mercredi 8 janvier 2025

Xabier Anduaga et Pretty Yende ensorcellent le public munichois dans La Fille du régiment

Xavier Anduaga (Tonio) et Pretty Yende (Marie)

L'histoire de la Fille du régiment se situe dans le contexte des guerres napoléoniennes qui conduisirent au traité de Presbourg, signé en décembre 1805 entre la France et l'Autriche, à la suite des défaites autrichiennes à Ulm et Austerlitz. La France récompense ses alliés du Sud de l'Allemagne : au détriment des Habsbourg, la Bavière, qui venait de s'allier la même année avec l'empereur des Français par le traité de Bogenhausen, s'agrandit notamment du Vorarlberg, du Tyrol, du Trentin. Napoléon Ier reconnaît à Maximilien de Bavière le titre de roi. 

La Fille du régiment, c'est ainsi que l'on appelle la jeune Marie, une enfant trouvée par des soldats sur le champ de bataille. La troupe décide d'élever en commun la jeune fille apparemment abandonnée. Bien sûr, un jeune homme apparaît bientôt, qui suscite un intérêt particulier chez elle, et le secret de ses origines n'est pas non plus laissé de côté. Dans la meilleure tradition de l'opéra-comique français, Gaetano Donizetti et son équipe de librettistes ont créé une pièce qui combine de manière originale l'idylle alpine, l'enthousiasme patriotique et l'amour romantique avec des situations comiques et des conflits survoltés.  La Fille du régiment qui fut pendant des années l'œuvre la plus populaire de Donizetti a été quelque peu reléguée au second plan au 20e siècle, notamment à Munich où l'opéra n'avait plus été produit depuis près de quatre-vingt-dix ans ! La nouvelle production permet de redécouvrir cette musique aussi amusante qu'astucieuse, même au-delà de sa célèbre ouverture ou du grand air de Tonio.

Damiano Michieletto, qui avait mis en scène Aida au BSO lors de la saison 2022/2023,  revient avec son équipe le scénographe Paolo Fantin et le concepteur lumière Alessandro Carletti. Le costumier Agostino Cavalca est également un compagnon de longue date du groupe et travaille pour la première fois à la Bayerische Staatsoper. Le chef Stefano Montanari, qui avait secoué le public avec la nouvelle production des Nozze di Figaro et sa conception propulsive, déchaînée et débordante d'idées de la partie d'orchestre et du continuo, accompagne à nouveau sa direction d'orchestre au pianoforte. Sa profonde connaissance du baroque et de l'opéra italien  lui permettent de donner vie à l'élégance et à l'humour de la musique de Donizetti. Stefano Montanari met en valeur l'instrumentation de la Fille du régiment. La musique s'écoule brillante, avec des clartés transparentes et limpides et une connaissance des effets qui rendent pleinement hommage au génie du compositeur. 

Damiano Michieletto place la question de la nature profonde des êtres et de leur véritable identité au centre de sa mise en scène. L'histoire se déroule sur deux niveaux : la nature et la ville. La nature comme symbole d'un monde instinctif et spontané et la ville dans le sens d'un monde de manières raffinées et de haute éducation. Musicalement au tambour que l'on entend à l'extérieur s'oppose la harpe, l'instrument du salon. Le spectacle joue ces deux côtés l'un contre l'autre, avec des costumes extravagants et des personnages amusants qui, à la fin, sont enfin libérés des étiquettes sociales et assument avec bonheur leur propre identité.  


Dorothea Röschmann (Marquise de Berkenfield) et Pretty Yende

La scénographie est à la fois simple et ingénieuse et rend compte des deux niveaux définis par Damiano Micheletto : au premier acte un vaste caisson de scène blanc parsemé de rares souches d'arbres a pour paroi arrière l'immense photo d'une forêt enneigée. Lorsque Marie est reconnue comme la nièce de la marquise de Berkenfield, deux soldats ex machina sont élevés par des filins descendant des cintres vers le milieu de la photo et se mettent à la découper pour laisser apparaître le salon de la marquise ; au deuxième acte qui se déroule au château de la marquise, c'est l'inverse qui se produit : un grand cadre accroché à  la paroi du fond  du château de la marquise représente la forêt enneigée, la toile sera crevée par le régiment venu retrouver sa pupille.

