vendredi 11 décembre 2020

La mort de Rodolphe, petit-fils de l'archiduc Rodolphe.


La fille de l'archiduc Rodolphe, entourée de ses quatre enfants nés de son premier mariage 
avec le prince Othon Windisch-Graëtz. — L'aîné, Rodolphe, est le premier à droite.

LA FATALITÉ PÈSE SUR LES HABSBOURG. À une allure vertigineuse une moto capote, on relève un cadavre, c'est le petit-fils du héros tragique de Mayerling.
Un article de Maurice Verne pour  Paris-Soir du 17 juin juin 1939
    
    L'homme sortit du garage et alla au poste d'essence sur le trottoir. Il comprit que nous étions Français et demanda :
    — Combien ?
    — Dix litres, dis-je.
    Il prit sa lance et j'ouvris le capot de la voiture.
    J'avais devant moi, en salopette, l'un des hommes les plus romanesques de l'histoire. Romanesque par ses origines, par sa jeunesse écrasée d'un passé trop grand et l'exorcisme de son destin. Dans son regard clair on retrouvait, comme chez tous les vrais Habsbourg-Lorraine, l'envoûtement lourd et fixe qu'ont évoqué Le Titien et le Greco sur leurs portraits de Charles-Quint et de Philippe II. Pourtant, il emplissait
simplement le réservoir de notre voiture. Hypocritement, j'étais venu à ce garage de Vienne pour lui parler ; je n'osais plus.
    En ce mécano s'achevait la filiation directe de l'empereur François-Joseph et d'Elisabeth d'Autriche, il portait dans ses veines le sang de Louis II de Bavière, le noyé du lac de Starnberg ; trois races trop vieilles, qui ne cessent plus d'halluciner les hommes, se résumaient en lui — les Habsbourg, les Lorraine et les Wittelsbach.
    Il était surtout le petit-fils de l'archiduc Rodolphe, qu'on avait trouvé mort dans le pavillon de chasse de Mayerling, à côté de l'enfant levantine, toute dorée encore dans la mort, Marie Vetsera !
    La volonté de François-Joseph avait voulu que ce fût lui qui transmit jusqu'à nous le prénom de ce grand-père qui nous a rendu fade celui de Don Juan. Il était devenu le nouveau Rodolphe.
    Sur les écrans des cinémas, il avait tout récemment vu rejouer « Mayerling » de façon candide, et son grand-père ressuscité sous les traits de Charles Boyer. Et pourtant, lui, représentait l'Histoire, alors que nous l'accablions des légendes.    
   Aîné de sa famille, il lui était possible de lutter contre tous ceux qui s'acharnent encore, après cinquante ans, sur le cadavre le plus mystérieux. Il lui restait le pouvoir de défendre sa mémoire.
     Méprisant, il se taisait.
    Et c'est pourquoi je n'osais plus interroger cet homme. Dans Vienne, désertée par la valse, il gagnait sa vie. Les appartements de l'archiduc malheureux ne sont-ils pas devenus, dans la sinistre Hofburg, des bureaux de commerce et d'assurances d'incendie où résonnent les machines à écrire tapotées par les dactylos et les appels téléphoniques ?
    Pourtant, malgré tant d'effacement et de vie simple, et quoi qu'il fit, le mécano ne pouvait échapper à son nom à son destin. Sur lui, désormais, pesait la malédiction qui perdit les Habsbourg, les Lorraine et les Wittelsbach.
    La lettre que je reçois de Vienne me raconte qu'il espérait devenir champion, qu'il se grisait de vitesse et qu'il s'est tué, comme ça, cette semaine, en s'entraînant avec sa moto pour une course sur la côte des records qui mène au Semmering.
  Semmering où, dit-on, un an avant le drame de Mayerling, on aurait vu, au cours d'une chasse officielle, son grand-père tirer si étrangement sur l'empereur que celui-ci n'aurait échappé que par miracle à une mort foudroyante.
   Sombres drames du passé qui rejoignent aux confins de l'histoire ceux de Jeanne la Folle, la mère de Charles-Quint, internée par ordre de la raison d'Etat et de Don Carlos, fils de Philippe II, le fils rebelle que Philippe II fit étouffer...
       Et, quatre mois après le cinquantenaire de Mayerling, le deuxième Rodolphe entre à son tour dans la grande geste désolée de ses ancêtres.
    Voici quel fut, empli de signes extra-humains, le roman des siens et de lui-même.

