vendredi 25 mars 2022

Il y a cent ans : L'Ukraine de 1918 au regard des services diplomatiques français (3) Les causes du séparatisme ukrainien en 1918

Les Cosaques zaporogues écrivant une lettre au sultan de Turquie
Ilia Répine (1891)

II. - CAUSES DU SÉPARATISME UKRAINIEN

Les causes essentielles du mouvement séparatiste ukrainien peuvent être ramenées à quatre : le souvenir d'une existence politique indépendante ravivé par les poètes et less historiens nationaux — le joug du tsarisme moscovite, qui, en voulant « russifier » de force les Ukrainiens ne réussit qu'à éveiller et à exaspérer leur conscience nationale — l'intrigue des Austro-Allemands qui s'efforcèrent d'exploiter à leur profit cet antagonisme — enfin la Révolution russe de 1917 qui, en proclamant le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, en ruinant l'autorité du pouvoir central, en menaçant par des expériences socialistes inconsidérées les intérêts des paysans, renforça les aspirations séparatistes et transforma une agitation jusqu'alors assez superficielle et factice en un irrésistible mouvement populaire.

1. Traditions d'indépendance nationale

    L'Ukraine ne s'est donnée à la Moscovie qu'au milieu du 17e siècle, en 1654. Elle est donc restée pendant de longs siècles complètement indépendante de Moscou. Les liens se rappellent avec orgueil que la métropole Kiev fut la première capitale de la Russie, qu'elle rivalisait de splendeur avec Byzance alors que Moscou n'était pas même une bourgade. Les villes de la Moscovie ne sont que des colonies fondées au 12e siècle en pays finnois par les cités mères de l'Ukraine : Vladimir sur la Kliazma est fille de Vladimir de Volynie, Iaroslav sur la Volga, de Iaroslav sur le San, Perciaslav-Zalèski. (d'outre-forêts) de Perciaslav du Dnipr. De là une tendance naturelle des Ukrainiens à considérer les Moskals comme des parvenus qui ont usurpé l'hégémonie aux dépens de la vieille Rous Kievienne.
    L'invasion tartare du 13e siècle obligea les Ukrainiens à abandonner la vallée du Dnipr et à se replier à l'ouest vers les Carpathes ou ils fondèrent le royaume de Galicie-Lodomérie (Vladimirie) ainsi appelé du fait de ses deux capitales Halitch ou Galitch et Vladimir de Volynie. Le royaume galicien survécut jusqu'au milieu du 14e siècle. À partir de 1349, l'Ukraine est absorbée par le grand état polono-lithuanien. Mais l'esprit d'indépendance et de révolte se perpétue chez les libres Cosaques de la steppe (za porogi) organisés en république guerrière sous le commandement suprême d'un hetman. Retranchés dans une île du bas Dnipr, en aval des rapides (za porogi), les Zaporogues attiraient à eux tous les serfs en rupture de ban,tous les aventuriers en quête de butin. C'est en vain que la République de Pologne essaya de soumettre ces outlaws : ils réussissaient toujours par échapper aux prises de leurs puissants adversaires.

2. Le joug moscovite

    Le moment vint cependant où l.'hetman des Cosaques, Bohdan Khmelnitski, cerné tout parts, dut se placer sous la protection de ses voisins. Il avait le choix entre le sultan de Turquie, le Khan de Crimée, le roi de Pologne et le tsar moscovite.Mais le sultan et le Khan de Crimée étaient musulmans ; les Polonais étaient catholiques ; seul le tsar orthodoxe appartenait à la même religion que les Cosaques. C'est lui qui l'emporta.
    Le traité signé à Pereiaslav en 1654 n'autorisait nullement le tsar à annexer l'Ukraine à ses Etats : c'était un pacte librement consenti qui réservait, formellement les droits et les privilèges des Cosaques. " L'Ukraine doit être gouvernée par son propre peuple. Si l'hetman vient à mourir par la volonté de Dieu, que l'Ukraine elle-même élise un nouvel hetman parmi son propre peuple, en informant seulement le tsar de cette élection. Que Sa Majesté tsarienne n'en prenne pas ombrage : car c'est une ancienne coutume du pays. Que les impôts soient perçus par des fonctionnaires ukrainiens. Que l'hetman puisse recevoir les ambassadeurs qui de tout temps sont venus des pays étrangers en Ukraine».
    Cette charte des libertés ukrainiennes, confirmée par lettres patentes du tsar Alexis Mikhaïlovitch, fut délibérément violée par ses successeurs. La révolte du légendaire hetman Ivan Mazépa fut écrasée par Pierre le Grand à la bataille de Poltava (1709). Dès lors l'Ukraine perdit tout vestige d'indépendance. La dignité d'hetman fut abolie en 1764. En 1775 la Sitch, quartier général des Zaporogues, fut rasée et les Cosaques ukrainiens durent émigrer dans le district de la Kouban qui appartenait alors à la Turquie. En 1783, Catherine Il introduisit le servage.
    La persécution religieuse s'ajoute à la violation des droits politiques. En 1839, sous Nicolas Ier, l'Eglise uniate ou catholique de rite grec à laquelle adhéraient beaucoup d'Ukrainiens, est supprimée d'un trait de plume par le Synode de Polotsk. Les couvents sont fermés, les prêtres et les fidèles convertis de force à l'orthodoxie. 
    Dans sa fureur de russification, le gouvernement tsariste s'en prend même à 'a langue ukrainienne qu'il prétend extirper. Par un oukaze en date du 30 mai 1876, Alexandre II, le « tsar libérateur » interdisait l'impression de toutes publications ainsi que les conférences et les représentations dramatiques en dialecte petit-russien. Cette réglementation draconienne resta en vigueur pendant trente ans.
    La révolution de 1905 rendit aux Ukrainiens quelques libertés. Ils furent autorisés à fonder des sociétés d'enseignement populaire (Prosvita), à former aux deux premières Doumas un club national (hromada), analogue au Kolo polonais. Mais le coup d'Etat de Stolypiac mit fin dès 1907 à ces velléités de libéralisme. L'Ukraine perdit sa représentation à la Douma, la presse retomba dans son ancienne servitude, les associations furent dissoutes.