Si l'opéra est chanté en français, sa partie théâtrale se décline en allemand, ce qui n'est pas dérangeant quand on connaît le contexte historique de l'opéra. L'opéra de Munich a invité une grande actrice de théâtre, de télévision et de cinéma  pour interpréter le rôle de la duchesse de Crakentorp : Sunnyi Melles commente avec verve l'évolution de la jeune cantinière qu'elle destine à son neveu le duc de Crakentorp. Elle donne une duchesse drôle, dynamique, énergétique et impérieuse, qui perdra sa perruque à la fin du spectacle, symbole de la déconfiture de son projet matrimonial. C'est que le monde de la haute société est affublé par Agostino Cavalca d'un vestiaire pré-révolutionnaire : robes à la française avec panier et hautes perruques pour les dames. Le duc de Crakentorp en habit brodé et portant dentelles semble tout droit sorti des Caractères de La Bruyère : il nous a rappelé le personnage d'Iphis. Comme un concentré de toutes les afféteries, il porte une haute perruque étagée et obéit au doigt et à l'oeil à sa tyrannique tante, qu'il suit comme un caniche. Le rôle muet a été confié à Louis von Stebut, un jeune comédien qui réussit une composition très amusante de son personnage.

Le public attendait avec impatience Xabier Anduaga dans le rôle de Tonio, un ténor espagnol primé Opéralia que son interprétation du grand air " Ah ! mes amis, quel jour de fête ! " a propulsé à des hauteurs stellaires. Quelle voix, quel timbre, quelle puissance !  Il est le héros de la soirée, emportant la faveur du public avec la chaleur de son timbre si beau et si particulier, sa maîtrise technique incomparable du passaggio qui lui permet de défiler les neuf contre-ut comme d'autres enfilent des perles sur le fil d'un collier. Une merveille d'interprétation qui se double d'un jeu de scène d'un naturel ingénu, à la suite de laquelle le jeune ténor emporte une longue ovation tonitruante mêlant les bravi, les applaudissements et les trépignements. Xabier Anduaga s'inscrit dans la glorieuse lignée des meilleurs interprètes du rôle, Pavarotti, Alfredo Kraus ou plus récemment Juan Diego Flórez et Javier Camarena. Le ténor rencontre la soprano Pretty Yende, dont l'interprétation du rôle-titre est bien connue sur les scènes internationales. Pleine de vie, fougueuse, — ici joyeuse et pétillante d'allégresse, là malheureuse et désespérée mais rebelle, — Pretty Yende s'investit pleinement dans le personnage de Marie avec cette grande spontanéité qui fait sa force. Ce rôle, qu'elle commença de chanter à la Maestranza, est une de ses meilleures cartes de visite. Son interprétation est souple, légère et se plie avec facilité à tous les caprices de la vocalisation. Le trille lui sied à ravir.  Elle amuse beaucoup en chantant faux alors que sa tante la force à s'exercer au chant de salon. La soprano allemande Dorothea Röschmann donne une belle composition du rôle de la marquise de Berkenfield, tante prétendue mais en fait mère de Marie, une femme coincée dans le respect des valeurs traditionnelles de sa caste et qui veut faire de sa fille une dame, mais qui finira par rendre les armes et céder au charme et au cœur débordant de son impétueuse fille. Le baryton georgien Misha Kiria, que l'on a déjà pu apprécier à Munich en Don Magnifico ou en Geronio, prête sa haute stature et sa corpulence impressionnante et débonnaire au sergent Sulpice, " père " en chef de Marie au sein de la troupe de ses 1500 pères. Il joue avec talent les faux durs sensibles et les pères attentifs, une prise de rôle des plus réussies ! Enfin le néo-zélandais Martin Snell, qui fait partie de la troupe de l'opéra munichois,  amuse beaucoup dans le rôle d'Hortensius. Les choeurs, entraînés par Christoph Heil, animent constamment l'action de leurs mouvements chorégraphiés avec humour. Ils donnent leur pleine mesure dès le chœur d'introduction au premier acte : la prière, dite d'abord par les voix de femmes, reprise ensuite par tous les choeurs, et l'allegro qui suit renferment de véritables beautés. 

