lundi 21 décembre 2020

La malédiction de l'île de Croma, par Juliette Adam

 Un article de Juliette Adam pour La Dépêche tunisienne du 1er octobre 1898

La Malédiction de l'île de Croma 

             Emilie Mediz-Pelikan,  Blick auf Lacroma
     Lorsque, en juin dernier, je quittai Trieste, sur le Wurmbrand pour continuer mon voyage vers le Monténégro, une légère brume blanche ouatait la mer ; le bleuté du ciel était traversé par de longues touches blanches qu'avait brossées quelque magique pinceau. Le Wurmbrand coupe l'eau et trace dans sa masse un large sillon blanc ; aussi il fait surgir à l'avant des millions de crêtes battues, fouettées, montant ou descendant les unes sur les autres pour retomber tremblotantes, frémissantes, et finalement dessiner sur la mer les riches points des guipures vénitiennes. Les montagnes se voilaient à droite, mais à pic sur la mer apparaissait, plus blanc que toutes les gammes de blancheur autour de nous, Miramar. Miramar, le palais de Maximilien, empereur du Mexique, où la douloureuse, l'inconsolée Elisabeth d'Autriche, venait, à des intervalles que sa fantaisie faisait tantôt éloignés, tantôt rapprochés, fixer un instant sa vie errante.
    Les jardins de Miramar sont célébres. Nulle part ailleurs plus de plantes rares ne fleurissent sous un ciel plus clément, dans une atmosphère plus tempérée,que la brise caresse en été, que le soleil ardent réchauffe en hiver.
    Là devrait, il semble, habiter le bonheur. Hélas tous ceux qui ont traversé Miramar ont été accablés des maux les plus cruels de la vie.
    Et pourtant, quel spectacle pour les yeux éblouis que ces rives de l'Adriatique
    Des voiles rousses, chaudes de ton, sur la mer d'émeraude et sous le ciel bleuté, agrémentent l'horizon. Les barques ont souvent deux voiles, une blanche et une brune, et elles glissent en volant sur la mer, comme deux oiseaux d'ailes différentes entrelacées. Voici d'autres voiles gonflées, celles-ci, d'un jaune d'or, avec la voile d'arrière traversée de haut en bas d'une bande blanche.
    Des îles innombrables, les îles tant décrites de l'Adriatique, passent les unes souriantes, les autres sauvages et stériles.
    Le soleil monte : il plaque sur la mer des reflets d'argent et d'étain en fusion. Des îles, toujours des îles, longues, larges, courtes, dentelées, avec des collines qui ondulent vêtues de forêts où la lumière devenue claire dans un ciel balayé, se plaît en mille jeux divers. Et de nouvelles îles, ou groupées ou seules, accourent au-devant de nous. Des villages se posent partout, sur les mamelons des villes se déploient au bord de la mer. Voici Pola et son amphithéâtre auquel il ne manque pas une pierre, semble t-il. Mais j'ai voulu mettre mes lecteurs seulement sur le chemin de Miramar à Raguse [aujourd'hui Dubrovnik] et à l'île de Croma [La Croma, Lacroma, appelée aujourd'hui Lokrum, proche de Dubrovnik].
    Je ne descends dans l'adorable ville dalmate qu'au retour, et là encore, il faudrait des pages et des pages pour décrire. Mais c'est à l'île de la Croma que nous allons. 
    Une barque nous prend dans le port de Raguse, et vingt minutes après nous débarquons dans un bois de bruyères arborescentes, de lentisques, de cistes et de myrtes en fleurs. Qu'on imagine les îles de la côte d'azur, avec une végétation plus luxuriante. Nous trouvons dans les jardins la flore de l'Orient, puis des pins maritimes énormes, des sentiers tracés dans un fouillis d'arbustes odorants impénétrable.
    Mais une plainte dramatique domine lamentablement la voix et transforme en angoisse le sourire de la végétation la plus riche et la plus fantaisiste qu'il soit.
  — Qu'est-ce donc que cette plainte continuelle, opprimante? demandai-je aux amis ragusains qui m'accompagnent.
    — C'est la malédiction.
    — Quelle malédiction ?
    — Toute une histoire.
    — Une légende?