Le triste accouchement

    Nous sommes en 1883. Après deux années de ménage, déjà amères et agitées de scènes de jalousie, l'archiduc Rodolphe, le fils de François-Joseph, espère enfin un fils. Sa femme, Stéphanie, la fille de Léopold II de Belgique, accouche. Derrière les médecins de la cour et les suivantes se tient, anxieuse, la sœur aînée de l'archiduchesse héritière, plus infortunée qu'elle encore dans son union, Louise de Belgique, mariée au prince Philippe de Cobourg, qu'on dénommait « le loup » parce qu'il partageait son existence entre les chasses sauvages et les orgies du Sacher, la « boîte » dorée des nuits de Vienne.
    Dans une pièce voisine, Rodolphe attend. Il porte en lui le terrible mal héréditaire qui use ses nerfs, il va et vient, fébrile. Un fils va lui naître. Il en sue. Il est sauvé.
    — Ce fils, dit-il à Philippe de Cobourg, son inséparable, je l'élèverai en prince libéral, je lui inspirerai l'horreur de l'étiquette de six cents ans, dont nous mourons tous ici. Il me vengera !
    En effet, lorsque l'empereur le fait appeler dans son petit cabinet privé pour lui lire un rapport de police concernant quelque incartade nouvelle, il ne manque jamais d'entendre, sur le petit ton sec familier, la remarque ironique :
    — Pendant que toi tu t'amuses, ton cousin remplit ses devoirs de famille et de chef de sa maison.
    Il s'agissait du futur Guillaume II. Les princes héritiers des deux empires, qui ont, à un an près, le même âge, se sont mariés la même année, en 1881. Mais Guillaume avait vu naître son premier fils, Frédéric-Guillaume, en 1882. Et. cette même année, 1883. allait lui donner un second fils, Eitel-Frédéric.
    Il était temps que Rodolphe fit souche !
    La porte de la chambre s'ouvrit et Bombelles, le chambellan de l'archiduc, paraît. Son visage est défait. Rodolphe l'interroge des yeux, comprend.
    Ses lèvres blanchissent.
    — C'est une fille ! s'exclame-t-il presque avec désespoir.
    Et, serrant le bras de Philippe de Cobourg, il ricane :
    — On va pouvoir tirer le canon à Berlin.
    L'impératrice Elisabeth exprime un vœu.
    — J'aimerais, Rudi, que tu donnes à l'enfant mon prénom.
    Elle ajouta, rêvant à de chers souvenirs de Budapest :
    — Mais mon prénom en hongrois, le seul que j'aime, Erzebet.
    Et le diminutif en fit Erzsi. La petite Erzsi, qui volait un empereur aux Habsbourg-Lorraine, commençait son existence fatale et triste.
    L'enfant grandissait. Déjà l'expression de son visage se faisait sensuelle comme celui de la grand'mère, elle semblait recommencer l'esquisse de l'amoureuse bègue et déclinante qui se penchait sur elle.
    — Petite Erzsi, dis-moi tes rêves !.
    L'enfant ne connaissait ni la tendresse de son grand-père, toujours distant, qui regrettait un prince, ni celle de son père. L'enfant contemplait la grand'mère fascinante et se taisait.
    — Sa volonté m'effraie, avouait l'impératrice Elisabeth ; cette enfant saura un jour imposer ses droits, elle obtiendra ce qu'on nous a toujours refusé : la liberté.

    Les scènes que je raconte ne sont pas romancées. Quand on répète l'histoire intime des Habsbourg-Lorraine il faut plutôt contenir l'excessif de la réalité. Et les membres de l'ancienne famille impériale qui me retracent l'enfance d'Erzsi me faisaient cet autre tableau.

    Le 30 janvier 1889. au soir, un fourgon, entouré de cavaliers au long manteau noir. fantomatiques, dans Vienne couverte de neige, où les gens ont placé des bougies allumées aux fenêtres pour exprimer leur deuil horrifié, s'arrête devant la Hofburg. On va monter à l'appartement du prince impérial un lourd cercueil d'apparat. Une femme le reçoit, immobile, livide, l'épouse outragée, Stéphanie. C'est le corps sanglant de Rodolphe, arraché à l'alcôve parfumée, aux bras glacés d'une petite amoureuse, qu'on ramène au palais.
    Erzsi a six ans. Son père n'a jamais pu l'aimer parce qu'à Berlin le prince, devenu empereur, a vu naître d'autres fils, et c'étaient Adalbert en 1884, Auguste en 1887, Oscar en 1888. La petite Erzsi, elle, porte seule le poids de la descendance et son opprobre.
     Cette enfant farouche de six ans, qui ne sourit jamais, a tout compris. Plus tard, elle apprendra le détail de cette nuit de cauchemar au sinistre palais. Le chef de la chancellerie privée de l'empereur, le méticuleux baron Scheissl, qui emporte les papiers du mort, semblable à un voleur. Un chambellan qui fait disparaître un écrin où, brillantes comme des armes à feu, s'alignent les deux seringues de Pravaz en argent — le « poison de Rodolphe ». Dans la chambre funèbre, peuplée de ciergesmqui brûlent, un homme est seul qui travaille le masque ensanglanté du prince impérial étendu dans son cercueil. Lentement, il le resculpte avec de la cire pour l'exposition publique dans la crypte des Capucins, près du tombeau du fils de Napoléon, l'Aiglon.

