mercredi 17 août 2022

Bayreuth 2022 — Un Crépuscule des dieux humain, trop humain

Les masques de l'excellent choeur du Festspielhaus

Siegfried et Brünnhilde mènent une vie paisible et familiale de petits bourgeois dans un appartement au décor insignifiant. Ils ont une petite fille blonde comme sa maman, qui joue avec de petits chevaux, lis et dessine comme toutes les petites filles, sauf qu'elle dessine des masques rouges. Le couple fait collection de petits chevaux miniatures placés sur des étagères. Grane est encore discrètement présent, il a vieilli lui aussi. Les Nornes apparaissent la nuit dans et autour du lit de la petite fille, comme dans un mauvais rêve enfantin : elles ont l’apparence d’extra-terrestres aux longs cheveux blonds, leurs corps sont recouverts de paillettes métalliques argentées et leurs mains sont pourvues de longs doigts et de longs ongles crochus.

Ce bonheur domestique ne suffit pas à Siegfried et le voilà qui se met en route en quête de nouvelles aventures, accompagné du bon vieux Grane qui lui sert de porteur. Il n’a pas oublié d’emporter la casquette jaune et noire, que l’on connaît des épisodes précédents et qui fait office de Tarnhelm. Brünnhilde a bien essayé de le retenir, mais en vain.

Gunther(Michael Kupfer-Radecky) tout faraud relate à Siegfried
les exploits des Gibichungen

L’action se transpose chez les Gibichungen, des nouveaux riches très fortunés, prétentieux et suffisants qui mènent une existence tapageuse d’un mauvais goût coûteux. Il vivent sur un grand pied dans un intérieur design, au chic dépouillé. Une grande photographie les représente posant fièrement sur le cadavre d’un zèbre qu’ils viennent de tuer lors d’un safari. On y voit Gutrune lécher avec sensualité le canon de l’arme qu’elle tient à la main, Hagen lever le pouce en signe de fierté et un Gunther a l’air hilare.

Gutrune, admirablement composée par Elisabeth Teige, se montre parfaitement vulgaire ; elle a la sensualité avide, dévoile les melons d’une opulente poitrine dans une robe vert pomme et chicane ses serviteurs. Gunther, qui semble perpétuellement alcoolisé et sous l’influence de cocktails de drogues, a la démarche chaloupante. Il arbore un t-shirt à l’inscription argentée — « Who the fuck is Grane? », — une incohérence puisqu’il ne l’a pas encore rencontré. Hagen, rempli de morgue et de puissance rageuse, se reconnaît à la couleur jaune de son polo, il a vieilli lui aussi.

Valentin Schwarz modifie une nouvelle fois le scénario : Siegfried aguiché par Gutrune cède à ses avances sans être sous l’influence d’un philtre dépersonnalisant. Il ne porte pas les lèvres à la grande coupe qu’on lui tend remplie d’un cocktail verdâtre, mais en déverse le contenu sur Grane, le représentant de Brünnhilde dans cette scène. Cela confirme que Siegfried a délibérément quitté Brünnhilde et choisi de la sacrifier à la perfidie des Gibichunge. Grane est ensuite torturé, mais en coulisse, la scène nous est épargnée. Siegfried et Gunther boiront un verre de son sang en signe d’alliance. On pressent que Hagen achèvera Grane comme il l’avait fait pour Fafner, puisqu’on le voit s‘en approcher avec un grand couteau de boucher. Le mythe est définitivement déconstruit et Siegfried, en lieu et place d’être le nigaud de service, est entré dans la cohorte des salauds de ce monde. Humain, hélas trop humain.

Retour chez Brünnhilde avec un changement de décors par un jeu d’ascenseurs. Brünnhilde en robe d’intérieur fuchsia s’occupe de sa petite qui dessine. Waltraute arrive chez Brünnhilde avec les vêtements en lambeaux, l’air hagard d’une folle éperdue, cernée et avec des coulées de rimmel sur la joue. Elle raconte à Brünnhilde que Wotan fut blessé au combat et souhaite que l’anneau soit restitué au fleuve, et propose d’emmener la petite, ce qui peut laisser supposer que l’enfant du couple a la fonction de l’anneau et remplace ainsi le petit garçon du prologue. Mais Brünnhilde s’y oppose avec véhémence et congédie sa sœur manu militari. Gunther arrive à son tour, coiffé de la casquette du Tarnhelm, il se fait passer pour Siegfried en le mimant, Siegfried chantant derrière la fenêtre. Une lutte s’engage mais Brünnhilde est vaincue et on l’oblige à se bander les yeux. Siegfried sort de sa cachette. Brünnhilde aveuglée par le bandeau cherche à rejoindre son époux.

