samedi 11 octobre 2025

Création mondiale de Der Tollste Tag (Le jour le plus beau) de Johanna Doderer au Gärtnerplatztheater de Munich

Réka Kristóf  (Comtesse),  Anna-Katharina Tonauer  (Susanne), 
Daniel Gutmann  (Figaro),  Juan Carlos Falcón  (Bacillus)

Après Liliom en 2016 et Schuberts Reise nach Atzenbrugg 2021 Johanna Doderer revient au Staatstheater am Gärtnerplatz de Munich avec une troisième composition de commande. La compositrice autrichienne a travaillé en étroite relation avec le librettiste Peter Turrini, autrichien lui aussi, qui a adapté sa pièce de théâtre Der Tollste Tag, créée à Darmstadt en 1972, dans laquelle il avait revisité l'opéra Le Nozze di Figaro (1786) de Wolfgang Amadeus Mozart et Lorenzo da Ponte lui-même issu de La folle journée ou Le mariage de Figaro de Beaumarchais (1784). 

Le jour le plus beau est bien sûr celui du mariage. À la différence de da Ponte et de Beaumarchais, la folle journée de Turrini est nettement plus explicite et plus crue sur le plan sexuel et se termine en catastrophe : le comte persiste dans ses intentions lascives et tente de violer Suzanne. Figaro qui surprend l'ignoble scène étrangle le comte et s'enfuit avec Suzanne vers un avenir incertain, mais qu'on leur souhaite meilleur. Turrini conclut son livret sur le mot Révolution. Josef E. Köpplinger, qui préside aux destinées du Theater-am-Gärtnerplatz et qui avait rédigé les livrets des deux opéras précédents de Johanna Doderer, intervient cette fois comme metteur en scène et réalise une nouvelle fois un travail d'orfèvre. 

Juan Carlos Falcón (Bacillus),  Réka Kristóf  (Comtesse), Daniel Schliewa  (Comte), 
Daniel Gutmann (Figaro),  Anna-Katharina Tonauer (Susanne)


La pièce de Turrini parle du droit fondamental de l'humanité à une vie libre, à un amour serein qu'aucune puissance supérieure ne peut perturber. L'histoire débute comme une comédie légère et érotique avec un couple d'amoureux insouciants, sur le point de se marier, pour ensuite sombrer  dans une tragédie désespérée à cause de l'abus de pouvoir du comte. Les personnages féminins ne sont plus de simples objets de désir passifs, mais possèdent un désir intense qui leur appartient en propre.  Johanna Doderer a offert une version féminine de ce drame, elle  écrit une musique sensuelle et rythmée, avec des airs qui entraînent le spectateur dans une tension croissante. L'ensemble crée un frisson auquel il est impossible de résister. Avec un esprit vif, des allusions modernes et une intrigue trépidante, les intérêts des serviteurs et des maîtres s'affrontent, tandis que les personnages jonglent entre ruse et passion. En fin de compte, la comédie perverse de Turrini évoque davantage qu’un simple mariage : elle parle de liberté, de justice et de rébellion contre un pouvoir arbitraire. 

La scénographie d'Heiko Pfützner nous introduit dans pièce un peu fantomatique à la manière d'un hypogée dont les piliers latéraux semblent mouvants. Au centre de cette pièce, en fait la chambre de Figaro et de Suzanne, un monticule désordonné de coffres et d'autres pièces hétéroclites, dont au moins trois sommiers. Cet amoncellement est le lieu central de l'animation et s'avère plus complexe qu'il n'y paraît. On l'escalade, on y fait l'amour, il s'y trouve des passages, des cachettes et des lieux de refuge.
Dans ce capharnaüm, les scènes succèdent à un rythme soutenu comme dans la pièce de Beaumarchais ou l'opéra de Mozart. 

Daniel Gutmann  (Figaro), Juan Carlos Falcón  (Bacillus), 
Daniel Schliewa  (Comte), Timos Sirlantzis  (Don Guzman), 
Levente Páll  (Bartholo)

Les extraordinaires costumes de Birte Wallbaum s'inspirent à la fois de la mode du 18ème siècle,  avec l'apparat des perruques, des matières soyeuses,  et de l'attirail particulier de la scène sado-masochiste cuir. Le comte Almaviva à moitié nu en caleçon et bottes de cuir noir, armé d'un fouet, porte une curieuse perruque rose à volutes. La comtesse, quand elle n'est pas en robe à paniers, apparaît en déshabillé ouvert qui dévoile une guêpière mettant son corps et sa poitrine en valeur. Parmi  les serviteurs, un maître hôtel hirsute arborant une longue barbe qui lui descend jusqu'aux pieds annonce les arrivées du comte en frappant le sol d'une canne à pommeau. Lorsque Marceline soulève le bas de sa robe à paniers mauve, elle dévoile une série de billets de banque témoignant de sa fortune. Tout ce vestiaire est bourré d'un humour qui fait pendant au drame mortel qui se noue. Peter Turrini a coloré ce scénario connu d'une bonne dose de burlesque que la mise en scène exploite à souhait. Le comte, dans la laideur de son costume sado-maso et de ses harcèlements répétés, se vautre dans la vulgarité. La comtesse bafouée n'est pas indifférente aux avances de Cherubino. Le personnage de Bazillus (Bacile en français), virulent messager de son maître,  porte bien son nom. Bazillus est gay  et tente de violer Cherubino. En somme, personne n'est vraiment innocent dans cette histoire.

Dans un interview accordé à BR Klassik, la compositrice a abordé sa conception de l'oeuvre : " La pièce est pleine d'esprit, on pourrait presque dire d'une grande force de langage. Ces duos et trios, ces dialogues, sont si captivants et brillamment écrits [par Turrini] , un échange de coups fantastique. C'est pourquoi j'ai écrit cet opéra au plus près du texte. Il était très important pour moi que tout soit aussi transparent que possible, afin que ce soit compréhensible. Il y a de la place pour des interludes orchestraux. Et comme dans l'original : le comte est brutalement assassiné à la fin. C'est nouveau. Pourtant, le début est incroyablement inoffensif. Le ton est léger et simple du début à la fin. C'est comme un bras qui se tend et qui tire tout vers le bas. Et il n'y a ni bons ni méchants. Ils se trahissent tous, constamment. Difficile donc de trouver un « cœur pur » dans cet opéra. " 

Eduardo Browne, le nouveau Kappelmeister du théâtre, est une des révélations de la soirée. Le chef et l'orchestre ont superbement mis en valeur la partition de Johanna Doderer dont ils ont su exposer les couleurs, de la vivacité joyeuse du début, rapidement ternie par les obsessions sexuelles du comte, jusqu'à la montée dramatique du final.

Daniel Gutmann prête son physique athlétique à Figaro qu'il chante de son baryton sonore, une voix de bronze puissante et fort bien projetée. Anna Katharina Tonauer donne une Susanne pétillante, inventive et coquine. L'acteur Paul Clementi interprète avec brio le rôle de Cherubino, tout de rose vêtu. Réka Kristóf donne une admirable comtesse, une personne complexe, la seule qui sorte gagnante de cette folle journée qui la débarrasse d'un mari plus qu'encombrant. Daniel Schliewa compose un comte parfaitement odieux au physique aussi hideux que son mental. Juan Carlos Falcón réussit un Bazillus retors et pestilentiel. Anna Agathonos incarne Marcelline avec un grand talent scénique, le rôle d'une femme mûre  qui pouvoir s'approprier un homme par l'argent, un contre-rôle magnifiquement dessiné par cette artiste généreuse.

Un spectacle ébouriffant, avec une mise en scène surprenante de drôlerie burlesque et  qui dénonce en l'exposant l'immonde vulgarité répugnante et grotesque des prédateurs sexuels. Johanna Doderer a réussi une musique sensuelle et rythmée, une composition qui reste toujours proche du texte, entremêlant dialogues, airs et sonorités orchestrales avec de grands airs qui ne s'écartent pas de la tonalité et ne font qu'intensifier l'action. La partition, la mise en scène, les décors et les costumes présentent des traits qu'on pourrait qualifier de néo baroques.

Quel privilège et quel bonheur pour le public que cette découverte d'un nouvel opéra représenté par un ensemble d'une telle qualité qui nous a donné la furieuse envie de le revoir bien vite !

Distribution du 10 octobre 2025

Direction musicale Eduardo Browne
Mise en scène Josef E. Köpplinger
Mise en scène et co-mise en scène Ricarda Regina Ludigkeit
Décors Heiko Pfützner
Costumes Birte Wallbaum
Lumières Josef E. Köpplinger, Ralf Reitmaier
Dramaturgie Karin Bohnert

Figaro Daniel Gutmann
Susanne Anna-Katharina Tonauer
Comte Almaviva Daniel Schliewa
Comtesse Almaviva Réka Kristóf
Bazillus Juan Carlos Falcón
Bartholo Levente Páll
Marcelline Anna Agathonos
Cherubino Paul Clementi
Antonio Lukas Enoch Lemcke
Don Guzman di Stibizia Timos Sirlantzis
Zettelkopf Jeremy Boulton
Un serviteur du comte Caspar Krieger

Orchestre du Théâtre national de Gärtnerplatz

Crédit photographique © Markus Tordik


mercredi 8 octobre 2025

Uncommon Women en ouverture de saison du Münchner Symphoniker qui fête son 80ème anniversaire


En ouverture de saison, l'Orchestre Symphonique de Munich (Münchner Symphoniker) vient de célébrer au Prinzregententheater son 80ème anniversaire avec un programme de musiques américaines intitulé Uncommon Woman, un programme qui met l'accent sur deux œuvres de compositrices américaines, deux femmes hors du commun, auxquelles vient se joindre un concerto pour violon du compositeur Samuel Barber interprété par cette autre femme exceptionnelle, la violoniste Arabella Steinbacher. Le choix du théâtre du Prince Régent était un choix obligé : c'est ici qu'eut lieu en 1945 le premier concert de la célèbre formation munichoise.

Photo © Andreas Hausotter

80 ans de Münchner Symphoniker

Ce 7 octobre, la soirée festive s'est ouverte avec quelques discours au cours desquels furent évoqués 80 ans d'histoire musicale, 80 ans de passion, 80 ans d'engagement envers le paysage culturel munichois. À tout Seigneur tout honneur, les laudations ont aussi porté sur les institutions et les personnalités qui ont soutenu et continuent de soutenir l'orchestre par leur mécénat. Le charismatique directeur musical  de l'orchestre Joseph Bastian de l'orchestre clôtura en conviant le public à entonner le chant anglophone le plus chanté au monde : l'Happy Birthday to You, un chant d'origine américaine dérivé du Good morning to all des soeurs américaines Patty et Mildred Hill. Ce chant fut pour la première fois imprimé en 1912. 

À l'été 1945, peu après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le jeune chef d'orchestre et compositeur Kurt Graunke fonde un nouvel orchestre, qui fait sa première apparition publique au  Prinzregententheater le 25 septembre sous le nom de « Kurt Graunke et ses solistes ». L'orchestre est depuis longtemps devenu " le son de la ville ", se produisant dans les plus grandes salles de concert munichoises (Isarphilharmonie, Prinzregententheater, Herkulessaal), ainsi que dans les clubs, l'Olympiahalle avec ses concerts de musique de film et d'autres lieux de concert exceptionnels. En bref : l'Orchestre Symphonique de Munich est devenu un élément incontournable de la vie culturelle munichoise.

Aujourd'hui l'Orchestre Symphonique de Munich se considère comme résolument  engagé vers l'avenir, non seulement sur scène, mais aussi dans la construction d'un paysage culturel inclusif et durable. En tant qu'« Orchestre du changement », son engagement en faveur du développement durable est  également un élément central de son identité. Une constante importante demeure cependant : il y a une semaine, l'orchestre a annoncé la prolongation anticipée du mandat de son chef principal et directeur artistique, Joseph Bastian, pour quatre années supplémentaires. Joseph Bastian préside aux destinées de l'orchestre de puis 2023.

