Concert du 19 mai 2026 au Théâtre national de Munich
Sebastian Weigle est un nom familier pour le public munichois de par ses nombreuses prestations à l'Opéra d'État de Bavière où il a fait ses débuts en 2014 avec La Femme sans ombre et où il a dirigé, entre autres, Lohengrin, Tannhäuser, L'Amour de Danaé et La Dame de pique. Cette saison Sebastian Weigle, qui est en charge de la musique à l'Opéra de Francfort, est revenu pour Parsifal et vient de diriger le dernier Concert d'Académie de la saison.
Au programme deux œuvres orchestrales dont la virtuosité et la richesse des couleurs mettent en valeur la prouesse instrumentale de l'orchestre sous tous ses aspects : la seule composition orchestrale originale de Modeste Moussorgski, Une nuit sur le mont Chauve, un sabbat de sorcières endiablé, et la Symphonie n° 3 en do mineur, op. 78 de Camille Saint-Saëns, communément appelée Symphonie avec orgue. Grâce à cette programmation, le nouvel orgue numérique acquis par l'Opéra d'État à l'été dernier a enfin pu déployer toute sa splendeur et offrir au public sa sonorité riche et nuancée. Enfin, fidèle à la tradition de l'Orchestre d'État de Bavière qui invite ses solistes aux concerts de l'académie, le trompettiste Johannes Moritz a interprété le Concerto pour trompette d'Alexander Aroutiounian : une œuvre véritablement spectaculaire où le compositeur arménien mêle des éléments de la musique folklorique de son pays à des harmonies somptueuses, caractéristiques du romantisme tardif, et à une touche française, une délicieuse découverte.
La soirée a débuté avec l'arrangement et l'orchestration que Rimski-Korsakov donna en 1886 à la partition de La nuit sur le mont chauve, le poème symphonique que Moussorgski composa en 1866/67 mais qui ne fut jamais joué de son vivant. La version originale ne refit surface qu'en 1920. Sebastian Weigle et l'orchestre nous entrainent dans la musique exubérante et opulente qui décrit l'apparition des esprits des ténèbres puis des sorcières venues célébrer le sabbat et adorer Tchernobog, la divinité des ténèbres dans la Russie païenne. Sebastian Weigle imprime un tempo d'une rapidité et d'une vivacité étourdissante en accord avec l'indication Allegro feroce, une pulsation et une fureur rythmiques qui soutiennent le tourbillon effréné du sabbat. Le dernier mouvement est d'une lenteur tout en contraste, Rimski-Korsakow a apporté sa propre conclusion calme et rassérénante : une petite cloche de l'église d'un village voisin sonne au loin et sa voix légère qui annonce la lumière de l'aube disperse les esprits des ténèbres.
Le compositeur arménien Alexander Aroutiounian, né en 1920 à Erevan, est connu des mélomanes allemands presque exclusivement à travers son Concerto pour trompette composé en 1950 et complété en 1972 avec la cadence composée par Timofei Dokschizer, qui fut trompettiste soliste au Bolchoï. Certains connaissent également son Concert scherzo pour trompette et piano. Mais son œuvre comprend des suites et des symphonies pour orchestre, une profusion de concertos solos pour une grande variété d'instruments dont le cor, le trombone et le tuba, des cantates, des mélodies, des œuvres chorales et de la musique de chambre ainsi que des œuvres pour piano. En Arménie, Aroutiounian est, avec Aram Khatchatourian, l'un des compositeurs les plus importants et les plus joués du XXe siècle.
De nos jours, son Concerto pour trompette peut définitivement être considéré comme appartenant à la littérature musicale mondiale, en grande partie grâce au légendaire Dokschizer qui, considéré comme l'un des grands trompettistes du XXe siècle, a très tôt interprété cette œuvre en dehors de l'Union soviétique. L'oeuvre, qui a révolutionné l'art de jouer de la trompette, captive l'auditeur par son flair expressionniste à consonance française et son émotivité particulière. Sa composition séduit par son lyrisme énergique, ses couleurs et sa vivacité.
Le trompettiste autrichien Johannes Moritz a commencé l'étude de son instrument à l'âge de sept ans. Il a été trompette solo de l'Orchestre Mozarteum de Salzbourg de 2008 à 2018, et, depuis 2018, il occupe le même poste au sein de l'Orchestre d'État de Bavière. Il enseigne à l'École de musique de Salzbourg depuis 2011. Il donne une interprétation aussi brillante qu'émouvante du concerto, éveillant l'attention émerveillée du public dès l'introduction à caractère récitatif par sa virtuosité et une perfection technique sans faille. Johannes Moritz déploie la variété des couleurs de cette oeuvre aux contrastes marqués, tantôt vive et fougueuse, tantôt tendre, rêveuse et mélancolique. Le public lui réserve un triomphe, sans obtenir le rappel demandé avec insistance, mais que demander de plus après une interprétation aussi captivante ?