Gunther (Michael Kupfer-Radecky) devant le choeur des vassaux

Le deuxième acte se déroule dans l'espace vide d’une salle d’entraînement où pend un sac de frappe sur lequel Hagen s’exerce à la boxe. Arrive Albérich qui rappelle à son fils qu’il lui faut s’emparer de l’anneau. Hagen lance alors l’appel à ses vassaux qui arrivent dans une brume épaisse, une scène impressionnante, des plus réussies sur le plan esthétique. Le chœur des vassaux brandit les masques gothiques des dieux germaniques et scandinaves, des masques rouges comme ceux que dessinaient des enfants et la gamine à divers endroits de ce Ring, des masques qui nous font penser aux anciennes mises en scène de l’Anneau telles que le 19ème siècle les a connues. On voit encore Gunther récupérer un sac en plastique qu’il va désormais trimbaler jusqu’à la toute fin de l'opéra, et dont le contenu ne sera dévoilé qu’à la dernière minute. Brünnhilde, qui a dû assister impuissante au mariage de son propre époux l’affrontera encore et finira par malmener celle que l’on a pu croire leur enfant, mais qui, si elle est le nouvel anneau, peut bien être secouée un peu, puisque l’or du Rhin est la cause de la chute du monde des dieux.

Hagen (Albert Dohmen) et Brünnhilde (Iréne Theorin)

Le troisième acte voit la réapparition des filles du Rhin, qui ont bien vieilli et s’avancent claudicantes et toutes desséchées à la recherche d’un point d’eau. Ironie du sort, c’est au moment où la canicule assèche plusieurs fleuves d’Europe (le Pô ou le Rhin dont les niveaux sont dramatiquement bas) que la mise en scène de Valentin Schwarz installe la fin du Crépuscule des dieux dans une piscine vide très profonde, dont on a défoncé le fond pour y trouver un point d’eau. Siegfried et la petite fille essayent d'y pêcher d’hypothétiques poissons. Un beau décor surréaliste dans lequel Siegfried qui a pris de mauvaises habitudes chez les Gibichungen décapsule des bouteilles de bière qu’il consomme à la chaîne. L’ivresse le rend loquace et le mène à se dévoiler. Hagen commet alors lâchement son dernier crime, il assassine un pauvre zèbre manipulé par le destin. Hagen s’en va alors avec la petite fille en la prenant par la main. Elle se laisse entraîner docilement. Cela confirme l’hypothèse que la petite fille figure bel et bien l’or du Rhin. Le corps de Siegfried ne sera pas emporté pendant la marche funèbre, mais simplement laissé à l'endroit où il a été tué. Arrivent Gutrune qui du bord de la piscine se lance dans de violentes lamentations, puis Brünnhilde et les filles du Rhin. Brünnhilde, toujours en robe de chambre fuchsia, n’empruntera pas l’échelle qui descend dans le fond de la piscine, mais rejoindra le point d’eau par la coulisse. Elle aura peut-être l’intention d’incinérer le corps du héros mais devra y renoncer car le jerrican qui se trouve opportunément à côté du point d’eau semble trop lourd à déplacer, même pour une Walkyrie à la retraite qui a su autrefois transporter des cadavres entiers. Gunther descendu quant à lui par l’échelle avec son sac en plastique finit par l’abandonner avant de s’en aller. Brünnhilde y découvre une tête momifiée dont beaucoup se sont demandé auquel des personnages du Ring elle pouvait bien appartenir (Siegmund, Wotan ou Grane) le plus probable étant que c’est la tête de Grane tranchée par Hagen, la seule à laquelle Gunther ait pu avoir accès. La petite s’est évanouie ou est morte au bord de la piscine, Brünnhilde meurt aux côtés de Siegfried. Au loin les montagnes s’embrasent doucement des feux crépusculaires et peut-être le défilement de néons en fond de scène symbolise-t-il l’incendie du Walhalla. Sur le rideau qui s’abaisse, on revoit les fœtus du début du Rheingold qui s’enlacent apaisés et réconciliés. Curieux message de paix et d'amour que celui des ces foetus alors que toute la mise en scène qui n'a pas voulu nous montrer le crépuscule des dieux, nous a en fait montré celui d'une humanité qui n'a plus d'humain que le nom, une humanité haineuse, sans amour et perfide, et la fin d'un monde qui se dessèche.
Gutrune (Elisabeth Teige) et Gunther (Michael Kupfer-Radecky)

Faut-il rappeler que Cornelius Meister est venu en dernière minute sauver ce Ring en raison de la maladie soudaine de Pietari Inkinen et qu'il n'avait aucune connaissance des particularités de la fosse couverte. Il lui a fallu assurer et peut-être a-t-il suivi l'adage qui prétend que prudence est mère de sûreté. Aux salutations de cette fin du deuxième Ring de cet été, l'orchestre fut enfin acclamé.