   — Non, car les faits se succèdent, se continuent et tous les malheurs prédits ne sont pas encore réalisés peutêtre.
    — Contez-moi cette histoire.
  Visitons d'abord le château bâti par Maximilien, habité par lui et par la malheureuse impératrice Charlotte, par le prince Rodolphe. Quand nous reviendrons au bord de la mer, déjeuner, je vous dirai les circonstances de cette effrayante malédiction.
  Nous avançons dans les admirables jardins où les plantes ont des proportions qui nous enthousiasment.
  Nos amis de Raguse, le comte Woinowich et Mme Charles Loiseau, née Woinowich, sont connus à Croma. On nous laisse visiter seuls le château et nous nous arrêtons longuement dans le salon de l'archiduc Maximilien, devenu empereur du Mexique.
    Il semble qu'il ait quitté d'hier le château de la Croma sur la table, son buvard, sa plume, son encrier, ses objets familiers.
  Les portraits de la famille d'Autriche, de l'empereur François-Joseph, plusieurs de l'impératrice Elisabeth à cheval, en toilette de cour, se promenant, et partout en belle place. L'empereur Maximilien avait une grande affection pour sa belle-sœur.
  Le grand salon de travail donne sur une immense galerie où sont des cellules simplement et élégamment meublées ; sur la porte de chaque cellule une inscription allemande est placée, un précepte, une pensée. J'en ai recueilli quelques-unes d'une beauté morale incomparable. Celui qui a formulé sur le mal, sur le bien, sur l'amitié, sur l'honneur, de tels jugements était une grande âme et un noble esprit.
    L'archiduc Rodolphe est venu passer à la Croma sa lune de miel, les premiers mois de son mariage avec l'archiduchesse Stéphanie.
    Nous montons au belvédère, à la pièce inachevée. Elle fut interrompue par le départ de l'archiduc Maximilien et de l'archiduchesse Charlotte pour le Mexique. La vue est splendide sur Raguse, sur toute la côte dalmate. Il eût mieux valu rester à la Croma que d'aller ambitieusement chercher la mort à Mexico. La malédiction, me dit le comte Woinowich répondant à ma pensée. Lentement nous nous dirigeons vers la crique où la mer se lamente et où nous avons laissé notre barque. Le déjeuner est servi sur une table de pierre.
    Cette île, commence le comte Woinowich, appartenait aux franciscains. L'archiduc Maximilien, fou de la Croma, la voulut, l'acheta et les moines qui, eux aussi, aimaient la Croma, en furent dépossédés ; ils la quittèrent avec des larmes.
     Le plus vieux des franciscains, au moment où il mit le pied sur l'une des barques qui l'emmenaient, lui dernier, avec la communauté, s'écria :
    — La Croma sera un jour restituée à un ordre, mais tous ceux qui la posséderont mourront de mort violente ou deviendront fous, car on violera les sépultures de ceux qui ont sacrifié les joies du monde pour reposer en paix. Malheur à ceux qui ne respectent pas le pacte de la mort.
    Tous entendirent la malédiction et la répétèrent dans Raguse.
    Pour bâtir le château de la Croma et tracer les jardins, il fallut détruire près du cloître le cimetière; les os furent dispersés.
    L'archiduc Maximilien, devenu empereur du Mexique, a été fusillé. L'impératrice Charlotte est folle.
   L'îte de la Croma fut achetée, après la mort de Maximilien, par un vieux Ragusain très riche, qui perdit brusquement sa fortune et devint fou.
    Le propriétaire qui lui succéda se brûla la cervelle.
    Un autre se noya. Seize personnes à qui l'île avait appartenu moururent de mort violente ou sont folles.
    On allait vendre pour rien l'île, la dépecer, quand l'empereur François-Joseph, se souvenant qu'elle avait appartenu à son frère, la fit racheter et la donna au prince Rodolphe.
    L'archiduc Rodolphe se tua ou fut tué. Est-ce encore la malédiction de la Croma qui a pesé de toute sa fatalité sur l'impératrice Elisabeth?
   Cependant, après la mort de l'archiduc Rodolphe, l'empereur François-Joseph a rendu la Croma aux moines.

