mercredi 16 septembre 2020

Marienbad août 1904 — La rencontre des deux monarques. Un excellent dîner et peut-être un peu de politique... (2)



Article précédent sur le sujet : cliquez sur le lien.

Le Mémorial diplomatique du 21 août 1904 donne un compte-rendu détaillé de la rencontre des deux monarques qui eut lieu le 16 août 1904 à Marienbad. Voici pour commencer l'article du Mémorial, suivi de la photo de l'hôtel Weimar dans le restaurant duquel le roi Edouard VII donna un somptueux dîner en l'honneur de l'empereur. Le menu de ce dîner est présenté dans les vitrines du musée de Marienbad, voisin de l'hôtel Weimar. 

Les textes du Mémorial diplomatique

   L’empereur François-Joseph est arrivé mardi à Marienbad pour y rendre visite au roi Edouard VII. Peu après deux heures de l’après-midi le roi Edouard, vêtu de l’uniforme de feld-maréchal austro-hongrois et accompagné de son entourage, quittait en voiture particulière l’hôtel Weimar, pour se rendre à la gare. La foule massée sur le parcours fit au souverain un accueil chaleureux. L’ambassadeur de Grande-Bretagne attendait Sa Majesté à la gare. A deux heure trente, le train impérial arrivait, venant de la direction de Pilsen. L’empereur François-Joseph, revêtu de l’uniforme de feld-maréchal anglais, descendit lentement sur le quai, serra la main du roi et l’embrassa à deux reprises. Devant la gare, les deux souverains furent l’objet d’une ovation enthousiaste. La musique joua le Gott Erhalte. 
   Leurs Majestés se rendirent d’abord, en voiture, à l’hôtel Weimar, puis l’empereur repartit pour la villa Luginsland, appartenant à la municipalité, où le roi, accompagné du duc de Teck, vint lui rendre visite. Cette visite terminée, l’empereur reçut diverses délégations. Vers six heures, le roi Edouard vint chercher l’empereur, pour faire une promenade en voiture dans les bois. A sept heures, un dîner, auquel assistaient les membres des entourages de Leurs Majestés, ainsi que les autorités de Marienbad, eut lieu à l’hôtel Weimar. Le roi d'Angleterre prononça un discours. Il porta un toast à l’empereur François- Joseph et manifesta toute la satisfaction qu’il éprouvait d’avoir pu de nouveau le saluer sur le sol autrichien. En réponse à ce toast, l'empereur a levé son verre au roi, à la reine et à la famille royale. Après le dîner, Leurs Majestés sont passées dans les appartements du roi, où ils ont tenu cercle.
   L’empereur et sa suite ont pris congé du roi peu avant huit heures et demie. Edouard VII a alors parcouru en voiture les principales rues de la ville pour voir les illuminations. L’empereur François-Joseph est parti le soir même pour Carlsbad.

En première page de ce même magazine, le journaliste qui signe " Interim " commente les discussions qui ont pu avoir lieu entre les deux monarques sur la situation politique internationale et notamment sur la guerre russo-japonaise qui fait rage :