3. L'intrigue austro-allemande.

    Persécutés par le tsarisme, les « Mazépistes » (1) se réfugièrent en Galicie, sur territoire autrichien. Lviv devint, à défaut de Kiev le foyer du nationalisme ukrainien de même que Cracovie devenait au détriment de Varsovie la capitale du nationalisme polonais. Une Société scientifique placée sous l'invocation du poète national Chevtchenko se donna pour tâche de publier en langue ukrainienne toute une collection d'ouvrages d'enseignement et de propagande qui circulaient par delà la frontière du Zbroutch sous le manteau. La Galicie autrichienne fut dès lors considérée comme le Piémont de l'Ukraine, le refuge hors des atteintes du tsarisme d'où devait partir le signal du « resorgimento » national.
    Lorsque la guerre mondiale éclata en 1914, le gouvernement autrichien n'eut garde de négliger un aussi précieux levier de propagande anti-russe. Il favorisa la création d'une Ligue pour la libération de l'Ukraine (Soïouz Vizvolenia Oukraïni) qui sous couleur de défendre les aspirations nationales devait provoquer une révolution dans les provinces du sud afin d'immobiliser une partie de l'armée russe. L'occupation de la Galicie par les troupes du tsar déjoua ces projets et la Ligue dut quitter précipitamment Lviv et émigrer à Vienne. De ce centre elle mena une ardente campagne contre la Russie, soit en subventionnant des revues et journaux en toutes langues : Vistnik Soiouza, Ukrainische Nachrichten, Ukramisches Korrespondenzblatt, Revue ukrainienne de Lausanne, etc., soit en recrutant dans les camps de prisonniers des agents de propagande, des espions ou des combattants, enrôlés dans -des légions de tirailleurs de la Sitch (Sitchovi Striltsi).
    La louche besogne de cette officine viennoise fut singulièrement facilitée par la brutale politique de russification que le gouvernement de Petrograd, trop fidèle à ses vieux errements, crut devoir appliquer en Galicie pendant la période d'occupation. À la suite des armées russes, une nuée de tchinovniks, de gendarmes et de popes, s'abattit sur le pays « comme un vol de corbeaux ». Le célèbre historien Hrouchevsk i, professeur à l'Université de Lviv et président, de la Société Chevtchenko, fut déporté en Sibérie. Le musée national ukrainien fut saccagé. En même temps sévissait sous la direction du fameux convertisseur Euloge, archevêque de Jitomir, une violente persécution religieuse contre les Uniates. L'archevêque uniate de Lviv, le comte André Szepticki fut interné par ordre du Saint Synode dans un monastère de Souzdal qui sert de pénitencier aux popes indociles. Les misères de l'évacuation furent encore pires que celles de l'occupation. Au moment de la retraite des troupes russes, des milliers de paysans ruthènes furent évacués par ordre dans l'intérieur de la Russie. Beaucoup de ces malheureux, déracinés sous prétexte de nécessités stratégiques, moururent sur les routes de l'exil.
    Ces inutiles violences n'expliquent que trop la haine que tant d'Ukrainiens avaient vouée à la Russie tsariste. La ligue pour la libération de l'Ukraine et le parti socialiste-révolutionnaire s'accordaient pour faire appel à l'Autriche dont la tutelle tracassière paraissait encore préférable au joug moscovite. Le Conseil national ukrainien écrivait en août 1914 : « La victoire de la Russie consommerait l'asservissement de l'Ukraine. La victoire de la monarchie austro-hongroise sera notre victoire ». Et le parti des socialistes-révolutionnaires ukrainiens appelait lui aussi de tous ses vœux la défaite de la Russie. « Peuple ukrainien, tu sais que tu ne peux vivre sous la domination russe. Tu ne peux conquérir ta liberté et ton indépendance que sur les ruines de la Russie actuelle. C'est pourquoi les soldats autrichiens et allemands ne sont pas tes ennemis, mais tes libérateurs. Nous devons faire cause com- mune avec l'Allemagne et l'Autriche en vertu de ce principe : Les ennemis de nos ennemis sont nos amis ».

