samedi 25 décembre 2021

Exposition — Les photomontages de John Heartfield au Centre de documentation sur l'histoire du national-socialisme de Munich

 

Le Centre de documentation sur l'histoire du national-socialisme (NS-Dokumentationszentrum) présente jusqu'au 27 février 2022 une exposition consacrée au photographe berlinois John Heartfield (1891-1968), de son vrai nom Helmut Herzfeld. 

Il fut  l'un des premiers à utiliser la technique du photomontage. Il fut membre du mouvement Dada, adhéra au partic communiste d'Allemagne dès 1918, et devint, à partir de 1928,  le « prototype de l'artiste antifasciste », — le mot est d'Aragon. En effet, la plus grande partie de son travail est consacrée à la création d'affiches dénonçant la montée du nazisme. Il illustra, à partir de 1930, les couvertures du journal ouvrier Arbeiter illustrierte Zeitung (AIZ).

Si le photomontage s'inscrit dans un certain nombre de problématiques esthétiques liées à Dada (notamment par rapport à l'utilisation du tract et par rapport au collage, les compositions confrontantes de Heartfield relèvent en premier lieu d'un rapport à la production et à la diffusion des images au sein de la société qui est politique.

L'exil--
 
Lors de l'accession de Hitler à la chancellerie de la république de Weimar, il se réfugia en Tchécoslovaquie à Prague où il poursuivit son travail pour Malik-Verlag et Arbeiter Illustrierte Zeitung. En 1934, il est déchu de sa nationalité. Lorsque Hitler annexe les Sudètes en 1938, il fuit en Angleterre, ou il participa en 1939 à l'exposition One man’s war against Hitler à l'Arcade Gallery de Londres. De 1940 à 1942, il est interné en tant qu'« étranger ennemi » et, en août 1942, il prend part à l'exposition Allies Inside Germany à Londres.

Heartfield rentra en RDA en 1950 et s'installa à Leipzig.

Les photomontages de la lutte contre le national-socialisme 

Au début de la République de Weimar, John Heartfield développe sa rhétorique visuelle magistrale à partir du flot d'images des médias de masse. Il maîtrise mieux que quiconque les formes artistiques de la satire et du photomontage. Il se qualifie de "monteur" plutôt que d'"artiste". Il développe son art pour des magazines, des livres, des tracts et des colonnes d'affiches. Il ne s'adresse pas à un public artistique, mais cherche à agiter politiquement  la classe ouvrière pen vue de la monter contre les élites bourgeoises. Communiste et fervent opposant à la guerre, il observe et combat les nationaux-socialistes et Adolf Hitler bien avant leur arrivée au pouvoir. Ses photomontages contre le fascisme et la guerre font de lui l'un des opposants les plus détestés du régime nazi.
L'exposition du Centre de documentation munichois, réalisée en coopération avec l'Akademie der Künste Berlin, met en lumière les nombreuses facettes de l'œuvre de John Heartfield. Elle expose ses montages politiques au regard historique et contemporain. Elle donne à voir les liens complexes avec l'histoire et le présent. Outre des œuvres clés, on y découvre également des projets moins connus. Ils témoignent d'une vie déchirée par les bouleversements politiques du 20e siècle. En outre, la confrontation de montages originaux et d'œuvres publiées permet de comprendre le processus de travail.
L'influence de l'œuvre de Heartfield est encore perceptible aujourd'hui dans l'art et la culture. L'actualité de ses montages se manifeste à nouveau clairement aujourd'hui, car la véracité des images et des messages est politiquement très disputée et les fausses informations ciblées que distille la droite incitent à la résistance. (Traduit d'un texte allemand de l'exposition).





















