mardi 1 septembre 2026

Collectionner avec style— Caroline Murat, Louis Ier et l’Antiquité — Une expo aux Staatlichen Antikensammlungen de Munich

Il y a dans certaines collections une histoire qui dépasse largement celle des objets qu’elles réunissent. La collection Lipona est de celles-là. Elle raconte à la fois une passion pour l’Antiquité, le destin mouvementé d’une reine devenue exilée, l’ambition culturelle d’un souverain et, plus largement, cette fascination qui saisit l’Europe du début du XIXe siècle devant les vestiges que les fouilles faisaient surgir du sol italien. De Naples à Munich, les objets de cette collection ont changé de palais, de propriétaire et de statut, mais ils ont conservé la mémoire des regards qui se sont successivement posés sur eux.

Caroline Murat, la comtesse Lipona

En mars 1826, Leo von Klenze, agissant au nom du roi Louis Ier de Bavière, signait le contrat qui allait faire entrer à Munich la collection d’antiquités de la comtesse Lipona. Ce nom pouvait sembler celui d’une aristocrate parmi tant d’autres dans l’Europe de la Restauration ; il dissimulait pourtant une personnalité qui avait occupé une place autrement plus éclatante sur la scène européenne. La comtesse Lipona était Caroline Murat, née Bonaparte, la plus jeune sœur de Napoléon, qui avait régné de 1808 à 1815 sur le royaume de Naples aux côtés de son époux Joachim Murat. « Lipona » était une anagramme de Napoli, une manière de conserver, dans le nom même qu’elle portait désormais, le souvenir du royaume qu’elle avait perdu.

C’est à Naples que cette histoire avait commencé. Caroline Murat ne fut pas simplement une souveraine entourée d’objets précieux ; elle manifesta un véritable intérêt pour les découvertes archéologiques qui transformaient alors la région napolitaine en un immense territoire de fouilles. Pompéi et les environs de Naples livraient peu à peu les traces d’un monde que l’Europe savante et mondaine redécouvrait avec une fascination croissante. Caroline suivait ces découvertes avec attention, fit elle-même entreprendre des fouilles à Pompéi et dans les environs et rassembla les vestiges qui étaient mis au jour. Dans ses appartements du Palais royal de Naples se constitua ainsi progressivement une véritable collection privée d’antiquités, un ensemble dans lequel les œuvres anciennes n’étaient pas encore séparées de la vie quotidienne par la distance solennelle d’un musée, mais appartenaient à l’univers personnel d’une souveraine.

Cette manière de collectionner dit beaucoup de l’époque. L’Antiquité n’était plus seulement celle des textes étudiés par les érudits ou des statues admirées dans les palais princiers ; elle devenait une réalité que les fouilles rendaient presque tangible. Un fragment, un vase, un objet arraché à la terre pouvait désormais être le témoin direct d’une civilisation disparue. À Naples, Caroline se trouvait au plus près de cette découverte permanente. Elle pouvait voir arriver dans son royaume des objets qui, quelques heures ou quelques jours auparavant, étaient encore enfouis depuis des siècles. La collection devenait ainsi une manière de retenir cette apparition, de réunir les témoignages dispersés d’un passé qui semblait soudain ressurgir.

Louis Ier de Bavière

À quelques années de distance, Louis de Bavière éprouvait une fascination comparable. Né quatre ans après Caroline, il découvrit l’Italie lors de son premier voyage en 1804-1805 et fut profondément marqué par les antiquités qu’il y contempla. Cette rencontre avec l’Italie devait orienter durablement ses goûts et ses ambitions. Louis ne voulait pas seulement conserver pour lui les impressions de ses voyages: il nourrissait le désir de faire connaître au nord des Alpes les beautés qu’il avait découvertes au sud. L’Antiquité allait ainsi prendre une place essentielle dans le projet culturel qu’il développa pour Munich, où il entendait réunir les œuvres qui permettraient à sa capitale de devenir elle aussi un lieu de mémoire et de contemplation du monde ancien.