Je ne veux pas être reine

    Treize ans plus tard, dans le même petit cabinet privé où l'empereur tançait son fils, une jeune fille d'une voluptueuse beauté tient tête à François-Joseph, qui demeure, selon son habitude, debout, adossé à son pupitre à pied.
    — Grand-père, je veux épouser Othon.
    — Erzsi, n'ai-je pas eu assez de peine ? Songe que tu es ma seule descendante directe, tu ne peux pas t'entêter, je désire que tu sois reine un jour. 
    — Grand-père, je veux épouser Othon.
   L'empereur lutte en vain depuis une heure avec cette enfant nerveuse, indomptable, passionnée comme l'étaient sa femme et son fils. Et, pas plus qu'eux, il ne la comprend.
    Avec entêtement, l'empereur passe en revue tous les princes de vingt ans, les princes charmants que les cours d'Europe offrent à la petite-fille de l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et roi de Jérusalem.
    — Grand-père, je veux épouser Othon.
    Désormais, le Taciturne ne lutte plus. De toutes parts, il est débordé par les siens. Tous repoussent la férule de l'office de l'étiquette, tous veulent vivre.
    Cet Othon de Windisch-Graetz, que sa petite-fille réclame, fait certes partie de ces grandes familles dites médiatisées, au nombre de trente-neuf, que le protocole du "Familien Statut", établi par Charles-Quint, place après les vingt-trois archiducs vivants et les archiduchesses. Et les Windisch-Graetz ont joué leur rôle auprès du trône. Pourtant, l'empereur voudrait que celle qui remplace le petit-fils qu'il désirait lui aussi, et serait à cette heure le futur empereur, joue un rôle dans les cours et demeure dans la grande famille internationale des empereurs et des rois.
    Mais Erzsi ne veut pas être reine. Elle finit par épouser celui qu'elle aime, le séduisant Othon de Windisch-Graetz. Au premier fils du jeune ménage, François-Joseph accorde cette pauvre satisfaction de lui donner le prénom de Rodolphe — en dépit de tant de présages suspendus et de maléfices. Rodolphe, le futur mécano.

L'archiduchesse rouge

    Erzsi a divorcé. Elle avait rêvé d'arracher à jamais les liens maudits, de fuir la cour d'épouvante. Princesse, c'est encore trop. Son fils aîné, Rodolphe, la suit. Elle a deux autres fils et une fille. L'un des garçons a subi le démon romantique. Il s'est fait artiste peintre. Il a choisi pour femme un gentil modèle.
    — Appelez-moi simplement madame », dit Erzsi a ses visiteurs.
    Et c'est Sarajevo — le deuxième Mayerling.
    La guerre, la défaite, la révolution. La misère écrase la vieille Autriche, devenue un pays trop petit avec une capitale trop grande. On voit dans les réunions politiques, hurlantes, une femme au visage toujours beau que l'amour a griffé de ses meurtrissures. Auprès d'elle, le deuxième Rodolphe.
    Erzsi se grise de révolte, elle aime un tribun socialiste, elle l'épouse. Alors, elle n'est même plus madame, elle devient la citoyenne Petznek.
    Mais le peuple têtu lui conserve son titre, il l'appelle l'archiduchesse rouge. Qu'est-elle devenue, alors qu'un fils de ce peuple à qui elle a tout donné, Adolf Hitler, a pris la place des siens, qu'il a supprimé l'Autriche millénaire ? Qu'est-elle devenue, la fille de Rodolphe ?
    La princesse Stéphanie, sa mère, la veuve du héros tragique de Mayerling, s'est retirée en Hongrie. Elle a, depuis 1900. essayé de refaire sa vie : elle a épousé le comte Lonyay, chambellan de François-Joseph. Elle se voue aux œuvres de piété et de charité. Elle implore Dieu pour le repos de ses morts. 
    Et voici que son petit-fils disparaît tragiquement, selon la loi de malédiction et quatre mois après le tragique cinquantenaire de Mayerling.
    II n'est plus désormais de Rodolphe pour la vieille femme courbée de soixante-quinze ans. Le cycle s'est refermé comme une eau mauvaise.