jeudi 23 décembre 2021

La Giuditta de Christoph Marthaler : une mise en scène pour temps de crise

Mise en abyme : Giuditta en scène © W. Hösl


    Le public qui espérait assister à une opérette pour les fêtes de fin d'année en est pour ses frais. D'abord parce que la dernière opérette de Franz Lehár n'en est plus vraiment une. Le compositeur lui-même définissait sa dernière grande oeuvre musicale comme un opéra théâtral ou une comédie musicale. Cette opérette ne participe plus de l'esprit du genre et reflète en soi par son contenu un monde en décomposition qui a perdu ses repères : les tendresses et les sensualités de l'amour, le happy end et l'humour, qui sont inhérentes à l'opérette, en sont absents. Ensuite parce que le metteur en scène Christoph Marthaler a sciemment détourné le propos de l'oeuvre initiale en la farcisssant de quatorze emprunts musicaux empruntés au répertoire contemporain de l'oeuvre. Marthaler nous propose une composition musicale hybride avec des morceaux extraits d'oeuvres de grands compositeurs comme Arnold Schönberg, Erich Wolfgang Korngold ou Dmitri Chostakowitch et de quatre Lieder de Berg, Eisler et Ullmann, avec pour résultat un méli-mélo expérimental qui dénature complétement l'oeuvre initiale, en saccage le rythme et les effets entraînants, et fait perdre leurs marques à ses interprètes. À l'équarissage et à la farcissure de la partition vient s'ajouter le détournement du livret, opéré par la fusion frankensteinienne de deux récits et de leurs personnages : Christoph Marthaler s'est inspiré d'une oeuvre du dramaturge de langue allemande Ödön von Horváth Sladek, soldat de l'armée noire (Sladek, der schwarze Reichswehrmann, une réécriture de Sladek  oder Die schwarze Armee). Il transforme le couple sympathique et un peu bouffe d'Anita et Séraphin en un couple tragique, celui d'Anna et de Sladek, et nous introduit dans l'univers sombre de la Reichswehr noire. Cette expression désigne les formations militaires extra-légales, créées par  l'armée allemande de la Reichswehr à l'époque de la République de Weimar, en dépit des restrictions imposée par le traité de Versailles. L'organisation secrète de la Reichswehr noire avait été dissoute en 1923 mais comporte en germe l'esprit des milices nazies. La Giuditta de Marthaler nous entraîne dans le sombre univers de la dénonciation et de la désertion : Antonio est l'éminence grise de l'armée noire qui a pour idéal l'abolition de la démocratie et l'instauration d'un ordre nouveau, celui de la dictature. Anna est à l'opposé une pacifiste militante alors que son amoureux Sladek est dans les rangs de l'armée noire qui a décidé du meurtre de la jeune femme, un spectacle dont le metteur en scène nous gratifie. Dans ce contexte, le personnage d'Octavio est conforme au livret d'origine : alors qu'il a entraîné Giuditta en Afrique où il est officier, il est tenté par la désertion alors que son armée doit partir en campagne, mais le sens du devoir triomphe et Octavio abandonne sa compagne.
    Giuditta est une opérette en cinq tableaux qui se déroule dans cinq lieux différents, ce qui constitue en soi une des embûches de la mise en scène. Les lieux de l'action sont l'Italie du Sud et la Libye au temps de l'occupation italienne : on passe de la place du marché d' un port italien à une villa luxueuse sur la côte lybienne, puis à un camp de tentes en Afrique du Nord, suivi d'une boîte de nuit à Tripoli et d'un retour dans un grand hôtel en Europe pour la scène finale.
    Christoph Marthaler et sa décoratrice complice Anna Viehbrock ont opté pour un décor unique, un café-théâtre aux tons froids beige et turquoise pâle qui rappelle la pauvre esthétique des années 1930 avec sans doute aussi une évocation des lieux de spectacle de l'ancienne Allemagne de l'est. Les différents lieux de l'action sont surtout suggérés par des substitutions de mobilier et par les changements de costumes des chanteurs et des danseurs. De temps à autre une grande toile descend des cintres pour présenter le décor guerrier d'une canonnière. Des jeunes filles jouent au quille avec des boules noires et une marchande de baudruches toute de noir vêtue vent de sinistres ballons noirs. Le mari de Giuditta est quant à lui transformé en joueur de contrebasse à vent. Des danseurs interprètent la déchéance des moeurs et des valeurs et les horreurs d'un monde en déperdition par des mouvements disloqués. 

    L'orchestre d'État de Bavière dirigé Par Titus Engel traverse avec honneur et excellence les variations et les changements de tons qu'on lui a imposées, mais cet assemblage de musiques ne parvient pas à convaincre et à remporter l'adhésion d'un public qui n'en demandait pas tant. Il en va de même pour le chant, on croirait assister à un concert de lieder fort disparates. L'enthousiasme est loin d'être au rendez-vous, d'autant que les rôles principaux, occupés par de superbes chanteurs, n'ont pas été attribués à des vedettes de l'opérette. Octavio est un rôle qui demande un charisme rayonnant et irradiant que peine à transmettre Daniel Behle, Giuditta voudrait plus de rondeur, de fougue passionnée et de sensualité, qualités dont les beaux aigus de  Vida Miknevičiūtė, qui fait ses débuts au Bayerische Staatsoper ne sont pas parés. À sa décharge, il est vrai que la mise en scène la représente comme une femme froide et distante. La suédoise Kirstin Avemo, qui fait elle aussi ses débuts au BSO, réussit mieux sa grande entrée munichoise et procure une des rares émotions musicales de la soirée aux côtés de son partenaire de scène Sebastian Kohlhepp qui donne une belle interprétation d'un rôle rendu schizophrène : amoureux d'Anna, Sladek se soumet à la raison dictatoriale et se fait le complice de son assassinat. Jochen Schmeckenbecher réussit une des plus belles compositions de la production. Ses vocalises mâchouillées de lever de rideau sont un régal  et il excelle dans l'expression des plus viles noirceurs de l'âme humaine.

