vendredi 4 septembre 2026

Catherine de Sienne et l’anneau du Saint Prépuce — Conte d’une noce mystique

Mariage mystique de Sainte Catherine -Michelino da Bezzoso, vers 1420
Pinacothèque de Sienne


Bien après que Catherine de Sienne eut quitté ce monde, François Villon écrivit, à la demande de sa mère, une prière pour Notre-Dame, et il lui fit dire, dans une langue pauvre et tremblante, ce qu’elle voyait lorsqu’elle entrait dans son église, car elle ne savait pas lire les livres et n’avait pour connaître le ciel que les images peintes devant lesquelles elle priait :

Femme je suis, povrette et ancienne,
Qui rien ne scay ; oncques lettre ne lus.
Au moustier voy dont suis parroissienne
Paradis painct, où sont harpes et lus,
Et ung enfer où damnez sont boullus :
L’un me fait paour, l’autre joye et liesse.

Mais longtemps avant que cette femme ne prononce ces paroles, à Sienne, une autre femme avait regardé les images des églises avec des yeux qui, parfois, voyaient le ciel s’ouvrir.   

Je suis née à Sienne, en l’an du Seigneur 1347. Ma mère, Lapa, avait déjà mis au monde beaucoup d’enfants, et je vins au monde avec une petite sœur jumelle, Giovanna, qui ne resta pas longtemps parmi nous. J’étais la vingt-quatrième.

Dans la maison de mon père, les couleurs avaient leur vie propre. Giacomo était teinturier, et dès mon enfance je vis les laines disparaître dans les cuves et en ressortir changées, rouges, jaunes, bleues ou violettes, avec sur leurs fibres l’eau qui ruisselait encore et l’odeur forte des bains de teinture qui montait dans toute la maison.

Je ne savais pas lire les livres, mais j’apprenais beaucoup de choses sans eux, par les fresques et les retables des églises, les histoires que racontaient les frères, les sermons entendus dans les rues ou dans les chapelles, les prières de ma mère et les récits des pèlerins qui passaient par Sienne, et j’aimais surtout regarder les images de Jésus, parce que je ne savais pas encore parler de lui comme les hommes instruits, mais je savais qu’il avait été un enfant, qu’il avait eu un corps comme nous, qu’il avait eu de la peau, de la chair et du sang, et que ce sang avait coulé pour les hommes.

Un jour, alors que j’étais encore enfant, je marchais dans les rues de Sienne avec d’autres enfants lorsque je levai les yeux et vis au-dessus de moi le Seigneur, et je le vis si clairement que je ne compris pas pourquoi les autres continuaient leur chemin sans s’arrêter, car il me semblait que le ciel était devenu tout proche et que Jésus me regardait comme s’il me connaissait depuis toujours, et je demeurai là, incapable de détourner les yeux, jusqu’à ce que mes compagnons viennent me chercher et me ramènent parmi eux.

Après cela, je cherchai de plus en plus souvent la solitude, non que je voulusse fuir les miens, mais parce que j’avais découvert qu’il existait des endroits où je pouvais parler au Seigneur sans que personne ne me dérange, et je me retirais dans une chambre, dans une chapelle, au fond d’une église ou dans quelque coin tranquille où je pouvais fermer les yeux, et tantôt je le voyais, tantôt je ne voyais rien, mais même lorsqu’il ne venait pas je continuais à lui parler, parce que je ne voulais pas l’aimer seulement lorsqu’il me donnait des visions.