Maurice Verne.


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Heiligenkreuz — Chez les moines blancs de Sainte- Croix qui gardent le corps de Marie Vetsera. Un texte de Maurice Verne.

 

Crédit photo : Henryk Żychowski

Chez les moines blancs de Sainte- Croix qui gardent le corps de Marie Vetsera

    Cette abbaye de Heiligenkreuz, entourée de murailles, avec ses portes monumentales, est une suzeraineté du moyen âge parmi nous. Les moines règnent sur la région, où ils possèdent depuis huit siècles, terres, labours, coteaux de vignes, bois. Ils ont leurs domestiques et leurs troupeaux, trafiquent un vin savoureux qu'on peut boire sur place dans une taverne installée dans le couvent. Moines à robe blanche et chasuble noire, demi- fermiers et intellectuels. C’est donc une petite ville que l'abbaye de Sainte-Croix ; chaque siècle y a laissé ses beaux morceaux de pierre : les successives sculptures du cloître aux trois cents colonnes, ses nobles décorations sur les murs des salles d'apparat, un chapitre enchanteur, sa chapelle romane fleurie à l'intérieur des dentelles du flamboyant. Les moines avaient la garde des tombeaux des margraves de Babenberg qui précédèrent sur le trône les Habsbourg. On voit dans la crypte aux épaisses ténèbres Frédéric le Lutteur, étendu, hiératique sur les dalles ; la vieille Ostarrichi lui doit son étendard — il frappait d'estoc et de taille dans les batailles, son vêtement blanc et son armure étaient couverts de sang, un soir de combat il retira sa ceinture, elle avait laissé une tache blanche et les preux en firent ce pavillon d'Autriche qui n’a plus bougé — rouge et blanc... 

    Depuis l’an 1135, et les créateurs de l'abbaye, les religieux français de Citeaux, les moines pensaient bien limiter ainsi leur multiple et active besogne de seigneurs féodaux du pays de Mayerling et autres lieux, mais ceux qui gardaient le panthéon des Babenberg se virent requis de veiller sur le corps d’une petite princesse de songe et de beauté. Et la vieille maman Baltazzi leur laissa, à sa mort, une partie de sa fortune pour qu’ils prient pour l’âme de la tendre et pitoyable pécheresse. 
    Mystérieux et incessants retours de l’histoire d'Autriche. 

La tombe de Marie Vetsera 

    C’est par un calvaire au cortège de hauts saints et saintes de pierre, entre des rangs d’arbres qui forment une tremblante nef de verdure qu’on gagne le cimetière. Chaque palier de la dure grimpée recèle une chapelle où se joue une scène du Golgotha avec d’autres personnages coloriés. Le calvaire épouse l’échine d’un monticule et le redescend. Et le cimetière s’étend, devenu un point de pèlerinage sentimental universel comme l’apocryphe tombeau de Juliette à Vérone. Le cimetière s’étale sur la pente douce d’une colline, le gazon le recouvre et les premiers sapins des bois proches l’abritent. Dès l’entrée, à gauche, un large  carré, qui est un parterre, entoure la dalle de marbre gris ornée de six anneaux de fer. Elle dort là cette enfant qui aima un prince, fut la victime d’une machination politique et mourut dans une étreinte : la Juliette authentique. Une croix de marbre blond monte entre des arbustes funéraires. 

Mary Freiin v.Vetsera, 
geb. 17 märz 1871. 
gest. 30 jänner 1889; 
wie eine Blume sprosst der Mensch auf 
und wird gebrochen (Hiob 142). 

    Le livre de Job dit : « L’être humain pousse comme la fleur et comme la fleur il est fauché...» 

