphique plus classique. Costumes et chorégraphie évoquent des œuvres néoclassiques françaises et américaines, tout en témoignant de la démarche déconstructiviste de Forsythe. La chorégraphie est millimétrée, son créateur développe une vision scénique d'une esthétique exquise, qui exige une extrême précision d'exécution de la part des danseurs. Les mouvements sont complexes, leur évolution changeante est d'une grande rapidité, la vitesse des jeux de jambes expressifs, inspirés de l'école française, exigent une virtuosité extrême, une qualité stellaire dont les danseuses et les danseurs du ballet bavarois disposent à foison. La distribution change au fil des représentations. Ce soir, au ciel constellé du Bayerisches Staatsballett, Laurretta Summerscales, Elisabeth Tonev, Maria Chiara Bono, Julian MacKay, pour ne citer qu'eux, livrent un travail d'orfèvre dans leur incarnation de la fragilité enjouée des mélodies. Blake Works I nous a rappelé la résilience du dandysme, l'adoption d'une attitude raffinée d'élégance, de distinction et d'esthétisme, le choix de faire de sa vie une œuvre d'art vivante, une forme de résistance active à la médiocrité et aux malheurs du monde. 

Carollina Bastos et Jakob Feyferlik dans Megaherz

C'est la première fois que la jeune chorégraphe canadienne Emma Porter (31 ans) crée une oeuvre en Allemagne. La carrière d'Emma Porter a ceci de particulier qu'elle a d'abord conçu des chorégraphies avant même de devenir danseuse. Son style singulier  donne à voir un monde  énigmatique, intime et profond qu'animent sept personnages. Megaherz est basé sur la musique éponyme « I Trawl The Megahertz » de Paddy McAloon. Au coeur de ce  ballet de 22 minutes, une femme s'interroge sur sa place dans le monde. La soliste brésilienne Carollina Bastos incarne la voix d'une narratrice en quête de sens et de mémoire. À ses côtés interviennent six personnages supplémentaires qui sont en lien avec sa voix de diverses manières et qui donnent vie à la mémoire. La distribution est luxueuse : Severin Brunhuber , Ana Gonçalves , Marina Mata Gomez , Osiel Gouneo , Jakob Feyferlik et Soren Sakadales ont contribué à la création de cette œuvre. Les lumières très particulières et les vidéos d'Eric Chad découpent et architecturent le récit chorégraphique, un récit énigmatique dans lequel un danseur donne une danse du voile impressionnante qui le transforme en un être hybride, oiseau ou chauve-souris aux ailes blanches, voilier ou robe à traîne. 

Elisabeth Tonev dans le Boléro

La musique des deux premières chorégraphies était enregistrée. Pour la musique du Boléro des deux Maurice, Ravel et Béjart, l'orchestre et son chef Patrick Lange s'installent pendant un court intermède. Ravel nous a laissé une description de son Boléro : « En 1928, sur la demande de Mme Rubinstein [Ida Rubinstein], j'ai composé un boléro pour orchestre. C'est une danse d'un mouvement très modéré et constamment uniforme, tant par la mélodie que par l'harmonie et le rythme, ce dernier marque sans cesse par le tambour. Le seul élément de diversité y est apporté par le crescendo orchestral. » 

Boléro
 
Ce crescendo, Béjart l'a utilisé en 1961 pour créer son Boléro au Cirque royal de Bruxelles pour le Ballet du XXème siècle, la compagnie qu'il venait de fonder dans la même ville. Dans cette salle, tous les spectateurs sont installés en surplomb de la scène, ils avaient un regard plongeant sur la représentation se déroulant sur la piste du cirque. Dans un théâtre, la perception est différente, elle n'est plus englobante mais frontale, ce qui crée une perspective nouvelle, intéressante certes mais à l'effet diminué. On retrouve la grande table rouge, circulaire placée au centre de la scène et encadrée par une série de chaises sur les trois côtés de la scène, un côté quadrangulaire à l'aspect fort éloigné de la circularité bruxelloise. À l'origine, une soliste dansait seule sur la table, entourée d'un corps de ballet masculin désirant. Depuis 1979, le rôle soliste peut aussi être interprété par un homme. Le danseur ou la danseuse livrent un combat solitaire incessant, aux prises avec la puissance et le rythme de la musique de Ravel. La berlinoise Elisabeth Tonev, lauréate en 2024 du prix Konstanze Vernon de la fondation Heinz Bosl et devenue première soliste de la compagnie bavaroise en 2025, interprète avec une grande intensité le rôle tendu d'une femme objet du désir et de la sensualité des hommes aux torses nus qui l'entourent et entrent à son approche dans un rythme et une transe hypnotiques. La danse d'Elisabeth Tonev colle très exactement à la musique avec laquelle elle entre en parfaite osmose. À Munich, le solo a été également répété par Osiel Gouneo, qui l'a dansé lors des deux premières, et également par Jakob Feyferlik, Violetta Keller et Ksenia Shevtsova. La chorégraphie est dirigée par les maîtres du Ballet Béjart, Julien Favreau, qui a lui-même interprété le rôle, et Piotr Nardelli. Une oeuvre mythique et fascinante qui clôture glorieusement une soirée chaleureusement acclamée et applaudie.