4. La Révolution russe.

    La haine des Ukrainiens était moins dirigée contre la Russie que contre le régime tsariste. Ce régime une fois tombé sous les coups de la Révolution de mars, on pouvait croire que rien ne s'opposerait plus à la réconciliation des deux grands peuples frères. Les arguments contre la Russie tsariste ne portaient plus contre la Russie révolutionnaire. L'orientation autrichienne n'avait plus de raison d'être. Les libéraux sincères pouvaient-ils hésiter entre une République russe respectueuse du droit des peuples et la monarchie policière des Habsbourg ? Les patriotes qui, par haine du tsarisme, prêchaient le rattachement de, l'Ukraine russe à la Galicie autrichienne n'allaient-ils pas être amenés à demander maintenant l'union de la Galicie irredenta à l'Ukraine libérée ? L'organe le plus influent des Ruthènes d'Autriche, le Dilo de Lviv, exprimait l'opinion presque unanime en écrivant à propos de ce revirement de la situation : « Si le nouveau gouvernement russe sait agir et se pose en champion de notre cause, les rôles de l'Autriche et de la Russie dans la question ukrainienne pourraient bien être intervertis ».
    On sait qu'il en advint tout autrement et que le conflit entre la Russie et l'Ukraine, loin de se calmer, s'exaspéra. Le mouvement ukrainien qui n'était avant la Révolution qu'un félibrige assez inoffenssif, une agitation d'intellectuels chimériques et d'émigrés politiques aigris ou stipendiés, gagna les masses populaires. Les revendications politiques auxquelles le peuple des campagnes reste toujours assez indifférent acquirent une force irrésistible en s'appuyant sur la coalition des forces sociales. La conspiration des professeurs de Lviv prit les proportions d'une révolte de paysans.
    Les causes de cette transformation sont multiples. Le gouvernement provisoire issu de la Révolution avait eu l'imprudence de proclamer le droit des peuples de Russie à disposer d'eux-mêmes. Toutes les nationalités allogènes le prirent au mot. Il fit spontanément des concessions très larges à la Finlande et à la Pologne. L'Ukraine réclama immédiatement le même traitement de laveur, sans vouloir admettre la moindre différence entre le statut polonais et le statut ukrainien. La faiblesse du pouvoir central, miné et discrédité par les Soviets, semblait autoriser tous les empiètements. Puisqu'il était notoirement incapable de maintenir l'ordre et d'enrayer l'anarchie, il ne restait plus aux provinces d'autre ressource que de s'organiser elles-mêmes, sans tenir compte du pseudo gouvernement de Pétrograd. L'instinct de conservation primait tous les scrupules juridiques. Ainsi tout progrès de l'anarchie révolutionnaire devait entraîner fatalement par voie de réaction un progrès du séparatisme.
    Mais ces considérations ne suffisent pas à expliquer la participation des masses paysannes au mouvement ukrainien. L'idée fixe du paysan est la possession de te terre. La liberté ne vient dans ses préoccupations, comme dans la devise des socialistes révolutionnaires (Zemlia i Volia) qu'après la terre. C'est la menace que le gouvernement de Pétrograd faisait peser sur lui en proposant le partage uniforme des terres qui le dressa contre les Moscovites. Le paysan ukrainien est très attaché à la propriété individuelle. Il ne connaît guère la propriété communautaire du mir qui a été introduite en Moscovie à la suite du servage. D'autre part, les riches terres noires du tchernoziom sont infiniment plus fertiles que les tourbières moscovites. En partageant sur un pied d'égalité avec les moujiks besogneux, les Khliboroby ukrainiens savent fort bien qu'ils avaient plus à perdre qu'à gagner. Ils sont partisans du partage des grandes propriétés, des latifundia de l'aristocratie russe ou polonaise : mais à condition que ce partage se fasse exclusivement entre eux. Les chefs du mouvement ukrainien n'eurent pas de peine à les persuader que le seul moyen de garantir leurs droits était de proclamer l'autonomie ou l'indépendance de l'Ukraine. A partir de ce moment, les paysans ukrainiens furent acquis au nationalisme.

(1) C'est le nom sous lequel on désignait les nationalistes ukrainiens.

(À suivre)

Source du texte : Bulletin périodique de la presse russe du 23 septembre 1918, France , Ministère de la guerre  / Ministère des affaires étrangères (via BnF - Gallica)

Voir les deux articles précédents sur le sujet : 

jeudi 24 mars 2022

Achilleion (4) Le faune dansant.

 Le faune dansant est l'une des trois statues qui accueillent le visiteur à l'entrée de l'Achilleion.




Crédit photographique Luc-Henri Roger

Cliquer sur les liens pour voir les posts précédents sur l'Achilleion : 


Rodolphe. Les textes de Mayerling

Les diverses versions du drame de Mayerling sont présentées dans le recueil  Rodolphe. Les textes de Mayerling (BoD, 2020).

Texte de présentation (quatrième de couverture):

   Suicide, meurtre ou complot ? Depuis plus de 130 années, le drame de Mayerling fascine et enflamme les imaginations, et a fait couler beaucoup d'encre. C'est un peu de cette encre que nous avons orpaillée ici dans les fleuves de la mémoire : des textes pour la plupart oubliés qui présentent différentes interprétations d'une tragédie sur laquelle, malgré les annonces répétées d'une vérité historique définitive, continue de planer le doute.
   Comment s'est constituée la légende de Mayerling? Les points de vue et les arguments s'affrontent dans ces récits qui relèvent de différents genres littéraires : souvenirs de princesses appartenant au premier cercle impérial, dialogue politique, roman historique, roman d'espionnage, articles de presse, tous ces textes ont contribué à la constitution d'une des grandes énigmes de l'histoire.

Le recueil réunit des récits publiés entre 1889 et 1932 sur le drame de Mayerling, dont voici les dates et les auteurs :

1889 Les articles du Figaro
1899 Princesse Odescalchi
1900 Arthur Savaète
1902 Adolphe Aderer
1905 Henri de Weindel
1910 Jean de Bonnefon
1916 Augustin Marguillier
1917 Henry Ferrare
1921 Princesse Louise de Belgique
1922 Dr Augustin Cabanès
1930 Gabriel Bernard
1932 Princesse Nora Fugger

Le dernier récit, celui de la princesse Fugger, amie de la soeur de Mary Vetsera, est pour la première fois publié en traduction française. Il n'était jusqu'ici accessible qu'en allemand et en traduction anglaise.

Luc-Henri Roger, Rodolphe. Les textes de Mayerling, BoD, 2020. En version papier ou ebook.

Commande en ligne chez l'éditeur, sur des sites comme la Fnac, le Furet du nord, Decitre, AmazonHugendubel, etc. ou via votre libraire (ISBN 978-2-322-24137-8).
In Italia via Amazon.it


mercredi 23 mars 2022

Il y a cent ans : L'Ukraine de 1918 au regard des services diplomatiques français (2) La nationalité ukrainienne



Le bleu et le jaune, les deux couleurs du drapeau ukrainien, furent adoptés en 1918, lors de la première indépendance par la République populaire. Elles composent de nouveau le drapeau officiel de la nation après l'indépendance qui est la conséquence de la dislocation de l'Union soviétique fin de l'année 1991. (photo et texte explicatif hors article)


Source du texte : Bulletin périodique de la presse russe du 23 septembre 1918, France , Ministère de la guerre  / Ministère des affaires étrangères (via BnF - Gallica)