La nuit d’effroi 

    — II y avait, monsieur, un signe diabolique sur cette scène... 
    Le fossoyeur est le fils de celui qui, à minuit, reçut le corps de Marie Vetsera, que le comte Stockau et Alexandre de Baltazzi descendirent de la voiture, en le reprenant chacun par un bras, comme une femme lasse qu’on soutient, et menèrent dans la chapelle du cimetière où attendaient le père supérieur de l’abbaye et les policiers. 
    — On avait creusé la fosse à la lueur des lanternes, mais par trois fois la terre rejetée retomba et la referma. Mon père et ses aides virent là un signe néfaste et refusèrent de reprendre le travail, ce furent les policiers venus de Vienne qui l'achevèrent enfin, sous les rafales de pluie. 
    « Quand, le cadavre arriva, debout, entre le comte Stockau et Alexandre de Baltazzi, les témoins se signèrent.. La morte gardait les yeux grands ouverts et sa bouche semblait vouloir appeler ; du sang était sur elle, mon père ne savait rien encore, mais il pensait bien que quelque chose d’extraordinaire venait de se passer car on ne voit pas souvent une morte enterrée à minuit, avec précipitation. On étendit la jeune fille, qui demeurait très belle, mais ses longs cheveux noirs se déroulèrent, ils paraissaient vivants et refusaient de tenir dans le cercueil, et les témoins virent là un nouveau signe maléfique ; on cloua le couvercle et on descendit vers la tombe ; les hommes glissaient sur le terreau mélangé de neige, de gel et de flaques d’eau, les policiers précédaient le cortège en tenant haut les lanternes et tout bientôt, fut fini. » 

L’autre chapelle expiatoire 

    Nous entrâmes dans la chapelle sur le versant montant du cimetière, qui est entourée des tombes des moines couvertes de lierre. Ce qui fut refusé à Mayerling pour la mémoire de Rodolphe a été réalisé ici : du mystère rend les vieilles pierres parlantes. Tout y dit la douleur. Maman Baltazzi offrit le vitrail central, au-dessus du simple autel de marbre blanc, deux têtes d’anges ont les traits de Marie et du jeune frère mort brûlé vif. Au pied, les pères supérieurs de l’abbaye sont enterrés. Mais c’est Marie qui devient l’ange du lieu. Ladislai et Maria. Mater dolore afflicta, les inscriptions émeuvent : « Dieu m’a enlevé mes enfants », clame sur les murs la vieille mère qui n'eut pas le droit de mettre le baiser d'adieu sur le front de la morte.     — Mme Baltazzi, dit le fossoyeur, put venir quelques jours après, quand on eut à peu près arrangé la tombe ; elle allait de la chapelle à la tombe, un peu comme une femme ivre, demandant sans cesse les détails à mon père, et devant la tombe elle demeurait de longs moments, appelant : « Marie, ma petite Marie ! » On aurait dit une mère qui endort son enfant au berceau. 
    — Eut-elle une plainte? 
   — Jamais.... elle raconta par la suite à mon père que pendant des jours elle alla attendre dans l'antichambre de la Hofburg afin que l’empereur la reçût. Elle voulait lui demander s’il n’était pas resté quelques reliques dans la chambre de Mayerling. Le prince de Montenuovo lui répondait invariablement que l’empereur ne la recevrait pas ; elle espérait tout de même que l'empereur sortirait de son cabinet, et alors elle se serait jetée à ses genoux et l'aurait supplié ; elle vint de nombreuses fois inutilement. La dernière fois, l’impératrice, en grand deuil, sortit du cabinet de l’empereur, traversa l'antichambre, Mme Baltazzi se précipita, l’impératrice la reconnut, ne fit pas un geste et passa. « J’ai compris, disait là pauvre femme à mon père, que j'étais coupable, que j’étais condamnée », et elle ne retourna plus au palais.     — Est-il vrai que l’impératrice vint au cimetière de Heiligenkreuz ? — Oui, mon père m’a raconté la scène. Mme Baltazzi priait sur la tombe quand une voiture de Vienne, qui n'était pas une voiture de la cour, s’arrêta devant le cimetière ; une dame voilée descendit et vint à la tombe, elle vit Mme Baltazzi mais ne s’en retourna pas, elle demeura un moment devant la grille. Mon père avait reconnu l’impératrice. Les deux mères se regardèrent, Mme Baltazzi était si saisie qu'elle ne fit pas la révérence protocolaire, l’impératrice, au bout d'un moment, se retira. Mme Baltazzi dit alors à mon père : « L’impératrice a pardonné à Marie, elle est venue ». 