Crédit photographique © Nicholas MacKay

mercredi 24 décembre 2025

Hansel et Gretel en matinée familiale au Théâtre munichois de la Gärtnerplatz

Sophia Keiler (Gretel) et Caspar Krieger (la sorcière)

L'opéra Hansel und Gretel d'Engelbert Humperdinck inspiré du conte de fées écrit par les frères Grimm est souvent représenté autour des fêtes de Noël. À Munich, le Théâtre de la Gärtnerplatz a repris l'opéra d'Engelbert Humperdinck dans la mise en scène qu'y avait créée en 1974 Peter Kertz dans les décors féeriques de Hermann Soherr, qui a également conçu les costumes. La période de Noël est une bonne occasion pour lire le conte aux enfants ou pour leur faire découvrir l'opéra : la maison de la sorcière cannibale est faite de pains d'épices (les fameux Lebkuchen de Nuremberg ou les Aachener Printen d'Aix-la-Chapelle), à l'instar de ceux que l'on voit sur les marchés de Noël bavarois.

Engelbert Humperdinck a composé sept opéras, mais seul Hänsel et Gretel, créé à Weimar juste avant la Noël 1893 sous la prestigieuse baguette de Richard Strauss, a connu un certain succès. Le compositeur a profité des leçons de Richard Wagner dont il a été l'assistant à partir de 1880. L'orchestration d'Hänsel et Gretel rappelle certaines pages de Parsifal ou du Crépuscule des dieux. À l'instar de Wagner, Humperdinck a le sens du leitmotiv et sait l'art du développement. Il recourt aussi à l'intégration de chants populaires traditionnels.

Le succès de la mise en scène de Peter Kertz tient entre autres  à la parfaite lisibilité  de l'action, ce qui, dans le cas qui nous occupe, convient bien à un public jeune ou très jeune : la mise en scène et les décors offrent des repères coutumiers aux enfants qui retrouvent l'imagerie des contes de fée  et servent le déroulement de l'action sans les désorienter, elle entretient le rêve, avec quelques moments particulièrement réussis comme le ballet des 14 anges protecteurs, le vol aérien du marchand de rosée et celui de la sorcière anthropophage, la crémation de l'ogresse ou la résurrection des myriades d'enfants que l'horrible cannibale avait engraissés avant de les déguster, la transformation de la sorcière qui à la cuisson se transforme en un immense biscuit à sa taille qui semble avoir la dureté d'une couque de Dinant. La sorcière est une vraie sorcière qui vole dans les airs grâce à son balai magique et des flammes de théâtre tout aussi vraies jaillissent de la cheminée du four dans lequel elle a été précipitée. La musique d'Humperdinck recourt souvent à la mélodie populaire et c'est là un art bien assimilable pour de jeunes oreilles. L'oeuvre est élégante et ferme, d'une grâce touchante, établie sur des rythmes enjoués, harmonisée avec soin. L'instrumentation est pleine de ressources, de trouvailles, d'ingéniosités. Et toutes ces belles qualités sont bien mises en valeur par l'orchestre du Theater-am-Gärtnerplatz dirigé par Michael Balke, premier chef invité du théâtre depuis la saison 2023/2024.