Uncommon Woman

Joseph Bastian
Connu pour sa force d'innovation et sa diversité artistique, l'orchestre a conçu pour l'ouverture de la saison un programme alliant tradition et avenir. Le chef principal Joseph Bastian explique : « Nous célébrons naturellement avec une musique qui le caractérise particulièrement.» Au fil des ans, l'Orchestre Symphonique de Munich s'est fait connaître non seulement pour ses séries de concerts, mais aussi pour ses enregistrements exceptionnels de plus de 500 musiques de film. Un aspect central du concert est la présence accrue de compositrices, que l'orchestre recherche depuis un certain temps. « Nous célébrons notre concert anniversaire non seulement avec l'une de nos solistes habituelles, mais aussi avec des compositrices extrêmement talentueuses », déclare Bastian. Cette curiosité musicale et cette volonté de découvrir de nouvelles voix reflètent l'essence vibrante de l'orchestre et témoignent clairement de la diversité et de la variété artistique. La diversité était bien au cœur du programme : deux femmes dont la première compositrice de symphonie afro-américaine et un concerto de Samuel Barber, un compositeur homosexuel qui entretint une relation de longue date avec un autre compositeur italien naturalisé américain, Giancarlo Menotti.

Joan Tower — Fanfare for the Uncommon Woman

La soirée a commencé en fanfare avec la sixième fanfare pour la femme hors du commun, Sixth Fanfare for the Uncommon Woman de Joan Tower.

Photo © George Quasha
Joan Tower, née en septembre 1938, est une compositrice, pianiste de concert et cheffe d'orchestre américaine contemporaine, lauréate d'un Grammy Award. Elle commença à composer dans les années 1960, à une époque où le monde musical était dominé par les hommes. La compositrice se fit connaître à l'international avec sa  sa première composition orchestrale, Sequoia (1981), un poème symphonique qui dépeint structurellement un arbre géant du tronc aux aiguilles. Parmi ses autres œuvres instrumentales, les Fanfare for the Uncommon Woman  constituent une sorte de réponse et de pendant à Fanfare for the Common Man d' Aaron Copland.

Les cinq premières Fanfare for the Uncommon Woman furent composées entre 1987 et 1993. Elles furent commandées par Absolut Vodka pour  divers orchestres américains et connurent leur première mondiale par l' Orchestre symphonique de Houston sous la direction de Hans Vonk . Il s'agit d'une une série de six courtes compositions, ou « parties » d'une composition qui dure au total  25 minutes, de Joan Tower . La sixième partie fut composée vingt et un ans plus tard, en 2014.  Ces fanfares rendent hommage aux « femmes qui osent et sont aventureuses », chacune étant dédiée à une femme inspirante de la musique. La sixième Fanfare a été écrite en 2014 pour piano solo, puis adaptée pour orchestre en 2016. Elle a été créée par l' Orchestre symphonique de Baltimore sous la direction de Marin Alsop. D'une durée d'environ 5 minutes et 30 secondes, elle est dédiée à la compositrice Tania Leon .

Samuel Barber — Concert pour violon et orchestre op. 14

Photo Carl van Vechten (1944)
Samuel Osmond Barber II (1910 - 1981) fut l'un des compositeurs les plus célèbres du milieu du XXème siècle. Sa musique de Barber évite généralement les tendances expérimentales du modernisme musical pour privilégier le  langage harmonique traditionnel du XIXème siècle et de la structure formelle englobant le lyrisme et l'expression émotionnelle. 

En 1939, l'industriel de Philadelphie Samuel Simeon Fels commanda à Barber un concerto pour violon destiné à son pupille, Iso Briselli , diplômé du Curtis Institute of Music la même année que Barber, en 1934. Briselli renonça cependant à l'interpréter, estimant le troisième mouvement trop difficile. L'œuvre fut créée en privé début 1940. Suite à cette interprétation, Eugene Ormandy en programma la première officielle lors de deux représentations avec l' Orchestre de Philadelphie à l' Academy of Music en février 1941. Ces représentations furent suivies le 11 février 1941 par une reprise au Carnegie Hall . Dès lors, l'œuvre entra rapidement dans le répertoire standard pour violon et orchestre, devenant l'un des concertos les plus joués du XXème siècle.

Le concerto est écrit pour deux flûtes, hautbois, clarinettes, bassons, cors et trompettes ; timbales , caisse claire , piano et cordes. Les trois mouvements (Allegro, Andante et Presto en perpetuum mobile) ont été commentés par Barber de la manière suivante ; 

Le premier mouvement, allegro molto moderato, débute par un premier sujet lyrique annoncé d'emblée par le violon solo, sans introduction orchestrale. Dans son ensemble, ce mouvement s'apparente peut-être davantage à une sonate qu'à un concerto. Le second mouvement, andante sostenuto, est introduit par un long solo de hautbois. Le violon entre avec un thème contrasté et rhapsodique, après quoi il reprend la mélodie du hautbois du début. Le dernier mouvement, un perpetuum mobile , exploite le caractère plus brillant et virtuose du violon.

Arabella Steinbacher

Le Münchner Symphoniker et la violoniste virtuose Arabella Steinbacher ont transmué l'exécution de ce concert en un pur enchantement. La violoniste joue sa partie de mémoire et en donne une interprétation épastrouillante. La perfection de sa technique et sa force expressive flamboyante emportent toutes les adhésions. Joseph Bastian en donne une direction inspirée, au cours de laquelle il s'entend à mettre en valeur les différents instrumentistes. Des applaudissements nourris ont entraîné un rappel que la violoniste a honoré avec le solo pour violon du premier mouvement d'une sonate pour violon de Prokofiev. Arabella Steinbacher a été honorée du prêt de deux violons prestigieux grâce au mécénat d'une fondation suisse : un Stradivarius crémonais de 1718 et le Violon Sainton » de Guarneri del Gesù (Crémone, 1744).


Florence Price - Symphonie n° 1 en mi mineur

Photo Georges Nelidoff
Florence Price est née en 1877 en Arkansas
. Douée d'un talent extraordinaire elle rencontra cependant des difficultés à s'affirmer comme musicienne. Elle est femme et elle est afro-américaine, alors deux obstacles dans la course au succès. Aux temps de sa formation, les femmes afro-américaines se voyaient refuser l'accès à l'université et les lois ségrégationnistes interdisaient l'accès au travail dans l'État d'Arkansas. Florence Price put s'inscrire à Boston en se faisant passer pour Mexicaine. Mais le talent finit par l'emporter et finit par couronner la compositrice à qui l'on doit la première symphonie de l'histoire écrite par une femme africaine-américaine.

L’œuvre remporta en 1932 le prix Rodman Wanamaker (de 500 dollars) et la partition fut créée l'année suivante, le 15 juin 1933, par l'Orchestre symphonique de Chicago dirigé par Frederick Stock, durant l'exposition universelle de 1933. Le Chicago Daily News qualifia la symphonie comme étant « Une œuvre impeccable qui proclame son propre message avec retenue et passion ». Et ce message musical a su clairement intégrer des éléments afro-américains. Florence Price fut une compositrice dont on découvrit récemment l'abondance de la moisson musicale : plus de 300 compositions qui seraient pour beaucoup tombées dans l'oubli, n'eût été la découverte récente, en 2009, de nombreuses partitions dans le grenier de sa maison de Chicago.

Outre l'intégration d'éléments issus de la culture musicale afro-américaine (danse juba, spirituals) , on discerne aisément l'influence de la Symphonie du Nouveau Monde d'Antonín Dvořák que Price avait étudiée en  profondeur. À l'instar de Dvořák dont l'oeuvre élève un monument à la Tchéquie, Price a su créer une oeuvre nationale américaine, une oeuvre inclusive. La symphonie fait appel à un nombre impressionnant de percussions : timbales, grosse caisse, cymbales Célesta, « Carillons de la cathédrale », triangle, grand tambour africain, petit tambour africain, Glockenspiel, sifflet à vent et caisse claire. La plupart des interprétations utilisent des cloches tubulaires pour rendre les sonorités des cloches de la cathédrale. Ce fut aussi le cas pour celle du Münchner Symphoniker.

La fête jubilaire du Münchner Symphoniker a remporté un énorme succès et laisse présager bien des lendemains qui chantent, d'autant que l'entente entre Joseph Bastian et l'orchestre est évidente, ce qui constitue un gage de succès.

Richard Wagner. L'homme et le musicien, un texte d'Edouard Drumont à l'époque du premier Rienzi parisien.


Voici un texte que j'ai longtemps cherché sans arriver à le trouver. Le parisien Edouard Drumont (1844-1917), wagnérien de la première heure,  à l'instar des Léon Leroy, Judith Gautier, Catulle Mendès, Edouard Schuré et Villiers de l'Isle-Adam, avait 25 ans lorsqu'il l'écrivit et le publia sous la forme d'une brochure aujourd'hui difficilement trouvable.  Elle se vendit en 1869 au prix de 50 centimes (1). 

Nous trouvons ici une prose intelligente et élégante. Le texte rend hommage au génie de Wagner, dont il cerne  la personnalité avec une sagacité attachante. Le sous-titre, À propos de Rienzi, est trompeur. Ce texte a été publié à l'occasion de la première parisienne de Rienzi, sans évoquer cet opéra.


RICHARD WAGNER. L'HOMME ET LE MUSICIEN

I

    Dans quelques jours on représentera au Théâtre-Lyrique Rienzi ou le dernier des Tribuns romains, et le nom de Wagner va de nouveau être jeté en pâture aux discussions ardentes, il va soulever les fanatismes et les négations, déchaîner les applaudissements et les railleries. Il nous a paru intéressant d'indiquer la physionomie de l'homme et la personnalité de son génie. 
    Il nous a semblé curieux de revenir en arrière et d'étudier le bruyant passage de Wagner à Paris, de visiter ce champ de bataille artistique où le novateur fut écrasé et non vaincu, et de revoir en appel les pièces de ce procès où Wagner fut condamné sans être entendu, ce qui est mortel pour un musicien qui ne triomphe qu'en étant écouté. 

    Ce n'est point que nous prétendions évoquer des souvenirs qui , parce qu'ils sont oubliés, ont l'attrait de la nouveauté. Jamais l'auteur du Tannhauser et le système wagnérien ne furent plus présents à Paris que du jour où Wagner fut parti, attristé et plein de dédains, que du jour où la formule nouvelle parut écroulée avec le Tannhauser.
   Pour les grands artistes comme pour les grands politiques, pour les doctrines comme pour les individus, la défaite présente est presque toujours le germe du triomphe futur. Dans la Politique et dans l'Art , les lois sont identiques. Tout est action et réaction. 
      L'idée napoléonienne triomphait partout, chère à tous et presque indiscutée après Waterloo, alors que son créateur mourait au delà des mers, et l'on comptait plus de bonapartistes quand un Bourbon régnait qu'on n'en compte assurément aujourd'hui que règne un Bonaparte. 
     Quelque chose d'analogue s'est passé pour Wagner. Débarrassée des faiblesses de l'homme l'Idée a fait son chemin, et dans notre Panthéon de chefs-d'œuvre, aux portes trop étroites pour recevoir une œuvre tout entière, l'œuvre wagnérienne est entrée par fragments. L'Ouverture, la Marche, le Chœur des pèlerins, sont acceptés maintenant et admis, même de la foule, comme d'impérissables merveilles. 
    En entreprenant cette étude nous n'avons donc pas, encore une fois, l'intention de découvrir un homme de génie ou de plaider une thèse contestée. Les gens de bonne foi admettent Wagner comme on admettait, même avant 1830, Hugo et Delacroix. Nous voulons tout simplement esquisser , à l'aide de notes exactes , l'existence du réformateur de la musique. 

