mardi 30 juin 2026

Le Comte de Luxembourg de Franz Lehár revisité par Peter Lund au Théâtre de la Gärtnerplatz

Daniel Prohaska  (René Comte de Luxembourg),  Andreja Zidaric  (Angèle Didier)

Le Théâtre de la Gärtnerplatz a présenté une nouvelle production du Graf von Luxemburg de  Franz Lehár dans une mise en scène  par Peter Lund, qui a soigneusement adapté l’œuvre au départ du livret d'Alfred Maria Willner et Robert Bodanzky pour en créer une version vivante et captivante. Une excellente nouvelle pour les amateurs d'opérette qui ont à nouveau  l'occasion de se délecter de cette oeuvre dont la dernière apparition au répertoire du théâtre remonte à plus de  plus de 70 ans. L'arrangement musical est signé Kai Tietje. Michael Brandstätter, premier chef d’orchestre du Staatstheater am Gärtnerplatz, dirige l’ensemble.

Figure influente du théâtre musical germanophone Peter Lund est un auteur, dramaturge et metteur en scène allemand reconnu pour son travail dans le théâtre musical contemporain. Son écriture, ou comme ici sa réécriture, mêle l'humour, l'émotion et posent un regard critique sur la société. Peter Lund a l'art de créer des  personnages attachants, des dialogues vivants caractérisés par une grande force narrative. Ses mises en scène privilégient une approche dynamique et accessible, plaçant le jeu des interprètes et la clarté du récit au cœur de ses créations.

Dans sa nouvelle version de Der Graf von Luxemburg au Staatstheater am Gärtnerplatz, Peter Lund conserve la musique de Franz Lehár et le cadre du Paris de la Belle Époque, mais modifie sensiblement le livret pour le rendre plus crédible et plus actuel.

Dans un train pour Paris, deux charmants escrocs se rencontrent : Angèle Didier, une femme de chambre dont le véritable nom est Ernestine Croque, rêve de devenir une vedette de cabaret sur les Champs-Élysées. René, valet de la comtesse de Luxembourg, se fait passer impulsivement pour un comte afin de gagner rapidement de l'argent. Le peintre Armand et sa bien-aimée Juliette décident de vivre pauvres mais heureux. René, quant à lui, est persuadé par le « protecteur » d'Angèle, Basile, un prince véritable et richissime, de contracter  un mariage de convenance avec elle, espérant ainsi l'élever socialement par un titre de noblesse. 

Dagmar Hellberg  (Comtesse Mathilde de Luxembourg), ensemble de danse

" Bist du's, lachendes Glück " (littéralement " Est-ce toi, bonheur rieur ? ", " Bonheur, n'est-ce pas toi ?"), telle est la question que Franz Lehár et ses librettistes posèrent en 1909 à un public conquis, ajoutant une mise en garde : « Cher ami, on ne vise pas les étoiles… » Ce grand duo d'amour lyrique et romantique marque le moment où le faux comte René et Angèle se retrouvent et réalisent qu'ils sont tombés amoureux l'un de l'autre.  Le compositeur austro-hongrois, étoile montante de l’opérette depuis le succès mondial de La Veuve joyeuse quelques années auparavant, créa avec son Comte de Luxembourg  un chef-d’œuvre tout aussi mélodieux et captivant, que charpentent  des duos somptueux, des disputes enflammées et un dénouement magique.  