I- — LA NATIONALITE UKRANIENNE 

    Les Ukrainiens constituent-ils une nationalité, c'est-à-dire un groupe ethnique ou historique bien défini, ayant conscience de son individualité et apte à former un Etat séparé ? On a débattu passionnément le pour et le contre sans arriver à une solution qui rallie tous les suffrages. Mais, sans vouloir préjuger du fond du débat, le fait seul qu'on puisse poser cette question prouve que la nationalité ukrainienne est beaucoup moins bien définie que les nations tchèque et polonaise.
    Il est déjà très caractéristique que ce peuple n'ait pas de nom ou plutôt qu'il en ait trois à peu près synonymes qui ont chacun leurs partisans et qui ont prévalu à différentes époques de l'histoire : Ruthènes, Petits Russiens, Ukrainiens. Le nom primitif du pays du Dnipr (1), berceau de l'Empire russe, était Rous, appellation d'origine Scandinave, apportée au 9e siècle par les princes variagues, qui subsiste dans les termes de Roussyne, Ruthène. La Mer Noire est appelée dans les vieilles cosmographies Mare Ruthenicum. Mais à partir du 13e siècle, la Moscovie, héritière de la principauté de Kiev, s'appropria ce nom de Rous et l'appellation de Ruthène ne se maintint que dans une petite portion du domaine ukrainien : la Galicie. — Pour être moins ancien, le nom de Petite Russie est cependant, contrairement à l'opinion commune, d'origine médiévale. Dès le 14e siècle, mikra Rôsia désigne en grec dans les documents du patriarcat de Constantinople le diocèse de Galicie. En 1335, le prince de Volynie Georges Boleslas s'intitule : dux totius Russiæ minoris. Ce vocable fut imposé administrativement à partir du 18e siècle par la bureaucratie de Pétersbourg, avec l'intention évidente de marquer une certaine dépendance ou sujétion des Petits Russiens (Malorossy) vis-à-vis du peuple dominateur : les Grands Russiens (Velikforossy). — C'est pour éviter cette équivoque blessante et pour bien marquer qu'ils n'étaient pas les frères inférieurs des Grands-Russiens que les nationalistes ont rejeté cette appellation et fait prévaloir le terme d'Ukrainiens qui englobe les deux éléments de la nation : Petits Russiens de Russie et Ruthènes de Galicie.
    Ce nom d'Ukraine n'est peut-être pas très heureusement choisi : car il n'a aucune signification précise au point de vue géographique et historique. Une Ukraine ou plutôt une Oukraïne (2) est par définition un pays frontière, une Marche. Le mot dérive de la racine Krai qui signifie limite, bordure, extrémité ; il peut s'appliquer à toute espèce de confins et conviendrait tout aussi bien à la Finlande, à la Bessarabie ou au Caucase. L'ancien Empire russe était entouré de toute une ceinture d'Oukraines ou d'Okraïnes. Par une restriction de sens analogue à celle qui s'est produite pour la Marche qui désigne des provinces bien définies (Marche du Limousin, Marche de Brandebourg, etc.), le terme d'Ukraine a fini par être réservé aux confins méridionaux de la Pologne et de la Moscovie comme si c'était " le pays frontière "par excellence.
    Rien de plus vague et de plus arbitraire que les limites de ces confins. La géographie n'a marqué aucune barrière naturelle entre le nord et le sud de la grande plaine russe. On peut considérer qu'à l'est la frontière naturelle de l'Ukraine est jalonnée par le cours du San, affluent de la Vistule, qui la sépare de la Pologne, par la crête des Carpathes qui la sépare de la Hongrie et par le Dnistr qui la sépare de la Bessarabie roumaine. Mais ce tracé n'est qu'approximatif. Car il y a environ 400.000 Ougro-Russes de race ukrainienne qui débordent sur le versant occidental des Carpathes, dans les comitats hongrois d'Ung et de Maramaros et en Bessarabie 200.000 Ukrainiens sont noyés au milieu de 2 millions de Roumains. Au sud, l'Ukraine est bornée par la Mer Noire : mais sa façade maritime est très resserrée entre l'embouchure du Dnistr et celle du Don, d'autant plus que la presqu'île de Crimée peuplée de Tatars musulmans ne fait pas partie de son domaine ethnographique. Au nord et à l'est, la limite qu'on peut tracer entre la Grande et la Petite Russie est estompée et flottante et sera toujours sujette à contestations et à revisions. Elle coupe les gouvernements de Tchernigov, de Koursk et de Voronèje. A l'est, le territoire des Cosaques du Don qui sont Grands Russiens s'enfonce comme un coin , entre l'Ukraine du Dnipr et son prolongement de la Kouban où émigrèrent au XVIIIe siècle les Cosaques Zaporogues, L'axe de cet immense territoire est le Dnipr, fleuve sacré des Ukrainiens, qui tient dans leur légende et dans leur histoire la même place que la « matouchka Volga » dans le folklore moscovite: et cela à plus juste titre, car la Volga n'est russe que dans son cours supérieur et devient de Kazan à Astrakhan un fleuve musulman.
    On peut définir géographiquement l'Ukraine : le pays du Dnipr. C'est sur les bords du large fleuve, en amont des cataractes (porohy) où son lit se resserre, que s'élève sur de hautes terrasses coupées de ravins abrupts la métropole ukrainienne : Kiev.