II 

     Wagner est né à Leipzig, en 1813, au milieu du grand bruit que faisaient les dernières guerres de l'Empire , secouant l'Allemagne jusque dans ses fondements. Peut-être dût-il à sa naissance au sein des orages le souffle révolutionnaire et violent qui traverse son œuvre.
     Plus heureux que les pauvres petits prisonniers qui s'étiolent dans les collèges et les lycées de France, Wagner reçut une éducation complète dans ces universités et ces gymnases allemands qui semblent une réminiscence de ces merveilleuses écoles d'Athènes, où l'on apprenait à la jeunesse à connaître et à com- prendre le Beau sous toutes ses formes et dans toutes ses manifestations, où, loin de classer et de parquer l'homme en formation dans une spécialité étroite , on lui donnait pour horizon les espaces immenses de l'intelligence humaine. 
     Passionné pour la métaphysique et la philosophie, Wagner promettait d'être un redoutable successeur d'Hegel, quand une symphonie de Beethoven lui révéla sa vocation pour la musique et le décida à prendre pour interprète du Vrai et du Beau, au lieu du livre qui ne s'adresse qu'à l'élite, la forme musicale qui s'adresse à tous. Une grande symphonie qu'il fit prier à la Gewandhaus en 1832, fut son début. 
    Chef d'orchestre à Magdebourg et à Riga , Wagner se maria dans cette dernière ville à une actrice du théâtre, et fit représenter, à Dresde, les Fées et le Novice de Palerme, qui n'eurent aucun succès. 
    Triste, découragé, encore en quête de sa voie, creusant son génie comme on creuse un sol aurifère pour y découvrir le vrai gisement, Wagner vint à Paris chercher la fortune et la gloire. Il y connut toutes les douleurs et toutes les âpretés du début, et, pour vivre, l'immortel auteur du Tannhauser fut réduit à arranger la Favorite pour deux flûtes sur la commande d'un éditeur compatissant. 
     Le futur favori des rois vivait en ce temps-là avec dix-neuf sous par jour et habitait une mansarde rue de la Tonnellerie, dans la maison même où était né Molière ! 

     Candide comme un homme de génie et naïf comme un Allemand, le pauvre Wagner, en débarquant à Paris, s'imaginait qu'il n'aurait qu'à apporter un chef-d'œuvre à l'Opéra pour le faire jouer aussitôt. 
    Donc, un beau matin, il s'en vint trouver Léon Pillet, qui dirigeait alors les destinés de l'Académie de musique ; il avait sous son bras le Vaisseau fantôme
   " Monsieur, je suis inconnu , mais je vous apporte un ouvrage que je serais heureux de voir représenter chez vous. " 
    Léon Pillet fut stupéfait de cette candeur. Le ciel s'écroulant sur sa tête l'eût moins étonné que le tranquille aplomb de l'honnête enfant de la Germanie. Vainement il essaya de faire comprendre au jeune homme quelle chose inouïe, immense, impossible c'était pour un débutant que de forcer l'entrée du Grand- Opéra.
    " Enfin , monsieur, vous êtes ici pour prendre connaissance des œuvres qu'on vous soumet ; je vous laisse mon manuscrit, " reprit paisiblement Wagner avec une obstination tudesque. 
    Léon Pillet était tellement étonné qu'il se laissa mettre le manuscrit dans les mains. Quinze jours après, imperturbable dans sa naïveté, Wagner revenait demander une réponse . Chose inouïe ! il fut reçu!      Au lieu de le mettre au rancart, Léon Pillet avait, dans une heure d'ennui, jeté les yeux sur le Vaisseau fantôme
     " Jeune homme , il y a une idée dans votre affaire. Je l'accepte. "
     Le cœur du pauvre débutant bondit sans doute dans sa poitrine ; il se dit que tous ces gens, qui parlaient d'obstacles et de difficultés, étaient ou des imbéciles ou des jaloux. Inconnu , étranger , sans protections, il allait avoir une pièce jouée sur le premier théâtre du monde.... 
       Eh bien , monsieur , quand pourrai -je vous faire entendre ma musique au piano ? "
      " Votre musique ? Ah ! nous n'en avons pas besoin ! ... et Pillet eut un geste ineffable de mansuétude et de dédain. Nous vous laissons la musique, mais nous prenons le livret et nous le payons 500 francs."           C'était un rude coup pour ce pauvre homme de génie, aux yeux duquel venait de luire , pendant une seconde , une si magnifique espérance. 
       On pense sans doute qu'il se leva indigné et qu'il foudroya de la conscience de son génie le directeur de l'Opéra. Ceux qui pensent ainsi n'ont jamais subi les angoisses de la pauvreté. Wagner demanda huit jours pour réfléchir et, deux jours après, la misère, le prenant par la main , le ramenait chez Léon Pillet .        Avec ces 500 francs , Wagner s'enfuit à la campagne, à Meudon, et dans l'ombre des bois, et sous la fraîcheur des arbres, il écrivit le Tannhauser, qui devait, quelques années plus tard, être représenté à l'Opéra et servir de champ de bataille à la lutte de deux écoles. 
    Léon Pillet donna le Vaisseau fantôme à Distch, le chef d'orchestre qui le tourmentait depuis longtemps pour avoir un livret. Distch fit là-dessus une musique inepte, qui fut sifflée et gagna l'immortalité à cette circonstance, car les savants qui, dans quelques siècles, feront des commentaires sur le Vaisseau fantôme de l'homme de génie, diront certainement un mot en passant du Vaisseau fantôme de l'hom- me médiocre. 
    Le pauvre Allemand n'avait qu'un désir, celui de quitter cette terre inhospitalière. Meyerbeer lui en facilita les moyens et lui fit obtenir la place de maître de chapelle auprès du roi de Saxe, position qu'avait jadis occupée Weber. Un bienfait est toujours perdu, dit le sage. Wagner, dont le caractère n'est pas à la hauteur du génie, témoigna plus tard sa reconnaissance à Meyerbeer en l'éreintant dans l'ouvrage intitulé : De l'Opéra et du Drame (2). 

III 

    Wagner fut vite en faveur auprès de la cour de Saxe, cour artiste et amie des plaisirs intellectuels comme une petite cour italienne au temps de la Renaissance. Il fit représenter au théâtre de Dresde Rienzi, qui obtint un immense succès. C'est ce Rienzi que nous allons entendre , et disons le en passant, il ne donne que d'assez loin l'idée du système qui devait aller jusqu'à Tristan et Iseult. Il appartient à la première manière du maître qui, dans cet opéra de transition, semble flotter entre Gluck, Meyerbeer et Weber. Il y a dans Rienzi autant de mélodies que dans n'importe quelle partition de Verdi. — Ceux qui applaudiraient et ceux qui siffleraient au nom d'un système seraient également dans l'erreur. 
    Après Rienzi vint le Tannhauser, qui fut accueilli avec enthousiasme, et enfin Lohengrin. 

    Les événements de 1848 arrivèrent. Wagner, républicain comme tous les gens intelligents, ingrat et cruel comme tous les fanfarons de démocratie, demanda la tête du souverain qui l'avait comblé de bienfaits. Le souverain tint à garder sa tête, le mouvement fut comprimé et Wagner fut obligé de se réfugier en France. Belloni, secrétaire de Liszt, lui trouva un asile à Reuilles. Il resta là quelques mois , pleurant presque toute la journée et se plaignant amèrement de ne pas avoir son femme avec lui. Il alla plus tard rejoindre sa femme à Zurich, se fixa en Suisse et ne quitta désormais ce pays que pour aller donner à Paris ses fameux concerts .  

IV 

    Du fond de sa retraite de Zurich, Wagner avait malgré tout les yeux constamment tour- nés vers cette France , où jusque-là cependant il n'avait trouvé que le dédain et la misère . Il rêvait , pour son œuvre , la consécration de Paris. Un éditeur dévoué donna à Wagner les moyens d'entamer cette campagne décisive. M. Schott acheta dix mille francs, sans savoir s'il serait jamais représenté, le gigantesque opéra des Niebelungen, qui contient quatre opéras en un seul le Rheingold (l'Or du Rhin), dont un acte se passe au fond du fleuve et dont Wagner avait fait lui-même la machi-nation avec cette multiplicité de facultés que possédaient les grands artistes du seizième siècle, la Walküre, la Jeunesse de Siegfried et la Mort de Siegfried

    En arrivant à Paris, Wagner rencontra Giacomelli. Connu de tout le monde artistique et complètement ignoré de la foule, Giacomelli est une personnalité . Le bureau de rédaction de la Presse musicale est le rendez-vous de tous les ténors, barytons, basses, soprani, contralti, de tous les pianistes, violonistes, violoncellistes du monde. Il organise, à lui seul, en trois mois, plus de concerts qu'un mélomane n'en pourrait entendre en dix ans. Habile, souple, jouant du monde parisien avec la délicatesse et la sûreté qu'un exécutant consommé déploie à toucher le clavier d'un piano, enthousiaste du beau comme un artiste et adroit comme le plus retors des hommes d'affaires, Giacomelli fut pour Wagner d'un inappréciable secours. Tout autre que Wagner, disons le, eût triomphé avec le fanatique concours de Giacomelli. 
    Il s'agissait d'abord de faire connaître Wagner à Paris. 
    On s'occupa d'organiser des concerts. Ce furent d'inextricables et sans cesse renaissantes difficultés. Avant tout, il fallut trouver une salle, et la salle des Italiens réunissait seule toutes les conditions nécessaires. 
    Calzado, qui n'attachait pas ses chiens avec des saucisses, s'il mettait des paquets de cartes préparées dans ses poches de côté, éleva devant Wagner d'exorbitantes prétentions. La salle fut louée huit mille francs, et Wagner devait payer, à part l'orchestre l'éclairage et les frais accessoires. Ce fut bien une autre affaire pour organiser l'orchestre formidable indispensable à l'exécution .
   Il arriva cette fois encore ce qui se produisit au Conservatoire quand Habeneck fit répéter les premières symphonies de Beethoven. Les musiciens , — tous gens de valeur et de talent cependant, — furent complétement désorientés et déclarèrent la musique de Wagner impossible à la première répétition. À la fin de la troisième, une immense acclamation s'éleva, et, pendant cinq minutes, l'orchestre couvrit d'applaudissements et de hurrahs le puissant maestro ému et enorgueilli comme un général salué imperator par ses soldats. Voici quel était le programme du premier concert : 



     La sensation fut profonde à Paris, et malgré d'énergiques protestations, les concerts eurent un grand succès. La critique se partagea en deux camps. Franck Marie, Gasperini, Rayer, Saint-Valry, Léon Leroy, pour ne citer que ceux-là, se déclarèrent pour Wagner.  Azevedo, Fétis , Chadeuil le traitèrent de sauvage et de fou. Chez Scudo, l'hostilité prit les proportions de la rage. M. Perrin écrivit dans la Revue contemporaine quelques articles très remarquables et très enthousiastes. M. Jouvin, — un converti d'hier, — déclara que si Berlioz était le Robespierre de la musique, Wagner en était le Marat. Berlioz fi , dans les Débats, un feuilleton fort embarrassé , qui lui attira une lettre très vive de Wagner , lettre qui fut insérée dans le même journal. Rossini se déclara admirateur de Wagner et écrivit pour protester contre un mot ridicule qu'on attribuait au Cygne de Pesaro. Champfleury publia une biographie de Wagner qui fit grand bruit. 
    M. Albert Wolff, qui poursuit depuis quelque temps son compatriote de railleries d'un goût assez douteux, fut dithyrambique dans son compte rendu. En voici quelques lignes : 

    Reçu à son entrée dans la salle par des applaudissements frénétiques, Wagner eut quelque peine à cacher son émotion .... Enfin la bataille commença. 
  Tannhauser et le Vaisseau fantôme ont donné les premiers et emporté le succès à la baïonnette. Après quelques escarmouches brillantes , Wagner donna l'ordre à sa vieille garde de marcher. Alors l'orchestre et les chœurs ont entonné la finale de Lohengrin une des pages les plus brillantes, les plus audacieuses de la musique moderne. 
   Le public, les musiciens, les choristes électrisés se levèrent comme un seul homme et témoignèrent par leurs bravos enthousiastes désormais le que talent de Wagner était naturalisé français. 

    Voilà en quels termes , en 1860, M. Albert Wolff parlait de celui qu'il appelle maintenant le Polonais de la Musique. Il ne nous appartient pas d'estimer les raisons qui ont pu le faire changer d'avis. À la suite des concerts de Paris, Richard Wagner fut demandé à Bruxelles et y donna deux grands concerts au théâtre de la Monnaie. Ce fut la répétition des concerts de Paris, même désordre et même tâtonnement chez les musiciens de l'orchestre, même enthousiasme quand la lumière jaillissant tout à coup dans cette nuit profonde illumina l'œuvre du Génie, même sensation et même succès. 
    Fétis ne goûta que médiocrement le système de Wagner. En vain Wagner était venu lui exposer ses idées avec cette verve, cette éloquence, cette hauteur de vue qu'il apporte dans sa conversation. Fétis écouta sans dire un mot, la tête dans ses mains , et son premier soin fut de demander la révocation de M. Samuel, professeur au Conservatoire , qui s'était fait le courageux champion de la formule nouvelle. M. Samuel ne perdit rien du reste à cette disgrâce, il organisa les Concerts populaires de Bruxelles , et devint quelque chose comme le Pasdeloup de là-bas . 