Les deux futurs protagonistes de cette histoire se connaissaient d’ailleurs personnellement. En 1806, Caroline avait assisté à Munich au mariage de sa sœur Auguste-Amélie avec Eugène de Beauharnais, le beau-fils de Napoléon. Peu après, Louis séjourna plusieurs mois à Paris, où il visita à plusieurs reprises le Louvre, alors au cœur de la politique artistique de l’Empire, et où il rencontra Caroline. Ils appartenaient à deux familles souveraines et évoluaient dans le même monde européen, celui des cours, des alliances et des bouleversements napoléoniens ; ils partageaient aussi, sans pouvoir encore en mesurer les conséquences, un goût très profond pour les témoignages de l’Antiquité.

Puis l’Europe changea de visage. La chute de Napoléon en 1815 entraîna celle des Murat et mit fin au royaume de Naples. Caroline dut quitter le territoire avec une partie de sa collection d’art et trouva refuge dans les territoires des Habsbourg, où elle vécut désormais sous le nom de comtesse de Lipona. Le nouveau nom disait la perte autant qu’il en conservait le souvenir : Naples n’était plus un royaume, mais il demeurait inscrit dans l’identité de celle qui l’avait gouverné. Pourtant, l’exil avait aussi des conséquences très concrètes. Privée des revenus dont elle avait disposé comme reine, Caroline fut contrainte de vendre progressivement les œuvres qu'elle avait pu acquérir à Naples, et sa collection commença ainsi à se disperser.

C’est dans ce contexte que Louis Ier entra dans l’histoire de la collection Lipona. Un an après son couronnement, il acquit la collection d’antiquités de Caroline et, en mars 1826, Leo von Klenze formalisa cette acquisition au nom du souverain bavarois. Les objets qui avaient été réunis dans les appartements de la reine de Naples prenaient alors le chemin de Munich. Ils quittaient le monde privé de Caroline pour entrer dans celui du roi qui, depuis sa jeunesse, rêvait de faire de sa capitale un grand centre artistique européen.

L’acquisition ne fut donc pas un simple épisode du marché de l’art. Pour Louis Ier, la collection Lipona allait contribuer à poser les fondations de sa collection d’objets d’art mineurs antiques et, plus largement, des futures Collections d’antiquités de l’État. Ce qui avait commencé comme la passion personnelle d’une souveraine allait ainsi trouver une seconde vie dans un projet culturel de dimension publique. La collection changeait de propriétaire, mais aussi de fonction : elle cessait progressivement d’être le reflet d’un goût privé pour devenir une partie du patrimoine que Munich allait conserver et transmettre.

C’est précisément cette double histoire que l’exposition consacrée au bicentenaire de l’acquisition permet de retrouver. Caroline Murat en constitue la figure centrale, non comme une simple propriétaire antérieure dont Louis aurait recueilli les antiquités, mais comme celle qui fut à l’origine de la collection. Louis Ier apparaît principalement comme l’acquéreur qui lui donna une nouvelle destinée et dont la passion pour l’Antiquité devait contribuer à façonner les collections munichoises. Entre les deux se dessine ainsi une histoire de la transmission : ce que Caroline avait réuni à Naples ne disparaît pas avec la chute de son monde ; les objets traversent l’exil, changent de mains et finissent par s’inscrire dans une institution appelée à leur assurer une autre forme de permanence.

L’intérêt de l’exposition tient aussi à la possibilité de voir, pour la première fois dans une telle ampleur, la collection Lipona presque dans son intégralité. Les objets ne sont pas présentés comme s’ils avaient toujours appartenu au musée. La scénographie cherche au contraire à restituer quelque chose du XIXe siècle et à rappeler qu’avant d’être des pièces de collection conservées à Munich, ils avaient connu les appartements d’une reine à Naples, les bouleversements de l’histoire européenne et les déplacements qui suivirent l’exil de Caroline. Cette mise en contexte redonne aux antiquités une dimension biographique : elles ont une histoire, et cette histoire est aussi celle des hommes et des femmes qui les ont choisies, possédées, transportées et finalement conservées.