Camille Saint-Saëns, qui fut aussi pianiste et organiste, a dédié sa Symphonie no 3 en ut mineur (op. 78) écrite en 1885 et 1886 à son ami Franz Liszt. Cette symphonie avec orgue est en fait la cinquième symphonie du compositeur, qui avait pris ses distances avec ses deux premières symphonies, les reléguant au statut d'oeuvres de jeunesse. Il s'agit d'une commande de la Royal Philarmonic Society de Londres, où elle fut créée en mai 1886, deux mois avant la mort de Liszt. L'orgue, dans les deuxième et quatrième parties et le piano à quatre mains, dans les deux dernières parties font clairement partie de l'orchestre, et ne jouent quasiment pas comme instruments solistes. Camille Saint-Saëns considérait sa Symphonie n° 3 avec orgue comme l'aboutissement de sa carrière. Il a exprimé sa conscience de la difficulté de l'entreprise dans une citation devenue célèbre : « J'y ai donné tout ce que je pouvais donner... Ce que j'ai fait là, je ne le referai plus jamais. »
Lors des obsèques de Camille Saint-Saëns en décembre 1921, ce fut son ancien élève et ami de longue date Gabriel Fauré qui prononça son éloge funèbre. Il y mettait en lumière leur vision commune : celle d’une musique qui doit célébrer la vie, la clarté et l'élévation de l'esprit. Il a mentionné que Saint-Saëns avait un jour commenté qu'il ne comprenait pas la musique colérique et sombre qu'il entendait à l'époque, que la musique, les arts, devraient célébrer la vie et nous élever, que la musique devrait exister " où règnent côte à côte la dignité, l'esprit, le charme, la tendresse souriante ". Ils étaient tous deux organistes ; Fauré a souvent remplacé Saint-Saëns aux claviers du grand orgue de l'Église de la Madeleine à Paris lorsque celui-ci était en tournée. Gounod, lui aussi organiste et ami de Saint-Saëns, avait assisté à la création parisienne de la symphonie avec orgue en 1889. Il avait alors résumé la grandeur de cette partition en déclarant : " Cette symphonie a sa place au Louvre. Voilà le Beethoven français. "
À Munich la partie pour orgue a été confiée à Peter Kofler, spécialiste renommé de l'orgue et de musique sacrée. Peter Kofler est depuis 2008 organiste à l'église Sankt Michael de Munich. En 2024, il a achevé l'enregistrement intégral des œuvres pour orgue de Johann Sebastian Bach, réalisé sur l'orgue Rieger à quatre claviers de l'église Saint-Michel. Il est également l'initiateur et le directeur artistique du festival international d'orgue « Munich Organ Autumn » et enseigne l'orgue et la direction chorale à l'Université de musique et des arts du spectacle de Munich. Peter Kofler apporte sa remarquable expertise à la symphonie de Saint-Saëns. Il rend avec une extrême précision le motif décalé du mouvement d'ouverture qui donne le ton et crée l'atmosphère de la symphonie, une atmosphère que l'on retrouve dans les entrées dans les 2e et 4e mouvements. Le timbre de l'orgue confère une solennité grandiose dans le mouvement final.
Sebastian Weigle, Peter Kofler et l'orchestre ont su souligner et rendre à merveille la francité, le lyrisme et le caractère mystique de la symphonie avec orgue, une oeuvre qui s'inscrit à la fois dans la lignée des premiers compositeurs romantiques mais fait aussi référence aux musiques parisiennes qui lui sont contemporaines.
Si La Nuit sur le mont chauve est bien connue du public, les deux autres oeuvres furent sans doute pour beaucoup une découverte. À Munich, le Concerto pour trompette d'Alexander Aroutiounian était joué pour la première fois dans le cadre des Concerts d'Académie de l'Orchestre d'État de Bavière. Quant à la Symphonie avec orgue, elle n'avait plus été au programme de l'Académie musicale depuis 1889. Ces découvertes ont été rendues encore plus passionnantes grâce à la direction de Sebastian Weigle, aux jeux du trompettiste et de l'organiste et à la précision d'exécution de l'Orchestre d'État de Bavière. Un régal.
Crédit photographique @ Bayerisches Staatsorchester
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