C'est la soeur d'Engelbert Humperdinck, Adelheid Wette, qui a tiré un poème de la fable du petit poucet allemand, arrangée par les frères Grimm. Ici, plus d'Ogre, plus de bottes de sept lieues ni de cailloux blancs, l'historiette a été simplifiée et, dès le commencement, un détail vaut d'être noté : les enfants ne sont point perdus par leurs parents, ils sont envoyés cueillir des fraises dans la forêt par leur mère dans un coup de colère. 

Le premier acte se passe dans le petit logis, sombre et misérable, de Peter, marchand de balais de son état et père de Hänsel et Gretel. Gretel tricote, assise sur une table comme sur un perchoir, Hänsel est occupé à faire des balais. Ils chantent pour tromper la faim : la chanson du petit garçon finit dans les larmes, et la petite fille a toutes les peines du monde à le consoler. La mère rentre, grognonne, mécontente, sans une tartine à distribuer aux mioches, et, après avoir gratifié Hänsel et Gretel d'une bonne gifle, elle les envoie dans la forêt cueillir des fraises pour le souper. La pauvre mère est désespérée; elle l'est plus encore quand le père revient à son tour légèrement éméché et disposé à faire bombance. Mais pourquoi pleurer et geindre ! C'est jour de fête ! Il a vendu quelques balais, et il a acheté des œufs, du lard et des pommes de terre ! Que la joie soit dans la maison ! 

Où est la marmaille? La marmaille? Elle cueille la fraise dans les sentiers de la forêt. Par cette nuit sans étoiles ? Oui ! — Femme, femme, tu as donc oublié que l'Ogresse rôde à la brune, en quête d'enfants bien tendres et bien gras ! O les chers petits ! Courons les défendre contre les sorcières chevaucheuses !


Au deuxième acte, nous sommes dans la forêt. Hänsel et Gretel sont perdus, et ils se consolent tant bien que mal en mangeant les fraises qu'ils ont cueillies, et en écoutant le coucou dans la hêtraie. La nuit s'étend peu à peu sur le bois, et voici que dans la brume un petit homme apparaît, un sac sur l'épaule. C'est le marchand de sable. Deux grains de sable dans les yeux, et le sommeil s'empare des enfants et des oiseaux. Hänsel et Gretel font vite leur prière ; ils se laissent tomber sur la mousse, et s'endorment bientôt aux bras l'un de l'autre. Tout à coup, le brouillard se transforme en une merveilleuse clarté, et les Anges gardiens, vêtus de robes claires et traînantes, descendent deux par deux l'escalier de nuages et se placent de chaque côté des enfants endormis.

Mina Yu en marchand de rosée

Le troisième acte est celui de la vilaine sorcière ogresse. Le petit marchand de rosée tenant à la main une campanule a secoué des gouttes fraîches et claires sur le front de Gretel qui se frotte les yeux, secoue son frère, et lance des tirelires au matin joli. Les sapins s'entrouvrent pour laisser place à la maison de Grignotte (Knusperhexe, la sorcière aux biscuits croustillants), toute luisante de soleil et décorée de pains d'épices. Hänsel se précipite sur la maison de gâteau, et Grignotte (le nom français de la Knusperhexe, que l'on trouve dans la traduction du texte de l'opéra publiée par Catulle Mendès, un wagnérien français de la première heure), comme si elle attendait ce mouvement d'affamé, s'avance à pas de loup, et jette une corde autour du cou des enfants. Ah, les bons petits ! Comme ils seront bons, rôtis ou cuits sous la cendre. Déjà l'Ogresse se réjouit, et prononce les paroles cabalistiques qui fascinent ses victimes : " Bokus, pokus, bonus, jocus, malus, lacus! » Mais Grignotte a affaire à forte partie. Pendant qu'elle fait manger Hänsel, Gretel reproduit l'incantation : "Bokus, pokus", et, lorsque Grignotte ouvre la porte de son four pour voir si la pâte est cuite, c'est elle que Gretel y enfonce d'une violente poussée. Un craquement formidable se fait entendre. Le four s'effondre avec fracas. La haie de bonshommes en pain d'épices est remplacée par une haie de petits garçons et de petites filles, ceux-là même qu'on croyait disparus à jamais et qui étaient tombés aux mains griffues de la sorcière. Tout ce petit monde saute de joie. Le Père et la Mère surviennent, et c'est un embrassement général.