Il faut alors revenir à Caroline, car c’est elle qui donne à l’ensemble sa tonalité particulière. Son intérêt pour l’archéologie ne se réduisait pas à la fascination mondaine que les antiquités pouvaient exercer dans les cours européennes. Elle s’intéressa aux découvertes qui avaient lieu sur son propre territoire, fit entreprendre des fouilles et rassembla les objets qui sortaient de terre. Son palais devenait ainsi le lieu d’une rencontre singulière entre le présent et l’Antiquité : dans les appartements d’une reine du XIXe siècle entraient les témoignages matériels de civilisations disparues depuis des siècles. La collection n’était pas seulement un assemblage d’objets ; elle était une manière de faire entrer le passé dans le présent.

Louis Ier partageait cette volonté de faire vivre l’Antiquité dans son propre temps, mais son projet allait prendre une autre direction. Son admiration pour l’Italie, née lors de ses voyages de jeunesse, devait se transformer en une véritable politique culturelle. Les œuvres antiques qu’il recherchait participaient à la construction d’une image nouvelle de Munich, et leur présence dans la capitale bavaroise devait permettre au public de découvrir, au nord des Alpes, ce que Louis avait lui-même admiré en Italie. L’acquisition de la collection Lipona prend dès lors tout son sens : elle constitue l’un des moments où la passion individuelle du collectionneur rencontre l’ambition du souverain bâtisseur.

Deux regards sur l’Antiquité se rencontrent donc dans cette exposition. Celui de Caroline est lié à la découverte, à la fouille, au plaisir de rassembler les témoignages d’un monde qui renaît sous les yeux des contemporains ; celui de Louis s’inscrit dans une ambition plus vaste, celle de constituer à Munich des collections capables de donner à l’Antiquité une place durable dans la vie culturelle de la Bavière. L’un recueille les objets dans l’espace privé d’un palais royal ; l’autre les fait entrer dans une histoire qui les conduira vers les collections publiques.

La collection Lipona apparaît ainsi comme une sorte de voyage immobile : les objets ne cessent de changer de monde alors qu’ils demeurent eux-mêmes. Nés ou retrouvés à Naples, ils ont connu le regard de Caroline Murat, puis l’exil de leur propriétaire, les ventes auxquelles sa situation la contraignit, l’acquisition par Louis Ier et enfin leur installation à Munich. À travers eux se lit toute une époque où l’Europe redécouvrait l’Antiquité, où les fouilles modifiaient le rapport au passé et où les souverains collectionneurs cherchaient dans les œuvres anciennes autant une source de plaisir qu’un moyen d’affirmer leur conception de la culture.

Deux cents ans après le contrat signé par Leo von Klenze, l’exposition permet donc de regarder autrement ce qui pourrait n’apparaître, au premier abord, que comme une importante collection d’antiquités. Elle restitue une histoire humaine derrière les vitrines et les inventaires : celle d’une reine passionnée par les vestiges de son royaume, devenue comtesse de Lipona après la chute de son monde ; celle d’un roi qui avait découvert l’Italie dans sa jeunesse et qui voulut en transporter une part à Munich ; celle enfin des objets eux-mêmes, qui ont survécu aux changements de régime, aux exils et aux déplacements pour parvenir jusqu’à nous.

La véritable originalité de la collection Lipona est peut-être là : elle ne raconte pas seulement l’Antiquité, mais la manière dont les modernes ont appris à la regarder. Les objets avaient été ensevelis pendant des siècles avant que les fouilles de Naples ne les ramènent à la lumière ; Caroline Murat les fit entrer dans son univers et leur donna une place dans ses appartements ; l’histoire les arracha ensuite à ce premier écrin et les conduisit jusqu’à Munich, où Louis Ier leur offrit une nouvelle demeure. En les réunissant aujourd’hui presque deux siècles après leur acquisition, le musée ne fait donc pas que célébrer une date anniversaire : il reconstitue le long parcours d’un regard, depuis la terre de Campanie jusqu’aux collections bavaroises.