On peut actuellement écouter l'opéra sur la radio bavaroise BR Klassik en ligne. Lors du festival d'été d'opéra, la production sera reprise pour deux soirées dans une distribution partiellement modifiée avec Serena Sáenz (Marie) et Lawrence Brownlee (Tonio).


Tableau final

La Fille du régiment de Gaetano Donizetti. Livret de Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges et Jean-François Bayard. Opéra comique en 2 actes (1840). Une coproduction de la Bayerische Staatsoper avec le Teatro San Carlo, Naples.

Distribution du 6 janvier 2025


Direction musicale Stefano Montanari
Mise en scène Damiano Michieletto
Scénographie Paolo Fantin
Costumes Agostino Cavalca
Lumière Alessandro Carletti
Chorégraphie Thomas Wilhelm
Chœur Christoph Heil
Dramaturgie Saskia Kruse et Mattia Palma

Marie Pretty Yende
La Marquise de Berkenfield Dorothea Röschmann
La Duchesse de Crakentorp Sunnyi Melles
Tonio Xabier Anduaga
Sulpice Misha Kiria
Hortensius Martin Snell
Un caporal Christian Rieger
Un homme de la campagne Dafydd Jones

Orchestre de l'État de Bavière
Chœur de l'Opéra d'État de Bavière

Crédit des photos © Geoffroy Schmied

samedi 4 janvier 2025

Exposition Johann Strauss au Musée du Théâtre de Vienne

 


Présentation du musée 

En collaboration avec la Bibliothèque municipale de Vienne, le Theatermuseum consacre une exposition spéciale au grand artiste Johann Strauss II. Nous célébrons ainsi le 200e anniversaire de ce musicien hors du commun, dont la renommée dépasse aujourd'hui encore largement les frontières de notre pays.

Johann Strauss s'est appuyé sur le succès de son père. Il composa, dirigea et entreprit des tournées de concerts qui le conduisirent lui et ses musiciens à travers le monde. Avec une facilité inouïe, il réussit à transformer la musique de danse à laquelle il s'adonnait au début en une musique de concert exquise dont sa personne était la pièce maîtresse incontestée. Aucun autre maître de chapelle n'a dirigé un orchestre avec autant d'effet, avec ou sans violon. Outre de nombreuses valses, polkas et marches, il écrivit de nombreuses œuvres scéniques, dont l'opérette Die Fledermaus (La Chauve-souris) qui connut un succès mondial.

La dynastie Strauss est née sous la direction d'Anna Strauss, qui a su reconnaître le potentiel de ses fils Johann, Josef et Eduard. Johann Strauss peut être décrit comme une « superstar », qui a su se vendre et vendre sa musique avec brio, comme beaucoup de stars de notre époque.

L'exposition présente de nombreux objets originaux provenant du Theatermuseum et de la Wienbibliothek im Rathaus. Dans la présentation des documents écrits, nous avons particulièrement mis l'accent sur leur importance pour la vie professionnelle et privée de Strauss, en mettant toujours l'accent sur leur importance sociale et théâtrale. Une salle entière est consacrée à l'opérette Die Fledermaus ; la partition originale, l'un des objets les plus importants de l'exposition, est exposée, tout comme les costumes originaux et le livret de production de la légendaire mise en scène de Max Reinhardt. Et bien sûr, vous pourrez également apprécier l'une des plus belles mélodies du roi de la valse — An der schönen blauen Donau, ou Sur le beau Danube bleu comme on l'appelle en français.