    Pour Wagner, les concerts n'étaient qu'un moyen de se faire connaître et d'arriver à l'Opéra. On fit quelques démarches rue Lepelletier, mais M. Alphonse Royer était au moins aussi timide que M. Léon Pillet. On n'obtenait que des réponses évasives. Wagner comptait déjà cependant des partisans influents et dévoués. Mme de Metternich, sympathique aux arts comme une grande dame d'autrefois, s'était déclarée chaleureusement pour lui. Les frères Erlanger lui avaient ouvert un crédit. Le comte de Hasfeld était un de ses grands admirateurs. Cependant les choses n'avançaient pas. 
    En vain on multipliait les visites chez le comte Bacciochi, on n'était pas reçu ou on l'était mal. Les domestiques mêmes dans leur sphère modeste semblaient ennemis de la musique de l'avenir. Détail assez ignoré. C'est au maréchal Magnan et non à Mme de Metternich que revient l'honneur d'avoir fait jouer le Tannhauser . Wagner avait remarqué son assiduité et son attention aux concerts. Sur le conseil de Giacomelli il lui demanda une audience. Deux heures après une estafette arrivait à franc étrier porter une lettre du maréchal annonçant qu'il attendait Wagner pour le lendemain. 
    Wagner reçut du maréchal un accueil on ne peut plus sympathique. « Monsieur , lui dit Magnan en le quittant, je suis un soldat et non un dilettante, mais votre musique m'a passionné et ému, j'aurai l'honneur de voir l'Empereur ce soir et je vous donne ma parole de lui parler de vous. » 
    La parole fut tenue, et quand, quelques jours après, Wagner revint au ministère, les domestiques, les employés, le comte Bacciochi, tout le monde était devenu wagnérien. 
    M. Royer reçut l'ordre de jouer le Tannhauser. Quand il fallut lui faire entendre la partition, ce fut le baron de Bulow, gendre de Litz, qui la joua tout entière de mémoire. 
    Les rôles furent ainsi distribués : « Vénus, Mme Tedesco. Élisabeth, Mme Sass, Wolfram, Morelli. Le pâtre, Mlle Mélanie Reboux. On fit venir d'Allemagne le ténor Niemann que Wagner avait perdu de vue depuis longtemps , mais qui s'était acquis une immense réputation en jouant les opéras du maître. Ce dernier choix fut malheureux de toutes les façons , et quand les querelles éclatèrent à l'Opéra, Niemann se déclara ouvertement contre Wagner. 
   Les répétitions commencèrent. Le caractère absolu de Wagner , qui contrastait avec la douceur mielleuse de Meyerbeer, lequel obtenait tout par l'aménité de son langage, jeta le trouble à l'Opéra. Bientôt le maître eut contre lui tous le chefs du service et même le chef de claque, l'illustre M. David. Pour comble de maladresse, Wagner publia en ce moment ses poèmes d'opéra avec une préface fort orgueilleuse et fort mal traduite qui fut plus mal interprétée encore et qui indisposa l'opinion publique contre lui.
     Cependant tout Paris était en rumeur. On sortait à peine de cet effroyable silence qui suivit le coup d'État, et pendant lequel on n'entendait que le murmure des serviles adulations et le bruit des sacs d'écus qu'on vidait dans la caisse sans fond des grandes compagnies. Un événement artistique était aussi important alors qu'un défi entre les blancs et les bleus dans l'antique Byzance. Toute la passion détournée des luttes politiques se reportait de ce côté. 
    Deux partis se formèrent acharnés, aveugles, absolus, qui prirent pour signe de ralliement la plume du chapeau de deux grandes dames. Mme de Metternich était wagnérienne, Mme Walewska se déclara contre Wagner. Comme au temps de la Fronde deux femmes furent les chefs d'une armée. Les abonnés de l'Opéra étaient hostiles à Wagner, car Wagner avait tout d'abord absolument refusé de se prêter aux ridicules conventions de l'Opéra français et d'intercaler un ballet dans le Tannhauser. Il avait fini cependant par se décider à composer la Bacchanale, une des perles éclatantes de cette merveilleuse partition, mais cette concession tardive et incomplète ne satisfit personne. 
    La première représentation approchait. Le mot d'ordre fut donné : il ne fallait pas laisser entendre la pièce et surtout ne pas la laisser finir. On enrégimenta des domestiques qui occupèrent les places inférieures. On acheta partout des sifflets de chasse et l'on fit une razzia de ces petits chiens de treize sous qui aboient quand on les presse un peu. Les places atteignirent des prix inouïs pour une époque où la manie des premières n'était pas devenue comme en ces derniers temps une espèce de délire. Tout le monde s'attendait à une soirée à émotion.
    Jusqu'au dernier moment Wagner avait demandé à conduire l'orchestre lui -même ; dans cette bataille mémorable il voulait exposer sa personne en même temps que son œuvre. Distch , — celui qui battait la mesure en rond, — refusa obstinément de lui laisser prendre le bâton du commandement .

VI 

      La toile se leva enfin sur le Tannhauser
    On écouta d'abord en silence . La Bacchanale donna lieu à quelques protestations. Le duo entre Vénus et le Tannhauser, auquel Wagner avait eu le tort de donner d'excessives proportions, fut légèrement sifflé. Mais ce fut au concours des chantres d'amour que l'orage éclata. Aux sifflets, aux cris : assez ! assez ! répondaient de frénétiques applaudissements. C'était un tumulte indescriptible. Les chanteurs restaient sur la scène sans pouvoir parvenir à se faire entendre. Ni à cette première ni aux réprésen- tations suivantes on n'entendit un mot du célèbre pèlerinage dit par Nieman. 
    Telle fut la première du Tannhauser.  
   Caché au fond de la loge de la direction, Wagner assistait impassible à ce désastre, écoutant plus sans doute cette magnifique musique qui lui affirmait son génie que les sifflets qui ne prouvaient que la grossière brutalité du public de l'Opéra. La première soirée avait été une soirée agitée, la seconde faillit être une bataille. Malgré la présence de l'Empereur on siffla avec une recrudescence de violence. Les gens du monde une fois sortis de leur calme conventionnel et de leurs convenances factices montrent plus de brutalité et de violence que le goujat vulgaire. On sifflait, je l'ai dit, malgré la présence du Souverain, ce qui est peut-être permis aux républicains, mais qui est de la plus suprême inconvenance pour des gens qui acceptent l'étiquette et qui s'y conforment servilement en temps ordinaire. On insultait la princesse de Metternich , intrépide et superbe dans son enthousiasme, et chaque fois qu'elle applaudissait, une partie de l'orchestre se retournait vers elle en sifflant comme pour la narguer et lui dire:  " Vois ce que nous faisons de l'œuvre de cet homme de génie que tu aimes et que tu défends."
    De vrais gentilshommes, des grands seigneurs d'autrefois eussent respecté leur Souverain, une femme, un étranger. L'aristocratie de la démocratie n'a point le sens de toutes ces choses, elle reste peuple malgré l'apparence, elle redevient populace quand elle est excitée et déchaînée, et sous le gant blanc vous trouverez encore la main brutale, marque indélébile de l'origine prolétaire. 
    Ce sera certes ure vilaine page dans l'histoire artistique de la France que l'accueil fait au Tannhauser. Ce fut pour les honnêtes gens et pour les gens de cœur un triste spectacle que de voir tous ces impuissants qui avaient trouvé une fortune dans leur berceau se faire un jouet de l'arme meurtrière du sifflet et goûter une joie stupide à écraser un chef- d'œuvre, à briser le cœur d'un homme de génie. 
    À la troisième représentation , qui eut lieu huit jours après la seconde , la courageuse princesse de Metternich, lasse de lutter contre cette aveugle fureur des gandins, vit que tout était perdu. On peut toucher le cœur d'un jacobin farouche, quelque chose bat encore sous cette rude poitrine. Quel moyen employer contre ces âmes de petits crevés, — on ne les appelait pas encore ainsi, — âmes vides, desséchées, ankylosées, pétrifiées ? Devant cette imbécillité implacable, la pauvre princesse brisa son éventail comme un soldat accablé par le nombre brise son épée, et vint, suffoquée de larmes, tomber au fond de sa loge.
    Le commissaire de police s'était obstinément refusé à rétablir l'ordre. Sa consigne était : Laissez passer la justice du Jockey-club. « Ces messieurs sont du Jockey, » disait-il, quand on lui montrait quelqu'un troublant évidemment le spectacle et qu'il n'eût pas hésité dans un autre lieu à faire brutaliser par ses agents et à mettre au violon pour lui apprendre à respecter la musique. Ils sont du Jockey, et il en avait plein la bouche, de ce mot du Jockey. Murat, Aguado, etc., étaient au nombre des siffleurs, conséquemment on avait le droit d'empêcher le vrai public d'entendre et de juger. 
    La direction avait malgré tout des velléités de résistance, ce qui s'explique peut-être par ce fait que la salle était entièrement louée jusqu'à la seizième représentation. Mais, à la suite de la troisième représentation, une conférence eut lieu chez Wagner. Le baron Erlanger, Nuitter, Gasperini, Giacomelli assistaient à cette conférence. Il fut décidé qu'on retirerait la pièce et on rédigea, en commun, la lettre suivante pour M. Alphonse Royer : 

    Monsieur le Directeur,
    L'opposition qui s'est manifestée contre le Tannhauser me prouve combien vous aviez raison quand, au début de cette affaire, vous me faisiez des observations sur l'absence du ballet et d'autres conventions scéniques auxquelles les abonnés de l'Opéra sont habitués. 
    Je regrette que la nature de mon ouvrage m'ait empêché de me conformer à ces exigences. Maintenant que la vivacité de l'opposition qui lui est faite ne permet même pas à ceux des spectateurs qui voudraient l'entendre d'y donner l'attention nécessaire pour l'apprécier, je n'ai d'autre ressource honorable que de le retirer.
    Je vous prie de faire connaître cette décision à S. Exc . M. le Ministre d'État . 
                                                                                                    RICHARD WAGNER 

VII 

    Les journaux, après le Tannhauser comme après les concerts, se partagèrent à peu près également en deux camps. Tous, cependant , ou presque tous, furent d'accord pour constater que l'on avait empêché le vrai public d'entendre et de se prononcer en connaissance de cause, sans flétrir néanmoins les braves gens qui avaient commis cette action honteuse vis-à -vis d'un étranger. C'était surtout avec la loi de ce temps - là que toute vérité n'était pas bonne à dire. Janin écrivit sur l'éventail brisé de la princesse de Metternich un feuilleton splendide d'un bout à l'autre. Il est brisé le bel éventail ...
    Dans les choses les plus tristes, a-t -on dit, il y a toujours un côté gai. Le côté gai fut l'indécision des officieux. La princesse Walewska était la femme du ministre d'État, mais Mme de Metternich avait une grande autorité à la cour. Un ministre d'État est un personnage, mais l'ambassadeur d'une grande puissance avec laquelle on est d'autant mieux qu'on vient de se battre avec elle, n'est pas une force à dédaigner, et ils étaient comme un huissier qui entend tinter deux sonnettes à la fois. Enfin, on vit, un jour, Fiorentino sortir radieux du ministère. « Enfin, s'écria-t-il, je vais pouvoir l'aplatir... » 

    Wagner resta à Paris un an encore environ après le Tannhauser. Avec ses goûts dispendieux, son amour des belles choses, il s'était fait une légion de créanciers. La générosité d'un éditeur l'aida encore à sortir de ce mauvais pas. Flaxand avait acheté et payé la partition du Tannhauser bien avant la représentation. Après le désastre, il vint trouver Wagner et lui offrit spontanément une somme considérable, en s'excusant de ne pouvoir faire davantage

    Le décret de proscription venait d'être révoqué. Wagner retourna à Zurich, d'où le jeune roi Louis II, de Bavière, le fit venir à Munich. La façon dont il fut amené près du roi a je ne sais quoi du despotisme fantaisiste des cours d'Orient . « Je veux voir Wagner, » dit le roi Louis un matin en s'éveillant ; et un aide de camp reçut l'ordre de trouver et d'amener Wagner au monarque. 
    On disait le maître à Vienne. 
   Pendant trois jours et trois nuits l'aide de camp parcourut Vienne dans tous les sens, fouilla la ville dans tous les coins et recoins,, alla des bouges aux palais et des palais aux bouges. Pas de Wagner ! Quand il revint sans Wagner, le roi fronça son royal sourcil. « Wagner ou votre démission ! » Et sans souffler, sans se reposer, sans embrasser sa famille, l'aide de camp, marchant toujours devant lui comme un personnage des légendes allemandes, dut s'élancer dans sa chaise de poste et courir après l'auteur du Tannhauser qu'il finit par dénicher à Zurich. 