  Il est difficile de croire que l’entrevue du roi Edouard VII et de l’empereur François- Joseph, à Marienbad, ait eu pour objet, comme l’insinuent quelques journaux, des négociations importantes. Sans doute, des vues politiques ont pu être échangées sur les principales questions qui intéressent aujourd’hui les gouvernements des deux pays. Mais de là, à croire qu’il s’agit d’un règlement des affaires de Macédoine ou d’une intervention amicale en Extrême- Orient, il y a loin. Dans les Balkans, la situation résultant de l’entente austro-russe et l’adoption du programme des réformes, ne laissent guère de place à une action spéciale du cabinet britannique. La voie est tracée et il suffit delà suivre pour arriver à des résultats qui ne peuvent plus être retardés que par les agissements des comités bulgares. Dans le conflit russo-japonais, il est peu probable aussi que l’Autriche soit appelée à intervenir pacifiquement d’une manière particulière : les rôles des intermédiaires amicaux — si une démarche de ce genre est appelée à se produire — sont distribués d’avance aux alliés des belligérants respectifs, à la France et à l’Angleterre. Mais nous n’en sommes pas là : la lutte n’a jamais été plus acharnée, en Mandchourie et l’on n’est pas encore arrivé à ces résultats décisifs qui rendent une continuation de la guerre inutile et impossible, et font d’une intervention amicale une éventualité souhaitable parce qu’elle devient pratique. Cette phase des événements nous paraît donc encore bien éloignée. Mais il est certain que, si la question a été, nous ne dirons pas traitée, mais indiquée, le roi Edouard VII n’a pu que manifester les sentiments pacifiques qu’il a fait valoir en tant d'occasions ; et, d’un autre côté, l'on peut admettre que des tendances analogues ont dû être exprimées par François-Joseph, auquel M. de Kœrber, on s’en souvient, décernait récemment le titre d'Empereur de la paix. Intérim.


Le magazine revenait sur la question dans les "Lettres d'Angleterre " de son édition du 4 septembre :


   [...] on parle d’un grand succès personnel que le roi Edouard aurait remporté à Marienbad. Y a-t-il eu des pourparlers entre le roi Edouard et l’empereur François-Joseph ? Ces pourparlers ont-ils eu trait à la guerre russo-japonaise ou à la Macédoine? On croit savoir ici que la doctrine de l’arbitrage, jugée avec peu de sympathie jusqu’à présent par les Autrichiens et les Hongrois, est maintenant accueillie avec une certaine considération par la presse de Vienne. Quant à la situation dans les Balkans, on pense que très certainement elle s’est améliorée et que le général de Giorgis n’est plus traité de turcophile et d’anti-autrichien grâce à l’appui que le roi Edouard VII lui a ouvertement donné. S’il en était ainsi ce serait un grand pas de fait dans la voie qui doit aboutir à l’application des réformes dans les trois vilayets européens de la Turquie. Le gouvernement britannique ne tient pas à augmenter le nombre des officiers et des sous-officiers de la gendarmerie en Macédoine ; mais il va sans dire que si la Russie et l’Autriche veulent absolument envoyer encore dans la Roumélie une douzaine des leurs pour activer l’œuvre de réorganisation, la Grande-Bretagne ne restera pas en arrière et agira exactement comme ces deux puissances, ne serait-ce qu’à titre d’essai. Enfin, nous verrons bientôt les résultats du séjour du roi Edouard à Marienbad. Pour le moment on en est réduit aux conjectures.



Carte postale ancienne
L'hôtel Weimar (à gauche de la photo). À restaurer de toute urgence...




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Invitation à la lecture 

  J'invite mes lectrices et lecteurs que l'histoire des Habsbourg et des Wittelsbach passionne, et qui s'intéressent aussi aux complexités des relations internationales, à se plonger dans les textes que j'ai réunis dans Rodolphe. Les textes de Mayerling (BoD, 2020). Certains de ces textes, dont surtout celui d'Arthur Savaète, aborde la problématique des relations internationales de cette époque qui allait conduire au carnage de la première mondiale. 

Voici le texte de présentation du recueil  (quatrième de couverture):

   Suicide, meurtre ou complot ? Depuis plus de 130 années, le drame de Mayerling fascine et enflamme les imaginations, et a fait couler beaucoup d'encre. C'est un peu de cette encre que nous avons orpaillée ici dans les fleuves de la mémoire : des textes pour la plupart oubliés qui présentent différentes interprétations d'une tragédie sur laquelle, malgré les annonces répétées d'une vérité historique définitive, continue de planer le doute.
   Comment s'est constituée la légende de Mayerling ? Les points de vue et les arguments s'affrontent dans ces récits qui relèvent de différents genres littéraires : souvenirs de princesses appartenant au premier cercle impérial, dialogue politique, roman historique, roman d'espionnage, articles de presse, tous ces textes ont contribué à la constitution d'une des grandes énigmes de l'histoire.