Le dernier héros de Mayerling 

   Le hasard voulut que le jour de ma visite un jeune homme vînt trouver le fossoyeur, qui achevait son récit pour nous, et lui annonça qu’il allait repeindre la tombe de son ami pour la Toussaint proche. Le fossoyeur nous le présenta :
    —Monsieur, dit-il en me désignant, est un écrivain français qui va parler de Marie. Le jeune homme nous invita à le suivre. Nous nous trouvâmes devant un petit tertre qui portait à la tête le chevalet avec l’inscription et deux lanternes-de-verre glauque.     — La dernière victime de Mayerling ! nous dit-il. Sur le cartouche il était écrit : Ewald Laumann, 22 ans. 
    « C’était mon meilleur ami, messieurs, il avait eu la tête tournée par la beauté de Marie Vetsera, il l’aimait comme une vivante, sa chambre de Vienne était pleine des photos de la morte, il lui écrivait des vers où il la plaignait. Un jour il n’y tint plus, il vint devant la tombe de Maria et se tira un coup de revolver. 
    Le fossoyeur compléta : 
    — Le pauvre gosse ! C’était le 30 août 1926, par une belle matinée de printemps, j’entendis la détonation, j’accourus, je vis ce jeune homme affaissé, il était mort sur le coup. On nous montra le portrait d’Ewald, qui était employé des postes à Vienne, une belle tête d’adolescent aux yeux ardents.  
   — Chaque année, avant la Toussaint, reprit ie jeune homme, qui préparait sa peinture, ie viens repeindre la tombe d’Ewald car ses parents nee lui ont pas pardonné d’avoir préféré la pensée d’une jeune fille morte depuis quarante-cinq ans. à leur tendresse vivante. 
    Ainsi finit, le drame de Mayerling par le suicide d’un petit employé de- . poste qui rêvait. 
MAURICE VERNE.

Un texte extrait d'un feuilleton de l'Intransigeant (décembre 1934)

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mercredi 9 décembre 2020

" Cette comtesse Larisch ", une chronique funèbre du journal Le Temps en 1940

 

Photo hors article

Le Temps du 6 octobre 1940

"Cette comtesse Larisch "

    Il y a quelques mois mourait à Vienne, aussi discrètement qu'elle avait vécu, Catherine Schratt, la confidente et la consolatrice de François-Joseph. Et voici qu'on apprend aujourd'hui la fin, dans un asile de vieillards d'Augsbourg, en Bavière, de Marie-Louise von Wallersee-Wittelsbach, ex - comtesse Larisch. Les deux femmes, survivantes d'un monde disparu, se sont rejointes dans la tombe après avoir été intimement mêlées aux intrigues et aux scandales de la maison des Habsbourg. Mais quel contraste entre elles ! Autant Catherine Schratt ,fut réservée et farouchement ennemie de la publicité bruyante, autant la comtesse Larisch fit étalage de ses multiples aventures et n'hésita pas à raconter, plus ou moins exactement d'ailleurs, ce qu'elle savait des secrets de la sombre Hofburg.
    Elle était la fille du duc Louis de Bavière et d'une roturière, l'actrice Henrietta Mendel. Issue d'un mariage morganatique, elle était, par son père, la nièce de l'Impératrice Elisabeth et la cousine de l'archiduc Rodolphe. Elle affirme, dans ses mémoires, que sa mère, fille d'un valet de chambre du grand duc de Hesse, était parvenue à s'imposer à la cour ; que François-Joseph l'appelait « sa chère belle-soeur Henrietta » et, malgré son humble origine, n'hésitait pas à lui offrir le bras au château de Godollo pour la conduire à table. Elle-même se présente comme une «enfant de l'amour» qui eut le bonheur de plaire tout particulièrement à l'impératrice Elisabeth. Elle devint à 18 ans sa Palastidame, sa favorite et sa confidente. Les mauvaises langues de Vienne ajoutèrent : son entremetteuse...
    Mariée à l'un des hommes les plus riches d'Autriche-Hongrie, le comte Georges von Larisch, elle fut intimement mêlée au terrible drame de Meyerling. On l'accusa d'avoir joué un rôle capital dans la liaison de l'héritier du trône avec la jeune baronne Marie Vetsera. Elle s'en défendit avec indignation. Pendant des années, elle se plaignit d'avoir été clouée au pilori comme le mauvais génie des Habsbourg. Elle ne cessa d'écrire des lettres aux directeurs de journaux de tous les pays du monde pour exiger d'eux des démentis et proclamer son innocence. Dans ses deux livres Mon passé et Les secrets d'une maison royale, elle s'efforça de prouver que, contrairement aux bruits qui avaient couru à Vienne, elle n'avait pas présenté la petite Vetsera à l'archiduc Rodolphe, qu'elle était absente de la capitale quand le Kronprinz avait fait la connaissance de la jeune fille. Elle reconnut cependant qu'elle avait entretenu des relations très amicales avec la vieille baronne Vetsera et ses deux filles et que Rodolphe s'était plusieurs fois servi d'elle pour faire remettre à sa maî- tresse des sommes relativement importantes. Quel qu'ait pu être son rôle dans la mystérieuse tragédie de janvier 1889, le fait est que l'impératrice Elisabeth, qui l'avait jusqu'alors comblée de ses bontés, la fit impitoyablement chasser de la Cour. Ce fut le comte Andrassy qui vint lui porter « l'amer message qui la bannissait à jamais de la Cour et attachait un honteux stigmate à son nom ».
    Privée de la protection et de l'affection de celle qu'elle appelait familièrement sa «tante Sissy», la Bavaroise devint « la femme la plus décriée de toute l'Europe ». Quand on parlait d'elle à Vienne, on disait, sur un ton de mépris, « cette comtesse Larisch ». Sa disgrâce fut le début de sa décadence. Divorcée après vingt ans de ma- riage, elle épousa en 1897 Otto Brucks, chanteur attitré de la Cour royale de Bavière, l'un des plus célèbres interprètes de Wagner. Son second mari mourut à la veille de la guerre de 1914. Sur cette union, qui fut heureuse, car un même amour de la musique les avait liés l'un à l'autre, elle s'exprime dans ses souvenirs en termes musicaux : « Le bonheur et la tendresse que m'avait donnés Otto Brucks ne peuvent être comparés à la passion qui dévora Tristan et Yseult ; ils avaient plutôt le sens profond et la noble tranquillité de la Pastorale de Beethoven ».
    Ruinée par la guerre de 1914, puis par l'inflation, elle eut terriblement à souffrir sous le régime rouge de Kurt Eisner à Munich. Elle tomba dans la misère et dut s'engager comme domestique jusqu'au jour où elle fut découverte par un jour- naliste américain qui l'emmena aux Etats-Unis. Un riche fermier d'un Etat du sud l'épousa et l'ex-comtesse autrichienne devint Mme Meyer. Ce troisième mariage ne dura que trois ans. En vain elle chercha à gagner sa vie en donnant des leçons. Elle échoua partout et, déçue, se résigna à regagner l'Europe.
    Sa vieillesse fut lamentable. On finit par la prendre en pitié et à l'accueillir dans un asile de vieillards de son pays natal. C'est là que la mort est venue la prendre à l'âge de 82 ans.

