mardi 7 juillet 2026

La Visite de la vieille dame de Gottfried von Einem au Gärtnerplatztheater : une fresque lyrique saisissante sur l'auto-justice

Jeremy Boulton (médecin), Sophie Rennert (Clara Zachanassian), Matija Meić (professeur)

Munich. Le Theater am Gärtnerplatz présente une nouvelle production de La Visite de la vieille dame (Der Besuch der alten Dame), l'opéra de Gottfried von Einem créé en 1971 inspiré de la célèbre pièce éponyme de Friedrich Dürrenmatt (1956), une tragi-comédie théâtrale qui a engendré deux adaptations lyriques, la seconde étant la comédie musicale des Vereinigte Bühnen Wien, montée en 2013 au  Festival du lac de Thoune, en Suisse, puis au Théâtre Ronacher de Vienne en 2014. 

Gottfried von Einem (1916-1996) perçut le potentiel opératique de cette tragi-comédie dès sa création en 1956. Il fallut un certain temps pour que le projet de l'opéra prenne forme. Friedrich Dürrenmatt adapta lui-même sa pièce en un livret pour von Einem. Cette parabole sur l'immoralité d'une société bourgeoise en apparence respectable, mais secrètement avide et égoïste, dans la mise en musique riche et texturée de von Einem, est devenue le succès le plus durable du compositeur après sa première triomphale à l'Opéra d'État de Vienne en 1971. Alors que la pièce de théâtre de Dürrenmatt est fréquemment mise à l'affiche, l'opéra de von Einem est rarement joué.

La pièce et l'opéra relatent l'histoire de la richissime Claire Zachanassian, revenant après plusieurs décennies d'absence dans sa ville natale ruinée (Güllen) pour acheter la mort de son ancien amant et délateur. Jadis enceinte des oeuvres dudit Alfred, humiliée et chassée après avoir été abandonnée, Claire propose aux habitants un marché aussi simple qu'effroyable : une fortune colossale en échange de la mort d'Ill. D'abord scandalisée, la population voit peu à peu ses principes s'effriter face à la perspective de la richesse, révélant la fragilité de  la morale lorsqu'elle est confrontée au pouvoir de l'argent. Dürrenmatt utilise la satire et le grotesque pour dénoncer la cupidité humaine et la fragilité de la morale face à l'argent. 

À la gare. Clara et sa panthère

La mise en scène de Nikolaus Habjan 

Né en Autriche à Graz en 1987, Nikolaus Habjan a commencé à travailler avec le théâtre de marionnettes à l'âge de 15 ans et s'est perfectionné dans l'utilisation des marionnettes à main sous la tutelle de Neville Tranter, une technique qu'il intègre à ses productions. Sa mise en scène innovante de l'œuvre interroge les rapports entre justice, vengeance et corruption morale. Elle séduit par son esthétique épurée et sa force symbolique, mais aussi par la manière très maîtrisée dont elle fait évoluer l’espace scénique au fil du drame. 

L'action se passe à Güllen, une petite ville dont le toponyme est tout un programme : "Gülle" est le mot allemand qui désigne le lisier,  un engrais liquide naturel utilisé en agriculture qui est principalement composé d'un mélange d'excréments et d'urine d'animaux de ferme. Et de fait les habitants de Güllen sont dans la merde jusqu'au cou. La situation économique de la ville est catastrophique, les entreprises qui n'ont pas fermé sont au bord de la faillite, le chômage est endémique, les habitants sont pauvres et dépendent d'une maigre aide sociale et de la soupe populaire. L'étalage de l'épicerie locale est désespérément vide, faute de clientèle.  

Dès les premières scènes, le plateau apparaît comme un lieu fermé, presque étouffant, où la ville de Güllen semble prisonnière de sa propre décrépitude. Nikolaus Habjan exploite avec finesse cette impression d’enfermement en organisant les déplacements des personnages comme dans une mécanique collective : les habitants se regroupent, se dispersent, se figent ou se rapprochent selon l’évolution de leur conscience, donnant à voir physiquement la contagion progressive du compromis moral. 