    Avant d'être l'artère centrale de l'Ukraine, le Dnipr a servi longtemps de frontière. Le vaste territoire compris entre les Carpathes et les premiers contreforts du Caucase n'a jamais formé le cadre d'un Etat unitaire. Historiquement, on peut distinguer au moins quatre Ukraines qui ont suivi des destinées divergentes : l'Ukraine orientale ou de la rive gauche du Dnipr qui fut annexée par la Moscovie en 1654, l'Ukraine occidentale ou de la rive droite que la Pologne conserva jusqu'en 1793, l'Ukraine des Carpathes ou Galicie qu'elle dut céder à l'Autriche en 1772 et enfin l'Ukraine de la Mer Noire ou Nouvelle Russie qui ne fut colonisée qu'à la fin du 18e siècle. Entre tous ces fragments d'Ukraine il ne pouvait y avoir ni traditions ni aspirations communes. La diversité des dominations politiques se reflète encore aujourd'hui dans sa structure sociale et économique.
    Le pays est aussi peu homogène au point de vue ethnique qu'au point de vue historique. La population de race ukrainienne est très inégalement répartie des Carpathes au Caucase. Elle atteint 98 0/0 dans- le gouvernement de Poltava, 86 0/0 dans celui de Tchernigov, environ 80 0/0 dans les gouvernements de Kiev, de Kharkov, de Volynie. Tout autour de ce noyau la proportion des Ukrainiens baisse : elle n'est plus que de 69 0/0 dans le gouvernement d'Ekaterinoslav, de 54 0/0 dans le gouvernement de Kherson, de 42 0/0 en Tauride.
    Non seulement les minorités d'allogènes sont très importantes par le nombre. Mais elles représentent en face des Ukrainiens qui sont une démocratie rurale, l'aristocratie de la richesse et de l'intelligence. En Volynie, en Podolie, en Galicie, la grande et la moyenne propriété sont entre les mains des pans polonais. Dans tous les grands centres urbains, la majorité appartient aux allogènes parmi lesquels se recrute la classe cultivée (intelligentsia). La métropole de la Galicie orientale Lviv que les Polonais appellent Lwôw (pron. Lvouv),- les Russes Lvov, les Autrichiens Leopol et les Allemands Lemberg (3) est aux trois quarts polonaise : sur 200.000 habitants on n'y compte que 20.00 Ruthènes. Le grand emporium de la Mer Noire Odessa est une ville essentiellement cosmopolite où les Ukrainiens se perdent dans la foule des Juifs, des Arméniens, des Grecs, des Moldaves et des Allemands. Quant à la capitale Kiev, les Ukrainiens avouent eux-mêmes que c'est un ilôt russe au milieu d'une mer ukrainienne. Le dernier recensement qui a été établi avec beaucoup de soin et de scrupule en septembre 1917 (4) fait apparaître sur un total .de 460.000 habitants plus de 230.000 Russes, 87.000 Juifs, 78.000 Ukrainiens et 42.000 Polonais. Les Ukrainiens ne viennent donc qu'au troisième rang dans leur propre capitale : ils ne représentent que 17 0/0 de la population contre 50 0/0 de Grands Russiens.
    Dans ces conditions la nationalité ukrainienne ne saurait absorber et assimiler les minorités allogènes qui ont conscience de représenter vis-à-vis de masses rurales encore peu éclairées un degré supérieur de civilisation. Une nation ne peut guère s'imposer que si elle possède une individualité ethnique suffisamment accusée, une civilisation originale, un sentiment national vivace. Or, tous ces éléments font défaut aux Ukrainiens. Par la race, ils ne se distinguent guère des Grands Russiens qui descendent de colons Kiéviens mâtinés de Finnois et de Tatars.Peut-être ont-ils moins de sang mongol dans les veines ; mais le fond slave est le même. Par la religion qui est en Orient un élément essentiel de la nationalité, ils communient avec les Russes orthodoxes. Leur langue (oukraïnska mova) dont ils prétendent faire une langue à part, aussi autonome que le polonais ou le serbo-croate, se distingue en effet du russe par certaines particularités phonétiques ( remplaçant les sons e et o, h au lieu de g (5) et par l'introduction dans le vocabulaire d'un plus grand nombre de mots polonais (mowa, langue — rukh, mouvement, etc.), mais elle s'écrit en caractères cyrilliques et présente d'étroites affinités avec la langue de Tolstoï. Ces analogies seraient encore plus grandes si les émigrés qui ont forgé en Galicie la langue littéraire ukrainienne ne s'étaient ingéniés par russophiliie à accentuer les divergences entre les deux idiomes. La littérature de langue ukrainienne, bien qu'elle prétende remonter au Dit du prince Igor et qu'elle possède un folklore d'une singulière richesse, ne peut  se comparer même de loin aux deux grandes littératures slaves : la russe et la polonaise. Le poète national Taras Chevtchenko (1814-1861), l'auteur du Kobzar et des Haldamaki (6), n'appartient pas au même ordre de grandeur qu'un Pouchkine ou un Mickiewicz. Conscients de l'infériorité de leur langue maternelle comme langue de civilisation, presque tous les grands écrivains d'origine ukrainienne : Gogol, Tchekhov, Korolenko ont écrit en russe. Quant à l'art ukrainien, byzantin et polonais à l'origine, il ne se distingue plus de l'art russe à partir du 18e siècle. Les grands portraitistes de l'époque de Catherine et d'Alexandre Ier, Levitski et Borovikovski sont Petits Russiens par droit de naissance, mais ils sont Petersbourgeois par leur formation artistique et ils appartiennent à l'Ecole de peinture russe aussi incontestablement que le Petit russien Gogol appartient à la littérature russe.
    En somme, l'Ukraine qu'aucune frontière naturelle ne sépare de la Russie lui est associée par les liens les plus forts : communauté de race et de religion, parenté de langue et de culture. Comment ces liens séculaires se sont-ils rompus et pourquoi les Ukrainiens et les Moscovites, le Khokhool (7) et le Moskal se sont-ils dressés les uns contre les autres comme des frères ennemis ? 