JULIETTE ADAM

Invitation à la lecture 


  J'invite mes lectrices et lecteurs que l'histoire des Habsbourg et des Wittelsbach passionne à découvrir les textes peu connus que j'ai réunis dans Rodolphe. Les textes de Mayerling (BoD, 2020).


Voici le texte de présentation du recueil  (quatrième de couverture):


   Suicide, meurtre ou complot ? Depuis plus de 130 années, le drame de Mayerling fascine et enflamme les imaginations, et a fait couler beaucoup d'encre. C'est un peu de cette encre que nous avons orpaillée ici dans les fleuves de la mémoire : des textes pour la plupart oubliés qui présentent différentes interprétations d'une tragédie sur laquelle, malgré les annonces répétées d'une vérité historique définitive, continue de planer le doute.

   Comment s'est constituée la légende de Mayerling ? Les points de vue et les arguments s'affrontent dans ces récits qui relèvent de différents genres littéraires : souvenirs de princesses appartenant au premier cercle impérial, dialogue politique, roman historique, roman d'espionnage, articles de presse, tous ces textes ont contribué à la constitution d'une des grandes énigmes de l'histoire.


Le recueil réunit des récits publiés entre 1889 et 1932 sur le drame de Mayerling, dont voici les dates et les auteurs :


1889 Les articles du Figaro

1899 Princesse Odescalchi

1900 Arthur Savaète

1902 Adolphe Aderer

1905 Henri de Weindel

1910 Jean de Bonnefon

1916 Augustin Marguillier

1917 Henry Ferrare

1921 Princesse Louise de Belgique

1922 Dr Augustin Cabanès

1930 Gabriel Bernard

1932 Princesse Nora Fugger


Le dernier récit, celui de la princesse Fugger, amie de la soeur de Mary Vetsera, est pour la première fois publié en traduction française. Il n'était jusqu'ici accessible qu'en allemand et en traduction anglaise.


Luc-Henri Roger, Rodolphe. Les textes de Mayerling, BoD, 2020. En version papier ou ebook.


Commande en ligne chez l'éditeur, sur des sites comme la Fnac, le Furet du nord, Decitre, Amazon, etc. ou via votre libraire (ISBN 978-2-322-24137-8)