Grand final devant la maison de la sorcière

Les décors et les costumes d'un beau camaïeu de bruns et de beiges contribuent pleinement à la magie du spectacle. La misérable masure délabrée de Peter pourrait servir de crèche de Noël. Hermann Soherr a su rendre l'atmosphère d'une forêt enchantée aux profondeurs magiques  baignée par les lumières changeantes de Jakob Bogensperger. Un grand arbre creux un peu effrayant révèle en son sein des êtres surnaturels et la cabane de pain d'épices serait vraiment délicieuse si elle n'était l'appât fallacieux qui attire les enfants affamés. 

Anna Agathonos en sorcière
Le baryton-basse autrichien Alexander Grassauer prête sa voix puissante dotée de belles profondeurs au pauvre marchand de balais Peter, tout heureux d'avoir fait affaire au marché, la seule voix grave d'une partition composée pour sopranos et mezzo-sopranos. Alexandra Reinprecht chante sa femme Gertrud, avec un excellent jeu de scène dans son interprétation d'une femme que la misère et les soucis rendent colérique Sophia Keiler donne une prestation éblouissante en Gretel avec son beau soprano clair et léger, parfaitement projeté. La mezzo-soprano autrichienne Anna-Katharina Tonauer donne le change en se glissant dans la peau de Hänsel, un rôle en pantalon réussi. Pour le rôle de la sorcière, le théâtre propose cette année une distribution mixte, deux ténors travestis, Juan Carlos Falcón et Caspar Krieger le chantent en alternance avec la mezzo-soprano grecque Anna Agathonos. Le grimage de la sorcière est particulièrement soigné et réussi ! Enfin, l'excellent et ravissant choeur d'enfants du théâtre contribue pleinement à l'enchantement de la soirée.

Toutes les fantaisies merveilleuses des contes de fée animent de façon délicieuse cette idylle enfantine qu'une musique admirable a propulsé au rang des chefs-d'œuvre  de la scène allemande. L'opéra convient parfaitement bien au public enfantin. Engelbert Humperdink leur a offert une musique accessible et charmante, chantant les rondes et les vieux chants populaires dans leur mélodie propre, tout en les accompagnant d'une trame harmonique magistralement composée :  " un vrai drame lyrique, écrit avec un art extrême, bourré de contre-points ingénieux et d'une facture musicale transcendente. " (Le propos est du Vicomte de Colleville qui avait assisté à la première en français de l'opéra en 1898 à la Monnaie de Bruxelles).

Anna-Katharina Tonauer (Hänsel) et Sophia Keiler (Gretel) aux salutations

Distribution du 23 décembre 2025

Direction musicale Michael Balke
Mise en scène d'après Peter Kertz
Décors / costumes Herrmann Soherr

Peter Alexander Grassauer
Gertrud Alexandra Reinprecht
Hänsel Anna-Katharina Tonauer
Gretel Sophia Keiler
La sorcière Caspar Krieger
Le marchand de sable Tamara Obermayr
Le marchand de rosée Mina Yu

Chœur d'enfants et figurants du Staatstheater am Gärtnerplatz
Orchestre du Staatstheater am Gärtnerplatz

Crédit photographique des photos 1 à 4 © Anna Schnauss

jeudi 18 décembre 2025

Reprise de La Bohème à l'Opéra de Munich avec un Benjamin Bernheim stratosphérique

Acte 4 — Mimi (Gabriella Reyes) et Rodolfo (Benjamin Bernheim)

L'Opéra d'État de Bavière reprend en ce mois de décembre La Bohème de Giacomo Puccini dans la mise en scène vériste créée par feu Otto Schenk* en 1869 avec les décors et les superbes costumes conçus  par Rudolph Heinrich. On ne change pas un cheval gagnant. C'est vrai aussi à la Bayerische Staatsoper, qui maintient cette production devant des salles combles depuis plus de cinquante ans. Tout est millimétré comme du papier à musique, les tableaux sont si intelligemment conçus que les chanteurs peuvent pleinement s'adonner à leur métier de chanteurs , et cela ravit le public munichois, un public informé qui est à coup sûr très mélomane quand il n'est pas lui-même musicien.

