| Apparition de la Vierge à Soeur Maria de Jésus d’Ágreda École mexicaine, 18ème siècle |
La Relique errante et le Corps glorieux
Splendeur, géométrie céleste et vertige théologique chez Marie d’Ágreda
Figure incontournable du Siècle d’or espagnol, Sœur Marie de Jésus d’Ágreda (1602-1665), abbesse de son couvent conceptionniste, incarne l'une des trajectoires les plus fascinantes du XVIIᵉ siècle. Mystique révérée mais observée d'un œil inquisiteur par le Saint-Office, elle entretint une correspondance intime et politique avec le roi Philippe IV, étalant un magistère moral qui dépassait de loin la clôture de son monastère. Célèbre tant pour ses visions d'une précision saisissante que pour le mystère de sa bilocation — cette légende d’une « Dame en bleu » apparue miraculeusement aux tribus indiennes du Nouveau-Mexique sans qu'elle n'ait jamais quitté l'Espagne —, c’est pourtant dans son œuvre maîtresse, La Cité mystique de Dieu (La Mística Ciudad de Dios), que son génie baroque déploie toute son audace.
Rédigé sous la dictée divine selon ses dires, cet imposant récit biographique et théologique retrace la vie de la Vierge Marie à travers le filtre d'extases souveraines. Entre cosmologie mystique et détails d'une saisissante étrangeté, l'abbesse s'empare d'un casse-tête théologique majuscule : le destin matériel de la chair sacrée détachée du Christ avant sa Passion, et plus particulièrement du Saint Prépuce et du sang versé lors de la circoncision.
En abordant le huitième jour de la vie de l'Enfant Jésus, Marie d’Ágreda ne livre pas seulement une scène de piété maternelle ; elle résout avec une rigueur géométrique la question de l'intégrité du corps divin. Dans le Chapitre XII du Livre IV (deuxième partie de son œuvre), elle consigne l'événement avec une minutie chirurgicale :
« Le temps d'être circoncis, suivant la loi, étant arrived, la divine mère demanda avec ferveur à Dieu de lui inspirer sa divine volonté, et le Seigneur lui révéla qu'il devait être circoncis. Elle en parla donc à saint Joseph et lui demanda humblement son avis sans lui faire connaître la révélation du Seigneur. Saint Joseph fut d'avis qu'il f
ut circoncis puisqu'il était revêtu de l'humanité comme les autres hommes. On prépara donc le rem ède pour guérir la blessure et une fiole de cristal pour y mettre les saintes reliques avec des ling es ou devaient tomber les gouttes de ce sang qui devait être le premier versé pour la rédemption des hommes. On parla ensuite du nom qu'il fallait donner au saint enfant et ils convinrent, suivant la révélation de l 'ange, de lui donner le nom de Jésus. Marie et Joseph s'entretenaient sur ce su jet, lorsqu'il descendit du ciel des légions d'anges chacun avec une devise où était gravé le nom de Jésus si resplendissant qu'il surpassait en éclat la lumière. Ils se rangèrent autour de la grott e et saint Michel et saint Gabriel annoncèrent aux saints époux que c'était le nom qu'il fallait donner au divin enfant. Il y avait à Bethléem une synagogue où l'on n'offrait point de sacrifices car ils ne pouvaient s'offrir qu'à Jérusalem. Un prêtre y lisait la sainte loi au peupl e, et les mères lui apportaient leurs enfants, non que ce fut une obligation, mais parce qu'elles pens aient qu'ils courraient moins de dangers s'ils étaient circoncis par un prêtre. Le sainte Vierge voulut qu'il fut le ministre de la circoncision de son fils, à cause de la dignité de l'enfant. Saint Joseph appela donc le prêtre, et ayant jeté les yeux sur le divin enfant il se sentit embrasé d'une sainte ardeur, sans en comprendre la cause. Il dit à la divine mère de se retirer à l'écart et de confier l'enfant à son père où à un des ministres qu'il avait amené avec lui. Il agissait ainsi afin que la mère ne fut pas trop affligée à la vue de ce sacrifice. La Vierge mère voulait obéir au prêtre, mais elle avait aussi le désir de tenir dans ce temps en ses bras son divin fils. Elle prit donc le parti de p rier le prêtre de lui permettre d'être présente, et qu'il ne craignit rien de son courag e. Cette faveur lui fut accordée elle démaillota le saint enfant, et l'enveloppa d 'un linge pour le préserver du froid et pour recueillir le sang divi n. Le prêtre accomplit son ministère et circoncit l'enfant qui pleura un peu non seulement à cause de la douleur de la blessure, mai s surtout à cause de la dureté des coeurs des hommes. Sa tendre mère compatit vivement à sa douleur, ell e recueillit les sacrées reliques et le sang précieux, et ayant remis tout cela aux mains de saint Joseph elle envelopp a l'enfant dans ses langes et pansa la blessure avec le remède préparé à cet effet. En ce moment le divin enfant témoigna aussi sa mère son amour et sa compassion. Le prêtre demanda le nom qu'ils voulaient lui donner, Marie gardait le silence par humilité et saint Joseph aussi, et tandis que le prêtre attendait tous les deux dirent en même temps Jésus est son nom. Le prêtre l'écrivit dans le registre, et ressentit en le faisant une émotion intérieure qui lui fit verser des larm es. Il di t à ses parents: Cet enfant sera un grand prophète du Seigneur ayez en soin; dites-moi si je puis vous secourir dans votre indigence, je le ferai volontiers, et il les quitta. Après le départ du prêtre, les saints époux s'entretinrent de nouveau des mystères de la circoncision ; ils composèrent des cantiques de louanges pour le saint nom de Jésus, et ils prièrent les anges de cha nter à la gloire de leur Dieu humanisé, ce qu'ils firent aussitô t. »
À travers cette fresque, la théologie d'Ágreda s'articule autour d'un impératif : la chair du Verbe incarné étant exempte de la tache du péché, ces parcelles d'humanité ne pouvaient subir la corruption terrestre ni la décomposition naturelle. Si le corps du Christ ressuscité doit être parfait et complet, que deviennent alors les reliques physiques vénérées dans les sanctuaires d'Europe ? Marie d’Ágreda propose une solution à la fois poétique et métaphysique : la garde angélique et la réintégration pascale. La Vierge Marie, véritable héritière et trésorière de ces parcelles divines, en remet la responsabilité aux puissances célestes.