André PIERRE.

Bientôt Noël

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Rodolphe de Habsbourg et Mayerling, 
Louis II de Bavière, Wagner et l'Or du Rhin, 
la Comtesse Kalergis-Mouchanoff
Aussi en Ebook (sauf les Voyageurs)


ISBN : 9782322255139


ISBN : 9782322102006

ISBN : 9782322102327

ISBN : 9782322131310

ISBN : 9782322208371

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Le roman d'un roi. Les troublantes amours de Louis II de Bavière : https://www.bod.fr/librairie/le-roman-dun-roi-auteur-anonyme-9782322255139

Louis II de Bavière. Le cygne des Wittelsbach : https://www.bod.fr/librairie/louis-ii-de-baviere-le-cygne-des-wittelsbach-chanoine-dagrigente-9782322102006

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Les voyageurs de l'Or du Rhin. La réception française de la création munichoise du Rheingoldhttps://www.bod.fr/librairie/rodolphe-luc-henri-roger-9782322241378

Marie Kalergis-Mouchanoff, née comtesse Nesselrode:  https://www.bod.fr/librairie/marie-kalergis-mouchanoff-nee-nesselrode-9782322131310

Le roi Louis II de Bavière dans la poésie française : https://www.bod.fr/librairie/le-roi-louis-ii-de-baviere-dans-la-poesie-francaise-luc-henri-roger-9782322208371

mardi 8 décembre 2020

Le roi Louis II est la réincarnation d'un cygne. Un conte royal de Marie von Wallersee, la ci-devant comtesse Larisch.

Marie v. Wallersee et son mari 
Otto Brucks en 1898

    En 1898, un mois après l'assassinat de sa tante l'impératrice Elisabeth d'Autriche, Marie von Wallersee fit publier en Allemagne un roman à clé intitulé Un conte royal, qui met en scène les fiançailles du jeune roi Louis II de Bavière avec Sophie Charlotte en Bavière, la sœur de Sissi, de la rencontre à la rupture. Le roman est quasi introuvable sauf à prix d'or au marché secondaire. Il n'a jamais été réédité. 

