| Andrea Mantegna, La Circoncision (vers 1460-1464) Florence, Galleria degli Uffizi, inv.1890 n.910 © Paolo Nannoni, Florence |
Bien avant le matin de Judée, dans une bourgade oubliée, naquit le mohem. Au huitième jour de sa venue au monde, ses parents dressèrent la couche rituelle. Dans le secret de leur cœur, ils avaient choisi son nom : il s'appellerait Bar-Nabé — ou Bar-Nabbay dans la langue d'Aram. Ils voulaient ainsi saluer en lui le fils de la prophétie, l'enfant de l'encouragement destiné à relever l'espoir des humbles.
Pourtant, au moment où la lame s'approcha de sa chair d'enfant, la pièce s'effaça. Une clarté d'un éclat insoutenable, pareille à la géhenne du Très-Haut, submergea le foyer. Ce feu blanc frappa les parents d'une cécité immédiate. Terrassés par cette foudre céleste, privés de la vue, ils churent face contre terre. Du centre de cet incendie invisible, une voix d'airain brisa le silence, leur interdisant à jamais le nom de Bar-Nabé. L'oracle ordonna, sans réplique possible, que l'enfant reçût le nom d'Abraham. Il fallait que le nouveau-né portât le titre du premier des patriarches, car son destin n'était point d'annoncer la promesse, mais de l'accomplir par le sang.
Des décennies plus tard, le couteau de silex étincela sous la lucarne nue de la demeure de Judée, là où l'air n'est plus que poussière et attente. Par cette étroite ouverture, le jour filtrait en une clarté diffuse, opaline et verdâtre, pareille à la lueur des verres antiques qui naissaient alors sur les rivages de Phénicie. En tant que chef de la lignée et père de l’Enfant selon la Loi, Joseph aurait dû accomplir le geste de sang. C'était la coutume des pères d'Israël, un devoir gravé dans la pierre des générations. Pourtant, à l'instant de lever le bras, son âme plia sous le poids d'un indomptable vertige. Son regard tomba sur le nouveau-né, et une crainte sacrée l'assaillit : ce fils putatif n’était point issu du limon de la Terre. Il reconnut en cette chair fragile le Dieu Très-Haut, le Verbe revêtu d'un voile d'argile. Comment ses mains d'artisan, rudes et profanes, oseraient-elles entamer la peau du Créateur ?
Terrassé par le mystère, saisi par la terreur du divin, le charpentier choisit l'effacement. Il fit quérir le mohem, ce vieillard connu pour être un juste parmi les justes, nourri de la Torah, pour exécuter l'oracle du huitième jour. L'ordre de la géhenne de feu avait exigé qu'il s'appelât Abraham. Sans encore le savoir, il devenait ainsi le premier sacrificateur de Jésus, celui qui ouvrait la chair sacrée bien avant les bourreaux du Calvaire, inaugurant le mystère de la Rédemption par une première effusion de sang.
Debout dans l'ombre de la pièce, mère déjà douloureuse, la Vierge Marie assistait au sacrifice. Pour elle, cet instant marquait l'ouverture du livre des souffrances : la première des sept douleurs prophétiques qui devaient lui transpercer le cœur. En voyant poindre la pourpre sur la chair de son fils, elle reçut la blessure intime qui trouverait son achèvement au pied de la Croix.
Pour entamer la chair divine, Abraham saisit la lame rituelle, taillée dans la pierre de la circoncision. Ce silex sombre et tranchant possédait une mémoire immense. C’était le digne héritier de la pierre aiguë dont Séphora s'était saisie au désert, dans un geste de fureur et de salut, pour apaiser la colère divine et arracher son époux à la mort. De la même roche brute étaient nés les couteaux de Galgala, façonnés jadis sur l'ordre du Très-Haut pour purifier le peuple entier avant l'entrée en Terre promise. Abraham tenait entre ses doigts cette même dureté minérale, cette roche de l'Alliance qui, après avoir sauvé Moïse et guidé Josué, s'apprêtait à toucher la source du monde.
L'Enfant poussa un cri, une note d'une pureté si haute qu'elle suspendit une poussière d'or dans cette pénombre aux reflets glauques. Le sang parut, rubis céleste, prêt à se perdre sur le sol.