Stephen Gould ne s'est à nouveau pas montré dans sa meilleure forme, mais a bien assuré la partie de Siegfried, et l'hommage rendu fut plutôt tempéré. La prestation d'Iréne Theorin fut tellement au-dessous du niveau qu'on a pu lui connaître, qu'elle a suscité l'ire d'une partie du public qui l'a assaillie de ses huées, ce qui nous paraît douloureusement incompréhensible de la part de personnes qui se prétendent élégantes, bien élevées, portent beau et déambulent la tête haute. Les descendants des Gibichungen sans doute ou de citoyens romains fréquentant les arènes. Mais il y avait le Hagen d'Albert Dohmen, une voix immense qui ne laisse pas soupçonner l'âge du chanteur qui avoue 66 années, avec de la profondeur et d'extraordinaires couleurs dans l'expression très sombre des affects de la haine, de la rancoeur et de la rage, un rendu du texte parfaitement prononcé et totalement compréhenible, un des meilleurs bayrytons-basses wagnériens du moment, il y avait la magnifique Gutrune d'Elisabeth Teige qui nous avait déjà impressionné en Freia dans le Rheingold, et dont le jeu théâtral est remarquable, bouleversante de délicatesse et de sensibilité en Freia, parfaitement odieuse, vulgaire, d'un égocentrisme époustouflant et putassier en Gutrune, il y avait le Gunther chaloupé dans le jeu théâtral mais vocalement puissant du baryton wagnérien Michael Kupfer-Radecky, aussi bon acteur qu'excellent chanteur, la Waltraute douloureuse et prenante de Christa Mayer, l'incomparable première Norne d'Okka von der Damerau, une des meilleures chanteuses wagnériennes de ces dernières années, l'Albérich d' Olafur Sigurdarson qui a marqué tout ce Ring de sa puissante empreinte, les Nornes et les filles du Rhin toutes excellentes. Tous ceux-ci ont reçu des acclamations aussi nourries que méritées.

Le baisser du rideau avait été saluée par des bordées de huées adressées à la mise en scène, une bronca qui a couvert les applaudissements. Des partis opposés se sont formés, c'est de bonne politique et il sera intéressant de suivre les développements de la réception de cette mise en scène qui sera retravaillée au Werkstatt Bayreuth pour les prochains étés.

Siegfried abandonne le domicile conjugal

Distribution

Direction musicale Cornelius Meister
Mise en scène Valentin Schwarz
Décors Andrea Cozzi
Costumes Andy Besuch
Dramaturgie Konrad Kuhn
Lumière Reinhard Traub
Vidéo Luis August Krawen
Direction du chœur Eberhard Friedrich
Siegfried Stephen Gould
Gunther Michael Kupfer-Radecky
Alberich Olafur Sigurdarson
Hagen Albert Dohmen
Brünnhilde Iréne Theorin
Gutrune Elisabeth Teige
Waltraute Christa Mayer
1ère norne Okka von der Damerau
2ème norne Stéphanie Müther
3ème norne Kelly God
Woglinde Lea-ann Dunbar
Wellgunde Stéphanie Houtzeel
Floßhilde Katie Stevenso

Crédit des photos © Enrico Nawrath / Bayreuther Festspiele

mardi 16 août 2022

Bayreuth 2022 — Siegfried — Valentin Schwarz poursuit la déconstruction du mythe

Mime et ses marionnettes. On reconnaît à gauche le petit garçon enlevé
par Albérich dans l' Or du Rhin

Pour paraphraser Baudelaire, dans ce nouveau Siegfried, les vivants piliers de  la mise en scène de Valentin Schwarz laissent parfois sortir de confuses paroles. Les spectateurs y passent certes à travers des forêts de symboles qui les observent avec des regards familiers. Et sans doute ces personnages, ces objets détournés, ces couleurs et ces sons se répondent-ils comme de longs échos qui de loin se confondent, mais si l'unité en est sans doute profonde, elle est davantage vaste comme la nuit que comme la clarté. Le public souvent perplexe se voit confronté à une immense algèbre dont la clé est perdue (Verhaeren) et se met à la chercher dans les méandres synapsiques de son cerveau.  Quelques-uns partent discrètement à l'entracte, la grande majorité reste, subjuguée par la prestation grandiose de la plupart des chanteurs que certains écoutent religieusement en fermant les yeux, d'autres encore, frappés par la grâce. sont séduits par la force symbolique d'une mise en scène qu'ils reçoivent avec enthousiasme. Quant à nous allons tenter de démêler l'écheveau avec nos moyens certainement limités. 