Circoncision de Jésus de Fra Angelico(1)

Puis vint le jour où il me fut donné de le voir comme mon époux, et je vis autour de lui sa Mère et les saints, et le Seigneur s’approcha de moi avec cette douceur que je connaissais déjà depuis mon enfance, et il me prit comme une fiancée, et je vis alors l’anneau qui m’était donné, mais ce que je voyais n’était pas comme les anneaux d’or et de pierreries que portent les femmes mariées, car devant mes yeux il y avait la chair du Seigneur, rouge de sang, et je sentis autour de mon doigt la forme d’un cercle vivant, comme si son propre corps avait été pris pour faire l’anneau de nos noces, et je regardai longtemps ma main sans pouvoir parler, parce que je savais que ce que le Seigneur venait de me donner n’était pas un bijou que l’on peut montrer aux hommes, mais quelque chose qui venait de sa chair même.

Cet anneau, les autres ne le voyaient pas, et pourtant il était là lorsque je regardais mon doigt, et il demeurait là même lorsque je n’avais plus aucune vision, comme une chose cachée que je pouvais seulement sentir et reconnaître, et c’est ainsi que je compris peu à peu que le mariage dont le Seigneur me parlait ne ressemblait pas aux mariages des hommes, car l’époux que j’avais reçu n’était pas venu avec de l’or, des perles ou des pierres précieuses, mais avec son propre corps, avec cette chair qui pouvait souffrir et avec ce sang qui avait été versé pour nous.

Lorsque le Maître dominicain Raymond de Capoue vint auprès de moi, je trouvai en lui un homme à qui je pouvais parler de ces choses sans avoir honte de mes paroles, et je lui racontai ce que j’avais vu, les apparitions du Seigneur, les paroles que j’avais entendues, les douleurs de mon corps, les moments où il me semblait que mon cœur n’était plus dans ma poitrine, et cette alliance étrange dont l’anneau demeurait invisible aux yeux des autres, et Raymond m’écoutait longuement, me questionnait avec prudence, puis gardait dans sa mémoire ce que je lui avais confié, car il devait plus tard raconter ma vie et transmettre aux autres ce qu’il avait entendu de ma bouche.

Je lui racontai aussi un jour comment le Seigneur m’avait pris mon cœur, car je l’avais vu venir vers moi avec dans ses mains un cœur rouge, vivant et brillant, et il avait ouvert mon côté pour y mettre ce cœur à la place du mien, et lorsque je sentis cette chose entrer en moi, j’eus une douleur qui me fit croire que j’allais mourir, mais en même temps je sus que le cœur qu’il me donnait était le sien, et Raymond conserva aussi cette vision dans son récit, comme il conserva celle de mon mariage mystique, car il savait que ce que je racontais n’était pas une histoire destinée à faire merveille auprès des gens, mais quelque chose qui avait bouleversé toute ma vie.

Pourtant, c’est moi qui ai parlé le plus clairement de l’anneau de chair, et je l’ai fait dans une lettre que j’adressai à ma sœur Bartolomea della Seta, lorsqu’elle traversait une grande épreuve, parce que je voulais lui rappeler qu’elle aussi était une épouse du Christ et que son alliance n’était pas faite avec un métal précieux comme celles que portent les femmes dans le monde, mais avec le corps même du Seigneur, et je lui écrivis de se baigner dans le sang du Christ crucifié, de ne chercher que lui, le Crucifié, et je lui dis qu’elle était son épouse, comme toutes les créatures qu’il avait rachetées, non point parce qu’il les avait liées à lui par un anneau d’argent, mais parce qu’il les avait épousées avec un anneau de sa propre chair.

Et je lui montrai alors l’Enfant, car c’est ainsi que je le voyais, petit et tendre, porté par sa Mère, et je lui dis de regarder comment, au huitième jour, lorsqu’on l’avait circoncis, il avait donné de sa chair juste assez pour faire un petit cercle d’anneau, et cette parole me revenait souvent à l’esprit, car lorsque je regardais l’anneau que le Seigneur avait posé à mon doigt, je ne voyais plus seulement le Christ adulte dans sa gloire, mais l’Enfant de huit jours, sa petite chair, son premier sang, sa première blessure, et je sentais que tout ce que j’avais reçu dans mes visions se trouvait déjà là, dans cette petite quantité de chair retranchée à son corps.