(À suivre)

(1) Le fleuve étant essentiellement ukrainien la forme ukrainienne Dnipr doit être employée de préférence à la formé russe Dnêpr,
(2) Nous avons adopté la transcription allemande sans prendre garde que les Allemands prononcent Oukraîne. Cette transcription usuelle devrait être rejetée : 1° parce qu'elle est germanique; 2° parce qu'elle entraîne en français une prononciation incorrecte.
(3) Corruption de Leonsberg du nom du fondateur de la ville Lev (Lèon). Cf. Naum-burg pour Neuen-burg.
(4) Novaïa Jizn. 11-6-1918
(5) Par exemple Dnipr au lieu de Dnèpr, Boh au lieu de Boug. 
(6) Les Kobzars sont les rapsodes aveugles qui chantent les chansons populaires ou en s'accompagnant de la bandoura. Quant aux  haïdamaques ce sont les paysans en révolte les pans polonais.
(7) Ce sobriquet de Khokhol par lequel les Grands Russiens désignent les Ukrainiens vient de la houppe de cheveux que les Cosaques avaient l'habitude de porter sur le front.

Achilleion (3) Un bronze au pied cuivré.

 Il est coutumier que les visiteurs de l'Achilleion caressent le pied droit de cette statue de bronze qui les accueille à l'entrée de l'Achilleion. Le résultat en est que ces innombrables caresses ont fait ressortir le cuivre de la pointe du pied. Remarquons que si ce jeune homme est nu, seuls ses talons sont recouverts de demi-sandales en cuir, tout un programme dans ce palais d'Achille.






Crédit photographique Luc-Henri Roger

mardi 22 mars 2022

Il y a cent ans : L'Ukraine de 1918 au regard des services diplomatiques français (1)

 

Territoire de l'Ukraine établi le 3 mars 1918 par le traité de Brest-Litovsk et l'abandon des républiques de Donetsk et d'Odessa par l'Armée rouge à l'armée du IIème Reich. En hachuré au nord, les zones occupées par la nouvelle Russie bolchevique. La Tauride au sud est occupée par l'Armée blanche du Gouvernement régional criméen. Les territoires à l'est le sont par les Cosaques du Kouban et les cosaques du Don. (Cliquer sur la carte pour l'agrandir) Source de la carte : Wikipedia, voir ci-dessous.

Source du texte : Bulletin périodique de la presse russe du 23 septembre 1918, France , Ministère de la guerre  / Ministère des affaires étrangères (via BnF - Gallica)

UKRAINE 

     De tous les pays qui, au cours de la révolution de  1917, se sont détachés de l'ancien Empire des tsars ou lui ont été arrachés par le traité de Brest-Litovsk, celui dont la perte serait le plus fatale à la Russie est assurément l'Ukraine. Certes. la sécession de la Finlande et surtout son affiliation volontaire du vasselage allemand découvrent dangereusement Petrograd. Mais ce n'est après tout qu'un pays pauvre, peuplé au plus de 3 millions d'habitants et si la sécurité de la ville de Pierre-le-Grand serait compromise, les Russes auront toujours la ressource de transférer définitivement leur capitale à Moscou. Le royaume de Pologne, avec sa grande industrie textile de Lodz et ses charbonnages de Dombrowa tenait évidemment une place beaucoup plus importante dans l'économie générale de la Russie. Néanmoins certains estimaient que l'annexion brutale, sans espoir d'assimilation, d'un pays rebelle à l'esclavage était pour l'Empire moscovite moins un accroissement de force qu'un principe de faiblesse. Pologne et Finlande étaient en tout cas des pays foncièrement allogènes, différents par la religion, la culture, la structure économique et sociale, qui ne faisaient pas et ne pouvaient faire corps avec la Russie. L'Ukraine au contraire peut être considérée comme faisant partie intégrante de la Russie. Sans elle la Russie serait non seulement diminuée mais mutilée, atteinte dans ses œuvres vives.
   Quelques chiffres suffiront à donner une idée de ce que l'Ukraine représente pour la Russie. La population de race ukrainienne comprise dans les anciennes limites de l'Empire est évaluée aujourd'hui à plus de 30 millions d'habitants (1) auxquels il faut ajouter 4 millions de Ruthènes en Galicie et en Bukovine autrichienne et près d'1 million d'émigrés au Canada et aux Etats-Unis. Les Ukrainiens sont donc au point de vue du nombre le second des peuples slaves : ils se classent immédiatement après les Grands Russiens qui sont environ 80 millions, bien avant les Polonais qui atteignent au maximum dans les trois Polognes et outre-mer 27 millions. Le territoire revendiqué par les Ukrainiens occupe une superficie de 850.000 kmq., de beaucoup supérieure à celle de grands pays occidentaux comme la France et l'Allemagne. Et ce territoire est par la fécondité de son sol et les ressources inépuisables de son sous-sol un des plus riches de l'Europe. C'est à la fois un grenier et une mine. La fertilité des terres noires ou tchernoziom est légendaire. La culture des céréales, celle de la betterave qui alimente une puissante industrie sucrière, représentent 70 à 80 pour cent de toute la production russe. D'autre part les richesses minières, exploitées grâce à l'apport des capitaux et à l'esprit d'entreprise des Français, des Belges et des Anglais, ont donné naissance dans les gouvernements de Kharkov et d'Ekaterinoslav à une grande industrie métallurgique. Les houillères du Donetz fournissent 22 millions de tonnes de charbon, soit les trois quarts de la production globale de l'ancien Empire russe. La production des mines de fer de Krivoï Rog atteignait avant la guerre 4 millions de tonnes. D'importants gisements de manganèse sont exploités près de Nikopol sur le Dnipr et à Kertch au bord de la mer d'Azov. Enfin le sel et le pétrole abondent dans l'Ukraine irredenta de Galicie et dans le territoire de la Kouban.
    L'Ukraine est donc à tous les égards une région privilégiée. Elle fournit à la Russie les matières premières indispensables à son industrie et les éléments les plus précieux de son exportation. Amputée de l'Ukraine, la Moscovie tomberait irrémédiablement au rang d'une puissance de second ordre, tandis qu'avec ce complément nécessaire, elle resterait encore malgré tous ses désas- tres viable et redoutable. L'Ukraine est bien selon l'expression du publiciste germanophile Lewicki, « le nerf vital de la Russie ».

(1) Le dernier recensement officiel russe qui date de 1897 n'accusait que 22 millions d'Ukrainiens en regard de 55 millions de Grands Russiens. Etant donné le coéfficient d'accroissement de la population,ces chiffres doivent être portés respectivement à 30 et 80 millions.

Source de la carte : Alex Tora — Travail personnel, sur base de Початок визвольних змагань українського народу. Утворення УНР (березень 1917 - березень 1918 р) // Атлас історії України. 10 клас. Карта Української Народної Республіки.