VIII 

    Wagner devint vite l'ami de son jeune souverain, qui donna à son musicien favori le luxe nécessaire à son tempérament.  À Vienne , Wagner fut l'objet, en plein théâtre, d'une ovation sans exemple qui le vengeait bien au delà des insultes des beaux messieurs de Paris. Quand il entra dans la salle, à une représentation de Lohengrin, les spectateurs se levèrent et, pendant dix longues minutes , acclamèrent le maestro. Debout, dans sa loge  Wagner pleurait à chaudes larmes, ému jusqu'à défaillir de cet accueil triomphal, qui était une éclatante protestation contre l'injustice de la France. 
    À son voyage en Russie , Wagner reçut de la princesse Hélène le contrat de propriété d'une charmante maison. Partout on s'efforçait de donner au grand homme, en marques d'honneurs , la compensation des violences dont il avait été l'objet parmi nous. Depuis son départ de Paris, Wagner fit jouer les Niebelungen , Tristan et Iseult et enfin les Maîtres chanteurs.

IX 

    Nous avons esquissé à grands traits la vie du musicien. Il nous reste à donner quelques détails sur l'homme. 
   Il suffit de regarder Wagner pour deviner une individualité exceptionnelle. Le front est large et magnifiquement développé, le regard est fin et pénétrant, la bouche est sarcastique ; l'ensemble exprime un mélange de finesse et de bonté. 
   Profondément spiritualiste dans son œuvre, l'auteur du Tannhauser est matérialiste dans sa vie. Généreux jusqu'à la prodigalité, il aime les beaux meubles et les appartements somptueux, la bonne chère, le champagne et les vins du Rhin pétillant dans le cristal, la nappe éclatante de blancheur sur laquelle ruisselle la lumière des bougies. 
    En quittant l'avenue Matignon où il habita à son arrivée à Paris, il se fit meubler, rue Newton, un hôtel ravissant qu'il fut forcé bientôt d'abandonner pour un appartement relativement plus modeste, rue d'Aumale. 

    Balzac travaillait dans une robe de moine. Wagner a une passion pour les robes de chambre en velours, violet ou bleu de roi, que relèvent de grosses torsades d'or. Wagner ne travaille guère que le matin ; il fume d'abord deux ou trois pipes dans un magnifique calumet turc, et se met à écrire, comme Chérubini, debout sur un pupitre à hauteur d'appui  Chose étrange ! il ne trace absolument pas une note sur le papier sans avoir tout le morceau dans sa tête. Le chef- d'œuvre sort tout armé du cerveau de ce Jupiter créateur, et telle est sa fermeté de conception, qu'il ne fait pas une rature en cent pages, malgré la complexité des éléments dont se compose son œuvre, malgré la variété des motifs et la richesse de l'orchestration. Ce n'est plus un compositeur, c'est un copiste merveilleux , — un copiste qui ne se trompe jamais. 

    Wagner est un des plus éloquents causeurs qui existent ; sa conversation roule des idées et des paradoxes comme certains fleuves roulent de l'or. Entre amis, quand le milieu est sympathique et favorable, il monte parfois à de très grandes hauteurs ; il préfère même les sujets les plus abstraits et les plus élevés, et souvent se perd dans les spéculations nuageuses familières aux philosophes allemands.        Depuis Goethe, jamais homme de génie ne  fut plus égoïste que Wagner, — pas même Victor Hugo. Il y a chez lui un certain développement du sentiment de la personnalité, une profonde conscience de son génie, une irrésistible propension à tout sacrifier à ses idées. C'est le moi haïssable de Pascal dans toute sa naïve effronterie. Ses amis ne sont pour lui que des instruments : il les emploie avec le même sans gêne qu'il emploie les instruments d'un orchestre, pour seconder et accompagner son œuvre. Nul n'a rencontré plus de dévouements, plus de fanatismes, plus de séides enthousiastes et prêts à mourir pour lui. Nul n'a moins reconnu et moins apprécié le dévouement. Cela lui est dû, pense-t-il probablement . Wagner eut-il tous les torts envers Meyerbeer qui du moins le sauva des âpretés de la misère parisienne en lui faisant donner la place de maître de chapelle à la cour de Dresde et qu'il a éreinté à outrance dans le Roman et le Théâtre ? Nous l'ignorons ; mais nous pourrions hélas ! citer vingt exemples qui dénotent une incroyable sécheresse de cœur.
    Gounod avait pour Wagner une respectueuse déférence et devant lui gardait l'attitude d'un enfant devant son père, d'un disciple devant son maître. Wagner a écrit sur l'auteur de Faust un article où la grossièreté dans la forme est au niveau de l'injustice dans les jugements... Insolent et hautain dans la prospérité, Wagner a des affaissements profonds dans la défaite. Mais ces affaissements ne durent que quelques jours et font place à une charmante ironie où l'homme d'esprit se raille tout le premier en raillant les autres. Pendant six mois il signa toutes ses lettres : l'auteur sifflé du Tannhauser, et personne ne parlait de ces tristes soirées avec plus de verve et d'entrain. 
      Doué d'une dévorante activité qui est un peu l'activité d'un hanneton colossal, Wagner manque absolument de savoir-faire , et le nombre des ennemis que ses façons d'agir lui ont créé n'a d'égal que le nombre des amis que son génie lui a conquis. 


    Il nous faudrait d'immenses développements pour donner une idée même incomplète du système wagnérien. Cette étude exigerait un livre tout entier. — Essayons cependant en quelques lignes d'indiquer les points saillants de ce système qui n'a pas encore trouvé de formule esthétique bien précise et bien nette. 
    On a prétendu que Wagner proscrivait la mélodie, — rien n'est plus faux, — seulement il ne veut pas que la mélodie soit réduite à quelques morceaux entre lesquels il n'y a plus que le vide, il la répand également sur l'opéra tout entier et sur l'orchestre dont il double l'importance et qui devient partie concertante dans l'exécution. Ce que le maître proscrit ce sont les ornements de mauvais goût plaqués à tort et à travers qui détruisent l'unité et l'homogénéité de l'œuvre, ces cavatines, ces soli chantés par une femme ou par un homme qui vient se camper devant le trou du souffleur, ces coupes stéréotypées qui sont des clichés musicaux, — quelque chose comme les songes des tragédies classiques. 
    Wagner rêve l'union intime du drame et de la musique, le drame appuyé et soutenu par la musique, la musique expliquée par le drame, — le tout relié par une chaîne harmonique non interrompue, — en un mot la tragédie parfaite et complète. 
    Les compositeurs d'ordinaire ne se préoccupent que de donner à l'oreille un agréable chatouillement, que de produire un bruit plus ou moins heureux et réussi, Wagner prétend s'adresser à l'âme et par un noble réalisme lui procurer de généreuses émotions, lui traduire sous la forme matérielle d'une musique immatérielle le Beau , le Vrai et le Bon.
    L'auteur du Tannhauser est en effet profondément spiritualiste. On a discuté longtemps sur la moralité du théâtre ; avec des auteurs comme Wagner cela ne ferait plus même question. La devise de son œuvre pourrait être le mot de Platon : le Beau est la splendeur du Vrai. Le Tannhauser représente la lutte du matérialisme et du spiritualisme, le chevalier chrétien aux prises avec les séductions de la Vénus païenne, — créature du démon et éternelle comme le démon. Lohengrin, sous une autre forme, répond aux mêmes préoccupations qui sont certes les préoccupations d'un esprit autrement élevé que celui de nos compositeurs modernes. Lohengrin c'est l'idéal , l'ange descendu du ciel pour protéger l'innocence et com- battre l'iniquité, le Mal. Lohengrin délivre Elsa en lui faisant jurer de ne pas chercher à s'attacher à lui par des liens matériels. Mais Elsa c'est la fille d'Eve ou plutôt c'est Eve elle-même avec sa curiosité diabolique de savoir , de posséder et de jouir. Elle rêve de goûter avec Lohengrin l'ange-chevalier des plaisirs charnels, mais la vision qui a un moment pris la forme humaine se dégage et disparaît dans un char de feu. 
    Évoquer par l'Art les idées les plus pures et les plus hautes, faire appel aux plus nobles aspirations de l'être humain, substituer aux opéras de carton les drames palpitants du cœur humain, en interpréter par la musique qui est la langue des âmes toutes les impressions et toutes les douleurs, — voilà quelle est l'esthétique de Wagner. 
    Nous ne savons trop jusqu'à quel point le système wagnérien peut, comme Wagner l'affirme, exercer une influence considérable au point de vue social. Wagner mort et immortel sera-t-il le pontife artistique d'une société idéale régénérée par le retour au christianisme ou ayant trouvé enfin le chemin de cette terre promise de l'humanité qu'ont rêvée tant de grands esprits depuis l'auteur de la République jusqu'à l'auteur du Tannhauser ? Ces œuvres impérissables auront-elles pour les siècles à venir le caractère sacré qu'avaient pour la Grèce la Théogonie d'Hésiode ou les hymnes de Pindare ? Nous ignorons tout cela parfaitement et nous n'avons point à entrer ici dans cet ordre de discussion . Wagner, en tout cas, est le musicien de l'Avenir, et ce titre qu'il prend n'est point un acte d'orgueil, mais l'affirmation d'une foi ardente et légitime. Dans dix ans , — ce qui n'est pas loin dans l'Avenir , — on jouera Tannhauser, Lohengrin, Tristan et Iseult sur toutes les scènes du monde, et la foule ratifiera l'opinion des connaisseurs qui ont proclamé Wagner le plus grand musicien du dix-neuvième siècle. 

XI 

    C'est pour cela encore une fois qu'il nous a paru intéressant d'étudier la physionomie du maître inspiré dont le front s'éclaire déjà du reflet de l'immortalité. Nous avons fait cette étude comme il nous a semblé qu'elle devait être faite, sans parti pris et sans concessions à notre admiration, — loyalement et sincère ment. Il faut accepter certaines défaillances et certaines oppositions entre le caractère et l'œuvre chez les plus admirables et chez les plus illustres. L'écrivain qui apprécie et qui juge n'est point tenu d'avoir la pieuse attention des fils de Noé . 
    Wagner met son cœur dans son œuvre. Il l'y met tout entier et c'est pour cela, sans doute, comme nous l'avons vu, qu'il lui en reste si peu dans la réalité. Ces sentiments élevés qui inspirent sa musique rappellent Sénèque écrivant l'éloge de la pauvreté en buvant le Falerne dans l'or — L'artiste est grand, l'homme est petit.

                                                                                                                        Paris , 2 avril 1869

samedi 4 octobre 2025

Le Festival d'Opéra de Séville met le compositeur sévillan Manuel García à l'honneur.

Le Festival d'Opéra de Séville a débuté ce jeudi 25 septembre avec Les Enfants Terribles, un opéra de chambre de Philip Glass. Ce nouveau festival multiformat, dirigé par Francisco Soriano, se déroule dans plusieurs lieux emblématiques de la ville et combine opéras, récitals, concerts et de nombreuses activités parallèles.

Il Califfo di Bagdad  

Les premiers jours du festival ont été consacrés au ténor et compositeur sévillan Manuel García, dont le 250e anniversaire est célébré cette année. La première était l'une de ses œuvres les plus célèbres, Il Califfo di Bagdad, un opéra-comique en deux actes sur un livret d'Andrea Totola, créé en 1813 à Naples et créé à Séville. La cour de la Montería de l'Alcazar royal de Séville a été choisie pour accueillir cette production, mise en scène avec dynamisme et intelligence par Guillermo Amaya, dans une esthétique inspirée des années 1970. L'action se déroule dans une majestueuse salle à manger avec l'imposante façade de l'Alcazar en arrière-plan. L'Orchestre Symphonique de Séville, dirigé par Alessandro D'Agostini, a excellé dans la partition. Dans les rôles principaux, le jeune ténor lyrique Juan de Dios Mateos s'est distingué dans le rôle du calife Isaún, et la soprano Leonor Bonilla dans celui de Zetulbé, qui a excellé en colorature avec un phrasé magnifique et un naturel absolu.