Esquisse pour le décor de 1896 par Alfred Hohenstein
Source : Archivo storico Ricordi

La Bohème de Schenk et Heinrich se déroule exactement là où elle doit se dérouler : sous les toits et dans les rues du Paris de 1830. Le premier et le quatrième tableau ont lieu dans les combles d'un immeuble parisien disposant de verrières qui laissent pénétrer la lumière chère aux artistes peintres et le froid de cet hiver glacial qui va tuer Mimi. Le deuxième tableau est tout simplement magique : Heinrich, qui s'est directement inspiré des décors de la première turinoise de 1896, — notamment au deuxième acte où il reprend exactement le décor du quartier latin conçu par Alfred Hohenstein, — reconstitue un quartier de Paris avec son animation nocturne, une foule nombreuse aux mouvements étudiés, magnifiquement chorégraphiés par Schenk, et un luxe de moyens inouï par le nombre de figurants et de choristes, on a cent personnes en scène, les enfants qui se pressent autour de Parpaillot, les marchands ambulants qui poussent leurs charrettes, les dîneurs du café Momus, un défilé d'une trentaine de soldats. C'est Paris avec ses lampadaires et sa colonne Morris, ses réclames publicitaires et en fond de décor, un bâtiment à portique classique. Le troisième tableau, beaucoup plus sobre, prend place à la Barrière d'Enfer (actuelle place Denfert-Rochereau), avec la simple grille de l'octroi surveillée par la garde, et l'entrée du café où Musetta et Marcello ont trouvé un engagement temporaire. La neige tombe sur la place où Mimi erre à la recherche de Rodolfo. Alors que l'action du premier acte se déroulait dans l'atelier d'artiste éclairé a giorno, celle du quatrième acte, dans les mêmes lieux, est progressivement plongé dans la nuit, avec des lumières dirigées sur les protagonistes, un éclairage qui souligne l'intensité émotionnelle qui accompagne l'agonie et la mort de Mimi.

Deuxième acte : Le Café Momus au Quartier latin 

Dans l'opéra de répertoire, ce qui change, ce sont les chanteurs et le chef d'orchestre. La palme de la Bohème de ce mois de décembre revient sans conteste à l'extraordinaire performance du ténor lyrique Benjamin Bernheim en Rodolfo: une voix lumineuse, qui a les couleurs de l'ambre doré, une projection impeccable, un timbre chaleureux aux résonances magiques avec un délicieux vibrato parfaitement maîtrisé, une technique ciselée tout entière au service de l'émotion. La puissance vocale de Benjamin Bernheim n'a d'égale que la justesse d'une interprétation scénique toute en finesse. Sa prestation souligne la dimension poétique profonde de l'opéra de Puccini, elle dépeint avec une grande force intérieure la fragilité de la condition humaine face à la pauvreté, à la maladie et à la mort. Benjamin Bernheim décrit lui-même sa voix comme une voix de trompette, claironnante. Certes, et cette trompette est d'une telle beauté qu'elle appartient sans conteste à la famille des trompettes de la renommée.

J.Grigoryan (Musetta), A. Filonczyk (Marcello),
R.Tagliavini (Colline), B.Bernheim (Rodolfo)

La soprano bulgare Sonya Yoncheva était initialement prévue dans le rôle de Mimi, mais en ce début décembre elle a chanté Maddalena de Coigny dans Andrea Chenier au MET de New York. On a vu ensuite apparaître le nom de Galina Cheplakova sur le site de l'opéra, une apparition éphémère. Dernier rebondissement, c'est  Gabriella Reyes qui, ayant déjà chanté Mimi au MET, s'est vu confier la redoutable partie. On imagine que la soprano américano-nicaraguénne n'a disposé que de peu de temps pour assimiler les directives de la mise en scène. De sa voix rayonnante dotée d'aigus aux éclats argentins, elle nous livre une Mimi faisant preuve d'une grande force de caractère dans les affres de la maladie et de l'improbable séparation voulue par l'homme qu'elle aime. Premier prix Operalia en 2022, Juliana Grigoryan prête sa silhouette de rêve à une Musetta dûment corsetée, dont on comprend sans peine qu'elle fait tourner la tête à de vieux barbons fortunés, qui peuvent s'estimer heureux d'avoir le privilège de payer ses factures et ses notes de restaurant, auxquelles elle ajoute généreusement celles de ses amis artistes. La soprano arménienne, qui fait ses débuts à Munich, dispose d'une voix d'une puissance telle qu'elle s'impose sans problème face à l'orchestre déchaîné. 

