| © Anna Schnauss |
L'Orchestre du Staatstheater am Gärtnerplatz, conduit avec élégance par Michael Balke, interprète en guise d'entrée en matière l'ouverture de la Norma de Vincenzo Bellini. Le premier chef invité du Theater-am-Gärtnerplatz opte pour une montée graduelle de l'intensité et une maîtrie des dynamiques qui met en valeur l'écriture raffinée de Bellini : les crescendos sont soigneusement dosés, les plans sonores minutieusement hiérarchisés, chaque intervention des cuivres vient renforcer l'architecture musicale sans jamais couvrir les autres pupitres.
La direction de Michael Balke rappelle que le bel canto ne saurait être réduit à un simple écrin accompagnateur. Le chef refuse toute lourdeur romantique et privilégie des textures orchestrales transparentes, des tempos souples et une respiration constante avec les chanteurs. Les cordes cultivent une sonorité lumineuse tandis que les bois apportent cette délicatesse chambriste indispensable aux partitions des trois derniers grands compositeurs belcantistes. Balke fait preuve d'une remarquable attention aux respirations vocales, ménageant les rubati avec naturel sans jamais rompre l'élan dramatique.
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| Photo personnelle |
Jennifer O'Loughlin, qui a intégré la troupe de l'opéra depuis 2016 et en est devenu une des plus brillantes étoiles, confirme une nouvelle fois les qualités qui font d'elle l'une des grandes spécialistes actuelles du répertoire belcantiste. Son soprano conjugue éclat, homogénéité et une remarquable maîtrise technique. Les vocalises s'enchaînent avec une précision qui paraît presque désarmante, mais jamais au détriment du texte ni de l'expression. Les longues phrases belliniennes trouvent sous son souffle un naturel admirable, tandis que les pianissimi, parfaitement soutenus, installent une atmosphère d'une rare poésie. Dans Donizetti comme chez Bellini, elle sait faire évoluer le timbre selon les états psychologiques des héroïnes, passant d'une innocence lumineuse à une intensité dramatique sans jamais forcer l'émission. Cette intelligence musicale permet d'éviter tout académisme dans un répertoire où la perfection technique peut parfois prendre le pas sur l'incarnation. Dans Rossini, Jennifer O'Loughlin fait de Pamyra une héroïne profondément humaine, partagée entre l'amour, le devoir filial et le sacrifice patriotique. Dans la grande prière « Giusto ciel! in tal periglio », elle révèle toute l'étendue de son art rossinien. Cette page qui fait place à la méditation de Pamyra face à l'imminence de la catastrophe, exige une parfaite maîtrise du souffle, de la ligne de chant et des nuances. La soprano s'y distingue par un legato d'une remarquable continuité, donnant à chaque phrase une ampleur presque instrumentale. Son timbre clair et lumineux confère à la prière une sincérité touchante, tandis que le vibrato, toujours mesuré, enrichit l'expression sans troubler la pureté de la ligne. Les piani sont particulièrement soignés et les aigus sont superbement projetés dans cette page d'une grande intensité dramatique. Le rayonnement de son chant est encore ampflifié par la fascinante beauté de ses yeux, brillants d'intensité.
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| © Anna Schnauss |
Face à elle, le chanteur sud africain Levy Sekgapane démontre pourquoi il s'est imposé parmi les plus brillants ténors belcantistes de sa génération, ce que trois prix parmi les plus prestigieux sont vnus confirmer : il a remporté le premier prix du Concours international de chant du Belvédère en 2015, du Concours de chant Montserrat Caballé en 2015 et du Concours Operalia en 2017. Sa voix possède cette luminosité immédiatement identifiable qui caractérise les grands interprètes rossiniens, mais elle s'accompagne également d'une densité expressive qui dépasse la seule démonstration de virtuosité. Les aigus, projetés avec une facilité déconcertante, s'intègrent naturellement dans une ligne de chant constamment élégante. Les coloratures demeurent d'une netteté exemplaire, chaque note conservant son individualité sans que la phrase ne perde de sa fluidité. Mais c'est surtout son sens du legato qui impressionne : Bellini exige cette capacité à faire naître l'émotion de la continuité même du souffle, et Sekgapane répond à cette exigence avec une musicalité d'une rare distinction. Confondants de beauté, ses deux grands airs rossiniens, celui d'Idreno puis celui de Melchtal, ont été salués par des applaudissements frénétiques. Son legato demeure constamment soutenu, même dans les vocalises les plus périlleuses, tandis que ses aigus brillantissimes se déploient avec une facilité qui évite tout effet de force.
Les duos constituent naturellement le cœur émotionnel de la soirée. L'entente entre les deux artistes apparaît immédiate, tant sur le plan musical que dramatique. Les timbres se complètent admirablement : la clarté cristalline du soprano trouve un équilibre idéal dans les couleurs plus chaleureuses du ténor. Les phrasés se répondent avec une souplesse qui donne l'impression d'une respiration commune, tandis que les cadences deviennent de véritables dialogues plutôt que de simples démonstrations vocales. Cette complicité transforme chaque numéro en une véritable scène d'opéra, où les personnages prennent vie malgré l'absence de décors ou de costumes.
Le programme permet également de mesurer les différences stylistiques qui distinguent les trois maîtres du bel canto. Rossini exige l'agilité et la précision rythmique ; Bellini privilégie l'infini de la ligne mélodique ; Donizetti annonce déjà le romantisme en renforçant la tension dramatique. Jennifer O'Loughlin et Levy Sekgapane adaptent constamment leur approche à ces langages distincts, évitant l'écueil d'une interprétation uniforme. Leur lecture met en lumière toute la richesse d'un répertoire qui demeure l'une des pierres angulaires de la technique vocale.
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| Photo personnelle |
Au-delà de la virtuosité, ce qui marque le plus est peut-être la sincérité musicale des deux interprètes. Aucun effet gratuit, aucune recherche de spectaculaire : les difficultés techniques semblent toujours découler naturellement du discours musical. Les trilles, les variations, les notes piquées ou les contre-ut ne sont jamais exhibés comme des trophées, mais intégrés à une conception profondément dramatique du chant. Cette élégance constitue précisément l'essence du bel canto, où la maîtrise absolue doit demeurer invisible.
Le public munichois ne s'y est pas trompé. Les applaudissements nourris et les bravi qui ont ponctué les grands airs comme les duos témoignaient de la reconnaissance envers deux artistes capables de faire revivre, avec authenticité et raffinement, un art vocal dont les exigences techniques restent parmi les plus élevées du répertoire lyrique. Accompagnés par un Michael Balke particulièrement inspiré et un orchestre attentif à chaque inflexion du chant, Jennifer O'Loughlin et Levy Sekgapane ont offert une véritable leçon de style, rappelant que le bel canto demeure, deux siècles après Rossini, Bellini et Donizetti, l'une des expressions les plus accomplies de la beauté de la voix humaine.
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| © Anna Schnauss |
Gioachino Rossini
La gazza ladra, duo de Ninetta et Gianetto
L'assedia di Corinto, " Giusto ciel! in tal periglio ", aria de Pamyra
Semiramide, " A dove il cimento ", aria d'Idreno
Gaetano Donizetti
Vincenzo Bellini
I puritani, " Rendetemi... Qui la voce... Vien, diletto ", aria d'Elvira, et " Vieni fra queste braccia ... Caro, non ho parola ", duo d'Elvira et Arturo.
Gioachino Rossini,
Armida, " Amor possente nome ... Vacilla a quegli accenti - Ah non poss'io resistere ", duo d'Armida et Rinaldo.

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