Quien porfía mucho alcanza

La deuxième œuvre choisie était Quien porfía mucho alcanza (Celui qui persévère finit par réussir), premier grand succès d'influence morzartienne, qui oscille entre l'opéra-comique italien et français et intègre des harmonies, des airs et des rythmes typiques de la musique populaire espagnole. Dans le cadre intimiste du Palacio de las Dueñas, les visiteurs ont pu assister à une reprise musicale passionnante, avec une mise en scène d'Emiliano Suárez et une direction musicale de Rubén Sánchez Vieco.

Le Festival se déroulera jusqu'au 12 octobre et proposera, en plus de divers concerts et récitals, dont celui du célèbre contre-ténor Franco Fagioli, deux œuvres lyriques d'époques différentes centrées sur le Don Juan sévillan. Don Giovanni de Mozart sera présenté au Teatro de la Maestranza, sous la direction d'Ivan López Reynoso et dans une mise en scène de Cecilia Ligorio. En contrepoint, Don Juan No Existe, un opéra de chambre d'Elena Cánovas sur un livret d'Alberto Iglesias, sera présenté à la Real Fábrica de Artillería, en coproduction avec le Festival de Perelada et le Teatro Real.

Un article de José Hernandéz Martínez (traduit de l'espagnol)

Crédit photographique @ Agustin Pacheco

vendredi 26 septembre 2025

Première édition de la Biennale d'Opéra de Séville du 25 septembre au 12 octobre

L'affiche d'Ana Barriga

Capitale du flamenco, lieu emblématique de la Carmen de Mérimée et de Bizet, du Burlador de Sevilla y convidado de piedra (L'Abuseur de Séville) de Tirso de Molina, de Don Giovanni et du Barbiere di Seviglia, Séville est une destination lyrique par excellence.  Dans le monde de l'opéra, le Teatro de la Maestranza s'est taillé une réputation flatteuse. La Capitale de l'Andalousie a ouvert hier son nouveau Festival d'opéra qui se déroulera tous les deux ans en alternance avec le Festival de Flamenco

La première édition de l'initiative Séville ville d’opéra vise à affermir la ville en tant que « ville qui respire la culture 365 jours par an ». Le Festival propose un programme varié qui comporte des spectacles, des itinéraires d’opéra, des événements exclusifs, toute une série d'expériences au confluent de l'art et de l'histoire. 

Le maire de Séville, José Luiz Sanz Ruiz, a présenté le Festival comme une déclaration d'amour à l'histoire et au patrimoine de la ville, qui se déroule dans toute une série de lieux emblématiques de la capitale de l'Andalousie :  le Real Alcázar, le Teatro de la Maestranza, le Palacio de las Dueñas, l’Hospital de la Caridad et la Casa de Salinas.  Le projet est de « sortir l'opéra des théâtres, de l'emmener dans la rue et de le partager avec les Sévillans et les visiteurs dans des lieux patrimoniaux uniques ». 

« Avec Séville ville d’opéra, nous franchissons une nouvelle étape dans notre stratégie visant à nous positionner comme une référence culturelle internationale et une destination touristique de premier plan. Ce projet est une force motrice qui propulse notre ville vers un avenir dynamique, diversifié et plein d’opportunités, consolidant notre place parmi les grandes capitales culturelles d’Europe », a souligné M. Sanz. 

L'affiche

La création de l'affiche du Festival a été confiée à l'artiste sévillane de renommée internationale Ana Barriga, connue pour son art joyeux aux couleurs explosives. Ana Barriga a défini l'affiche comme une "carte conceptuelle" : l'opéra y est représenté par le truchement d'une figure féminine dansante, une incarnation allégorique de l'opéra qu'accompagnent toute une foule de petits objets aux connotations symboliques que le lecteur s'amusera à déchiffrer. La multiplication des informations est une des caractéristiques de son art. Typique aussi est le graffitage qui rappelle le Street Art, ici un jeu désarticulé de lettres peintes à l'aérosol qui annoncent le Festival d'opéra de Séville et ses dates.

Avec son style coloré caractéristique, teinté de pop, Barriga a conçu une œuvre qui va au-delà de la simple illustration. L'artiste la décrit comme une « carte conceptuelle » où l'opéra est incarné par une figure féminine, agrémentée de subtils clins d'œil et de symboles représentant « tous les rôles qu'un acteur peut jouer ». En substance, l'affiche est une réflexion vibrante sur l'opéra comme miroir de la vie elle-même, un jeu de rôles et d'émotions à grande échelle.

Au programme

L'opéra de Philip Glass Les enfants terribles  a ouvert hier les festivités à la Fabrique royale d'artillerie. Il  sera suivi d' Il Califfo di Bagdad, peut-être la plus célèbre des oeuvres  du compositeur sévillan Manuel García, le père de la non moins célèbre cantatrice Pauline Viardot García. Il Califfo se joue à l'Alcazar Royal de Séville. La mezzo-soprano Vivica Genaux donnera un récital Domenico Scarlatti en matinée dimanche prochain. Un second opéra de Manuel García, Quien porfía mucho alcanza sera joué successivement en trois lieux : le Palacio de la Dueñas, la Casa Salinas et l'Hospital de la Caridad. Le Daahoud Salim Quinet donnera Grooving Carmen, des versions inspirées de la Carmen de Bizet à l'Espacio Turina. On pourra entendre Il Combattimento di Tancredi et Clorinda de Monteverdi, une production du Festival de Peralada, dans la Cour Carlos III de la Manufacture royale d'artillerie. Le Don Giovanni de Mozart ne pouvait manquer au programme. Il sera représenté au Teatro de la Maestranza dans une production de l'Opéra de Cologne. Don Juan non existe, un opéra d'Helena Cánovas sur un livret d'Alberto Iglesias, sera représenté au Forum Magellan (Foro Magallanes de la Real Fábrica de Artillería), une vaste coproduction qui a réuni de nombreuses institutions : le Festival Castell de Peralada, le Teatro Real, le Teatro de la Maestranza er le Festival de Ópera de Sevilla. À l'Espace Turina, une soirée Paris, Séville, La Havane, Connexions hispano-françaises autour de Carmen permettra d'apprécier les talents de Mónica Redondo, Elena Sancho Perez et Teodora Oprisor. Es lo contrario, un "opéra parlé" de Cesar Camareno produit par la Maestranza, sera joué pour deux représentations dans la salle de spectacle de la Fabrique royale d'artillerie. En clôture de Festival Nerea Berraondo et Anna Malek interpréteront des musiques d'Europe centrale et slave d'inspiration espagnole à l'époque de Carmen à la casa Casa de Salinas.

mardi 23 septembre 2025

L'Orfeo de Monteverdi, une étude du musicologue Henry Prunières

Musicologue français, Henry Prunières (1886-1946) est souvent connu comme le fondateur de la Revue Musicale en 1920 mais aussi de la Société internationale de musicologie en 1927, faisant de lui une figure marquante de l’entre-deux guerres. Ses nombreux ouvrages portent principalement sur le XVIIe siècle, avec une prédilection pour Lully et Monteverdi. Dans La Revue Musicale du 1er août 1923 il publia les fruits de ses recherches et de ses réflexions sur l'Orfeo de Claudio Monteverdi.

Claudio Monteverdi peint par  Bernardo Strozzi 

L’Orfeo de Monteverdi

Le Duc de Mantoue, Vincenzo Gonzaga, avait assisté aux fêtes données à Florence en 1600 à l’occasion des Noces de Marie de Médicis et d’Henri IV. Le Rapimento di Cefalo de Giulio Caccini sur un livret de Chiabrera, non moins que l'Euridice de Jacopo Peri sur le poème de Rinuccini, l’avaient conquis à la cause du mélodrame. Ses fils partageaient ses sentiments. Le prince héritier, Francesco, se passionnait pour le style nouveau et le futur cardinal Ferdinando Gonzaga, alors étudiant à l’université de Pise, composait lui-même des livrets d’opéras (1). Nous savons par la correspondance des deux frères avec quel intérêt ils suivaient l’évolution du nouveau genre dramatique. Tandis qu’à Rome, Emilio del Cavaliere faisait exécuter son oratorio La Representazione di Anima e di Corpo et qu’à son exemple Agazzari, Quagliati, Landi, Kapsberger et d’autres bons musiciens de la Ville Éternelle s’essayaient à pratiquer le style récitatif, on applaudissait à Florence une comédie musicale, E morti et i vivi, une reprise de la Dafne et, le 5 décembre 1603, l'Euridice composée par Caccini sur le livret qui avait déjà servi à Jacopo Péri. Le nouveau style semblait déjà se figer en formules. Caccini avait beau couvrir de mélismes et d’ornements la froide mélopée, celle-ci, calquée sur l’accentuation des mots ne présentait ni périodes mélodiques organisées, ni accents dramatiques profonds. Les quelques chants expressifs que l’on trouve çà et là dans l’œuvre de Péri et de Cavalière ne font que mieux ressortir la pauvreté de l’ensemble et la monotonie de cette mélopée se traînant au-dessus d'une basse continue. Il fallait vraiment la nouveauté de l’entreprise pour expliquer l’enthousiasme du public. 

Dès 1603, le duc de Mantoue se préoccupe d’introduire le drame musical à sa cour. Il engage un grand nombre d’artistes, en particulier la petite Caterinucia Martelli, qu’il confie à Monteverdi et la harpiste napolitaine Lucrezia Urbana. Il avait déjà à son service d’excellentes cantatrices capables de pratiquer le style nouveau, en particulier la fameuse juive surnommée Madama Europa, sœur du compositeur Salomone de Rossi, lui-même à son service comme joueur de viole, et la Sabina, élève du chanteur florentin Francesco Rasi, qui avait tenu le principal rôle de l'Euridice de Péri à Florence en 1600. Au mois de janvier 1607, Vincenzo pria le grand duc de Toscane de lui prêter le chanteur Gio. Gualberto Magli pour une quinzaine de jours. Ce castrat renommé avait été formé par Giulio Caccini et excellait dans la musique récitative. 

Le 23 février 1607 le prince Francesco (2) s’empresse de communiquer à son frère Ferdinando, retenu à Pise par ses études, une nouvelle importante : « On représentera demain la pièce chantée dans notre Académie. Ce sera grâce à Gio. Gualberto, lequel s’est fort bien comporté, ayant non seulement appris par cœur tout son rôle, mais le récitant de la manière la plus gracieuse et la plus touchante, en sorte que je suis extrêmement satisfait de lui. Comme le livret a été imprimé afin que chaque spectateur en ait un sous les yeux tandis qu’on chantera, je vous en envoie un exemplaire... » Ce livret était celui que Monteverdi venait de mettre en musique : l'Orfeo

Nous ignorons dans quelles conditions Monteverdi composa la partition de l'Orfeo sur un livret du poète Alessandro Striggio, fils du célèbre madrigaliste, secrétaire du Duc. Le prince Francesco semble avoir joué un rôle important en cette affaire. 

Ce fut sous ses auspices que fut représenté l'Orfeo, au cours d’une des séances de l’Académie des INVAGHITI qui se tenaient au Palais Royal. Spectacle d’essai, spectacle privé, donné dans une petite salle et auquel ne furent conviés que les familiers des souverains. Le succès fut décisif. Le prince héritier l’annonçait en ces termes à son frère : « On a représenté la pièce à la satisfaction de tous ceux qui l’ont entendue. Aussi M. le Duc, non content d’y avoir assisté et d’en avoir entendu de très nombreuses répétitions, a donné l’ordre qu’on la représentât de nouveau, ce qui sera fait aujourd’hui en la présence de toutes les dames de la Ville, et c’est pourquoi Gio. Gualberto est encore ici. Il s’est fort bien comporté et a donné grand plaisir à tout le monde par son chant et en particulier à Madame la Duchesse. » 

Si l’on joint à cette lettre le témoignage du poète D. Cherubino Ferrari, lequel écrivit au Duc, après avoir lu la partition, qu’il était impossible de mieux peindre les sentiments de l’âme que ne l'avait fait le poète et le musicien, on aura cité les seuls témoignages rigoureusement contemporains qui nous aient été conservés du succès de l'Orfeo. Celui-ci pourtant fut considérable. L’œuvre de Monteverdi fut représentée par les soins du Duc de Mantoue à Turin deux années plus tard et peut-être à Florence. Elle fut chantée en concert à Crémone et sans doute en d’autres villes encore. La partition imprimée à Venise en 1609 fut l'objet d’une seconde édition en 1615 (3). 