Elle l'écrit explicitement dans les sections consacrées aux mystères de la Passion :
« Tout ce qui appartenait à la très sainte humanité de Jésus-Christ et qui en avait été séparé durant sa passion [...] fut recueilli, conservé et remis sous la garde des saints anges, afin que rien de ce qui avait touché à la chair sacrée du Verbe incarné ne fût sujet à la corruption ni au mépris. La divine Mère, en sa qualité d'héritière et de trésorière de ces trésors, en commit la garde aux esprits célestes. »
Et de préciser la nature de cet asile céleste :
« Comme cette chair sacrée du Verbe incarné était entièrement exempte de la tache du péché, il était très convenable que les parcelles de son sang, de sa chair et de ses cheveux, épargnées et recueillies par la Sainte Vierge, ne subissent aucune corruption terrestre. Elles furent ainsi préservées saintement dans un lieu inaccessible aux hommes, sous la garde spéciale des archanges. »
Ainsi, abritées dans un « lieu secret et très saint », soustraites aux vicissitudes du monde matériel, ces reliques n'attendaient que l'heure de la triomphante réparation. Le dénouement de cette odyssée microscopique se produit au matin de Pâques, comme le consigne le Chapitre XXVIII du même ouvrage:
« Le divin Seigneur resta aux limbes avec les Saints pères, depuis le vendredi au soir, jusqu'au matin du dimanche, où il sortit du sépulcre, avant l'aurore, accompagné des saints anges et des âmes des justes qu'il
avait rachetées. Un grand nombre d'esprits bienheureux étaient de garde auprès du sépulcre, et quelques-uns d'entre eux, par l'ordre de la grande reine, avaient recueillis le sang divin, et les lambeaux de chair sacrée arrachés par les coups, et tout ce qui regardait la gloire du corps, ou appartenait à l'intégrité de la très-sainte humanité. Les âmes des saints pères en arrivant virent d'abord le co rps couvert de plaies et défiguré par les outrages et la cruauté des juifs, ensuite les anges rétablirent en leur place, avec une grande vénération les saintes reliques qu'ils avaient recueillies, et dans le même instant, l'âme tr ès-sainte du rédempteur s'unit au corps sacré, et lui communiqua la vie immortelle et glorie use. Le Seigneur sortit du sépulcre avec une beauté céleste, et en présence des saints pères il promit à tout le genre humain la résurrection des corps, comme un effet de la sienne, et comme gage de cette promesse, il commanda aux âmes de plusieurs justes qui étaient là présents, de reprendre leurs corps et de s'unir à eux; c'est pourquoi l'évangéliste dit : et les corps de plusieurs ressuscitèrent. La très-sainte Vierge connut tout cela et cette vue fit rejaillir sur elle une splendeur céleste, qui la rendit éclatante de beauté et de lumière. Saint Jean était venu pour la consoler comme le jour précédent dans sa douloureuse solitude, il la vit tout-à-coup environ née de splendeur et de rayons de gloire, et comme l'apôtre pouvait à peine auparavant la reconnaître à cause de sa tristesse, il en fut saisi d'étonnement, et il pensa aussitôt que le divin ma ître était ressuscité, puisque la divine mère était ainsi renouvelée. »
Une telle audace spéculative, mêlant la minutie du détail anatomique aux vertiges de la diplomatie céleste, ne pouvait manquer de provoquer de violentes secousses. Si cette cosmologie suscita une vive dévotion chez ses partisans, elle déchaîna une vive controverse auprès des autorités ecclésiastiques, notamment la Sorbonne et l'Inquisition espagnole. Interrogeante et soupçonneuse face à une femme prétendant légiférer sur la haute théologie, l'Inquisition soumit l'abbesse à trois interrogatoires serrés en 1635, 1648 et surtout en janvier 1650. Les juges traquaient l'orthodoxie de ses écrits et cherchaient à percer le mystère de ses bilocations américaines.
Pourtant, par la finesse de ses réponses et une humilité habilement manœuvrée, Marie d’Ágreda sortit indemne des griffes du Saint-Office sans subir la moindre condamnation formelle. Mieux encore, elle conserva intacte la vénération du roi Philippe IV. Plus tard, au cœur des tensions de la Curie romaine, La Cité mystique de Dieu connut en 1681 une brève mise à l'Index sous le grief de quiétisme, avant que cette censure ne fût rapidement levée.
Entre la blessure sacrée de la circoncision à Bethléem et la gloire ressuscitée du matin de Pâques, Sœur Marie d’Ágreda aura réussi un coup de maître : transformer le fragment de chair le plus controversé de l'histoire chrétienne en un joyau d'architecture angélique, préservé de toute souillure terrestre pour l'éternité du corps glorieux.
Pour aller plus loin : lire en ligne La vie divine de la Très-Saine Vierge Marie en traduction francaise.
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