Je ne savais pas alors que cette parole que j’avais donnée à Bartolomea serait un jour relue par des hommes qui chercheraient à savoir si l’anneau que j’avais vu dans ma vision était véritablement cette chair de l’Enfant, et je ne peux pas leur répondre, car ce que mes yeux ont vu dans la vision n’obéissait pas aux mesures des choses terrestres, et je sais seulement que le Seigneur m’a montré son corps comme le signe de notre union, tandis que dans ma lettre j’ai moi-même rapproché l’anneau nuptial de cette chair donnée au huitième jour.

C’est aussi par les paroles des autres que je commençai à entendre parler de cette petite chair que certains gardaient comme une relique, car un frère revenu de voyage raconta un soir qu’il existait, dans une église lointaine, une chose conservée avec grand soin, que l’on disait provenir du corps de l’Enfant Jésus, et ceux qui l’écoutaient se rapprochèrent de lui lorsqu’il raconta qu’il s’agissait de ce qui avait été retiré au petit enfant lorsqu’on l’avait circoncis, et moi je demeurai silencieuse, car cette histoire venait toucher une chose que je portais déjà dans mon cœur, et lorsque le frère parla de la petite chair conservée comme un trésor, je regardai mon doigt, où personne ne voyait rien, mais où moi je sentais toujours l’anneau.

Alors je pensai au sang du huitième jour, et je pensai au sang de la Passion, et je vis dans mon esprit l’Enfant et l’Homme ne faisant qu’un, le petit corps dans les bras de Marie et le grand corps étendu sur la croix, et entre les deux je vis le même sang, comme si la première blessure et la dernière appartenaient à une seule histoire, et mon anneau de chair me sembla alors moins une chose posée sur mon doigt qu’un fil rouge courant du petit enfant jusqu’à l’homme crucifié et de l’homme crucifié jusqu’à moi.

À partir de ce moment, je ne pouvais plus passer devant un pauvre sans penser à la chair du Seigneur, ni toucher un malade sans sentir mon propre corps devenir lourd, car il me semblait que l’anneau m’appelait à aller vers ceux que les autres ne voulaient pas toucher, et je visitai les malades, les pauvres, les prisonniers et ceux que l’on conduisait au supplice, je pris dans mes mains des corps couverts de plaies et je demeurai auprès de ceux qui mouraient, et lorsque je lavais mes mains après avoir soigné quelqu’un, je regardais mon doigt comme si l’anneau pouvait y laisser une marque rouge.

Il m’arriva encore de voir le Seigneur de bien des manières, et parfois je le voyais si près que je croyais sentir sa main sur moi, tandis qu’à d’autres moments il me semblait qu’il s’était éloigné jusqu’au bout du monde, et ces absences me faisaient souffrir, mais je continuais à prier, car je savais désormais que le silence du Seigneur n’était pas la même chose que son absence, et lorsque Raymond me demandait ce que je faisais pendant ces longues heures où je demeurais seule, je lui répondais que je cherchais celui qui m’avait épousée et que je ne pouvais pas me détourner de lui simplement parce que mes yeux ne le voyaient plus.

Mon corps devint peu à peu plus faible, car je jeûnais beaucoup et ne pouvais presque plus manger, et mes forces diminuèrent jusqu’à ce que mes jambes aient peine à me porter, mais je continuai à recevoir ceux qui venaient me voir, tandis qu’au-dehors l’Église elle-même se déchirait dans un grand schisme et que cette division me faisait souffrir comme souffre une mère lorsqu’elle voit ses enfants se battre entre eux, parce que je ne pouvais pas comprendre que des hommes qui servaient le même Christ puissent se séparer ainsi alors que son corps avait été livré pour les réunir.