Mise en abyme. Mime dans son théâtre de marionnettes.

Le premier acte se déroule dans la pauvre demeure de Mime dont la structure à un étage rappelle la cabane de Hunding de l'actuelle Walkyrie bayreuthoise avec quelques détails qui en sont repris comme  le lit et le ciel de lit de la chambre au premier étage. Une bien pauvre demeure pourvue d'un four à micro-ondes et d'un aquarium misérable et qui semble centrée sur les jeux de l'enfance. À gauche, on voit deux tables rondes renversées couvertes d'une couverture, pour simuler un antre ou une maison miniature, À la droite de la scène, un théâtre de marionnettes permanent est installé dans la découpe d'une paroi. Et toute une série de marionnettes en bois sont installées sur des chaises dans l'attente du spectacle, dont une qui pourrait représenter Brünnhilde. On voit des petits chevaux de peluche parmi les jouets qui encombrent la pièce. C'est l'anniversaire de Siegfried comme l'indique la banderole proclamant Happy birthday. Mime s'est déguisé en magicien pour amuser son fils adoptif. On le verra faire le récit des origines de Siegfried installé dans le petit théâtre. Le jeune homme arrive (sans ours), il a grandi et n'a visiblement plus l'âge des marionnettes. Il est au moins pubère puisque Mime lui fournit un dépliant de type leporello dans lequel posent des femmes aussi nues qu'aguichantes, — on est loin du pur fol... Il déborde d'une énergie non maîtrisée et se met à décapiter la plupart des marionnettes (sauf celle aux longs cheveux blonds), ce qui peut peut-être être mis en rapport avec le jeu des trois questions auxquelles se livrent le Wanderer et Mime, avec  l'enjeu de leurs propres têtes s'ils s'avèrent incapables d'y répondre, ce qui sera le cas de Mime pour la troisième question que lui pose Wotan, et à laquelle il n'a pas de réponse. Même s'il est sans doute un habile soudeur, comme en témoignent les volées d'étincelles qu'il produit à un moment, Nothung, la fameuse épée, ne sera pas forgée par Siegfried, mais lui arrive via un paquet cadeau qu'a apporté Wotan. Il l'ouvre et découvre une béquille, qu'il croit destinée à Mime, dont la béquille a été brisée par Wotan. Mime et Siegfried se livrent à une lutte pour la possession de la béquille qui s'avère être une béquille-épée, comme on avait autrefois des cannes-épées. Siegfried en retire une épée qui ressemble davantage à un fleuret, mais, qu'importe, voilà Siegfried équipé pour aller combattre le dragon et récupérer l'anneau dont Mime compte bien s'emparer. Mime exprime une joie délirante.

Siegfried et Fafner

Le deuxième acte s'ouvre sur le décor du Walhalla rappelant celui du premier acte mais vu sous un angle différent. Le grand duo entre Albérich et le Wanderer, qui a normalement lieu en extérieur près de Neidhöhl, la caverne de Fafner, se déroule devant un grand foyer vitré où les deux hommes sont installés dans de luxueux fauteuils. À droite du vaste séjour on voit un lit d'hôpital tourné vers le fond de scène. Le foyer préfigure peut-être l'incendie final du Walhalla. Loge n'est jamais loin... Une infirmière et un infirmier s'affairent autour du lit où gît un grand blessé, homme ou femme, on ne sait, un patient ou une patiente difficile qui rabroue le personnel soignant. La personne alitée n'est autre que Fafner qui, déjà mourant, fera son récit dans les bras de Siegfried, qui n'aura aucun mal à effectuer le combat projeté puisque Fafner semble en fin de vie et serait sans doute mort de mort naturelle. Le coup d'épée de Siegfried ne fera que le blesser et c'est en fait Hagen qui l'achève en l'étouffant au moyen d'un coussin.  Mime sera à son tour tué par Siegfried.