À suivre

L'infedeltà delusa de Haydn au théâtre Cuvilliés de Munich : féminisme, travestissement et déconstruction du système patriarcal, tout un programme !

Joel Williams, Armando Elizondo, Jessica Niles, Jasmin Delfs, figurante
Crédit photo Wilfried Hösl

Women power au théâtre Cuvilliés, la femme est partout aux commandes, sur scène comme au pupitre, avec la cheffe lituanienne Giedrė Šlekytė qui dirige pour la première fois une nouvelle production à  Munich et celle de la française Marie-Eve Signeyrole, bien connue dans son pays d'origine et qui signe sa première production au Bayerische Staatsoper. 

Titulaire d'un master de cinéma, réalisatrice et auteure-metteure en scène et souvent très politique, Marie-Eve Signeyrole donne une relecture de l'opéra de Haydn en utilisant tous les atouts de sa formation. La burletta per musica de Haydn était à l'origine un opéra burlesque très lisible, rapidement mené avec des paysans toscans du 18ème siècle, des situations comiques et une structure légère. Signeyrole voit la chose autrement : elle ne considère pas l'infidélité déçue du titre comme le thème principal de l'opéra mais fait son fer de lance de la lutte contre la domination masculine du système patriarcal, un système à la structure hiérarchique dans lequel les femmes ne jouissent d'aucune indépendance financière et sont soumises à l'autorité du père et du mari. Les mariages sont arrangés, la violence domestique fait la loi, toute déviance est interdite, ainsi du tabou de l'homosexualité féminine. Considérant la portée des jeux de masques de Vespina  au deuxième acte, la metteure en scène a décidé d'approfondir cet aspect de l'œuvre et de pousser à l'extrême le motif de l'inversion des rôles entre les sexes. Elle fait de Nanni une femme et la relation amoureuse de Nanni et Sandrina devient une relation lesbienne. Et le rôle de Nanni, habituellement interprété par une basse, est confié à la très prometteuse mezzo-soprano cubano-américaine Emily Sierra. 

L'action est déplacée au 20ème siècle et se déroule dans le cadre d'un internat pour jeunes filles, un milieu coercitif très surveillé fermé au monde réel qui vise à former des épouses parfaites et soumises. Mais les pensionnaires de cet établissement se permettent d'enfreindre le règlement très strict d en se travestissant pour se livrer à des jeux bouffons avec changements de rôles sexuels, en écrivant des journaux intimes ou en se livrant aux délices de l'amour lesbien. Une des pensionnaires est en possession d'une caméra et filme en plans rapprochés les activités illicites de ses compagnes ou des passages de leurs journaux intimes en cours de rédaction, des vidéos retransmises en direct sur un grand écran qui surplombe la scène. Elle filme aussi en métaphore les évolutions d'une souris blanche, enfermée comme les pensionnaires dans une cage et qui finit par en sortir lorsqu'on lui en donne l'ouverture. À ces vidéos viennent s'adjoindre des scènes tournées dans une caserne, autre lieu soumis à une stricte discipline. Pour figurer le décor de ce pensionnat, Fabien Teigné s'est inspiré de la maison Brunet, aussi appelée la maison aux 365 fenêtres, un immeuble du quartier de La Croix-Rousse à Lyon construit en 1810. Pour construire cette maison, Brunet avait voulu représenter en cet édifice marqué du signe du temps les divisions de l'année. Dans la mise en scène, la reproduction des fenêtres toutes identiques est aussi à comprendre comme le signe du régime autoritaire qui veut tout ordonner selon un même moule, ainsi des lits alignés et des tables et des lampes de chevet tous identiques, un ordre que les jeunes filles s'appliquent à désarticuler dès que la mère supérieure a le dos tourné. Le deuxième acte poussera ce désordre au paroxysme, avec des travestissements encore plus délirants et une scène de plus en plus encombrée et chaotique. Au final, on le sait, l'amour triomphe et les couples d'origine, que le père de Sandrina avait voulu désunir, peuvent finalement se marier, avec, sans doute pour la première fois dans l'histoire des mises en scène de cet opéra de Haydn, la représentation d'un mariage lesbien. Le propos est constamment militant. Les personnages féminins se glissent dans la peau et le vêtement des hommes pour mieux démonter leurs stratégies et dévoiler leurs turpitudes, dont l'appât du gain facile n'est pas le moindre. Malmenées et surveillées, souvent battues par leurs pères, les jeunes femmes finissent par prendre le dessus grâce à leurs ruses et à leur intelligence.

En raison de la profusion des moyens utilisés et l'abondance de détails qui rendent le deuxième acte de plus en plus difficilement compréhensible, la mise en scène est en porte-à-faux avec la partition de cet opéra à la composition légère et transparente: cinq interprètes, une ouverture en quintette, cinq airs, un duo et une finale pour chacun des deux actes. La direction musicale enthousiaste de Giedrė Šlekytė nous entraîne dans un tourbillon sonore qui réjouit les sens, avec un orchestre aux cordes splendides et aux attaques précises. Les chanteurs de l'Opera Studio réussissent un travail d'équipe remarquable et excellent tous dans le jeu théâtral sans s'emmêler les pinceaux dans les complexités de la mise en scène ni dans l'encombrement de la scène. La soprano Jessica Niles séduit en Sandrina, avec un soprano précis aux résonances claires et d'un beau métal argenté,  elle maîtrise particulièrement bien son grand exercice de colorature du deuxième acte. Emily Sierra relève avec bravoure le défi de créer le rôle de Nanni au féminin, avec beaucoup de tendresse dans l'expression des affects amoureux.  Jasmin Delfs fait preuve d'un grand art de la scène en Vespina. Le ténor Armando Elizondo campe Filippo, le père  de Sandrina, avec une autorité pleine de suffisance et une froideur méprisante qui convient bien au personnage. Sa présence scénique est impressionnante. En contraste, le ténor Joel Williams déploie un ténor beaucoup plus chaleureux. Son travesti en drag queen novice du deuxième acte est des plus réussis. On sort de la représentation  enchantés de la musique et de la découverte des nombreux jeunes talents de l'Opéra Studio.