*
*       *

L'Orfeo est incontestablement le chef-d’œuvre de la Riforma Melodramatica. Monteverdi s’empare de l’esthétique florentine, il en pénètre les défauts, en voit les avantages. Comme Vecchi, il se rend compte qu’il n’y a pas lieu de rendre la musique esclave de la poésie, qu’elle peut être elle-même une vraie poésie, capable d’exprimer, aussi bien que les paroles, les sentiments de l’âme. 

Émouvoir les passions, c’est ce que savaient faire les anciens, et c’est ce que Monteverdi, après l’avoir tenté souvent avec succès dans ses madrigaux, va magnifiquement réaliser dans l'Orfeo. Il adoptera la forme mélodramatique inventée par la Camerata de Florence, mais enrichie d’une foule d’emprunts techniques faits aux madrigalistes et organistes italiens comme aux compositeurs français d’airs de cour et de ballets. Les florentins au fond redoutaient la musique. Ils mettaient tous leurs soins à la tenir à l’écart, à l’empêcher de venir « détruire la poésie ». Monteverdi ne la craint pas parce qu’il en est maître. Il pense qu’elle doit avoir une large part dans le drame. Tandis que Marco da Gagliano, musicien de race lui aussi, s’inspire plutôt des tendances de Caccini et cherche à rendre le drame plus musical en multipliant les chœurs en style madrigalesque et les canzonette, Monteverdi suit plutôt l’exemple de Jacopo Peri et s’attaque au récitatif lui-même et non aux accessoires. En même temps, par une idée de génie et peut-être subissant le prestige des ballets français dans lesquels la musique instrumentale tenait une large place, il use de toutes les ressources de l’orchestre pour peindre les sentiments. On ne peut dire que Monteverdi ait été un inventeur de formes comme Jacopo Peri, Emilio del Cavaliere ou Caccini, mais il a su mettre en œuvre toutes leurs trouvailles et créer le chef-d’œuvre qu’ils avaient peut-être entrevu, mais que leur génie ne leur avait pas permis de façonner eux-mêmes. 

La tragédie de Striggio se rattache étroitement au genre pastoral illustré par Rinuccini et Chiabrera. Comme à ce dernier on pourrait lui reprocher son « stile gonfiato », sa noblesse un peu conventionnelle et la froideur de ses intrigues mythologiques. Monteverdi fera si bien sa chose de ce poème il saura si bien le « réchauffer du son de sa musique », qu'il deviendra aussi vivant et émouvant que cette musique même. Il y a d'ailleurs des accents pathétiques dans le livret et les scènes tragiques sont traitées avec une puissante sobriété. 

La pièce comprend un court prologue et cinq actes. Le premier est rempli par les chants des bergers et des nymphes qui se réjouissent des noces d’Orphée et d’Eurydice, pendant que les époux se disent leur amour. Le second acte nous montre Orphée de retour dans son pays, célébrant les lieux familiers à son enfance. Les bergers lui font fête, mais voici que Silvia, messagère funeste, se présente et annonce la mort de la belle Eurydice, piquée par un serpent. Orphée pousse un cri et reste abîmé dans sa douleur pendant que les bergers se répandent en lamentations. Il ne tarde pas à revenir à lui, et révolté contre la Fatalité, jure de reprendre à l’Enfer sa proie. Au troisième acte, Orphée parvient sur les rives du fleuve infernal, et après avoir endormi par ses chants mélodieux le farouche nocher, passe seul dans la barque. Au quatrième acte, Orphée, vainqueur de la Mort, revient vers la lumière, ramenant Eurydice, des esprits furieux les poursuivent, il craint de se voir ravir sa compagne et rompant le pacte se retourne. Eurydice se lamente un instant, déjà redevenue une ombre fugitive, et disparaît pendant que le chœur infernal chante sa victoire. Le cinquième acte est faible. Le poète a craint l’horrible dénouement de la tradition : Orphée déchiré par les bacchantes. Il préfère, après la scène du désespoir d’Orphée auquel l’Echo répond, faire intervenir Apollon « deus ex machina » qui vient offrir à son fils d’entrer vivant dans l’immortalité. Orphée et Apollon montent au ciel dans une machine, tandis que les chœurs célèbrent par des chants et des danses l’apothéose du porte-lyre.

*
*       *

Chez les Florentins l’expression dramatique était exclusivement confiée à la voix. Les maigres ritournelles de Cavaliere ne jouent qu’un vague rôle décoratif. Il en va tout autrement chez Monteverdi et la musique instrumentale balance presque le chant en importance. 

Certes, le drame repose sur la déclamation ; mais nous sommes déjà loin du récitatif inorganique des novateurs florentins. Le récitatif de Monteverdi est nourri d'accents mélodiques, il tend à l'arioso. Il y a dans l'Orfeo des airs et des chansons, mais il est très remarquable que toutes les scènes d'une importance capitale sont traitées par lui en style récitatif libre. On connaît en France par l'édition abrégée de M. Vincent d’Indy, l’admirable récit de la Messagère d’une si émouvante simplicité. Quelques accents chromatiques, une brusque modulation de mi en mi bémol majeur suffisent à donner une impression d’angoisse et d’horreur. Silvia est accompagnée par un petit orgue positif (organo di legno) et un chitarrone. 

La sonorité plaintive et sourde de ces instruments succédant brusquement aux timbres brillants et cliquetants des dessus de viole et du clavecin qui soutenaient les voix des bergers, devait accentuer encore l’impression de deuil. 

C’est encore en style récitatif que va se désespérer Orphée lorsqu’il sortira de l’accablement où l’a jeté la fatale nouvelle. On ne sait ce qu’il faut admirer le plus, en cette page célèbre, de la puissance dramatique ou de l’intelligence qui en a dicté les moindres accents. « Tu sei morta » murmure Orphée prenant à peine conscience de la possibilité d'un fait si horrible. « Tu es morte et je vis », et peu à peu le ton s’élève. Une révolte de tout son être le soulève contre la Destinée. Il crie maintenant ; il ira demander Eurydice au Roi des ombres et il la ramènera à la lumière. À cette idée une immense douceur l’envahit et cette phrase adorable jaillit de son cœur : « Je te ramènerai, tu reverras les étoiles ». 


Mais un doute le prend. Eh bien, s’il échoue, il demeurera avec elle chez les morts et il dit un grave adieu à la terre et au soleil.


C’est merveille dans ce chant comme les périodes s’équilibrent, se balancent tout en se modelant exactement sur la poésie. C’est vraiment la mélodie en liberté. 

Au premier acte, le chant d’amour d’Orphée, Rosa del ciel, est un magnifique exemple d’air récitatif. La forme en est absolument libre, mais ce récitatif qui obéit si docilement à toutes les suggestions du texte reste si mélodique qu’on peut le considérer comme un air véritable. Nous sommes loin des récits squelettiques de Peri et de Caccini. 

Monteverdi, comme fera plus tard Lully, excelle à dégager de la sonorité même des mots la mélodie qui y est contenue à l’état latent. Pour lui, il n’y a pas deux manières de traduire en musique les mêmes paroles. Lorsqu’un groupe de mots revient dans le cours du drame, il ramène invariablement le même dessin mélodique. La Messagère s’exclame : Ahi! caso acerbo. Ahi fat' empio e crudele ! Ahi stelle ingiuriose, ahi ciel avaro (4). 

Un peu plus loin le pasteur proférera les mêmes imprécations (5) et le chœur à la fin de l’acte les fera siennes à son tour (6). La mélodie subira quelques petits changements dans la valeur des notes, mais les intervalles resteront identiques. 

Le récitatif de Monteverdi tend à l'arioso. Généralement la première et la dernière phrase ont un caractère mélodique plus accusé que le reste du morceau. Le récitatif couronné par l’ardente prière d’Orphée : Rendete mi il mio bene, Tartarei Numi est un modèle de ce genre d’air-récitatif (7). Souvent la première phrase, très mélodique, est reprise à la fin du morceau, ce qui constitue déjà l'Aria da capo, au moins à l’état embryonnaire ; le chant du pasteur, au premier acte, In questo lieto e fortunato giorno en offre un curieux exemple. La phrase initiale et sa reprise occupent les trois quarts de l’ensemble du morceau (8). 

À côté des airs-récitatifs, dans lesquels le retour de la phrase initiale emprisonne le récitatif, Monteverdi fait grand usage de l’air strophique dans lequel les différents couplets sont chantés sinon sur le même motif, du moins sur la même basse. C’est le cas pour l’air de la Musique, dans le Prologue (9). A chaque strophe le récitatif change, mais la basse, au moins dans ses grandes lignes, reste la même, ce qui donne une forte cohésion à l’ensemble. Au quatrième acte, Orphée, en ramenant Eurydice vers la lumière, chante sur la même basse (trait montant et descendant diatoniquement répété en séquences) trois strophes dont les mélodies tout en présentant entre elles des analogies, ne sont pas identiques (10). 

L'air par lequel Orphée cherche à émouvoir les divinités infernales au troisième acte est l’un des plus anciens exemples connus d’air en style concertant. La basse chiffrée est réalisée par un petit orgue positif doublé d’une chitarrone, et deux violons rivalisent avec la voix durant la première strophe. Deux cornets, puis deux harpes (arpe doppie) remplaceront les violons pour les strophes suivantes, modifiant ainsi l’atmosphère sonore du morceau. Les violons, cornets ou harpes se font entendre dès que la voix se repose et jouent de brèves ritournelles à la fin de chaque strophe.


Le chant est orné. Suivant l’exemple donné par Caccini quelques années plus tôt dans ses Nuove Musiche, Monteverdi note lui-même les vocalises expressives, les mélismes dont il conviendra de broder le chant, mais il publie en même temps la mélodie toute nue, comme s’il voulait laisser le choix entre les deux versions.


La ligne mélodique est peu accusée et il s’agit en somme plutôt d’un récitatif fort fleuri que d’un air au sens où nous l’entendons. Alors que dans les récits dramatiques Monteverdi avait paru s’inspirer de Peri, dans l’air strophique d’Orphée, Caccini est pris pour modèle. Morceau de virtuosité avec ses trilles, ses notes redoublées, destinées à faire valoir la voix du chanteur, mais qui reste toujours expressif. Par instant la voix paraît sangloter :


Une belle phrase mélodique, deux fois répétée, sert de conclusion.


À côté de ces airs en style récitatif, nous trouvons des airs coulés dans un moule rythmique à la manière des Scherzi musicali et des airs mesurés français (11). Tels sont les deux airs que chante Orphée au deuxième acte, Ecco pur c'ha voi ritorno et vi ricorda o boschi ombrosi. Le premier est construit sur le mètre , le second sur un schème métrique plus complexe, mais qui, à la manière des airs de cour français, reste identique pour les différentes strophes chantées successivement.


La basse obéit à ce rythme imposé et les ritournelles sont construites comme celles des scherzi musicali sur un motif répété en séquences rigoureuses à la basse (12). La forme rêveuse et mélancolique de ces chants est d’ailleurs bien dans le ton des Airs de Cour, encore que la ligne mélodique reste très italienne. On trouve fort peu de scènes en lesquelles Monteverdi fasse intervenir simultanément les voix des deux ou trois solistes. Il n’y a pas encore d’intermédiaire entre la monodie et le madrigal. Le seul morceau qui déjà présente le caractère d’un véritable duo est celui que chantent au dernier acte Apollon et Orphée en montant au ciel. (13) Les deux voix qui se pourchassent l’une l’autre en imitations canoniques ou s’unissent en longues suites de tierces, les traits et les fioritures dont elles sont ornées, font de ce morceau l’un des plus anciens exemples du duo classique d’opéra.