J’étais à Rome depuis le 28 novembre 1378 auprès du pape Urbain VI, et les jours passaient dans la fatigue, la prière et la douleur, jusqu’à ce que mon corps fût si faible que je ne pouvais presque plus me déplacer, mais plus mes forces diminuaient, plus certaines visions revenaient avec une douceur que je n’avais pas connue depuis mon enfance, et un jour, alors que je demeurais étendue et que je sentais mon corps devenir léger, je fermai les yeux et je revis le ciel de ma jeunesse.

Il y avait devant moi de grands nuages très pâles, et dans ces nuages passaient des couleurs qui me rappelèrent aussitôt l’atelier de mon père, lorsque les laines plongées dans les cuves sortaient du bain chargées de rouge, de bleu, de jaune et de violet, et les couleurs n’étaient plus séparées comme elles l’étaient dans les étoffes, mais elles se mêlaient dans le ciel en nappes légères, tantôt roses, tantôt jaunes, tantôt bleues, tantôt rouges comme du sang dilué dans beaucoup d’eau, et je reconnus ces couleurs avec une telle certitude que je crus presque sentir l’odeur des cuves et entendre mon père remuer les étoffes dans les bains.

Puis, au milieu de ces nuages, quelque chose apparut, d’abord si grand que je ne pus en comprendre la forme, et lorsque je m’approchai je reconnus un anneau, mais un anneau immense, fait de chair rouge et vivante, beaucoup plus grand que tout ce que j’avais jamais vu, et cette chair semblait suspendue entre les nuages comme une porte ouverte dans le ciel, avec sur elle la trace du sang de l’Enfant, celui qui avait coulé au huitième jour, et je compris que je regardais cette petite chair dont le frère m’avait parlé autrefois, mais qu’elle avait grandi dans ma vision jusqu’à devenir assez grande pour que je puisse passer à travers elle.

Je n’eus pas peur, car je reconnaissais cette chair et je reconnaissais surtout celui qui l’avait donnée, et lorsque je m’avançai vers l’immense anneau, je vis qu’il n’était pas séparé de celui que j’avais porté toute ma vie autour du doigt, car le même rouge y brillait, le même sang y demeurait, et les couleurs de mon père passaient autour de lui comme des voiles, si bien que je marchai vers cette grande chair avec l’impression de revenir à la fois vers mon enfance et vers le jour où le Seigneur m’avait prise pour épouse.

Alors je traversai l’anneau, et ma chair passa dans cette chair immense sans que je ressentisse aucune douleur, seulement une chaleur douce qui m’enveloppa tout entière, tandis que les couleurs des cuves de mon père glissaient autour de moi, le rouge devenant rose, le jaune devenant presque blanc, le bleu devenant transparent et le violet se mêlant au rouge, et je vis devant moi le Seigneur tel que je l’avais vu lorsque j’étais enfant, tel que je l’avais cherché dans mes prières, tel que je l’avais aimé dans ses souffrances, et je sus que j’étais arrivée au bout du chemin.

Je regardai encore une fois ma main et je vis l’anneau de chair autour de mon doigt, rouge et vivant comme au premier jour, puis je levai les yeux vers le Seigneur qui venait à ma rencontre, et tandis que mon corps s’abandonnait peu à peu et que tout ce qui m’entourait devenait lumière, je lui remis ce qui me restait de vie et un murmure sortit de mes lèvres mourantes : « Père, dans tes mains je remets mon âme et mon esprit. »

(1) L'inscription latine supérieure, tirée du chapitre 4 du Livre de Jérémie, se lit comme suit : «Circuncidimini Domino viri Iuda et auferte preputia cordium vestrum» (« Circoncisez-vous pour le Seigneur, et ôtez le prépuce de votre cœur, hommes de Juda. »). L'inscription latine inférieure se lit comme suit : « Postquam consumati sunt dies octo, ut circumcideretur puer, vocatum est nomen ejus Jesus » (« Et lorsque furent accomplis les huit jours consacrés à la circoncision de l'enfant, on lui donna le nom de Jésus. » Luc 2, 21)

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