L'oiseau de la forêt, Siegfried, Mime et Hagen qui a entretemps grandi

L'infirmier n'est autre que Hagen, dont le polo jaune rappelle celui du gamin-or-du-Rhin dérobé par Albérich au premier acte, une couleur d'attribution que confirmera le costume de Hagen le  Götterdämmerung. Personnage ínquiétant et sournois, il ne lâchera plus désormais Siegfried d'une semelle, tenant un petit objet brillant à la main. C'est logique dans la mise en scène, l'or du Rhin n'est autre que Hagen. 

L'infirmière, malmenée par Fafner alité, n'est autre que le petit oiseau de la forêt, une bien jolie jeune femme que Siegfried, débordant d'énergie et de sève,  n'hésitera pas à tutoyer de fort près.

L'Erda d'Okka von der Dammerau.
Un des grands bonheurs musicaux de la soirée.

Le troisième acte se déroule aussi au Walhaha dont les plafonds se sont abaissés, et dont le parquet paraît en bien mauvais état. Le corps de balai a disparu. Le Wanderer convoque une dernière fois Erda qui apparaît vieillie, le visage ravagé, avec des cheveux aplatis et portant des nippes sales. Elle contemple la maquette lumineuse pyramidale du Walhalla sans pouvoir apporter de réponses aux questions de Wotan. Une femme dépenaillée (est-ce Waltraute ?) portant sac à couchage en guise de manteau et des couvertures isothermiques isolantes de survie est couchée dans un coin. Face au désarroi et à la détresse de Wotan, Erda lui tend un revolver, lui offrant la possibilité d'une solution définitive, qu'il refuse.

Siegfried, Grane et Brünnhilde

La scène du héros sans peur traversant le brasier qui entoure Brünnhilde est fort bien traitée par Valentin Schwarz à la gauche de la scène : toutes les hésitations de Brünnhilde qui après une vingtaine d'années de sommeil est réveillée par Siegfried sont bien compréhensibles. Brünnhilde est protégée par Grane, l'étalon masculin bien athlétique à la crinière abondante qui l'accompagnait déjà dans la Walkyrie, et qui est devenu ici un homme mûr aux cheveux gris, cet "étalon" donc refuse céder celle qu'il accompagne depuis toujours et la retient de force s'opposant aux tentatives de Siegfried de s'en emparer. Ce n'est que lorsqu'il comprend que le destin de sa maîtresse est écrit et qu'elle y consent qu'il accepte de la livrer aux exigences de Siegfried. Brünnhilde apparaît alors dans des lumières et une robe dorées, la chevelure déployée, comme une vierge majestueuse et froide sculpturale et froide, que la passion naissante devrait bientôt libérer. Exclu des jeux de la passion naissante, Hagen n'a plus qu'aller ronger son frein ailleurs. .

Le chef Cornelius Meister semble plus en phase avec l'orchestre et ils livrent une soirée d'une meilleure tenue musicale que lors du prologue et de la première journée, sans déployer pour autant les ors escomptés. Après les excellentes prestations des chanteurs de la Walkyrie, les espérances étaient grandes et le Siegfried d'Andreas Schager très attendu. Tomasz Konieczny a confirmé qu'il est un grand Wotan, avec une magnifique expressivité des affects douloureux d'un homme désenchanté, désespéré dont l'univers s'est écroulé. Il en va de même de l'Albérich d'Olafur Sigurdarson à la voix fort puissante et bien projetée et du Fafner de Wilhelm Schwinghammer qui parvient à humaniser le vieux dragon que la mort cerne de tous côtés. Okka von der Damerau est une force de la scène, constante dans l'excellence, expressive et émouvante dans les clartés si particulières de son contralto. Le premier acte voit le triomphe d'Arnold Bezuyen qui déploie un grand talent scénique, un jeu exemplaire dans l'expression des innombrables facettes de son personnage, avec un ténor incisif, extrêmement précis et bien projeté, un peu lisse dans la méchanceté et l'ignomie. Andreas Schager, qui avait remporté un immense succès et des applaudissements frénétiques lors de la première, — les comptes-rendus de presse en témoignent, —n'était visiblement pas remis de la maladie, on s'est rapidement rendu compte. Il s'en est d'ailleurs montré désolé aux applaudissements. Il était prévu qu'il remplace Stephen Gould en Siegfried lors de la première de Götterdämmerung mais, souffrant, avait dû y renoncer. Gageons que ce n'est que partie remise La Brünnhilde de Daniela Köhler, chaste et pure, nous a paru manquer d'envergure. La voix est certes d'une clarté lumineuse et bien projetée, mais reste tout au long lisse et uniforme. L'oiseau de la forêt d'Alexandra Steiner est gentiment charmant. À noter que sur le plan de l'élocution, de l'articulation et de la prononciaition, le poème de Wagner est compréhensible de bout en bout.