On se sent si triste et si perturbé en quittant ce spectacle qu'on se demande à quoi Christoph Marthaler voulait faire allusion en proclamant dans une interview récente : "Mes amis, la vie vaut la peine d'être vécue !" Je pense qu'il vaudrait la peine de  répéter cette phrase 20 fois. Au moins !" Sans doute la mise en scène veut-elle nous tendre un miroir et montrer les parallèles qu'on ne peut manquer de tracer entre l'époque fasciste et la nôtre, peut-être tire-t-elle une sonnette d'alarme dont le son a la puissance d'un tuba, mais est-ce bien de cela dont le public a le plus besoin dans  un temps des fêtes déjà réduites à la portion congrue par une  pandémie qui n'en finit pas de ronger le corps social ? La production exige pour la comprendre et peut-être même l'apprécier de posséder une abondance de références musicales et théâtrales dont ne disposent pas la majorité des spectateurs. 
 
Agenda

Les 18, 22, 27 et 31 décembre 2021 et les 2 et 6 janvier 2022.
Jauge actuellement réduite / Accès contrôlé en raison de la pandémie. Voir le site du Bayerische Staatsoper.

Diffusion internet en streaming le 26 janvier 2022 via le site de la STAATSOPER.TV
Diffusion télévisée sur Arte concert le 27 février 2022.

mardi 21 décembre 2021

Article Hohenschwangau dans le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle par M. Pierre Larousse


Article Hohenschwangau dans le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle par M. Pierre Larousse (1) 

HOHENSCHWANGAU, antique manoir féodal de la Bavière, dans le cercle de la Haute-Bavière, au S.-O. de Fussen, sur le Lech. C'était jadis la résidence des seigneurs de Schwangau, qui tenaient leur seigneurie à fief de l'Empire. A l'extinction de cette famille, au milieu du 16e siècle, le château fut donné par Charles-Quint à Jean de Baumgmarten, dont les fils durent le céder, en 1567, à la maison de Bavière. Depuis cette époque, la jouissance en avait été laissée aux princes puînés de cette maison ; mais, en 1715, on en fit le siège d'une juridiction qui fut plus tard complétement abandonnée. Pendant les guerres du Tyrol, le château tomba en ruine. En 1820, un paysan acheta ces ruines pour la somme de 200 florins, dans l'intention de les démolir entièrement ; mais le prince d'Œttingen-Wallerstein l'empêcha d'exécuter ce dessein. Enfin, en 1832, le prince royal [le futur roi Maximilien II de Bavière] acheta ce qui restait encore du château, le fit reconstruire dans son style primitif, et le choisit dès lors pour sa résidence favorite. L'intérieur est orné de magnifiques fresques représentant des épisodes tirés de la mythologie allemande, de la vie féodale et de la vie des femmes au moyen âge, ainsi que de l'histoire de la maison royale de Bavière. Au milieu du paysage le plus pittoresque, le château couronne le Marmorberg, dont le pied est baigné par le Schwansee (lac du Cygne) et l'Alpsee et qui s'élève au milieu de la crête des montagnes qui forment la limite entre le Tyrol, la Bavière et la Souabe. Des sommets gigantesques et des neiges éternelles l'entourent de tous côtés. De nombreux souvenirs historiques se rattachent à l'ancien château. Ce fut là que Conradin au moment de partir pour sa funeste campagne en Italie, dit à sa mère le dernier adieu. Ce fut là aussi qu'en 1518 Luther trouva un asile après s'être échappé d'Augsbourg. Le château eut ensuite beaucoup à souffrir pendant la guerre de Smalkalde, pendant la guerre de Trente ans et pendant celle de la succession d'Espagne.