La scénographie de Heike Vollmer et les costumes de Bernhard Stegbauer créent un univers sombre où chaque élément visuel souligne la tension psychologique qui s'installe progressivement. Sans effets spectaculaires inutiles, la production privilégie la puissance dramatique du texte et la profondeur des personnages. La scénographie accompagne ainsi le basculement de la ville avec une grande précision : les espaces semblent se vider peu à peu de leur vitalité, comme si la prospérité promise par Claire Zachanassian absorbait toute forme d’humanité. Cette sobriété visuelle renforce d’autant plus l’impact des scènes de groupe, où la pression sociale devient palpable. Les scènes qui se déroulent à la gare de Güllen sont particulièrement réussies. On ne voit ni bâtiments ni trains mais la disposition et le jeu des personnages sur le quai de la gare et l'utilisation des lumières créent une atmosphère ferroviaire impressionante. Seuls les tortillards locaux y font arrêt. 

Les décors, volontairement dépouillés mais d'une grande efficacité, installent une atmosphère de déclin et d'enfermement qui reflète parfaitement l'état moral de la ville de Güllen. Les costumes participent eux aussi à la caractérisation sociale des personnages tout en accentuant leur évolution au fil de l'intrigue.  Les décors sont dominés par des couleurs froides et ternes, principalement le gris, le noir et le brun, qui traduisent la pauvreté, la monotonie et le déclin de la ville de Güllen. Les structures sobres et les espaces dépouillés créent une atmosphère pesante qui reflète le désespoir des habitants. La ville est silhouettée dans la grisaille, le décor n'utilise pas d'effet de perspective, un symbole de la réalité vécue par les habitants, eux aussi sans perspective d'avenir.   

Caspar Krieger (Koby), Sophie Rennert (Claire Zachanassian),
Juan Carlos Falcón (Loby), Norbert Ernst (Butler), Ludwig Mittelhammer (Alfred Ill)

En contraste, Clara Zachanassian et sa suite de serviteurs apparaissent dans des costumes aux teintes rouges éclatantes, couleur qui symbolise à la fois sa richesse, son pouvoir, sa passion vengeresse et le sang du sacrifice qu'elle exige. Au fil de la pièce, cette couleur rouge se diffuse progressivement dans les costumes des habitants. D'abord vêtus de tons neutres et usés, ils arborent peu à peu des touches de rouge de plus en plus marquées. Cette évolution visuelle n'est pas anodine : elle montre que les habitants se rapprochent de Clara et adhèrent progressivement à son projet en acceptant l'idée de tuer Ill pour obtenir sa fortune. Le rouge devient ainsi le symbole de leur corruption morale et de leur culpabilité collective. Grâce à ce jeu de couleurs entre les décors sombres et les costumes qui se teintent progressivement de rouge, la mise en scène rend visible la transformation intérieure des personnages avant même qu'elle ne soit pleinement exprimée par leurs paroles. Le rouge ne représente pas seulement Clara : il devient une couleur contagieuse, qui envahit progressivement toute la communauté à mesure que la tentation de l'argent l'emporte sur les principes moraux.

 Manuela Linshalm (Marionnetiste), Sophie Rennert (Clara Zachanassian)

Dans cette production du Gärtnerplatztheater, le personnage de  est dédoublé grâce à un dispositif scénique particulièrement marquant. À côté de la chanteuse qui interprète le rôle, une  poupée grandeur nature à son effigie est manipulée par deux marionnettistes. Cette poupée est dotée d’une tête de marionnette magnifiquement mobile et expressive, dont les traits semblent presque prendre vie sous l’action des manipulateurs. Cette expressivité donne au personnage une dimension à la fois fascinante et inquiétante, comme si Clara n’était plus tout à fait une femme, mais une incarnation de la justice implacable, du destin ou de la vengeance. Les marionnettistes, à peine visibles, animent la poupée avec des gestes précis qui lui confèrent une présence imposante et hypnotique. Ce dédoublement entre la chanteuse, qui prête sa voix et ses émotions au personnage, et la marionnette, qui représente sa puissance symbolique, crée une dissociation entre l’humain et l’icône. Clara apparaît ainsi à la fois comme une femme blessée par son passé et comme une force presque mythique qui domine la scène et manipule, au sens propre comme au sens figuré, les habitants de Güllen. Ce choix de mise en scène accentue le caractère théâtral de l’œuvre et souligne que Clara dépasse le statut de simple personnage pour devenir le moteur inexorable de la tragédie. La marionnette de Clara est accompagné d'une terrifiante marionnette de panthère noire, un animal puissant et féroce, sans pattes, n'étaient ce les jambes du marionnetiste qui le véhicule.