Source : traduction du texte Theatermuseum Wien

Reportage photo

Olga Vassilievna Smirnitskaia, le grand amour de Strauss de 1860 à 1862

Les trois positions préférées de Johann Strauss
in Kikeriki du 25 février 1864

L'ubiquité du Kapellmeister Strauss
expliquée aux lecteurs du Kikeriki du 8 février 1866

au Coliseum de Boston en 1872

Le Drolatique du 6 juillet 1867






Les parents de Johann Strauss II


vendredi 3 janvier 2025

Un nouveau musée Art & Tech Johann Strauss II à Vienne

 

Vienne fête le bicentenaire de la naissance de Johann Strauss II — À cette occasion, un nouveau musée vient de s'ouvrir, situé face au bâtiment de la Sécession. Il est consacré à la vie et à l'œuvre de Johann Strauss II.

L'exposition invite à ressentir la fascination de Johann Strauss d'une nouvelle manière. Le musée associe les technologies les plus modernes à la possibilité d'en savoir plus sur le compositeur  au cours d'une expérience immersive. C'est un lieu où son génie peut être ressenti et vécu : l'exposition offre aux visiteurs l'occasion de se plonger dans l'aventure et d'entendre personnellement le récit de sa vie et créative ainsi que de comprendre les turbulences de sa vie avec tous ses hauts et ses bas. Johann Strauss - New Dimensions ! 

Compter 90 minutes pour bien profiter de la visite de ce musée entièrement virtuel. 

Un spectacle immersif en 7 actes

Acte 1 - Toutes les valses

Le premier acte nous fait revenir à en 1825 à Vienne, année de la naissance de Johann Strauss II. Son père, Johann Strauss I, le célèbre « violoniste du diable », révolutionne la scène viennoise de la danse. Strauss captive la société par ses performances virtuoses.

Acte 2 - Le jeune sauvage

Le deuxième acte nous entraîne dans les bouleversements politiques de la révolution de 1848, et l'on peut vivre de près les conflits de générations.

Acte 3 - La voie est libre

Au troisième acte, Johann Strauss II occupe le devant de la scène. Après la mort de son père, il conquiert la scène internationale - avec une passion qui le mène jusqu'en Russie ! Ici, on n'assiste pas seulement à ses succès musicaux, mais aussi aux relations amoureuses qui ont façonné sa vie.

Acte 4 - L'ascension

Le quatrième acte nous plonge dans la splendeur de la renommée internationale de Strauss, notamment à travers la valse intemporelle « Le Danube bleu ». On en apprend davantage sur les femmes fortes de sa vie, de sa mère à ses trois épouses, qui l'ont accompagné et soutenu tout au long de son parcours.

Une machine à composer unique permet au visiteur de se créer sa propre valse.

Acte 5 - Les œuvres et les partenaires de la scène

Dans le cinquième acte, on découvre comment Strauss a révolutionné l'opérette. Des classiques tels que Die Fledermaus et  Le Baron tzigane  prennent vie et permettent de vivre la magie de ces chefs-d'œuvre

Acte 6 - La fin et aujourd'hui

Le sixième acte nous conduit à la fin d'une époque. La mort de Strauss en 1899 et l'incendie dramatique de précieuses archives musicales par son frère Eduard. Pourtant, l'héritage de Johann Strauss perdure, notamment à travers « Le Danube bleu », qui jouera plus tard un rôle politique important.

Acte 7 - Final - La valse multidimensionnelle

Dans une salle immersive dotée de murs de 5,5 mètres de haut, les moments clés de la vie de Johann Strauss sont mis en scène de manière impressionnante.

L'indispensable audioguide

Un audioguide moderne, disponible en 8 langues, dont le français et l'espagnol,  guide et accompagne les visiteurs dans le musée. Les casques sont dotés d'un système de son 3D géolocalisé. Ce système permet de percevoir les sons de manière individuelle en fonction de votre position dans la pièce. Le système innovant adapte dynamiquement les sons, ce qui signifie que les bruits et les éléments musicaux qui entourent les visiteurs changent en fonction de l'endroit où ils se trouvent ou de la direction dans laquelle ils se déplacent. Cela crée une expérience auditive tridimensionnelle, qui donne l'impression de se trouver au beau milieu du paysage sonore. Ainsi, la visite dans le musée devient une expérience immersive où le son et l'espace se confondent de manière impressionnante.