Le recueil réunit des récits publiés entre 1889 et 1932 sur le drame de Mayerling, dont voici les dates et les auteurs :

1889 Les articles du Figaro
1899 Princesse Odescalchi
1900 Arthur Savaète
1902 Adolphe Aderer
1905 Henri de Weindel
1910 Jean de Bonnefon
1916 Augustin Marguillier
1917 Henry Ferrare
1921 Princesse Louise de Belgique
1922 Dr Augustin Cabanès
1930 Gabriel Bernard

1932 Princesse Nora Fugger

Le dernier récit, celui de la princesse Fugger, amie de la soeur de Mary Vetsera, est pour la première fois publié en traduction française. Il n'était jusqu'ici accessible qu'en allemand et en traduction anglaise.

Luc-Henri Roger, Rodolphe. Les textes de Mayerling, BoD, 2020.

Commande en ligne chez l'éditeur, sur des sites comme la Fnac, le Furet du nord, Decitre, Amazon, etc. ou via votre libraire (ISBN 978-2-322-24137-8). 

Pour lire gratuitement un extrait :


La statue de l'empereur François-Joseph à Franzensbad

 








Photos © Luc-Henri Roger

La statue se situe devant le Kaisersbad, un établissement thermal construit en 1864 à l'initiative du Dr Paul Cartellieri. 

L'archiduc François-Joseph avait visité Franzensbad en 1847 en compagnie de ses frères Fernand Maximilien et Charles-Louis. La municipalité avait à cette occasion organisé un concours de tir dans le parc et donné une fête avec feux de Bengale. En 1865, devenu empereur,  François-Joseph avait élevé Franzensbad au statut de ville. 

Note : je n'ai pas trouvé d'information fiable sur cette statue, que je trouve fort réussie, ressemblante et pleine de majesté. Il semble que les premières autorités tchécoslovaques l'aient fait enlever, comme ils l'avaient fait pour le monument à l'impératrice Elisabeth, et que la statue ait été réinstallée dans les premières années du 21ème siècle. À vérifier.

Si vous êtes dans le coin, la petite ville, très habsbourgeoise dans son histoire et par ses monuments, vaut la peine d'être visitée !


Invitation à la lecture 

  J'invite mes lectrices et lecteurs que l'histoire des Habsbourg et des Wittelsbach passionne à découvrir les textes peu connus que j'ai réunis dans Rodolphe. Les textes de Mayerling (BoD, 2020).

Voici le texte de présentation du recueil  (quatrième de couverture):

   Suicide, meurtre ou complot ? Depuis plus de 130 années, le drame de Mayerling fascine et enflamme les imaginations, et a fait couler beaucoup d'encre. C'est un peu de cette encre que nous avons orpaillée ici dans les fleuves de la mémoire : des textes pour la plupart oubliés qui présentent différentes interprétations d'une tragédie sur laquelle, malgré les annonces répétées d'une vérité historique définitive, continue de planer le doute.
   Comment s'est constituée la légende de Mayerling ? Les points de vue et les arguments s'affrontent dans ces récits qui relèvent de différents genres littéraires : souvenirs de princesses appartenant au premier cercle impérial, dialogue politique, roman historique, roman d'espionnage, articles de presse, tous ces textes ont contribué à la constitution d'une des grandes énigmes de l'histoire.

Le recueil réunit des récits publiés entre 1889 et 1932 sur le drame de Mayerling, dont voici les dates et les auteurs :

1889 Les articles du Figaro
1899 Princesse Odescalchi
1900 Arthur Savaète
1902 Adolphe Aderer
1905 Henri de Weindel
1910 Jean de Bonnefon
1916 Augustin Marguillier
1917 Henry Ferrare
1921 Princesse Louise de Belgique
1922 Dr Augustin Cabanès
1930 Gabriel Bernard
1932 Princesse Nora Fugger

Le dernier récit, celui de la princesse Fugger, amie de la soeur de Mary Vetsera, est pour la première fois publié en traduction française. Il n'était jusqu'ici accessible qu'en allemand et en traduction anglaise.