dimanche 20 décembre 2020

Un mariage à Miramar

Un article de Léon Darcel dans le Figaro du 22 mars 1900

UN MARIAGE À MIRAMAR

    Aujourd'hui même, aux bords de la mer Adriatique, dans l'archaïque chapelle du château de Miramar, sera célébré le mariage de l'archiduchesse Stéphanie avec le comte de Lonyay. C'est dans la plus stricte intimité que s'accomplira la nuptiale cérémonie. Ni la mère du fiancé, ni la propre fille de l'archiduchesse, qui est dans la fleur de la seizième année, n'y assisteront. Les invités sont en tout petit nombre. Ainsi l'a voulu la noble veuve de l'archiduc-héritier d'Autriche, comme pour enfermer dans un recueillement jaloux l'existence si nouvelle qui commence pour elle aujourd'hui.
    L'empereur François-Joseph ne s'est pas sans douleur séparé de celle qui semblait appelée à ceindre le diadème impérial et qui, de sa libre volonté, renonce à tous les droits et prérogatives attachés au titre de princesse et à son rang à la Cour. Quand elle a quitté Vienne, ces jours-ci, le vieux souverain est allé la saluer à la gare et il est demeuré en tête à tête avec elle pendant un quart d'heure. Après l'avoir embrassée sur le front, il est resté sur le quai jusqu'au départ du train. L'archiduchesse avait les yeux mouillés de larmes. Le soir même, elle arrivait à Grignagno et descendait aussitôt à Miramar, dont elle adore le site enchanteur, incomparable. Qui n'a pas vu Miramar, disait l'infortunée impératrice Elisabeth, n'a pas vu la huitième merveille du monde. Ce nid de verdure, qui s'avance du rivage jusqu'au milieu des flots qui semblent le porter, a un caractère d'originalité et de poésie que ne présente aucune plage, aucune sinuosité de l'Adriatique. La mer y est plus admirable, le ciel plus pur, l'air plus doux. On dirait d'un rêve d'amour.
    Le palais, de style florentin le plus noble, s'élève tout à l'extrémité d'un promontoir naturel, flanqué de deux golfes de sable et de pins qui paraissent se dérober à l'intérieur des terres comme pour lui faire place. La construction, où la pierre et le marbre se juxtaposent et se mêlent, s'harmonise délicieusement avec la couleur bleue du ciel et des eaux et la forêt séculaire d'un vert sombre, à laquelle elle s'appuie. Au pied même des rochers battus par les vagues, s'étagent des terrasses couvertes de palmiers, d'orangers, d'araucarias, tapissées d'une flore tout orientale, et dominées par une haute tour carrée d'où l'œil embrasse tout le golfe de Trieste, de Capo d'Istria à Santa-Dona-da-Plaza, et distingue, par les temps clairs, à l'horizon lointain, la belle Venise,
    Rien de plus pittoresque et de plus saisissant que cette demeure unique au monde. On est sous le charme étrange .d'une fantastique vision. Dans le vestibule, qui regarde les jardins et la mer, les murs sont revêtus de lambris noirs relevés de filets d'or. Dans les galeries, les salons, les escaliers sculptés, partout des portraits historiques d'hommes de guerre vêtus d'armures, d'empereurs en costumes sombres, de femmes merveilleusement parées, aux cheveux chargés de perles, d'infantes aux lèvres rosés, de jeunes princes au teint pâle. On croirait voir revivre l'illustre famille des Habsbourg.
    C'avait été l'une des joies délicates du pauvre empereur Maximilien que cette collection de ces tableaux rares où se retrouvait l'histoire même de sa race. Quand il avait, ayant dit adieu à l'Italie perdue, à cette Vénétie dont il avait été le vice-roi, choisi cette pointe de Miramar pour y bâtir, suivant ses propres dessins, sa tour d'ivoire, il l'avait voulu orner, cette maison de ses rêves, en artiste passionné mais grave qu'il était. Là, Maximilien avait passé les heures les plus douces de sa vie en la compagnie de l'impératrice Charlotte.