Et derrière ce parcours demeure Caroline Murat, dont le nom, longtemps éclipsé par ceux de son frère et de son époux, mérite ici d’être prononcé autrement. Elle fut reine, certes, mais aussi collectionneuse, curieuse des découvertes archéologiques de son temps, attentive aux objets que les fouilles faisaient surgir et suffisamment passionnée pour faire entreprendre elle-même des recherches à Pompéi. Sa collection fut emportée par les vicissitudes de son existence avant d’être acquise par Louis Ier ; mais elle n’a pas disparu. Elle est toujours là, à Munich, et permet aujourd’hui de retrouver, derrière chaque objet, le geste de celle qui l’avait choisi.

Ainsi, entre Caroline Murat et Louis Ier, entre Naples et Munich, entre les fouilles de Pompéi et les collections de l’État bavarois, se dessine une histoire où le goût personnel devient patrimoine. Ce qui avait commencé dans les appartements d’une reine exilée a fini par trouver sa place dans une institution publique ; ce qui appartenait à une femme et à son époque est devenu un bien transmis à plusieurs générations. Deux siècles plus tard, les antiquités de la comtesse Lipona continuent donc leur voyage, mais cette fois sans quitter Munich : elles passent du regard du collectionneur à celui du visiteur, et c’est peut-être la plus belle manière de leur rendre ce que Caroline Murat et Louis Ier avaient voulu leur offrir, une vie nouvelle parmi les vivants.ts rem

Deux objets remarquables

En 1814, le colonel Sponza entreprit plusieurs fouilles près d’Armento, en Lucanie, dans l’actuelle Basilicate. Entre juin et août, il mit au jour plusieurs tombes à chambre, dont provenaient notamment la célèbre couronne d’or d’Armento et une remarquable statuette de satyre en bronze. Les fouilles avaient reçu l’autorisation de Giuseppe Zurlo, alors ministre de l’Intérieur du royaume de Naples, et de Michele Arditi, directeur du Musée archéologique national. Les circonstances précises des découvertes demeurent toutefois mal connues et une grande partie du mobilier funéraire a disparu. Le lieu fut longtemps identifié, à tort, avec l’antique Grumentum ; les tombes se trouvaient en réalité à proximité du sanctuaire lucanien de Serra Lustrante. La tombe où fut découverte la couronne avait été aménagée au-dessus des cendres d’un bûcher funéraire : la couronne reposait sur une armature de fer placée au-dessus des restes incinérés, accompagnée de plusieurs vases d’argent aujourd’hui perdus. Comme la statuette de satyre, la couronne entra en 1826 dans la collection Lipona, avant de rejoindre Munich.

La statuette de bronze, datée de 375-350 av. J.-C., représente un satyre agenouillé, ou Silène. Son corps puissamment musclé contraste avec sa tête barbue, où les traits humains se mêlent aux signes de sa nature animale. Dans sa main droite, il tenait autrefois une épée, aujourd’hui brisée ; de la gauche, il saisit un serpent qu’il maintient dressé autour de son bras. L’ensemble pourrait avoir constitué la figure porteuse d’un grand chaudron de bronze, auquel le satyre aurait ainsi apporté une fonction à la fois pratique et spectaculaire. Découverte à Armento, comme la couronne d’or, mais dans une autre tombe — une tombe à chambre contenant une sépulture masculine —, l’œuvre se distingue par son caractère exceptionnel. Son origine demeure discutée : elle pourrait être due à un bronzier de la Grande-Grèce ou à un artisan étrusque établi en Campanie. Les deux hypothèses témoignent, chacune à leur manière, de l’intense circulation des formes, des techniques et des artistes dans l’Italie méridionale du IVe siècle avant notre ère.

Coups de coeur 










































L'expo peut se visiter jusqu'au 17 janvier 2027 aux Staatlichen Antikensammlungen de Munich

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