Luc-Henri Roger, Rodolphe. Les textes de Mayerling, BoD, 2020. En version papier ou ebook (ebook en promotion de lancement).

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mardi 15 septembre 2020

La route allemande de Louis 2 de Bavière : un itinéraire passionnant en Haute Bavière. Un article de Sandrine Monllor pour Voyage Ideoz.

La route allemande de Louis 2 de Bavière : un itinéraire passionnant en Haute Bavière

Par Sandrine Monllor (Fuchinran)



La route allemande de Louis 2 de Bavière, König Ludwig Weg, offre par la variété et la majesté de ses monuments, paysages et châteaux un itinéraire passionnant à réaliser au départ de Munich. Cet itinéraire en Haute Bavière devrait combler les amoureux d’histoire, d’art et d’architecture, qui découvriront à travers ses lieux favoris ou détestés et ses ouvrages, la personnalité fantasque du roi Ludwig II.


Pour lire la suite de cet article et découvrir une foule d'idées pratiques sur la manière de préparer un voyage en Bavière : visite des châteaux du roi Louis II de Bavière.


https://voyages.ideoz.fr/route-allemande-de-louis-2-de-baviere-tourisme-haute-baviere-itineraire/?fbclid=IwAR12XMCAmUphkFaVKdw00hREw45p6cIIhgHRnlWv7JngyHm5yCtK8Uev6Z4

Un monument voyageur de l'impératrice Elisabeth d'Autriche : de Franzensbad à Feldafing

Un monument en marbre de l'impératrice Elisabeth, dû au talent du sculpteur Karl Wilfert le jeune (1879-1932), originaire d'Eger (aujourd'hui Cheb), fut installé devant le Grand Hôtel de Franzensbad en 1905 (voir les cartes postales ci-dessous). Franzensbad se trouvait alors en Bohème austro-hongroise, non loin de la frontière allemande. 

On put y admirer ce monument jusqu'en 1925. Suite à la fondation de la Tchécoslovaquie, le monument fut démantelé et placé dans un dépôt.  La décision de démanteler le monument ne venait pas des autorités municipales de Franzensbad qui auraient voulu le conserver à sa place, mais des autorités politiques du district dont dépendait Franzensbad. Le sculpteur, qui vivait alors en Bavière aux bords du Starnbergersee, fut chagriné de savoir que son monument ne pouvait plus être admiré par le public et envoya une lettre aux autorités de Franzensbad pour tenter de le récupérer. Ces dernières acceptèrent la demande du sculpteur : on fit sortir la statue de Tchécoslovaquie en prétendant que la statue était prêtée pour une exposition de l'oeuvre du sculpteur en Bavière. 

Ce prétexte ne pouvait conduire qu'à un conflit d'intérêt et Franzensbad essaya par la suite d'obtenir un dédommagement substantiel pour la perte de l'oeuvre, sans obtenir jamais vraiment satisfaction. 

C'est ainsi qu'en 1926, le sculpteur parvint faire transporter la statue de l'impératrice et son socle au lac de Starnberg. Ils se trouvent aujourd'hui les jardins de l'hôtel impératrice Elisabeth à Feldafing, cet hôtel bien connu pour avoir accueilli à 24 reprises l'impératrice et sa suite. 

Franzensbad a perdu un superbe monument et gagné des larmes, mais la ville en conserve encore un modèle qu'on peut voir dans son musée.  

(Source de ces informations : Franzensbader Blätter Nr. 9, 2009)

De Franzensbad...






... à Feldafing.


Crédit photographique : Rudolph Buch, 2008.



Invitation à la lecture 

  J'invite mes lectrices et lecteurs que l'histoire des Habsbourg et des Wittelsbach passionne à découvrir les textes peu connus que j'ai réunis dans Rodolphe. Les textes de Mayerling (BoD, 2020).