La musique de Gottfried von Einem

La musique se caractérise par un langage musical moderne qui met constamment la dramaturgie au premier plan. Le compositeur recourt à une tonalité élargie où les dissonances, le chromatisme et les changements harmoniques fréquents créent un climat d’instabilité, reflétant la dégradation morale des habitants de Güllen. L’orchestre ne se contente pas d’accompagner les voix : il agit comme un véritable acteur dramatique grâce à une orchestration dense et contrastée, alternant des textures transparentes avec de puissants tutti qui soulignent les moments de tension ou de basculement psychologique. Von Einem utilise également des leitmotivs associés à certains personnages ou à des idées centrales, comme la vengeance, la culpabilité ou le pouvoir de l’argent. Ces motifs réapparaissent au fil de l’œuvre sous des formes variées, transformés rythmiquement ou harmoniquement, ce qui renforce la cohérence du discours musical tout en suivant l’évolution dramatique. L’écriture vocale privilégie avant tout l’intelligibilité du texte : proche de la déclamation théâtrale, elle alterne des lignes lyriques avec des passages plus parlés, où le rythme épouse étroitement les inflexions de la langue. Cette approche permet aux chanteurs d’exprimer avec précision les conflits intérieurs des personnages tout en maintenant une tension dramatique constante. Par cette combinaison d’un langage harmonique expressif, d’une orchestration élaborée, d’un usage structurant des leitmotivs et d’une écriture vocale profondément liée au théâtre, von Einem fait de la musique un commentaire psychologique et social de l’action, révélant progressivement comment la corruption collective finit par triompher des principes moraux. Dans l'actuelle production, la direction de Michael Balke, principal chef d'orchestre invité du théâtre, se distingue par sa tension dramatique, la richesse de sa palette orchestrale, la clarté de son accompagnement des voix, la mise en valeur des contrastes stylistiques de von Einem et une conception profondément théâtrale de la partition, qui fait ressortir autant sa puissance expressive que sa complexité psychologique.

Les interprètes

La distribution se distingue particulièrement par la remarquable interprétation de Sophie Rennert dans le rôle de Claire Zachanassian. Son incarnation mêle autorité, douleur et froide détermination, donnant au personnage une véritable complexité psychologique. La mezzo-soprano confère une présence scénique saisissante à son personnage, mêlant une impressionante maîtrise vocale  à un jeu d'une remarquable intensité dramatique. Sa voix, ample et expressive, traduit avec justesse la complexité de Clara, à la fois femme profondément meurtrie par son passé et figure toute-puissante venue réclamer justice. Sans jamais tomber dans la caricature, Sophie Rennert incarne une Clara à la fois élégante et  implacable, laissant transparaître par moments la souffrance qui motive sa vengeance. Son interprétation gagne encore en force grâce à son interaction avec la marionnette qui la dédouble sur scène, créant un contraste saisissant entre l'émotion portée par la chanteuse et l'image presque mythique de son alter ego. Sophie Rennert chante la vieille Clara, et c'est alors sa marionnette qui semble émettre le chant, et, dans les scènes rétrospectives de la jeunesse, on regarde davantage la jeune chanteuse. La réussite du dédoublement est surprenante tant sur le plan scénique que sur le plan lyrique.

Cette représentation revêt également une dimension particulière puisqu'elle marque la dernière apparition de Sophie Rennert au Gärtnerplatztheater en tant que membre de l'ensemble. Son interprétation de Clara prend ainsi une valeur symbolique, comme un rôle d'adieu. — on espère d'au revoir, — qui témoigne de son engagement artistique et de la place importante qu'elle a occupée au sein de la troupe.

Face à elle, Ludwig Mittelhammer, qui chante Alfred Ill, livre une interprétation d’une grande justesse. Son chant, souple et nuancé, met en relief la fragilité croissante du personnage, partagé entre déni, peur et résignation. L’artiste évite tout excès mélodramatique et construit un Alfred Ill profondément humain, dont la vulnérabilité rend d’autant plus saisissante la mécanique implacable qui se referme sur lui. Son jeu scénique, précis et sensible, accompagne avec finesse la montée de la tension dramatique. À noter que son nom de famille, "Ill", correspond à un adjectif allemand qui signifie "mauvais". 