(1) Le Grand Dictionnaire universel du xixe siècle, plus communément appelé Grand Larousse du xixe siècle, est un dictionnaire encyclopédique que l'on doit à Pierre Larousse (1817-1875). L'ouvrage est d'abord publié en fascicules, à partir de 1863 sous le titre de Grand Dictionnaire géographique, mythologique, bibliographique, littéraire, artistique, scientifique du xixe siècle, puis se transforme en Grand Dictionnaire universel du xixe siècle. Cet ouvrage compte 15 volumes qui paraissent de 1866 à 1876, ceux-ci sont suivis de deux suppléments en 1878 et 1888.





Photos © Luc-Henri Roger

L'action du roman historique La pupille du roi Louis II de Bavière se passe notamment au château de Hohenschwangau.


C'est en 1911 que Hedwig Courths-Mahler publia son roman sentimental historique König Ludwig und sein Schützling (« La pupille du roi Louis II de Bavière ») sous le pseudonyme d'Hedwig Brand. 110 ans après sa publication ce roman wagnérien est enfin traduit en français.
La protégée du roi est l'enfant d'un couple de forestiers vivant au coeur d'une forêt proche du château de Hohenschwangau. Au hasard d'une rencontre, le roi se lie d'amitié avec la petite fille au point de vouloir lui assurer la meilleure des formations scolaires possible. La petite fille, Walpurga Malwinger, dite Burgerl, est douée pour la musique et le chant et le roi favorise sa formation musicale. L'enfant grandit et devient une ravissante jeune fille. Un jour le hasard veut que Richard Wagner l'entende chanter et tombe immédiatement sous le charme de sa voix merveilleuse...

Un conte initiatique qui devrait ravir les amis de Louis II et de Richard Wagner.

Pour lire un extrait et/ou commander le livre

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lundi 20 décembre 2021

Le Crépuscule des Dieux — Louis II de Bavière traité royalement — Un article de Michel Duran (1973)

 Le Crépuscule des Dieux — Louis II de Bavière traité royalement 

    Visconti, prince et homosexuel, ne pouvait pas manqer d'être tenté par le personnage de Louis II de Bavière, roi à 19 ans, mort fou à 40 ans.
    Comme souverain, il ne fut pas si fou que ça, paraît-il. Il eut en tout cas cette qualité — rare chez les rois — d'être plutôt antimilitariste. Il refusa de faire la guerre, et s'il finit par se rattacher à l'empire de Bismarck, ce ne fut pas sans s'y être opposé.
    Mais de cela, Visconti nous parle peu.
    Aristocrate et marxiste, il y a chez lui cette nostalgie des temps révolus, qu'il condamne bien sûr, mais qu'il s'acharne à ressusciter. Par le miracle du cinéma, il peut se donner la joie de revivre ce temps-là. Révolutionnaire par les idées, il est toujours à la recherche du temps perdu.
    Regardez comme il se régale à reconstituer les fastes de la petite cour de Bavière. C'est comme si vous y étiez : rien ne manque, tous les détails de la cérémonie sont là, ainsi que tous les personnages, avec leurs costumes, leurs uniformes. La parade est organisée au millimètre. Joli morceau, travail d'orfèvre.
    Visuellement, c'est toujours d'une grande beauté, d'un raffinement de couleurs, d'un bonheur constant dans le choix des paysages, des décors.
Décors reconstitués, scènes tournées sur les lieux mêmes, châteaux extravagants, tout a été reconstitué par un Visconti qui nous donne là son testament cinématographique ; le film durait quatre heures, il l'a réduit à trois et la continuité s'en ressent. C'est plutôt dans le rythme qu'il est long. Visconti a du mal à quitter ces lieux, ces bonnes manières, ces gens si bien élevés, cette vie somptueuse, cette si élégante Sissi et ces jolis garçons.
    Il y a Richard Wagner aussi, que Louis II couvrit d'or, d'amour, d'admiration ; mais pour Bayreuth et la tétralogie, plutôt macache. Ce qui intéresse Visconti, c'est le chemin de la folie chez Louis II de Bavière.
    Film somptueux donc, avec une remarquable interprétation de Helmut Berger  mais il faut ausssi féliciter son maquilleur. La triste histoire de ce roi nous est contée par bribes amoureusement fignolées.
Et alors ? C'est beau, c'est mélancolique, c'est lent, on admire le travail d'artiste.
Michel Duran.

Coupure de presse — Le Canard enchaîné (23.03.1973)

L'article est signé Michel Duran, un pseudonyme de Michel Durand (1900-1993). Auteur dramatique, acteur et décorateur. - Scénariste, dialoguiste et metteur en scène de cinéma.  Critique de cinéma au "Canard enchaîné" (1937-1940 et 1957-1974). Il a également publié sous le nom de Michel Mourguet et de Michel-Joseph Durand.

 


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