Le Théâtre de la Gärtnerplatz a remis à l'affiche Troja (Troie), un ballet d'une intensité poignante librement inspiré des Troyennes d'Euripide dû chorégraphe grec Antonis Foniadakis. L'oeuvre, une commande du Staatstheater am Gärtnerplatz, avait été créée en 2024 et a depuis contribué à la reconnaissance d'Antonis Foniadakis, qui a en 2025 été désigné chorégraphe de l'année dans l’enquête des critiques du magazine allemand tanznetz, pour les premières mondiales de Troja à Munich, Der Tod und das Mädchen à Cassel et Ikarus à Hannovre. Une consécration qui vient confirmer le prix italien Danza & Danza du meilleur chorégraphe décerné en 2012.
Né en 1971, Antonis Fondiakis est originaire de Crète. Ancien danseur du Ballet Béjart Lausanne et du Ballet de l’Opéra de Lyon, il a fondé en 2003 à Lyon sa propre compagnie de danse, Apotosoma, portant ses recherches sur l'exploration de la cinétique, de la virtuosité et de l'harmonie du mouvement. Il a développé un style reconnu pour son énergie, sa rapidité et son langage chorégraphique très physique, autant de caractéristiques qu'on retrouve portées à leur paroxysme dans Troja.
Imprégné des Troyennes d'Euripide, qui évoquait le sort des dernières survivantes de Troie après la prise de la ville par les Grecs, le ballet Troja puise dans la tragédie antique pour interroger les conflits contemporains et propose une réflexion profondément humaine sur les ravages occasionnés par la guerre. Le sort tragique des femmes est évoqué dans des scènes insoutenables de rapts et de viols. Lorsque la guerre prend fin, la vie se poursuit plombée par le deuil et le sentiment de la perte irréparable. Troja, qui prend son ancrage dans le mythe antique, universalise son propos en l'étendant à toutes les guerres. Troie
Sur scène la tension est permanente, les corps semblent écrasés sous le poids d'une catastrophe collective. Les danseurs expriment à la fois le désespoir déchirant et la résilience qui permet la survie. La chorégraphie est d'une rare exigence pour les interprètes, par sa durée (plus de 75 minutes sans entracte), par son intensité énergétique, par la rapidité des enchaînements dans les scènes d'ensemble et en raison de la complexité des mouvements qui requièrent une précision extrême d'exécution, une coordination exemplaire et une grande virtuosité technique. L'écriture chorégraphique de Fondiakis repousse les limites du possible.
La scénographie de Sakis Birbilis est épurée, elle renforce la dimension universelle du propos au delà de point d'ancrage dans une antiquité mythique. La scène est sobrement architecturée par des structures modulables évolutives et une utilisation sculpturale de la lumière qui souligne les flux corporels en perpétuelle transformation, une esthétique abstraite intemporelle saisissante qui intensifie encore la puissante énergie de l'évocation corporelle. Les costumes d’Anastasios-Tassos Sofroniou, qui puisent leur inspiration à la fois dans l'Antiquité et l'époque contemporaine, abolissent les frontières temporelles.
La musique est d'une puissance oppressante, elle enveloppe le spectateur dans une chape sonore qui participe pleinement à l'élaboration du drame et de son intensité émotionnelle. La partition repose sur l’association de plusieurs univers sonores. Foniadakis a choisi des œuvres d’Arvo Pärt et de Bryce Dessner, auxquelles s’ajoute un travail original de composition et de sound design réalisé par Julien Tarride. Cette combinaison crée une vaste fresque sonore où se rencontrent spiritualité, lyrisme et violence.
Les pages d’Arvo Pärt présentent de longues résonances et des harmonies épurées qui apportent une dimension méditative et sacrée. Elles évoquent la douleur, le deuil et la mémoire des victimes de la guerre. À l’inverse, les œuvres de Bryce Dessner introduisent une tension plus contemporaine, faite de mouvements incessants, de pulsations et de contrastes dynamiques qui soutiennent l’énergie physique de la chorégraphie. Le rôle de Julien Tarride est particulièrement important. Son univers électroacoustique, ponctué de percussions sourdes, de grondements et de textures sonores inquiétantes, traduit la brutalité du conflit et le chaos qui suit la destruction de Troie. L'orchestre, dirigé par Michael Brandstätter, crée un environnement sonore oppressant.
La richesse expressive de la musique alterne les moments de recueillement et les explosions de violence, reflétant les thèmes centraux du ballet : la guerre, la souffrance humaine, la perte, l'indispensable résilience et l’espoir d’une reconstruction. Pareille au temple grec stylisé de la première scène, la chorégraphie érige une cathédrale à la douleur. La danse et l'enveloppement sonore visionnaires immergent le public dans une expérience sensorielle et émotionnelle intense dont le message sous-jacent induit une forte aspiration à la paix. Un spectacle cathartique dont on ne peut sortir que profondément ébranlés et que salue un tonnerre d'applaudissements suivis d'une standing ovation.
Distribution du 3 juin 2026
Direction musicale Michael Brandstätter
Chorégraphie Andonis Foniadakis
Composition et conception sonore par Julien Tarride
Scénographie Sakis Birbilis
Costumes Anastasios-Tassos Sofroniou
Lumière Sakis Birbilis
Dramaturgie András Borbély T.
Ballet du Staatstheater am Gärtnerplatz
Orchestre du Staatstheater am Gärtnerplatz
Crédit des photographies @ Marie-Laure Briane