    C'est de là aussi que tous deux étaient partis pour le Mexique. Un jour, elle était revenue seule. En se jetant, éperdue avec des sanglots, dans les bras de sa tante l'impératrice Elisabeth, qui l'attendait sur le seuil de Miramar, et en revoyant ce rivage, ces arbres, ce palais, qui chantaient le poème de sa jeunesse, l'impératrice Charlotte avait senti sa raison se troubler. Personne n'entre dans le petit château où pleura sa folie et qui, les fenêtres closes, envahi par le lierre symbolique, semble pleurer l'éternelle absente
    Miramar est tout frissonnant de cette mélancolie des augustes souvenirs. L'impératrice Elisabeth aima d'abord à s'y retrouver et en évoquer les réalités cruelles, quand elle abandonna les splendeurs de Vienne pour donner un libre cours à son incurable mélancolie. L'épreuve fut si douloureuse qu'elle n'y résista pas. Alors elle commença d'errer à travers le monde. Elle construisit Achilleion. Mais elle se lassa bientôt des horizons d'Ionie et on la revit à Miramar où la ramenait une attraction mystérieuse et où elle dit un jour, après la lecture d'une strophe de la Tempête, de Heine : « On ne doit croire qu'à une chose, à la grandeur du néant. » Que n'est-elle restée dans cette solitude de Miramar, qui aurait procuré la paix à son âme inquiète, et l'aurait sauvée du couteau de Lucheni!
    Mais, du moins, ce site, ce cadre, ce reliquaire de Miramar, avec les trésors que la nature et l'art y ont accumulés, sont-ils de la plus inspirante beauté. Il ne se pouvait rencontrer un lieu plus propice a abriter ce bonheur dans le mariage que l'archiduchesse Stéphanie a voulu trouver dans cette union toute d'amour. Que l'esprit des Cours et le scepticisme du siècle aient marqué leur étonnement de cette alliance, il ne lui importe guère. On sait que, très résolue, foncièrement indépendante, elle n'a voulu tenir compte que des inclinations de son cœur. L'archiduchesse, qui est la seconde fille du roi des Belges, a montré, dès l'enfance, combien elle était éprise des lettres et des arts.
    Il y a au château de Laeken, où elle naquit le 21 mai 1864, des esquisses et des aquarelles, signées de son petit nom, qui sont exquises, Elle a donné des nouvelles, composé plusieurs romances. Et on a d'elle des poésies charmantes, en notre langue qu'elle écrit et parle avec une parfaite pureté. C'est à elle que Czibulka, le tzigane devenu chef d'orchestre, dédia la célèbre gavotte qui fut baptisée de son nom et qui a fait le tour du monde.
    Grande, belle, aimable, d'une conversation enjouée, elle a toujours été entourée, dans la monarchie austro-hongroise, d'une estime à laquelle son long veuvage a ajouté les plus respectueuses sympathies. Son salon à Vienne était le foyer où se rencontraient toutes les hautes personnalités littéraires çè artistiques. 
    Le comte Lonyay est d'une vieille famille de Hongrie. Il était l'un des secrétaires de l'ambassade d'Autriche à Londres. Lorsque l'archiduchesse Stéphanie fit son dernier voyage à Londres, en 1898, il s'éprit pour elle d'une affection profonde. II n'osa pas toutefois s'ouvrir de ce sentiment à la princesse et se contenta de demander un poste en Orient. 
    Mais l'espace ni le temps ne purent avoir raison de l'amour. Cependant, avant de partir pour la Chine, il écrivit à l'archiduchesse une lettre dans laquelle il lui exposait l'état de son cœur et la raison de son éloignement. Mais le hasard est notre maître.
    Revenu en Europe deux ans après et attaché à l'ambassade de Rome, il s'y retrouva un soir, à l'ambassade d'Allemagne, en présence de l'archiduchesse. Il voulut se retirer. Elle le retint. Elle aussi l'aimait !
    N'est-ce pas une page de roman que ce mariage qui unit la ci-devant héritière du trône impérial d'Autriche à un noble Magyar, et se pouvait-il imaginer un cadre mieux adapté que Miramar à cette union où la politique n'entre pour rien, et qui est l'événement du jour de l'Europe mondaine ? 