Distribution

Direction musicale Cornelius Meister
Mise en scène Valentin Schwarz
Décors Andrea Cozzi
Costumes Andy Besuch
Dramaturgie Konrad Kuhn
Lumière Reinhard Traub
Siegfried Andreas Schager
Mime Arnold Bezuyen
Le Wanderer Tomasz Konieczny
Albérich Olafur Sigurdarson
Fafner Wilhelm Schwinghammer
Erda Okka von der Damerau
Brünnhilde Daniela Köhler
Oiseau de la forêt Alexandra Steiner

Crédit des photos © Enrico Nawrath / Bayreuther Festspiele

dimanche 14 août 2022

Ballade que Fit Villon a la Requête de sa Mère pour Prier Notre-Dame


Dame du ciel, régente terrienne,
Recevez-moi, votre humble chrétienne,
Que comprise soie entre vos élus,
Ce nonobstant qu'oncques rien ne valus.
Les biens de vous, ma Dame et ma Maîtresse
Sont bien plus grands que ne suis pécheresse,
Sans lesquels biens âme ne peut mérir
N'avoir les cieux. Je n'en suis jangleresse :
En cette foi je veuil vivre et mourir.
Emperière des infernaux palus,
A votre Fils dites que je suis sienne ;
De lui soient mes péchés abolus ;
Pardonne moi comme à l'Egyptienne,
Ou comme il fit au clerc Theophilus,
Lequel par vous fut quitte et absolus,
Combien qu'il eût au diable fait promesse
Préservez-moi de faire jamais ce,
Vierge portant, sans rompure encourir,
Le sacrement qu'on célèbre à la messe :
En cette foi je veuil vivre et mourir.


Femme je suis pauvrette et ancienne,
Qui riens ne sais ; oncques lettres ne lus.
Au moutier vois, dont suis paroissienne,
Paradis peint, où sont harpes et luths,
Et un enfer où damnés sont boullus :
L'un me fait peur, l'autre joie et liesse.
La joie avoir me fais, haute Déesse,
A qui pécheurs doivent tous recourir,
Comblés de foi, sans feinte ne paresse :
En cette foi je veuil vivre et mourir.


Vous portâtes, digne Vierge, princesse,
Iésus régnant qui n'a ni fin ni cesse.
Le Tout-Puissant, prenant notre faiblesse,
Laissa les cieux et nous vint secourir,
Offrit à mort sa très chère jeunesse ;
Notre Seigneur tel est, tel le confesse :
En cette foi je veuil vivre et mourir.


Photos © Luc-Henri Roger
Bamberg, 14.08.2022

samedi 13 août 2022

Bayreuth 2022 — L'univers constellé du Tristan de Roland Schwab

Catherine Foster et Stephen Gould

Le coronavirus a changé beaucoup de donnes en matière de programmation de spectacles. C'est ainsi que le nouveau Tristan de Bayreuth a été mis sur pied en un temps record et que cette année est exceptionnelle sur la colline verte parce que le Festival présente pas moins que cinq nouveaux opéras (les quatre soirées de L'anneau du Niebelung et Tristan). Roland Schwab a accepté le défi de monter Tristan en moins de six mois, et malgré ce temps étranglé, réussit un coup de maître !

L'approche du metteur en scène

Tristan et Iseult est l'oeuvre ultime centrée sur l'amour. Aucun opéra, aucun spectacle, aucun film n'a jamais été aussi conséquent, voire radical, à cet égard. Appelée "intrigue" par Wagner, cette pièce est moins une action qu'une réflexion sur la passion et la vengeance, le jour et la nuit, la négation du monde et la transcendance. L'affirmation de base, presque folle, est que tout désir, tout amour ne trouve son accomplissement que dans la mort.

Après des périodes de méfiance à l'égard de ces grands sentiments et de nombreuses approches scéniques visant à les déconstruire, nous souhaitons — dans le contexte de notre monde actuel qui se voit menacé par des horreurs apocalyptiques — redonner délibérément de l'espace au désir, que nous considérons comme un besoin humain existentiel fondamental. La beauté est indispensable ! Tout comme la conviction que l'amour transcende effectivement notre monde.