Voici le texte de présentation du recueil  (quatrième de couverture):

   Suicide, meurtre ou complot ? Depuis plus de 130 années, le drame de Mayerling fascine et enflamme les imaginations, et a fait couler beaucoup d'encre. C'est un peu de cette encre que nous avons orpaillée ici dans les fleuves de la mémoire : des textes pour la plupart oubliés qui présentent différentes interprétations d'une tragédie sur laquelle, malgré les annonces répétées d'une vérité historique définitive, continue de planer le doute.
   Comment s'est constituée la légende de Mayerling ? Les points de vue et les arguments s'affrontent dans ces récits qui relèvent de différents genres littéraires : souvenirs de princesses appartenant au premier cercle impérial, dialogue politique, roman historique, roman d'espionnage, articles de presse, tous ces textes ont contribué à la constitution d'une des grandes énigmes de l'histoire.

Le recueil réunit des récits publiés entre 1889 et 1932 sur le drame de Mayerling, dont voici les dates et les auteurs :

1889 Les articles du Figaro
1899 Princesse Odescalchi
1900 Arthur Savaète
1902 Adolphe Aderer
1905 Henri de Weindel
1910 Jean de Bonnefon
1916 Augustin Marguillier
1917 Henry Ferrare
1921 Princesse Louise de Belgique
1922 Dr Augustin Cabanès
1930 Gabriel Bernard
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Le dernier récit, celui de la princesse Fugger, amie de la soeur de Mary Vetsera, est pour la première fois publié en traduction française. Il n'était jusqu'ici accessible qu'en allemand et en traduction anglaise.

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dimanche 13 septembre 2020

Août 1904 — Comment la population de Marienbad accueillit son empereur

En haut : porte triomphale érigée à Marienbad.
En bas : le Kaiser arrive à l'hôtel Weimar.
Photos publiées par Das interessante Blatt du 25 août 1904 (via ÖnB).

La villa Luginsland accueillit l'empereur François-Joseph lors de son séjour à Marienbad

Le quotidien lillois Le Grand écho du Nord de la France du 23 août 1904 rendait compte dans un article signé Victor Dubron de l'accueil enthousiaste que réserva la population de Marienbad à son empereur, François-Joseph vint dans cette bonne ville rendre visite à son ami le roi Édouard VII qui y effectuait sa cure annuelle.


L'ENTREVUE des deux Empereurs À MARIENBAD

(LETTRE AU DIRECTEUR DE L'«ECHO DU NORD»)

Marienbad, 17 août 1904.