Léon Darcel

Invitation à la lecture 


  J'invite mes lectrices et lecteurs que l'histoire des Habsbourg et des Wittelsbach passionne à découvrir les textes peu connus que j'ai réunis dans Rodolphe. Les textes de Mayerling (BoD, 2020).


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   Suicide, meurtre ou complot ? Depuis plus de 130 années, le drame de Mayerling fascine et enflamme les imaginations, et a fait couler beaucoup d'encre. C'est un peu de cette encre que nous avons orpaillée ici dans les fleuves de la mémoire : des textes pour la plupart oubliés qui présentent différentes interprétations d'une tragédie sur laquelle, malgré les annonces répétées d'une vérité historique définitive, continue de planer le doute.

   Comment s'est constituée la légende de Mayerling ? Les points de vue et les arguments s'affrontent dans ces récits qui relèvent de différents genres littéraires : souvenirs de princesses appartenant au premier cercle impérial, dialogue politique, roman historique, roman d'espionnage, articles de presse, tous ces textes ont contribué à la constitution d'une des grandes énigmes de l'histoire.


Le recueil réunit des récits publiés entre 1889 et 1932 sur le drame de Mayerling, dont voici les dates et les auteurs :


1889 Les articles du Figaro

1899 Princesse Odescalchi

1900 Arthur Savaète

1902 Adolphe Aderer

1905 Henri de Weindel

1910 Jean de Bonnefon

1916 Augustin Marguillier

1917 Henry Ferrare

1921 Princesse Louise de Belgique

1922 Dr Augustin Cabanès

1930 Gabriel Bernard

1932 Princesse Nora Fugger


Le dernier récit, celui de la princesse Fugger, amie de la soeur de Mary Vetsera, est pour la première fois publié en traduction française. Il n'était jusqu'ici accessible qu'en allemand et en traduction anglaise.


Luc-Henri Roger, Rodolphe. Les textes de Mayerling, BoD, 2020. En version papier ou ebook (ebook en promotion de lancement).