Jamais la négation de la vie n'avait été mise en musique de manière aussi envoûtante que dans Tristan und Isolde de Wagner. Comment faire correspondre une mise en scène à cette musique singulière, qui abolit les frontières comme aucune autre musique ? Des frontières entre un moi et un toi, des frontières entre la vie et la mort ? Comment faire en sorte que la mise en scène correspond à une musique qui nous transporte, sous hypnose chromatique, dans l'illimité de l'univers, y compris dans l'univers sans limites de notre propre âme ? Jusqu'à ce que tout langage, tout être et toute aspiration ne soient plus que des sons ? La réponse doit être aussi radicale que l'est cette œuvre : le concept primaire, c'est la musique, le son lui-même. Il n'y a pas de thème plus important pour nous. Il n'y a rien d'autre à mettre en scène ! Ce que nous voulons créer pour Bayreuth, c'est un adagio de la nuit, plein de nostalgie. Plein de séduction, de magie d'outre-tombe. Un excès nocturne d'évasion qui est totalement à l'opposé de tous les fantômes diurnes actuels : »Gib Vergessen, dass ich lebe ... löse von der Welt mich los.«.(1) ("... fais-moi oublier que je vis... détache-moi du monde" !) [Traduction libre de la présentation du metteur en scène Roland Schwab sur le site du Festival].

(1) Citation du célèbre duet d'amour "O sink hernieder"

Compte-rendu de la représentation du 12 août

Roland Schwab nous offre un Tristan ubiquiste et intemporel. Il y a peu de références aux temps et lieu mythiques de l'action, sinon peut-être dans les costumes du roi Marke et de Melot, même s'ils pourraient tout aussi bien être issus d'une quelconque odyssée de l'espace. Pas de référence au moyen âge celtique, ni vaisseau, ni  château en Cornouailles, ni château de Karéol. Roland Schwab et son équipe, — Piero Vinciguerra pour les décor associés à Luis August Krawen pour les vidéos et à Nicol Hungsberg pour les lumières, — ont conçu un décor unique en évolution, que les vidéos et les lumières transforment et animent. La fascinante structure scénique ovale et organique comporte deux niveaux : l'ovale inférieur au niveau du plancher de scène comporte en son centre ce qui se présente d'abord comme un lac qui reflète le ciel changeant qu'on voit défiler dans l'espace ouvert au centre de l'ovale supérieur, qui comporte une galerie, où se déroulera une partie de l'action des rôles secondaires, — ainsi de l'accueil du roi Marke à l'arrivée en Cornouailles, des scènes avec Kurwenal ou Brangäne, le pâtre ou encore des combats qui précédent le final (assassinat de Melot). Tristan et Isolde ne se déplacent quant à eux que sur le plateau de scène. Le jeu scénique des deux amants est plutôt statique et lent, mais le défilé constant des ciels diurnes puis nocturnes, des nuages et de la voûte céleste étoilée, la constante réflexion du ciel changeant dans le lac inférieur, puis sa transformation en une surface dure qui reflète le ciel nocturne, puis en un mandala lumineux tournoyant de plus en plus vite finissent par donner le tournis. Le lac gelé, si c'est ainsi qu'on peut interpréter son apparente solidification, accueillera aussi le corps agonisant de Tristan entouré de bougies et sera le lieu de la mort des amants comme il fut de leur vivant celui du début de leur amour non consommé. Quant à la galerie de l'ovale supérieur, elle se couvrira au fil des actes d'une verdure qui finira par croître en cascades.

Roland Schwab parvient à nous faire défiler dans les couloirs du temps dans une transcendance qu'exprime le jeu des ovales et des vidéos qui se dévident sur les deux niveaux, comme si, avec les deux personnages principaux, nous étions aspirés dans un vortex de lumières ou dans un tourbillon aquatique. Le metteur en scène nous entraîne dans son univers romantique et spirituel et nous fait voir que l'amour transcende la mort même si, comme c'est le paradoxe de l'oeuvre de Wagner, il ne se réalise dans dans l'au-delà. La mise en scène veut y croire et y insiste, mais Schwab introduit aussi un couple d'humains qui pratique l'amour au quotidien de la vie partagée : pendant l'ouverture, le rideau entrouvert laisse voir en son centre deux humains qui se côtoient tendrement, tête contre tête, épaule contre épaule ; au final, alors que meurent Tristan et Isolde et qu'Isolde entame le Liebestod ("Mild und leise wie er lächelt"), ce même couple vieilli, en fin de vie,  et avançant à pas prudents et mesurés depuis le fond de scène, contourne l'ovale du lac chacun de son côté pour se rejoindre et se côtoyer avec amour en avant-scène au baisser du rideau. L'amour pour Roland Schwab est romantique, unique, familial et fidèle, et a valeur d'éternité.