Peter Lund ne change pas l'esprit de l'œuvre, mais il remplace une intrigue fondée sur la vente d'un titre aristocratique, aujourd'hui peu convaincante, par une histoire d'imposture sociale, —plus dynamique et plus facile à accepter pour un public contemporain, — tout en conservant la musique et l'atmosphère parisienne de l'original. En ouverture, alors que Paris est pris par une fièvre carnavalesque,  Lund fait brièvement se rencontrer René et Angèle dans un compartiment de première classe d'un train en route pour la capitale française. Les deux jeunes gens sont l'un et l'autre des imposteurs. Ernestine Croque est une femme de chambre qui souhaite faire carrière dans la capitale sous le nom d’Angèle Didier. Elle s’est introduite clandestinement en première classe, alors qu'elle n'est munie que d'un billet de troisième classe. René, qui se fait passer pour un aristocrate, n’est en réalité que le valet de la comtesse de Luxembourg, elle-même à la recherche de son neveu, devenu terroriste après avoir été contaminé par les bolcheviks. La comtesse a un âge certain, ce qui ne l'empêche nullement de coucher avec son valet, plutôt joli garcon.  La suite de l'histoire est conforme au scénario d'origine. René retrouve son ami Brissard, un rapin talentueux mais pas encore connu, et sa petite amie Juliette. qui connaît par ailleurs Ernestine. Juliette conseille à Ernestine-Angèle de se trouver un riche protecteur. Le Prince Basile, frappé par la beauté d'Angèle, veut à tout prix l'épouser, mais comme elle est roturière, le mariage ne peut avoir lieu. Un mariage blanc est organisé : René, prétendu comte de Luxembourg, épousera Angèle, et recevra 500000  francs pour sa participation à cette supercherie. Le mariage se fera sans que les époux ne se voient : un mois après le mariage le divorce  sera prononcé. Angèle, comtesse de Luxembourg par alliance est ainsi annoblie de facto et n'étant plus roturière pourra épouser le prince Basile. La  signature du contrat se fait dans l'atelier de Brissard. Angèle et René sont séparés par une grande toile cubiste réalisée par Brissard, qui fait office de paravent. Au troisième acte, Peter Lund change la scène finale. La vieille comtesse de Luxembourg revient sans avoir trouvé son neveu, explosé dans un attentat terroriste qu'il a lui-même organisé. René et Angèle sont tombés amoureux l'un de l'autre. Le prince Basile reconnaît en la comtesse de Luxembourg un grand amour de jeunesse et ne veut plus épouser Angèle. Le peintre Brissard, devenu célèbre, consent enfin à épouser Juliette. Happy end pour  les six protagonistes qui ont trouvé chaussure à leur pied. Et pari superbement réussi pour Peter Lund qui a réalisé une réécriture et une mise en scène épatantes.

Ainsi Peter Lund a-t-il habilement recadré l'action en en modernisant le rythme. Il raconte l'histoire avec une dramaturgie qui s'inspire de la comédie musicale, avec des transitions plus fluides, un humour renforcé et une intrigue plus resserrée. Dans sa mise en scène, les personnages féminins gagnent en importance. Lund invente le personnage de la Comtesse de Luxembourg, une femme de poigne. Lund redessine le personnage d'Angèle, qui n'est plus seulement l'objet d'une transaction matrimoniale, mais est avant tout une jeune artiste ambitieuse qui veut réussir à Paris. À remarquer que les six rôles protagonistes sont sonorisés, à l'instar des comédies musicales.

Andreja Zidaric  (Angèle Didier), ensemble de danse

La scénographie de Jürgen Franz Kirner nous promène (d'abord en chemin de fer) dans  le Paris  de la Belle Époque, qui est aussi le temps de la création viennoise de l'opérette (1909). On est en période carnavalesque. L'action se déroule ensuite dans l'atelier d'Armand Brissard, peintre cubiste, où l'on voit aussi des sculptures de Juliette, qui ambitionne de rencontrer le succès de Camille Claudel. Brissard et Juliette mènent la vie de Bohème, l'atelier en mansarde est éclairé par une grande verrière oblique. On se retrouve ensuite à la réception d'un Grand Hôtel parisien, où grouille une multitude de grooms interprétés par de talentueux danseurs et danseuses. Dans une chambre, la comtesse de Luxembourg abuse une dernière fois des charmes de René avant de partir à la recherche de son neveu. On se retrouve ensuite au Cabaret du Chat Noir. Angèle y passe une audition au cours de laquelle elle rencontre le Prince Basile. Les décors utilisent des motifs de l'Art Nouveau alors en vogue, et spécialement la ligne en coup de fouet, le whipash style, qui en est l'emblème absolu. Pour le hall de réception et la luxueuse chambre de l'hôtel,  la façade du cabaret et sa grande salle avec son grand escalier, le scénographe a utilisé ces  courbes asymétriques en forme de « S » ou de volutes qui,  s'inspirant directement des tiges florales, des vrilles végétales et des ondulations de la nature, évoquent l'énergie organique en mouvement. La costumière Daria Kornysheva a créé un vestiaire Belle Époque des plus réussis, les somptueux costumes de scène d'Angèle Didier, très glamour, pourraient porter la signature des plus grands couturiers.

Erwin Windegger  (Prince Basil Basilowitsch), 
 
Daniel Prohaska  (René Comte de Luxembourg),  Andreja Zidaric  (Angèle Didier)

Michael Brandstätter et l'orchestre ont fait honneur à la partition de Franz Lehár, dans laquelle le compositeur a déployé ses talents avec une générosité sans bornes, offrant des morceaux absolument délicieux : des valses langoureuses, des marches entraînantes, des airs tendres, des chansons pétillantes, des duos et trios savamment composés ainsi que des chœurs retentissants. Le chef et l'orchestre ont rendu avec brio les beautés mélodiques et la richesse de couleurs sonores exceptionnelle. La valse principale, « Bist du's, lachendes Glück... » est une pièce des plus enchanteresses, innervée d'un délicieux érotisme qui éveille et euphorise les sens mélodiques du public entraîné par le retour du rythme caractéristique à trois temps, qui revient décliné en thèmes toujours charmants. La partition est parsemée de morceaux  mémorables, comme la chanson  « Denn doppelt schmeckt's den Bübchen », la valse-chanson pétillante « Brüderlein » ou le  duo original de style bohémien. Elle a la légèreté et le piquant du champagne. L’orchestre du théâtre a restitué avec finesse les couleurs caractéristiques de Lehár, l'élégance des valses, les  rythmes de danse entraînants et les passages lyriques d’une grande tendresse. 