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jeudi 17 décembre 2020

L'Impératrice & le Poète — Une prose poétique de Henri des Houx

  
L'Impératrice & le Poète

in le Gil Bals du 13 novembre 1891
 
 À Corfou, dans une île que les souvenirs classiques ont dépeinte comme enchanteresse, dans les jardins d'un somptueux palais, devant un parterre de cinquante mille rosiers, une impératrice érige la statue d'un poète.
   Depuis qu'une reine baisa la bouche, d'ailleurs vilaine, fétide peut-être, s'il faut en croire la chronique, du poète Alain Chartier endormi, on n'avait jamais ouï-dire que les souverains aient rendu cet hommage suprême à un simple mortel, eût-il été le favori des Muses.
   On ne saurait calculer le nombre des poètes, qui ont élevé à des impératrices et à des reines, des monuments qu'ils croyaient plus impérissables que l'airain. Jamais ils n'avaient été payés de retour.
  Des valets de chambre avaient eu cet honneur. Sa Gracieuse Majesté anglaise a perpétué l'image de son fidèle John Brown, et, de plus, de sa plume impériale et royale, elle a consacré un volume entier à décrire les rares qualités du Ruy Blas britannique. Mais, chacun le sait, peu de poètes ont obtenu, auprès des têtes couronnées, les privilèges souvent dévolus a ceux qui ont gardé la tradition de la culotte courte.
   La noble impératrice d'Autriche-Hongrie est issue de cette maison de Bavière, qui a voué un culte aux artistes de tous les temps et de tous les pays, qui a fait de sa capitale un musée universel, et dont les derniers souverains ont été férus de la sublime folie du beau, avant de s'égarer au-delà des limites permises à la raison humaine.
   L'impératrice Elisabeth, qui règne dans une cour où le respect de la plus sévère étiquette a survécu, y a transplanté parfois une fleur de fantaisie, si rare dans les vieux Burgs où elle a été condamnée à vivre. On a gardé le souvenir de l'amitié dont elle honora l'écuyère Elisa, cette virtuose de l'équitation. Elle a toujours cherché, soit dans les exercices violents, soit dans la culture des arts, la consolation aux peines poignantes de la souveraine, de la femme ou de la mère.
   Aujourd'hui, portant au cœur le deuil du fils unique et bien-aimé, elle se réfugie au soleil, au bord des flots bleus, dans une île au nom sonore, auprès de cette Grèce, dont les monuments revivent a Munich sous un ciel sombre. Elle s'y fait construire un de ces châteaux féeriques, tel que les rêvait son cousin, le roi Louis II, un château que hantent les visions de l'art.
   En face de la sereine nature, en compagnie des musiciens ailés, des livres aimés, elle donnera sa vie à la contemplation de l'éternelle beauté, loin d'un monde où elle n'a trouvé que tristesse, deuil et dégoût.
  Fille d'une fière race humiliée par le voisinage et l'hégémonie du Prussien vainqueur, femme d'un digne et puissant empereur, contraint par la politique à reconnaître pour alliés les vainqueurs de ses armées et les mutileurs de son empire, mère d'un prince qui ne voulut jamais courber son front devant les géants du Nord, et qui préféra mourir dans les bras de la femme aimée plutôt que de recueillir un héritage entaché de vassalité, elle a trouvé à Corfou le refuge contre les misères, du trône.
   Elle élève la statue d'Henri Heine, un poète allemand qui renia sa patrie, un Athénien de Paris, honteux d'être né dans la Sparte septentrionale. Les vers d'Henri Heine ont fait vibrer dans son cœur toutes les muettes protestations de l'esprit contre la force, de la liberté de l'âme contre la contrainte des choses,  du mépris des puissances usurpées. Là-bas, du moins, devant le marbre qui fait revivre Henri Heine, elle épanchera les généreuses aspirations que le règne étouffait. Elle échangera avec cette image les confidences d'une Germaine qui rougit de la domination des Borusses (1). Baignée de la lumière qui inspira à Démosthène ses réquisitoires contre l'homme du Nord, Philippe de Macédoine, elle redira les strophes vengeresses d'Henri Heine ; elle plaindra les deux grenadiers ensevelis dans un linceul de neige (2), elle qui s'ensevelit volontairement dans l'azur du ciel et dans celui de la Méditerranée.
   La politique seule n'a pas inspiré ce culte rendu à Henri Heine. Qui sait les secrets d'un cœur d'impératrice ? Qui a entendu les palpitations, d'autant plus douloureuses qu'elles étaient plus mystérieuses? Qui sait à quoi revent les reines? Henri Heine, le chantre de l'héroïsme français, a été aussi celui de ces peines subtiles, de ces joies discrètes et fugitives, comme le parfum d'une fleur.
 Il a, dans des vers d'une délicatesse presque insaisissable, traduit les délicieux tourments qui s'ignorent, les sentiments inavoués que l'harmonie de Schumann a enveloppés d'une ombre plus exquise, plus flottante et plus vague encore.
  Au poète de son cœur, Elisabeth a dédié mieux que le bronze ou le marbre; elle a édifié, en son honneur, un véritable poème de roses. Répondant au fameux Lied des roses, elle a étalé sous ses pieds une symphonie de rosiers. Les éclatantes couleurs de la fleur éphémère s'épanouiront et passeront tour à tour devant celui qui les a aimées. Leurs parfums s'uniront, se fondront en une capiteuse harmonie, afin de perpétuer les langueurs et les extases que le poète a chantées.
    Qui n'envierait la puissante impératrice, même en sa douleur, de pouvoir ainsi réaliser un rêve, de s'abstraire dans un amour sans déboires et sans trahison, pour un poète qu'elle n'a jamais connu que par ses chants ?
  Combien de femmes, également meurtries, envieront ces consolations sérieuses réservées aux souveraines ? Combien sont obligées de souffrir, de pleurer, de rêver, sans avoir une statue à qui confier leur peine, un parterre de roses où s'enivrer ? Combien soupirent après une de ces retraites fleuries, et qui doivent montrer au monde qu'elles abhorrent, un visage impassible et riant ?
   N'est-elle pas encore merveilleuse, cette puissance des impératrices qui leur assure un asile contre la trop cuisante amertume du chagrin, et leur permet, pour échapper aux ennuis des visages humains et des choses terrestres, la compagnie des poèmes et des chants ?
   Quoi qu'il en soit, la retraite de l'impératrice Elisabeth est celle d'une grande âme. C'est aussi un signe des temps.
  Jadis, les douleurs souveraines cherchaient dans les murs d'un couvent, dans la paix du cloître, la consolation de l'oubli. La mère de Rodolphe préfère les voluptés de la philosophie antique. Le prince, son fils, était mort, comme un disciple de Socrate, au milieu d'un banquet, en dissertant sur l'amour. Elle se réfugie sur une de ces rives où Platon eût aimé à dialoguer, dans un palais semblable à un temple, au milieu des portiques, des statues et des jardins.
  Elle consacre sa vie aux Muses et à la nature. Elle offre sa douleur aux dieux de la Grèce.