    Chassée de la cour de Vienne suite à la tragédie de Mayerling, et bannie par ricochet solidaire de la cour de Bavière, Marie Larisch revint s'installer dans son pays natal sur les bords du Tegernsee. Le comte Larisch obtint le divorce et Marie se remaria avec le chanteur wagnérien Otto Brucks. En 1898, elle publia son Conte royal sous son nom de jeune fille. 

Un conte royal. Résumé du premier chapitre.

    Un roi âgé (un avatar de Louis Ier de Bavière) observe la voûte céleste en compagnie de son astronome, qu'il renvoie bientôt car il veut rester seul pour contempler Saturne. Il est magiquement aspiré vers la planète annelée et arrive dans un monde supérieur peuplé de cygnes magnifiques, auxquels un Ange vient fréquemment dispenser des enseignements. Le roi apprend que les cygnes sont les âmes des enfants qui ne sont pas encore nés. Il vivent dans une constante béatitude car ils ne connaissent pas la souffrance, mais cet état n'est cependant pas idéal. L'ange enseigne la philosophie supérieure de l'Idéalisme. 

    La terre est considérée comme un monde inférieur dominé par la fièvre de l'or. La corruption et la concupiscence y règnent en maîtresses et les humains souffrent en permanence. La souffrance peut cependant être transcendée, une rédemption est possible, mais les hommes sont trop occupés à amasser l'or et rares sont ceux qui échappent à leur douloureux destin. 

    L'un des cygnes du monde paradisiaque, toujours à la tête de sa horde, orgueilleux et fier, annonce à l'ange qu'il désire se réincarner dans le monde terrestre. Il y sera roi et se donnera pour tâche d'apporter à son peuple la philosophie de l'idéalisme, qui se transmet par la connaissance et la pratique des Beaux-Arts. 

    L'ange prévient le roi qu'en se réincarnant il participera à l'humaine condition et se condamne à la souffrance, et que de plus il n'aura aucun souvenir de son existence antérieure.  Il ne pourra échapper à son triste sort que s'il rencontre le parfait amour d'une femme qui lui donnera un amour plénier. Un signe lui sera cependant donné, sous la forme d'un chant merveilleux. Lorsqu'il quittera son apparence terrestre, il pourra revenir au nirvana des cygnes.

    Lorsque le roi âgé revient dans son royaume terrestre, il perd le souvenir de ce qu'il vient de vivre dans son voyage astral. Un messager vient lui annoncer une bonne nouvelle : un petit-fils (Louis II de Bavière) lui est né ! 

     Le cygne fier vient de se réincarner....

    Le deuxième chapitre se passe sur terre, aux bords d'un lac. Deux hommes puissants et corrompus discutent des moyens de manipuler le jeune roi.. 

Invitation à la lecture

En 1887, un anoynyme publiait Le roman d'un roi, un roman à clé qui mettait en scène un avatar du roi Louis II de Bavière. Récemment redécouvert, il vient de connaître une nouvelle édition sous le titre Le roman d'un roi. Les troublantes amours du roi Louis II de Bavière.

Louis II de Bavière, Rodolphe de Habsbourg et Mayerling, Wagner et l'Or du Rhin, la Comtesse Kalergis-Mouchanoff

ISBN : 9782322255139


ISBN : 9782322241378


ISBN : 9782322102006

ISBN : 9782322102327

ISBN : 9782322131310

ISBN : 9782322208371

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Le roman d'un roi. Les troublantes amours de Louis II de Bavière : https://www.bod.fr/librairie/le-roman-dun-roi-auteur-anonyme-9782322255139

Louis II de Bavière. Le cygne des Wittelsbach : https://www.bod.fr/librairie/louis-ii-de-baviere-le-cygne-des-wittelsbach-chanoine-dagrigente-9782322102006

Rodolphe. Les textes de Mayerling : https://www.bod.fr/librairie/rodolphe-luc-henri-roger-9782322241378

Les voyageurs de l'Or du Rhin. La réception française de la création munichoise du Rheingoldhttps://www.bod.fr/librairie/rodolphe-luc-henri-roger-9782322241378

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Le roi Louis II de Bavière dans la poésie française : https://www.bod.fr/librairie/le-roi-louis-ii-de-baviere-dans-la-poesie-francaise-luc-henri-roger-9782322208371

Mit der Kamera über den Bozner Markt — 22 Fotos

  © Marco Pohle