Les amis artistes de Rodolfo ne sont pas en reste. Andrzej Filończyk joue Marcello en force, un Marcello sanguin et colérique, qui ne supporte pas que son amante Musetta se serve de ses charmes pour gagner quelque argent. Le baryton polonais fait preuve d'une présence scénique virile qui n'a d'égale que la force expressive de son chant. Colline est campé par la basse parmesane Roberto Tagliavini, tout penaud d'avoir perdu son manteau. Germán Olvera fait des débuts munichois et une prise de rôle réussie en Schaunard. Benoît, le propriétaire de l'immeuble qui abrite les artistes, est interprété par Christian Rieger. Les petits rôles sont tenus par les jeunes talents de l'Opéra Studio.

Nicola Luisotti anime de ses gestes amples et élégants l'Orchestre d'État de Bavière qui fait à nouveau la preuve de son excellence dans l'expression très évocatrice des raffinements lyriques de la partition. Le chœur de l'opéra et le chœur d'enfants participent de la même excellence en dressant le paysage animé de la foule parisienne des jours de fête.

" Que de richesse en cette pauvreté ! En ce réduit, que de félicité ! " Si l'opéra dénonce la condition misérable des artistes parisiens au temps de la bohème,  il exalte également la force de l'amitié et la puissance de l'amour. Puccini a su capter la quintessence parisienne de cette époque en la parant de sa congéniale italianité. La mise en scène d'Otto Schenk offre un écrin de choix aux magnifiques chanteurs, instrumentistes et choristes, que le public a dûment ovationnés.

Distribution du 17 décembre 2025

Direction musicale Nicola Luisotti
Mise en scène Otto Schenk
Scène et costumes Rudolf Heinrich
Chœurs Franz Obermair

Mimi Gabriella Reyes    
Musetta Juliana Grigoryan
Rodolfo Benjamin Bernheim
Marcello Andrzej Filończyk
Schaunard Germán Olvera
Colline Roberto Tagliavini
Parpignol Michael Butler
Benoît Christian Rieger
Alcindoro Martin Snell
Un agent des douanes Armand Rabot
Sergent des douanes Zhe Liu
Vendeur de prunes Markus Gruber

Orchestre d'État de Bavière
Chœur de l'Opéra d'État de Bavière
Chœur d'enfants de l'Opéra d'État de Bavière

* Le regretté metteur en scène autrichien est décédé le 9 janvier de cette année à l'âge de 94 ans. Au cours de sa fructueuse collaboration avec l'Opéra d'État de Bavière, il a mis en scène MacbethLa bohème, Simon Boccanegra, Der Rosenkavalier, Die Fledermaus, La traviata, Don Carlo, Rusalka, Der Barbier von Bagdad et Les Contes d‘Hoffmann.

dimanche 14 décembre 2025

Farchant - Les cascades de la gorge de la vache (Kuhfluchtgraben)

En train, Farchant se situe juste avant Garmisch-Partenkirchen sur la ligne ferroviaire Munich-Garmisch-Innsbruck. Le chemin qui mène aux cascades est à quelques centaines de mètres.

En voiture, se garer au parking payant de la gorge. (50 centimes d'euro pour deux heures en décembre 2025). Depuis le parking du Kuhflugweg, le chemin qui monte aux cascades fait environ 1300 mètres (2600 aler-retour), avec un dénivelé positif de 143 mètres. Compter environ 90 minutes aller-retour.

L'itinéraire commence par le sentier de découverte de la forêt avec des stations intéressantes pour petits et grands. Il longe ensuite le Kuhfluchtgraben (la gorge) jusqu'aux deux points de vue. On peut y admirer de magnifiques vues sur les petites et grandes chutes d'eau de la gorge de la vache. Porter des chaussures solides est conseillé.

Reportage photo


















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Concert d'Académie de l'Orchestre d'État de Bavière: Vladimir Jurowski dirige Rachmaninov, Ravel et Strauss.

L'Orchestre d'État de Bavière   placé s ous la baguette du directeur musical général Vladimir Jurowski  interprète trois chefs-d...