Mon cher ami,

   Un télégramme qui vous aurait résumé les principaux incidents de la visite de l'Empereur d'Autriche au Roi d'Angleterre n'aurait pu vous donner même une faible idée, ni de l'enthousiasme, à la fois ardent, contenu et comme mystique qu'elle a excité chez les sujets de Sa Majesté François-Joseph, ni de l'impression profonde produite, sur nous autres étrangers, par le spectacle que nous avons eu sous les yeux.
   Si le vénérable Empereur a, dans sa longue existence, connu le malheur à peu près sous toutes ses formes, il y a une infortune cruelle pour un souverain qui lui a été épargnée : l'impopularité.
   Marienbad n'avait pas reçu, depuis 1847, la visite de François-Joseph, alors âgé de treize ans ; du jour où ses habitants ont appris que leur Empereur allait passer quelques heures parmi eux, ils en ont presque perdu la tête, « Der Kaiser Kommt. L'Empereur vient, » répétaient-ils à tout bout de champ, et, pour  le recevoir dignement, ils ont poussé le luxe de l'hospitalité jusqu'à ses extrêmes limites.
   La ville a dépensé 100,000 couronnes, mais les particuliers ont dû tripler au moins cette dépense pour décorer leurs habitations, même celles que l'Empereur ne devait pas voir et qui se trouvaient loin de son passage.
   Tous les balcons sont drapés aux couleurs impériales, jaune et noir. À toutes les fenêtres pendant des oriflammes de six à sept mètres de long. Au centre de chaque maison, dans une sorte de chapelle, sous un baldaquin de velours à crépines d'or, la statue ou le portrait de l'Empereur, le plus souvent entouré d'anges prosternés.
   A la devanture des magasins, chacun s'ingénie, quelquefois avec une candeur naïve, à symboliser son loyalisme. Le changeur dessinera à l'aide de pièce d'or de tous pays l'aigle aux deux têtes et c'est par des arabesques de fruits glacés que le confiseur ranpelle les attributs impériaux ou les couleurs nationales.
 Arcs de triomphes couronnés, illuminations somptueuses, rien n'a été épargné pour traduire aux yeux de l'Empereur la joie de ses hôtes.
  Peut-être aurait-on pu désirer que, dans ces flots d'étendards qui décorant si coquettement, en son cadre de vertes collines, la blanche Marienbad, on ait plus souvent rappelé les couleurs de ce pays d'Angleterre dont le souverain est un des hôtes les plus assidus et comme la réclame royale de la station balnéaire.
    Le vieil Empereur est arrivé mardi à 2 heures et demie.
   Le Roi d'Angleterre, revêtu du costume de feld-maréchal autrichien et portant le grand cordon de l'Ordre de Saint-Etienne, l'attendait sur le quai, avec le due de Teck, sir Horace Plunkett, ambassadeur d'Angleterre à Vienne, le comte Mensdorf, ambassadeur d'Autriche à Londres, le gouverneur général de Bohême, le général anglais Clarke, l'abbé Mitri, du couvent de Tepl (le principal propriétaire de Marienbad et des environs), le bourgmestre Nadler, etc.
   A l'arrivée du train, le Roi Edouard VII s'avança vers l'Empereur qui portait l'uniforme d'amiral anglais et lui prit la main. Les souverains s'embrassèrent ensuite deux fois.
   Après que François-Joseph se fût informé du développement de la ville dont les visiteurs s'augmentent, paraît-il. chaque année d'environ 3.000 baigneurs, la conversation s'engagea entre les deux souverains.
   On se demande quelquefois ce que perdent bien se dire les Empereurs et les Rois dont les entrevues excitent l'attention du monde entier.
   Il m'a paru piquant de vous rapporter tels quels et textuellement les propos échangés entre le Roi d'Angleterre et son illustre visiteur.
    L'Empereur : — Depuis combien de temps êtes-vous ici ?
  Le Roi. — Depuis une semaine ; cela me plaît beaucoup, mais il y a un peu trop de poussière.
    La conversation a continué sur ce ton. Elle n'est pas de nature à inquiéter l'Europe !
   L'Empereur a fait à l'hôtel Weimar une courte visite au Roi, qui la lui a rendue dix minutes après, à la villa Luginsland, préparée pour recevoir François-Joseph.
   Les réceptions ont eu lieu à quatre heures. La noblesse, avec le prince de Metternich en tête, a d'abord présenté ses hommages au souverain. Le comte Nostiz, le prince Lobkowitz, le ministre hongrois Hiéronimig ont tour à tour serré la main de l'Empereur.
   Puis, est venu le clergé, notamment l'abbé de Tepl et ses moines vêtus de longues soutanes blanches et coiffés de chapeaux haut de forme aux impeccables huit reflets. Ensuite ont défilé les autorités de tout genre.
  L'Empereur a été affable pour tous ; il a parlé au plus grand nombre. On a remarqué qu'avec une éloquence qui nous a rappelé celle d'un de nos anciens Présidents, le vieux souverain, lorsqu'il était à court de formules, se plaisait à répéter celle-ci : « La ville s'est bien agrandie ; elle est très belle ».
   Inutile de dire que personne n'a réclamé. A sept heures, le Roi d'Angleterre a fait servir, à l'hôtel Weimar, un dîner de dix-neuf couverts dont il a composé lui-même la menu suivant :