Matija Meić (professeur), Wolfgang Ablinger-Sperrhacke (maire), 
  Ludwig Mittelhammer (Alfred Ill), Timos Sirlantzis (pasteur)

Les rôles secondaires contribuent largement à la réussite de cette production grâce à des interprétations nuancées et complémentaires. Dans le rôle du maire, Wolfgang Ablinger-Sperrhacke incarne avec justesse un homme partagé entre son devoir de représentant de la communauté et son renoncement progressif à toute exigence morale. Son jeu évolue subtilement au fil de l'action, révélant la manière dont le pouvoir politique cède peu à peu face à la tentation de l'argent. En pasteur, Timos Sirlantzis apporte une présence sobre et grave, traduisant l'impuissance d'une autorité spirituelle incapable d'empêcher la déchéance éthique des habitants de Güllen. Ce garant de la moralité succombera lui aussi aux séductions de Mammon. On le voit troquer sa pauvre chasuble en une chasuble plus luxueuse et il sera comme tous les autres habitants complice de l'exécution d'Alfred Ill. Le professeur, interprété par Matija Meić, se distingue par une prestation d'une grande intensité dramatique : personnage cultivé et conscient de la portée des événements, il exprime avec force le conflit entre la lucidité intellectuelle et la lâcheté collective, notamment dans les dernières scènes. Enfin, Jérémy Boulton prête au docteur une autorité calme et mesurée, faisant de ce personnage un témoin privilégié de la désintégration morale de la communauté. Ensemble, ces quatre artistes donnent une véritable épaisseur aux figures d'autorité de la ville, dont l'effondrement progressif reflète celui de toute la société de Güllen. À leurs côtés, l'ensemble des chanteurs contribue à la réussite d'une production où la qualité musicale sert pleinement le propos dramatique.

Avec cette nouvelle production, le Theater-am-Gärtnerplatz démontre une nouvelle fois sa capacité à conjuguer exigence artistique et réflexion sociale. Plus de soixante-dix ans après la création de la pièce de Dürrenmatt, La visite de la vieille dame demeure d'une actualité frappante. En posant la question du prix de la justice et de la facilité avec laquelle une société peut renoncer à ses principes, cette adaptation lyrique invite le public à une réflexion profonde bien au-delà de la représentation. 

Distribution du 5 juillet 2026

Direction musicale Michael Balke
Réalisateur Nikolaus Habjan
Mise en scène et collaboration scénique Ricarda Regina Ludigkeit
Scénographie Heike Vollmer
Conception des costumes Bernhard Stegbauer
Conception lumière Paul Grilj
Dramaturgie Karin Bohnert
Construction de marionnettes Soffi Povo

Claire Zachanassian Sophie Rennert
Le mari n°7 de Claire Zachanassian Tobias Giesecke
Majordome Norbert Ernst
Toby Dieter Fernengel / Niv Beili
Roby Christoph Mack
Koby Caspar Krieger
Loby Juan Carlos Falcón
Alfred III Ludwig Mittelhammer 
Fille d'Alfred Ill Anna-Katharina Tonauer
Le fils d'Alfred Ill Gyula Rab 
Le maire Wolfgang Ablinger-Sperrracke
Pasteur Timos Sirlantzis
Professeur Matija Meić
Docteur Jérémy Boulton
Le policier Levente Páll
Première femme Yoojin Lee
Deuxième femme Tamara Obermayr
Hofbauer Paul Schweinester
Helmesberger Juho Stén
Conducteur de train / caméraman Holger Ohlmann
Chef de gare Thomas McGowan
Marionnettiste (Dame) Manuela Linshalm
Marionnettiste (Dame, Panthère) Angelo Konzett
Chef d'orchestre Algin Özcan
Une voix Frank-Oliver Weißmann
Le gymnaste Christian Roggenkamp

Chœurs, figurants et figurants pour enfants du Staatstheater am Gärtnerplatz
Orchestre du Staatstheater am Gärtnerplatz

Crédit photographique © 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

La Visite de la vieille dame de Gottfried von Einem au Gärtnerplatztheater : une fresque lyrique saisissante sur l'auto-justice

Jeremy Boulton (médecin), Sophie Rennert (Clara Zachanassian), Matija Meić (professeur) Munich . Le Theater am Gärtnerplatz présente une ...