Henri des Houx

(1)  Autre désignation des Prussiens.
(2) Die Grenadiere (ou Die beiden Grenadiere ; Les Deux Grenadiers en français) est un lied allemand. Écrit par Heinrich Heine, le texte a été publié une première fois en 1822, puis en 1827 dans le recueil Buch der Lieder. Schumann et Wagner ont mis ce poème en musique.

mardi 15 décembre 2020

Les hallucinations de l'impératrice Elisabeth (2) — Un article du Rappel (1889)

Le Rappel du 27 avril 1889 reprend en le modifiant quelque peu l'article du Figaro du 24 avril. Il y ajoute cependant les réactions de la presse viennoise qui apportent un démenti à ce type d' "informations". On trouvera le démenti en fin de post. 


LA MALADIE DE L'IMPÉRATRICE D'AUTRICHE

    L'impératrice d'Autriche est à Wiesbaden, mais on annonce qu'elle habite une villa située hors de la ville et que des agents de police défendent l'approche de la maison.
    On commence à dire que l'impératrice est atteinte de la même forme de maladie mentale qui avait assailli son cousin, le roi Louis de Bavière : elle ne veut voir personne.
    Un grand médecin de Vienne disait d'elle, il y a trois ans : « Elle est très malade ; elle est atteinte d'une maladie qui ne pardonne pas; c'est une Wittelsbach ». Et il serait facile de prouver le dire du médecin. Il y a eu, depuis cent ans, vingt-sept cas de maladies mentales dans la famille de Bavière. En ce moment même, le roi est fou et plusieurs de ses parents ou alliés ont été atteints ou portent les signes de l'attaque inévitable.
    Il ne faudrait pas croire que l'impératrice ne soit malade que depuis la mort de son fils.
   Voici plus de quatorze, ans, dit-on, que la maladie a éclaté. L'empereur François-Joseph sait à quoi s'en tenir depuis 1880. Il a désiré alors avoir la vérité tout entière : on la lui a dite. Les premiers symptômes ont été la manie du mouvement et les hallucinations. L'impératrice est restée pendant des années entières sans vouloir coucher au château impérial de Vienne : elle voyait le spectre de Marie-Thérèse qui la poursuivait.
    Depuis la mort de Louis Il de Bavière, les hallucinations avaient pris une forme spéciale et immuable. Louis II — on sait que, dans un accès de folie, il s'est noyé — venait, et de son linceul sortait de l'eau en quantité si grande qu'elle inondait la chambre, qu'elle couvrait tous les meubles et que l'impératrice criait: « Au secours! je me noie! » Ces crises se terminaient régulièrement par un évanouissement. Puis, le lendemain, l'impératrice allait mieux et reprenait le cours de ses promenades.
   Un séjour a Corfou fit, l'an dernier, le plus grand bien à l'impératrice. Il n'y eut qu'une seule crise, pendant laquelle elle déclara qu'elle voulait se retirer dans un couvent. Elle renonça bientôt à cette idée qui fut remplacée par la mono manie du poète Henri Heine ; Elle alla à Hambourg pour voir un portrait du poète.
   Quand l'impératrice rentra à Vienne, elle déclara que son fils, l'archiduc Rodolphe, lui avait manqué de respect et refusa de le voir ; peu après arriva la mort de l'archiduc.
    Ce fut l'impératrice qui apporta la nouvelle à l'empereur, et il ne la crut pus tout d'abord : il s'imagina que c'était là une nouvelle hallucination.
    Quelques heures plus tard, on était obligé d'enfermer la souveraine dans ses appartements intimes, car elle criait : « C'est, moi qui ai tué mon fils ! »
    Peu après, la cour partit pour Pesth, et la crise éclata dans toute sa force. L'impératrice ne voulut plus recevoir ses médecins ; on fut obligé de leur faire endosser des vêtements ecclésiastiques ; elle ne voulut plus manger, et on fut obligé de lui lier les mains. Puis Il y eut un moment de calme : on parla de partir pour Ischl. La malade déclara qu'elle n'irait pas si on la faisait passer par Vienne, « la ville maudite », comme elle l'appelle.
    Et on passa en dehors de la capitale. Il fut même ordonné .aux chefs de gare d'éteindre toutes les lumières dans lés stations devant lesquelles passait le train : la malade ne voulait pas voir de clarté pour qu'on ne la vit point. Et le train s'en allait à toute vapeur, sombre et sans lumière !

Au sujet de ce qui précède, la dépêche officieuse suivante nous est parvenue de Vienne dans la soirée :

« Vienne, 25 avril.

» La Wiener Abendpost dit que les étrangers donnent une preuve regrettable de brutalité et d'amour du scandale en publiant sur la vie de la famille impériale, sans égards pour les sentiments les plus sacrés du peuple autrichien, des récits absolument fantaisistes.
» La Wiener Abendpost est en mesure de déclarer de la façon la plus catégorique que l'impératrice a été vivement atteinte dans ses sentiments de mère par les tragiques événements de ces derniers temps, mais que l'état général de la souveraine ne s'est pas sensiblement modifié depuis la catastrophe de Meyerling, et que toutes les nouvelles publiées à ce sujet sont dénuées de tout fondement. Il en est ansi, en particulier, de la prétendue consultation du professeur Kraftebing.

Bientôt Noël

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Mit der Kamera über den Bozner Markt — 22 Fotos

  © Marco Pohle