*
*       *

Les chœurs, nombreux et importants, sont extrêmement variés. Monteverdi y déploie son étonnante maîtrise de madrigaliste et de fait plusieurs d'entre eux sont de véritables madrigaux mettant en œuvre toutes les ressources de la plus audacieuse polyphonie. C’est le cas pour le chœur des esprits : Nulla impresa per uom si tenta in vano, qui célèbre la victoire d’Orphée et en lequel, note M. Romain Rolland, « resplendit tout l’orgueil de la Renaissance ». Ce chœur à 5 parties est soutenu par les régales, l’orgue positif (di legno) 5 trombones, 2 basses de gambe et une contrebasse. Il rappelle par sa splendeur certains motets de l’école de Gabrieli (14). A côté des chœurs en style d’imitation, Monteverdi fait aussi grand usage des chœurs homophones à diction syllabique sur des rythmes précis et impérieux. Au premier acte, le chœur des bergers : Vieni Imeneo soutenu par l’orchestre, emporte jusqu’au ciel l’ardente et joyeuse prière de tout un peuple (15). Ailleurs on trouve un mélange heureux des deux genres, mais le style madrigalesque domine et Monteverdi peint volontiers les images que lui suggère le poème. Les voix montent sur les mots cielo ou Salita (montée), elles se fuient, rapides, sur fugge et il precipizio est l'occasion d’une chute de sixte d’un effet impressionnant. Ces détails d'écriture ne contrarient en rien l’expression générale du morceau. La terreur, la douleur, la révolte sont puissamment rendues dans le chœur auquel nous empruntons ces exemples et qui traduit les lamentations des bergers après la mort d’Eurydice (16). 

Parfois pour créer un effet de contraste, Monteverdi place entre deux chœurs un duo ou un trio. C’est le cas au premier acte dans les scènes pastorales et ces morceaux sont traités en style homophone très simple, comme dans les canzonette et les villanelle à 2 ou 3 voix si fort à la mode quelques années plus tôt. 

Souvent les voix se marient aux instruments pour des chœurs dansés à la mode française. Certains sont traités au moins partiellement en style d’imitation, mais c’est l’exception et le plus souvent la diction en est syllabique et les harmonies verticales. Ces ballets chantés, joués et dansés, comportent plusieurs changements de mesure ; celui du premier acte est très caractéristique à cet égard. (17) Lasciate i monti, chantent successivement les voix entrant en canon sur un rythme à quatre temps. Cette première partie constitue l'entrée proprement dite du ballet. Arrivées en position, les nymphes commencent la danse sur un rythme vif à 3/2, très accentué : qui miri il sole. Une ritournelle instrumentale à 6/4 interrompt un instant les chants, mais non la danse et l’on reprend pour finir le chœur à 3/2 sur d’autres couplets. Tout un petit orchestre compose de cinq violes « da braccio », de trois chitarroni, de deux clavecins, d une harpe double, d’une viole contrebasse et d’une petite flûte à bec (flautino alla vigesima) accompagne les voix et joue la ritournelle.

*
*       *

On observe dans toute la partition un extrême souci de variété. Les deux Euridice de Peri et de Caccini sont l’une et l’autre d’une fatigante monochromie. Des lignes délicatement et parfois vigoureusement dessinées, mais peu d’opposition d’ombre et de lumière. Tout apparaît sur le même plan : joie ou tristesse. Au contraire, dans l'Orfeo de Monteverdi les contrastes abondent. On sent le puissant coloriste vénitien. Le premier acte est une fresque lumineuse aux teintes claires. Des chœurs joyeux de bergers, chantés et dansés, l’occupent presque tout entier. Il n’y a pas, à proprement parler, d’action, mais l’évocation d’un paysage champêtre et d'une atmosphère de joie sereine. Au deuxième acte, dès le début, l’impression est mélancolique. Les chants d’Orphée qui célèbre son pays sont empreints d’une gravité triste, comme si le héros était agité d’un pressentiment et lorsque, dans le lointain, lui parviennent les exclamations douloureuses de la Messagère, il comprend tout de suite le coup qui le frappe. Accablé, il ne pourra que murmurer « Hélas ! » à l’annonce de la fatale nouvelle. Une modulation brusque de ut en la majeur à l’arrivée de Silvia fera l’effet d’un nuage obscurcissant le tableau et jusqu’à la fin de l’acte, la musique se maintiendra dans des teintes sombres. Au troisième acte, grâce à la substitution des cuivres aux instruments à cordes, Monteverdi produira une impression lugubre et vraiment infernale. Le quatrième acte restera tout en demi-teintes comme la pâle lumière qui doit régner dans les lieux souterrains et le cinquième acte nous conduira progressivement du sombre désespoir d’Orphée à la lumière dorée d’une apothéose sonore. Plus tard Monteverdi obtiendra ces effets de couleur par le seul emploi de l’harmonie et du rythme, maintenant il use surtout de l’orchestre. En cela il se montre étonnamment sensible au pouvoir expressif de chaque instrument et à ce que nous nommons le coloris instrumental, mais il ne se révèle aucunement novateur, comme on l’a trop souvent dit. 

Durant le cours du XVIe siècle, on avait appris à connaître que les trombones, les cornets, les trompettes étaient d’un merveilleux effet dans les scènes infernales, les trompettes et tambours dans les actions guerrières, les flûtes et les hautbois dans les intermèdes pastoraux, les violes dans les scènes d’amour ou de tristesse, les harpes, luths et régales dans les apothéoses célestes. C’est de cette manière que les instruments étaient employés par famille aussi bien dans les mystères, les sacre representazioni, que les intermèdes de cour. Monteverdi, en faisant appel à tous les instrumentistes du duc de Mantoue, ne s’est pas montré le moins du monde révolutionnaire, mais attaché au contraire à la tradition. Le progrès consistera à simplifier l’orchestre, à lui donner un autre équilibre, une assise plus stable, au détriment de son éclat et de sa variété. 

Ce qui, par contre, est tout à fait particulier à Monteverdi, c’est l’emploi de morceaux symphoniques à la manière de véritables motifs conducteurs pour assurer l’unité du drame et exprimer des sentiments déterminés. Le morceau intitulé Ritornello, mais qui n’est pas une ritournelle au sens où l’on entend d’ordinaire ce mot (puisqu’il n’est pas associé à un chant auquel il emprunterait ses motifs mélodiques) semble être comme le leitmotif d’Orphée. Il est sonné durant le prologue entre les strophes chantées par la Musique pour annoncer le sujet de la pièce, il reparaît avec de légères modifications à la fin du deuxième et du quatrième acte. De même la symphonie à 7 qui éclate comme une impérieuse supplication à la fin du deuxième acte, reparaît modifiée et jouée pianissimo par des violes et un positif au moment où Orphée se prépare à monter dans la barque de Caron endormi en invoquant les divinités infernales. Elle est jouée de nouveau à 7 parties après la prière d'Orphée Rendetemi il mio bene, Tartarei numi et clôt le troisième acte succédant au chœur des esprits : Nulla impresa per uom si tenta in vano. Elle exprime l’audace amoureuse d’Orphée qui implore moins les dieux qu’il ne leur commande. Enfin la symphonie infernale qui ouvre l’acte III jouée par les tambours, les cornets et les régales reparaît au cinquème acte après le désespoir d’Orphée comme l’obsession des lieux où demeure Eurydice. 

Une Toccata sert d’ouverture au Prologue. C’est un morceau magnifique à quatre parties au rythme impérieux et saccadé. Il semble écrit pour les cuivres (clarino, vulgano, trombe con sordine), mais en fait il était joué deux fois par tous les instruments et une fois par les cuivres (18). Ce morceau avec ses traits en séquences, ses sonneries joyeuses est très caractéristique de la manière instrumentale de Monteverdi. La ritournelle qui suit et que nous pouvons considérer comme le leitmotiv d’Orphée est construite sur le dessin rythmique de la basse répétée quatre fois en séquences rigoureuses. Ce procédé rappelle de très près celui des ritournelles des scherzi musicali, ainsi que la ritournelle initiale de la Rappresentazione di Anima et di Corpo de Cavaliere. La ressemblance est encore plus frappante pour la ritournelle de l’air d’Orphée au deuxième acte : Ecco pur ch'a voi ritorno. La basse reproduit également quatre fois en séquence le même motif mélodique et rythmique que les deux « petits violons à la française » brodent de dessins en tierces d’une élégante simplicité. Nous avons vu que l’air d’Orphée obéit à un schéma métrique rigoureux. Même disposition pour la ritournelle à 5 du second air d’Orphée : Vi ricorda, o boschi ombrosi, également mesuré. Monteverdi semble donc s’être souvenu pour ces ritournelles des formules rythmiques chères aux compositeurs français. L’écriture, comme celle des ballets français, en est très peu polyphonique, des accords plaqués soutiennent le dessin mélodique joué en tierces par les violons. 

Les Sinfonie ne sont jamais soumises à la contrainte d’un dessin rythmique longuement répété. Leur écriture est libre et variée. Si la Sinfonia à 5 qui clôt gaiement le premier acte rappelle un peu le style des ballets français, celle qui nous introduit aux rives infernales, avec ses lourds accords homophones coupés de silences, est bien personnelle à Monteverdi et l’on ne voit pas dans l’art contemporain à quoi l’on pourrait la comparer. 

D’autres symphonies ont un caractère polyphonique, celle, par exemple, à 7 parties, qui célèbre la victoire de l’Enfer sur Orphée, jouée par les cornets, les trombones et les régales (19), cette magnifique sinfonia rappelle les somptueuses sonates de Gabrieli. 

Au premier acte, la curieuse ritournelle qui précède le trio des bergers  est un véritable ricercar d’orgue à 5 voix sur un dessin de basse obstinément répété en séquences. 


Deux thèmes y sont travaillés en canon avec ingéniosité. Que vient faire dans cet opéra ce morceau d’église, d’un émule de Gio. Gabrieli et de Claudio Merulo! Il dégage l’impression de rudesse et d’âpre gravité qui peut le mieux convenir à de véritables bergers. Nous sommes ici parmi les montagnes de la Grèce et non dans l’Arcadie factice des académiciens d’Italie.


*
*       *

Monteverdi n’est pas l’homme d’une formule. Il emploie toutes celles qui sont en usage de son temps, toutes celles qu’il a lui-même inventées ou perfectionnées. A côté des ritournelles à schémas métriques rigoureux, les sinfonie homophoniques et polyphoniques, les Toccate, les Ricercari, les moresques. A côté des récitatifs dramatiques, les airs récitatifs, les airs strophiques, les airs mesurés, les chœurs homophones ou contrepointés, les ballets joués, chantés et dansés. Monteverdi a mis au service de la forme nouvelle de la tragédie récitative toutes les ressources techniques dont pouvait disposer son génie. Il a fait du spectacle aristocratique de Florence le drame musical moderne, débordant de vie, roulant dans ses flots sonores les passions humaines.

HENRY PRUNIÈRES.

(1) Cf. Solerti, Musica, Ballo e Drammatica, passim.
(2) Davari, Notizie biografiche del Monteverdi, p. 9.
(3) Eitner l’a publiée presque intégralement. M. Vincent d’Indy en a donné des fragments en traduction française dans son édition de la Schola Cantorum. Une édition pratique et complète, excellente a tous égards, vient d’en être donnée chez Chester à Londres par G. Francesco Malipiero. Nous nous référons à cette édition à laquelle nous empruntons nos exemples.
(4) Edit. Malipiero, pp. 44-45. 
(5) Ibid., p.50. 
(6) Ibid., p.53. 
(7) Ibid., pp. 87-89. 
(8) Ibid., p. 7,
(9) Ibid., p. 3. 
(10) Ibid., pp. 105-106.
(11) Cf. Henry Prunières, Monteverdi and french Music. The Sackbut, November 1922.
(12) Orfeo, p. 33 et 40.
(13) Ibid. p. 127.
(14) Ibid., p. 92.
(15) Ibid. p. 9.
(16) Ibid., pp. 53-54.
(17) Ibid. p.12.
(18) Pour en permettre l'exécution par les trompettes munies des sourdines, on devait monter d’un ton et jouer le morceau en re au lieu d'ut majeur. Voir les indications d’exécution. Edit. Malipiero, p. 1.
(19) p. 116.

Quand Munich défiait Bayreuth : les 125 ans du Théâtre du Prince Régent

Il y a 125 ans, les 20 et 21 août 1901, Munich inaugurait l’un de ses théâtres les plus emblématiques : le Prinzregententheater. Conçu comme...