Reportage photographique

Le musée est ouvert, les façades sont en restauration


Le père


La mère











Les Juifs et le roi allemand de la valse Johann Strauss


Maria Anna Strauss


Olga, le premier grand amour












Photos Luc-Henri Roger

jeudi 2 janvier 2025

L'Opéra populaire de Vienne revisite avec bonheur My fair Lady

Manuel Rubey (Pickering), Paula Nocker (Eliza Doolittle), Markus Meyer (Henry Higgins)

La  pièce de théâtre Pygmalion de George Bernard Shaw créée dans la capitale anglaise en 1914, est devenue mondialement connue grâce à la comédie musicale américaine que Frederick Loewe (musique) et Alan Jay Lerner (paroles et livret) en avaient tirée sous le titre My fair Lady. Elle fut jouée pour la première fois à Broadway le 15 mars 1956 avec Julie Andrews et Rex Harrison dans les rôles principaux, quasiment sans interruption jusqu'en 1962 (2717 représentations, un record pour l'époque), puis adaptée pour le cinéma en 1964 par le cinéaste américain George Cukor, avec Audrey Hepburn et le même Rex Harrison.

La comédie musicale connut sa première en langue allemande à Berlin en 1961, le cockney disparaissant au profit du slang berlinois. Cette production fut reprise à Munich en 1962. Vienne dut attendre 1963 pour voir la comédie musicale avec une reprise de la production berlinoise au Theater-an-der-Wien. La Volksoper présenta pour la première fois My fair Lady en 1979 dans une mise en scène de Heinz Marecek et dans l'excellente traduction de Robert Gilbert qui reste la référence dans les pays germanophones. En 1993, l'Opéra populaire donna une nouvelle version revisitée par Robert Herzl, qui remit l'ouvrage sur le métier en 2008. En ce mois de décembre 2024 une nouvelle version qui met l'accent sur les valeurs d'une société égalitaire vient de voir le jour. Elle est due à l'actrice autrichienne Ruth Brauer-Kvam qui nous fait voir d'un œil nouveau la manière dont les conventions sociales régissent une société. Vers la fin de l'opéra, on voit Eliza traverser la scène sur une bicyclette. Circuler sur un vélocipède ! Un acte révolutionnaire et avant-gardiste pour une femme du début du 19ème siècle, et qui devint un symbole de la libération de la femme.

Markus Meyer (Prof. Henry Higgins), Karl Markovics (Alfred P. Doolittle) 

L'action se déroule à Londres à l'époque victorienne, ce dont rendent merveilleusement compte la scénographie et les costumes de Rolf Langenfass qui nous plongent dans le Londres du début du 20e siècle. La reconstitution du centre de la capitale britannique avec la coupole de Saint-Paul qui domine les toits, les quartiers populaires avec un pub typique, fully licensed, le marché sis près de Covent Garden, l'intérieur grand bourgeois d'un professeur d'université, la reconstitution de la réunion chapeautée du derby du Royal Ascot avec sa tribune réservée, tout est réussi et très british. 