Prochaines représentations au théâtre Cuvilliés de Munich les 23, 24, 27 et 29 mars 2022. Places restantes (cliquer sur le lien).


dimanche 20 mars 2022

'L'amour humilié. Le haut pays du cygne', un roman 'bavarois' de Michel Davet

Un roman sentimental oublié publié en 1957, qu'on trouve en ebook ou chez les bouquinistes. Le roman se déroule vers 1900 à Hohenschwangau, le haut pays du cygne.

L'autrice

Hélène Marty (1905-1990), dite « Michel Davet ». a choisi comme nom d'écrivain Michel Davet, nom de jeune fille de sa grand-mère. Elle a aussi écrit sous le nom de plume de « Laura Mirandol ». Elle a publié des nouvelles dans Marie Claire et des romans entre 1930 et 1983. 


Présentation 

Fréda Triberg, fille cadette d’un petit médecin de campagne bavarois est amoureuse d’un violoniste, Siegfried, auquel elle accorde des rendez-vous dans la forêt voisine. Mais Fréda ne tarde pas à connaître son premier désespoir d’amour : une autre femme partage déjà la vie de l’homme qu’elle aime. Par fierté, elle accepte alors d’épouser le hobereau de la petite ville, le baron Mainau de Radolfzell. Étrange mariage vite décidé, vite conclu, dans lequel le jeune mari ne semble par réellement épris. Au retour du voyage de noces, Fréda a la surprise de trouver au château la cousine de Mainau, la belle Gisela, qui s’y conduit en maîtresse de maison. D’autres indices lui révèlent peu à peu que Mainau ne l’a pas épousée sans de curieuses arrière-pensées. Fréda ne peut supporter de voir son amour humilié pour la seconde fois. Mais lorsqu’elle veut fuir elle s’aperçoit que, dans sa vie, tous les ponts sont coupés : Siegfried est très malade, il va mourir ; Mainau subitement disparaît. Seule demeure au château, avec Fréda, la vieille tante de Mainau. Cette petite carabosse sera la bonne fée de la jeune femme. Elle lui indiquera le chemin au bout duquel Fréda trouvera un amour clair et sûr, qui porte enfin le visage du bonheur. Cette histoire d’amour pour laquelle Michel Davet a choisi le décor romantique de la Bavière du début du siècle est racontée sans fard et sans fadeur, avec la délicatesse, la maîtrise et la poésie qui firent le succès de Barbara et de Adieu Valentine, Ma belle-mère l’ogresse, le Prince qui m’aimait...

Extrait

CHAPITRE PREMIER

Ce village s’appelle Hohenschwangau, « Le Haut Pays du Cygne », le burg de Parsifal, le Walhall. En fait, il ne s’agit que d’un village de trois rues. Dans l’une de ces rues, une façade couleur de tilleul avec coeur et guirlande peints en couleurs tendres au-dessus des volets, et quatre jeunes filles aux cheveux ruisselants contemplant, en bas un petit équipage. 

— « À qui est ce vieux landau ? Est-ce la Margrave d’Anspach ou la femme du conseiller aulique ? » — « Ma chère, c’est le Barberousse qui vient acheter des maultaschen en compagnie de sa cousine. C’est la veuve et splendide Gisela. »

Les quatre sœurs se ressemblaient et ne ressemblaient en rien à leur père, le placide, le lunaire D' Triberg. Il était veuf depuis quatre ans. Une Mme Louisa dévote et entendue gouvernait la maison. 
À cette époque, aux environs de 1900, le village bavarois de Schwangau, entre ses lacs de perle et ses deux châteaux hoffmannesques, était devenu le lieu saint du romantisme et du patriotisme bavarois, le terme de la Route Enchanteresse. Les tours gothiques spectrales, inachevées de Neuschwanstein plaquées sur les sapins des Alpes Algoviennes, se dressaient saisissantes au-dessus du gouffre de la Pollatz. Brumes, vols de corneilles, dernier décor des Nibelungen. Depuis le drame de son roi et l’asservissement de la Bavière, la station montagnarde devenait le lieu de pèlerinage de l’aristocratie bavaroise humiliée. Les vieux du vieux royaume se résignaient mal à cette déchéante intégration à une Prusse héréditairement hostile. Sadowa et la politique de Bismarck avaient marqué l’écroulement de la sainte Bavière en même temps que celui de toutes les joyeuses petites cours de l’État germanique. L'Empire allemand se construisait. La violence était en marche.

À la fois hommage, gage de fidélité à un trône ébranlé, pèlerinage romantique aux fantômes tourmentés du vallon, ces rendez-vous d’Hohenschwangau devenaient aussi une mode. L'endroit était splendide. Vienne y envoyait aussi ses fidèles en souvenir d’un cousinage historique et sentimental. La légende voulait que l’Impératrice d'Autriche se fût baignée nue dans l’Alpsee un soir de clair de lune. Le reste du pays offrait d’ailleurs d’authentiques et solides merveilles, comme l’Abbaye d’Ettal, les églises de Wiess et de Fussen, le Château de Linderhof, les neiges de Garmisch, toutes les symphonies fastueuses du Baroque, des terres et des pierres nourries d’histoire. 

Dans ce pays de ruines échevelées, le château des Barons de Radolfzell avait l’air d’un dessin de Gavarni. De petite fortune mais de grande morgue, Mainau de Radolfzell ne se montrait guère et ne parlait pas. Il avait hérité le domaine de son grand-père [...]

Le Mystère du « Mont Sacré » : L’incroyable histoire du Saint Prépuce d’Andechs et de la petite souris

© Marco Pohle Percée sur sa colline dominant le lac d’Ammersee, en Bavière, l’abbaye d’Andechs est aujourd’hui mondialement connue pour sa b...