TORTUE CLAIRE
POTAGE A LA REINE 
TRUITES AU BLEU ET EN BELLE VUE
CHARLOTTE DE BOEUF BOUILLIE AUX LÉGUMES 
SELLE DE CHEVREUIL AUX AIRELLES 
CHAUFROlD DE PERDREAUX
POULARDES DU MANS RÔTIES
GROUSES D'ÉCOSSE
COMPOTE NIÇOISE
SALADE
AUBERGINES FRITES
GLACE AU CHOCOLAT
FRAISES A LA CRÈME

   Nos vins de France ont eu un grand succès.
   A ce propos, les lecteurs de l'Echo du Nord apprendront sans doute avec intérêt que si les deux souverains apprécient tous les deux le Champagne, François-Joseph le préfère demi-sec et le roi Edouard l'aime mieux brut.
   Les invités du Roi étaient, outre l'Empereur. le duc de Teck, le général de cavalerie comte Paar, adjudant-général, le gouverneur de Bohème, les deux ambassadeurs sir Horace Plunkett et le comte Mensdorf, le prélat de Tepl, le bourgmestre, la docteur Ott, médecin du Roi,et la suite de ce dernier.
  Au cours de la visite impériale, l'abbé de Tepl a planté à la porte de l'église un arbre commémoratif, un sapin argenté de trois ans. Doux pays ! 
   Ce matin, pendant que François-Joseph qui inaugurera demain sa soixante-quatorzième année, filait à toute vapeur, pour Carlsbad, le Roi Edouard VII, un peu moins obsédé par l'indiscrétion des curieux, continuait sa cure avec la philosophie tranquille d'un sage qui reconnaît et accepte l'égalité de tous devant les conséquences inflexibles des eaux aux vertus spéciales des sources salées de Marienbad.


VICTOR DUBRON.

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Invitation à la lecture 

  J'invite mes lectrices et lecteurs que l'histoire des Habsbourg et des Wittelsbach passionne à découvrir les textes peu connus que j'ai réunis dans Rodolphe. Les textes de Mayerling (BoD, 2020).

Voici le texte de présentation du recueil  (quatrième de couverture):

   Suicide, meurtre ou complot ? Depuis plus de 130 années, le drame de Mayerling fascine et enflamme les imaginations, et a fait couler beaucoup d'encre. C'est un peu de cette encre que nous avons orpaillée ici dans les fleuves de la mémoire : des textes pour la plupart oubliés qui présentent différentes interprétations d'une tragédie sur laquelle, malgré les annonces répétées d'une vérité historique définitive, continue de planer le doute.
   Comment s'est constituée la légende de Mayerling ? Les points de vue et les arguments s'affrontent dans ces récits qui relèvent de différents genres littéraires : souvenirs de princesses appartenant au premier cercle impérial, dialogue politique, roman historique, roman d'espionnage, articles de presse, tous ces textes ont contribué à la constitution d'une des grandes énigmes de l'histoire.

Le recueil réunit des récits publiés entre 1889 et 1932 sur le drame de Mayerling, dont voici les dates et les auteurs :

1889 Les articles du Figaro
1899 Princesse Odescalchi
1900 Arthur Savaète
1902 Adolphe Aderer
1905 Henri de Weindel
1910 Jean de Bonnefon
1916 Augustin Marguillier
1917 Henry Ferrare
1921 Princesse Louise de Belgique
1922 Dr Augustin Cabanès
1930 Gabriel Bernard

1932 Princesse Nora Fugger

Le dernier récit, celui de la princesse Fugger, amie de la soeur de Mary Vetsera, est pour la première fois publié en traduction française. Il n'était jusqu'ici accessible qu'en allemand et en traduction anglaise.

Luc-Henri Roger, Rodolphe. Les textes de Mayerling, BoD, 2020. En version papier ou ebook.

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