Daniel Prohaska  (Comte de Luxembourg),  Andreja Zidaric  (Angèle Didier),  
Sophia Keiler  (Juliette Vermont),  Peter Neustifter  (Armand Brissard),  
Erwin Windegger  (Prince Basil Basilowitsch)

Les interprètes trouvent un équilibre convaincant entre virtuosité vocale et jeu théâtral, condition essentielle à la réussite du genre. Le succès de cette production repose en grande partie sur une distribution remarquablement équilibrée et sur des choeurs en forme olympique. Dans le rôle de René, faux comte de Luxembourg et imposteur irrésistible, Daniel Prohaska, qui a gardé un physique de jeune premier,  charme  par une élégance scénique éblouissante et les clartés sonores et les séductions de son beau ténor. Face à lui Andreja Zidaric brûle les planches avec une présence scénique incandescente, à l'aune des ambitions de la demoiselle. Lors de sa première audition au Cabaret du Chat Noir, son Angèle chante d'abord faux avant de donner un deuxième air enchanteur de sa voix lumineuse, dès qu'elle se sent observée par le Prince Basile dont la protection et la richesse ont un effet de  baguette magique. Le couple conflictuel d'artistes bohèmes formé par Sophia Keiler et Peter Neustifter apporte fraîcheur et humour à l'intrigue.  La Juliette de Sophia Keiler impressionne par sa force de caractère, bien dans la ligne des positions féministes de la mise en scène. Le troisième couple, celui des vétérans de l'action, est admirablement campé  par Dagmar Hellberg et Erwin Windegger. Ce couple de personnages dans la maturité n'est pas traité de manière burlesque mais  davantage avec une tendresse mâtinée d'un humour raffiné. Les deux acteurs, très applaudis, ont dressé un portrait très humain et réaliste d'une relation amoureuse qui dysfonctionne en raison de l'opposition du rapin bohème à un mariage bourgeois. La comtesse Mathilde est une maîtresse femme qui dans la version de Peter Lund finit par adopter René qui, de valet gigolo et faux noble, devient de facto véritable de Luxembourg et se précipite dans les bras maternels de son ancienne maîtresse. Erwin Windegger ne joue pas le rôle princier de Basile de manière caricaturale (le topos du vieux barbon), mais dresse le portrait attachant d'un homme mûr  qui renonce aux grâces d'une belle jeunette pour  renouer avec son amour de jeunesse, qui se trouve appartenir à son milieu mondain.

Ce spectacle hautement réjouissant, au dynamise entraînant et inventif, cette troupe de chanteurs et de danseurs magnifiques, ce merveilleux orchestre forment un ensemble qui embrasse le public d'une heureuse étreinte et génère un goût prononcé de revenez-y. Tous ces acteurs ont été salués d'une longue et intense ovation.

Distribution du  28 juin 2026

Direction musicale Michael Brandstätter
Mise en scène Peter Lund
Chorégraphie Alex Frei
Scène Jürgen Franz Kirner
Costumes Daria Kornysheva
Lumières Michael Heidinger 
Dramaturgie de Christoph Wagner-Trenkwitz

René Comte de Luxembourg Daniel Prohaska
Angèle Didier Andreja Zidaric
Armand Brissard Peter Neustifter
Juliette Vermont Sophia Keiler
Prince Basile Basilovitch Erwin Windegger
Comtesse Mathilde de Luxembourg Dagmar Hellberg
Sergej Mentschikoff / Portier au Grand Hôtel Jeremy Boulton
Pawel von Pawlowitsch / Portier de l'Hôtel Pain / Assistant réalisateur Gregor Reinhold
Pélégrin / Contrôleur du train / Metteur en scène Alexander Franzen

Ensemble de danse,
Choeur du Staatstheater am Gärtnerplatz,
Orchestre du Staatstheater am Gärtnerplatz

Crédit photographique @ Anna Schnauss

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Le Comte de Luxembourg de Franz Lehár revisité par Peter Lund au Théâtre de la Gärtnerplatz

Daniel Prohaska   (René Comte de Luxembourg),   Andreja Zidaric   (Angèle Didier) Le Théâtre de la Gärtnerplatz a présenté une nouvelle prod...