Ici s'ouvrait un abîme théologique. Ce petit sexe de l'Enfant recelait en puissance l'origine du monde ; il aurait pu engendrer une innombrable multitude, une lignée de chair plus vaste que les étoiles du ciel. Mais ce premier sang ne devait point féconder la Terre selon les lois habituelles de la procréation humaine. Cette source rouge refusait la génération charnelle pour un dessein plus haut : elle versait les prémices de la Vie éternelle, arrachant l'humanité à la mort plutôt qu'à la solitude.
Fidèle au rite immémorial de la metzitzah, Abraham approcha ses lèvres du petit sexe de l'Enfant. Il aspira la source pour sceller la plaie.
En cet instant précis, le cosmos bascula. La danse des étoiles et des planètes s'interrompit, suspendue à ce frémissement terrestre. Saturne, vieux dieu du temps et maître des heures, perdit ses repères séculaires face à cette éternité nouvelle. Saisi d'un vertige sacré, l'astre se mit à tourbillonner sur lui-même en un cercle frénétique, une rotation si pure qu'elle traça dans le vide les contours de ses anneaux, d'immenses couronnes de lumière prêtes à recueillir l'écho de l'Incarnation.
Au point de contact où le sang du Christ effleura la langue du vieillard, une clarté absolue s'empara de sa gorge. Ce ne fut point une brûlure de feu, mais une extase de lumière qui vint transfigurer son souffle. En buvant cette source rouge, Abraham reçut au plus profond de son être l'absolue certitude de la rémission de toutes ses fautes. L'effacement de ses péchés s'inscrivit dans son âme comme une évidence de splendeur, accompagnée de l'assurance d'un salut éternel que rien ne pourrait désormais ternir. Sa bouche devint à jamais un tabernacle inviolable. Nulle parole profane, nul murmure de misère humaine ne put désormais franchir la barrière de ses dents. Jusqu'à son dernier souffle, il n'eut d'autre verbe que Dieu. Chaque phrase échappée de ses lèvres portait une auréole de lumière, le témoignage d'une union charnelle avec le sacré. On ne l’appela plus que Pūmā d-dahbā, ce qui veut dire Bouche d’or.
Bientôt, la grâce submergea le vase de son corps. Dès qu'Abraham ouvrait la bouche, la pièce entière se chargeait d'une gloire suprême, baignée d'une lueur d'or qui dissipait l'ombre et chassait la clarté opaline du jour. Sous les yeux de Marie, dont la douleur se muait en contemplation, les murs de pierre brute semblaient transfigurés par l'haleine de sa voix. Devant un tel prodige, la Judée frémit, et la rumeur de ce don céleste courut de foyer en foyer.
Par l'humilité de Joseph, ce prêtre d'un jour était le premier communiant de l'histoire. Bien avant la Pâque, bien avant la nuit de l'Adieu où Jésus leva la coupe en disant « Prenez et buvez-en tous », le sang du Salut avait trouvé son premier calice : la bouche d'un homme transfiguré.
L'acte accompli, le fragment de chair sacrée fut recueilli selon les mystères que relate l'Évangile de l'Enfance. Une fiole de cristal, emplie d'un nard ancien et précieux, fut apportée pour préserver le reste divin de la corruption terrestre. Ses mains saisies d'une extase mystique qui leur ôtait toute faiblesse humaine, Marie prit le flacon translucide où baignait la relique et l'inséra au cœur d'une boîte façonnée dans le bois imputrescible d'un cèdre.
Au moment précis où le couvercle de cèdre se referma sur le cristal, le miracle de la voix d'Abraham trouva son écho dans l'air. Des odeurs suaves, d'un parfum si intense et paradisiaque qu'aucune essence de la Terre n'aurait pu l'égaler, envahirent la pièce. Cette fragrance d'éternité embauma les moindres recoins de la demeure, saisissant les témoins d'un calme absolu, comme si le paradis lui-même venait de respirer par cette blessure ouverte.
Alors que le silence retombait sur la maisonnée, la Mère s'approcha de la couche. Ses doigts effleurèrent le linge précieux qui avait servi à essuyer le couteau sacrificiel de silex, cette toile rude désormais marquée par la pourpre de la rédemption. Elle la plia avec ferveur pour la soustraire aux regards, gardant ainsi auprès d'elle la mémoire du premier sang versé. Cet anneau de chair prélevé au matin du huitième jour, déposé au creux du bois et du parfum, allait traverser les âges et l'histoire des hommes pour être connu, bien plus tard, sous le nom de Saint Prépuce.
Un texte de Luc-Henri Roger
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