Ce classique sur la société de classe anglaise, le pouvoir du langage et la lutte des sexes est un véritable spectacle culte : la comédie musicale raconte comment le professeur de phonétique, le Dr Higgins, transforme la vendeuse de fleurs Eliza Doolittle en une dame de la haute société. Jeune fille aussi vulgaire que jolie issue des milieux populaires, elle gagne sa vie en faisant et vendant des bouquets de violettes. Sans véritable éducation, elle ne parle que le cockney (ou ici le dialecte berlinois), cet argot des bas-fonds londoniens aux caractéristiques savoureuses, mais qui n'est compréhensible que par les Londoniens ou par les spécialistes en lexicologie anglaise et autres phonologues. Eliza vend ses fleurs aux habitués de Covent Garden, le prestigieux opéra installé près de ce qui était alors un marché de fruits et légumes. C'est là qu'elle rencontre accidentellement le professeur Henry Higgins qui voit en elle la possibilité de mettre en pratique ses théories linguistiques et d'en faire une femme distinguée. À force de s'entraîner à parler, Eliza doit se débarrasser de ses origines « inférieures » et devenir une nouvelle créature façonnée par Higgins, qui n'est autre qu'une nouvelle version du mythique Pygmalion. Elle est ensuite fièrement présentée lors d'un bal. Mais Higgins manipule-t-il aussi les sentiments d'Eliza avec le langage ? Et parvient-on à se glisser dans une autre classe sociale comme dans un nouveau vêtement ? Les textes amusants d'Alan Jay Lerner et les tubes de la musique de Frederick Loewe, avec des chansons comme « Es grünt so grün wenn Spaniens Blüten blühen » ou « Ich hätt' tanzt heut Nacht », confèrent à l'intrigue un double fond, de l'humour et une portion importante de clins d'œil.

Royal Ascot — Manuel Rubey (Oberst Pickering), Paula Nocker (Eliza Doolittle),
Lionel von Lawrence (Freddy Eynsford-Hill),Markus Meyer (Prof. Henry Higgins),
Marianne Nentwich (Mrs. Higgins), Regula Rosin (Mrs. Eynsford-Hill)

La jeune cheffe britannique Charlotte Corderoy a su imprimer un rythme entraînant à l'orchestre de la Volksoper. La découverte de la soirée est la prise de rôle d'Eliza Doolittle par la jeune Paula Nocker (27 ans) qui fait des débuts prometteurs à la Volksoper. Fille de deux acteurs allemands, née à Vienne, elle interprète la vendeuse de violettes avec un art de la scène consommé. Son père à la scène, le très alcoolisé Doolittle, est interprété par Karl Markovics, un acteur viennois qui a pratiqué le dialecte viennois dès l'enfance et dont on peut supposer qu'il a su en colorer son bagout plein de verve pour nous livrer un fabuleux numéro d'acteur. On ne sait si Markus Meyer en professeur Higgins finit par conquérir le cœur de sa pupille, qui veut se convertir en professeure de langues, mais cet excellent acteur et chanteur a su conquérir celui du public. Manuel Rubey fait lui aussi des débuts réussis dans la maison en Colonel Pickering. Se moulant dans la robe d'une grande dame, Marianne Nentwich incarne avec beaucoup d'aplomb, de bon sens et de cœur la mère du Professeur.

À défaut de comprendre tous les virelangues (ou fourchelangues) du texte allemand, on a pu apprécier au cours de cette excellente soirée les qualités articulatoires du chant proche du sillabato du professeur Higgins ou les prouesses dialectales, qu'elles soient berlinoises ou viennoises, d'Eliza avant sa métamorphose ou de son inénarrable père. 

Distribution du 27 décembre 2024

Direction musicale Charlotte Corderoy
Mise en scène de Robert Herzl revisitée par Ruth Brauer-Kvam
Scénographie et costumes Rolf Langenfass 
Orchestre et choeur de la Volksoper de Vienne
Ballet d'État de Vienne

Professeur Henry Higgins, expert en phonétique Markus Meyer
Eliza Doolittle Paula Nocker
Alfred P. Doolittle, son père  Karl Markovics
Colonel Pickering Manuel Rubey
Freddy Eynsford-Hill Lionel de Lawrence
Mme Higgins, la mère du professeur Higgins  
Mme Pearce Martina Dorak
Mrs. Eynsford-Hill, la mère de Freddy Regula Rosin

Crédit photographique © Barbara Pálffy/Volksoper Wien

Mit der Kamera über den Bozner Markt — 22 Fotos

  © Marco Pohle