jeudi 6 août 2026

Le Theater auf der Cortina de Vienne, le théâtre disparu où naquit Il pomo d'oro de Cesti

Cet été, le Festival de musique ancienne d'Innsbruck célèbre son cinquantième anniversaire. Pour marquer cet anniversaire, le Tiroler Landestheater présente une nouvelle production d'Il pomo d'oro d' Antonio Cesti. L'événement est exceptionnel : ce monument du théâtre baroque, créé en 1668, n'aurait plus été représenté sur scène dans son intégralité depuis près de trois siècles et demi.

La résurrection de cet ouvrage invite à remonter le temps jusqu'à la Vienne des Habsbourg, où l'empereur Léopold Ier fit construire un théâtre entièrement destiné à accueillir cette œuvre hors du commun : le Theater auf der Cortina.

Vue intérieure du théâtre de la Cortina pendant l'opéra Il pomo d'oro en 1668

Au milieu des années 1660, la cour impériale entend célébrer avec un faste inégalé le mariage de Léopold Ier avec l'infante d'Espagne Marguerite-Thérèse. Pour immortaliser cet événement politique autant que dynastique, l'empereur commande simultanément un opéra à Antonio Cesti, sur un livret de Francesco Sbarra, et un théâtre entièrement nouveau à son architecte et scénographe Lodovico Ottavio Burnacini.

Par décret du 20 février 1666, Burnacini reçoit la mission d'élever un vaste théâtre en bois sur la courtine — ou cortina, le mur-rideau d'un bastion — des fortifications du château impérial de Vienne (Burgbastei). De cette implantation insolite découle son nom de Theater auf der Cortina. L'édifice se trouvait à proximité immédiate de la Hofburg telle qu'elle existait alors, approximativement à l'emplacement de l'actuelle Bibliothekshof, derrière l'aile de la Grande Salle.

Les festivités du mariage devaient commencer le 24 janvier 1667. Pourtant, le théâtre ne fut pas prêt à temps. Les travaux prirent du retard et le bâtiment ne fut achevé qu'en août 1667, tandis que l'arrivée tardive de l'infante bouleversa encore davantage le calendrier des célébrations.

Le nouveau théâtre impressionnait par ses dimensions. Long de 65 mètres pour 27 mètres de large, il pouvait accueillir environ mille spectateurs, ce qui en faisait l'un des plus grands théâtres européens de son époque. Son apparence extérieure demeurait étonnamment sobre, presque celle d'une immense grange. En revanche, l'intérieur révélait toute la magnificence de la cour impériale : papier mâché, toiles peintes, plâtre, étoffes et décors sculptés composaient un univers d'un luxe spectaculaire.

L'architecture de la salle se distinguait également des modèles italiens contemporains. Les trois niveaux de loges n'étaient pas disposés en fer à cheval, mais parallèlement ou perpendiculairement à l'ouverture de scène, conformément au plan rectangulaire du bâtiment.

Pourtant, malgré l'achèvement du théâtre, la création d'Il pomo d'oro dut encore attendre. Une première représentation avait été envisagée lors des fêtes du mariage. Elle fut abandonnée. Une seconde fut programmée durant l'hiver 1667-1668 afin de célébrer la naissance du fils du couple impérial, Ferdinand Wenzel. Mais le décès prématuré du jeune prince, en janvier 1668, plongea la cour dans le deuil et entraîna un nouveau report.

L'opéra fut finalement créé les 12 et 14 juillet 1668, à l'occasion de l'anniversaire de l'impératrice Marguerite-Thérèse qui fêtait ses dix-sept ans. Les deux représentations furent données en matinée. Il fallait bien deux journées pour donner cette œuvre gigantesque. D'une durée proche de dix heures, Il pomo d'oro fut divisé en deux parties afin d'épargner au public une représentation interminable.

Le spectacle dépassait tout ce que l'Europe avait alors connu. Douze rôles principaux et vingt rôles secondaires se succédaient au fil de vingt-trois décors et soixante-sept scènes. Burnacini déployait une machinerie extraordinaire multipliant les changements de décor, les apparitions célestes, les vols de personnages et les transformations spectaculaires. Le coût de l'entreprise aurait atteint près de 100 000 florins, tandis qu'environ mille personnes auraient participé à sa réalisation.

Le retentissement fut immense. Il pomo d’oro ne fut pas seulement un opéra : il fut un véritable théâtre du pouvoir. Par son luxe inouï, ses machines merveilleuses et son architecture symbolique, la représentation viennoise offrait au monde l’image d’une monarchie des Habsbourg se mettant elle-même en scène. L’opéra devenait alors un instrument de magnificence dynastique, où la musique, la poésie et les arts visuels concouraient à célébrer la grandeur impériale. Mélomane averti, Léopold Ier participa lui-même à la composition de plusieurs pages de la partition (la scène 9 de l'acte II et la scène 5 de l'acte V).

Vienne à l'époque du Theater auf der Cortina
© Bibliothèque nationale autrichienne.

Détail de la gravure 

Le Theater auf der Cortina occupe une place particulière dans l'histoire du spectacle viennois. Il constitue en effet le premier théâtre indépendant de la capitale impériale.

Paradoxalement, après cette inauguration triomphale, il fut relativement peu utilisé pour les productions nécessitant une machinerie aussi élaborée. Les historiens n'ont identifié que trois autres représentations d'opéra dans cette salle, toutes trois du compositeur Antonio Draghi : en 1674. Il ratto della Sabine, la même année  Il fuoco eterno delle Vestali, et en 1678 la Monarchia latina trionfante

Sa destinée fut aussi brève que spectaculaire. Lorsque commença le second siège de Vienne, en 1683, le théâtre fut démoli en raison de sa position très exposée sur les fortifications et du caractère hautement inflammable de sa construction en bois.

Il ne subsiste aujourd'hui que quelques gravures et descriptions de cet édifice disparu. Pourtant, le Theater auf der Cortina demeure l'un des lieux les plus emblématiques de l'histoire de l'opéra baroque : un théâtre construit pour un seul événement, destiné à célébrer la grandeur des Habsbourg, et qui donna naissance à l'une des productions les plus fastueuses que l'Europe ait jamais connues.


Note

(1) Léopold Ier épousa en 1666 l'infante Marguerite-Thérèse d'Espagne. Fille du roi Philippe IV, elle était également la nièce de l'empereur ainsi que sa cousine germaine. Âgée de quinze ans lors de son mariage, elle devint l'un des symboles de la politique matrimoniale des Habsbourg, qui cherchait à renforcer les liens entre les branches autrichienne et espagnole de la dynastie. Sa silhouette est aujourd'hui mondialement connue grâce aux portraits que lui consacra Diego Velázquez. L'un des plus célèbres est Les Ménines (Las Meninas), où la jeune infante apparaît entourée de ses demoiselles d'honneur tandis que le peintre se représente lui-même devant son chevalet. Ci-dessous un portrait de 1659 conservé au Musée d'histoire de l'art de Vienne (Kunsthistorisches Museum)

L'infante Marguerite en bleu, une toile de Diego Vélasquez 

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