Les lumières du ciel et de la nature disparaissent cependant un long moment pour faire face à l'obscurité alors que le roi Marke, attiré dans le traquenard qu'a tendu la jalousie de Melot, est meurtri par la blessure de la trahison supposée de Tristan. Tristan, christique, agenouillé et les bras en croix est alors menacé par des néons de Damoclès qui dans leur descente des cintres semblent vouloir venir le transpercer. Et ce sont aussi des lumières artificielles manipulées par l'infâme Melot qui viennent aveugler Isolde et Tristan, les lumières de brûlants projecteurs avec lesquels il poursuit les amants.

La mise en scène vaut par son unité conceptuelle, sa beauté architecturale et celle des vidéos très réussies même si elles deviennent parfois trop obsédantes et finissent par donner le vertige. Elle a reçu les commentaires très favorables de la critique et l'accueil plus qu'enthousiaste du public. À voir ou à revoir les années prochaines, puisque cet été, cette nouvelle production a été limitée à deux représentations. 

Stephen Gould (Tristan)

Par un effet domino, le chef Markus Poschner a repris la baguette que lui a tendue Cornelius Meister qui a lui-même remplacé au pied levé Pietari Inkinen pour diriger le nouveau Ring bayreuthois. Même si ce fut une décision rapide, Markus Poschner, directeur musical du Bruckner Orchester Linz et de l'Orchestra della Svizzera Italiana, disposait pour ce faire d'un bel avantage : il avait déjà travaillé avec l'orchestre du Festspielahus pour avoir dirigé la Walkyrie au Festival d'Abu Dhabi en 2019 et justement avec Catherine Foster en Brünnhilde et Glenn Gould en Siegmund, deux chanteurs qu'il retouve dans les rôles-titres du Tristan de cet été. Cette communauté de pratique est un atout majeur qui se laisse percevoir et qui sauve l'enjeu.

Si la fosse est tout à la fête du somptueux poème symphonique qu'est Tristan, et que l'orchestre et son chef peuvent déployer toute l'exaltation spirituelle et mystique d'une des plus belles musiques jamais écrites, la prestigieuse distribution ne parvient pas à rendre intelligible le texte poétique de Wagner, car les rôles principaux ne sont pas capables de les articuler proprement. Trop souvent, on ne comprend pas ce que chantent Stephen Gould, Catherine Foster ou même Ekaterina Gubanova. On se rabat sur la parfaite prononciation de Markus Eiche, prodigieux Kurwenal, et sur celle tout aussi bien projetée de l'excellent roi Marke de Georg Zeppenfeld ou sur le Melot d'Olafur Sigurdarson. Mais cela ne gâte en fait en rien le plaisir du public de Bayreuth qui est censé de savoir le texte. Et quand bien même, Catherine Foster, habituée adulée de la Colline verte où elle était en fait prévue en Brünnhilde, chante admirablement sa première Isolde bayreuthoise, avec son soprano dramatique puissant aux brillantes clartés, incisif, tendre et douloureux dans le piano, et douée ce cette extraordinaire endurance qui seule permet de soutenir l'un ou l'autre rôle pour lesquelles elle avait été pressentie. Stephen Gould, un des plus célèbres Tristan de notre temps, semble à la peine lors de cette représentation. Il aurait dû chanter le Siegfried du premier Götterdämmerung mais avait dû être remplacé. Il passe mal l'orchestre à divers moments du troisième acte. La Brangäne d'Ekaterina Gubanova éblouit tant par l'expressivité et la puissance du chant que par l'engagement scénique. Markus Eiche module avec une précision tragique et pressante les conseils et les avertissements de Kurwenal de son baryton sonore, souple et agile et Olafur Sigurdarson, qui chante également Albérich cet été à Bayreuth, rend en force les noirceurs haineuses de Melot. Georg Zeppenfeld rend admirablement la douleur tragique et compassionnelle du roi Marke et rend honneur à sa prestigieuse réputation dans l'interprétation de ce rôle.

Ekaterina Gubanova (Brangäne tenant les philtres)

Distribution du 12 août 2022

Direction musicale Markus Poschner
Mise en scène Roland Schwab
Décors Piero Vinciguerra
Costumes Gabriele Rupprecht
Dramaturgie Christian Schröder
Lumières Nicol Hungsberg
Direction du chœur Eberhard Friedrich
Vidéo Luis August Krawen
Tristan Stephen Gould
Marke Georg Zeppenfeld
Isolde Catherine Foster
Kurwenal Markus Eiche
Melot Olafur Sigurdarson
Brangäne Ekaterina Gubanova
Un berger Jorge Rodríguez-Norton
Un timonier Raimund Nolte
Un jeune marin Siyabonga Maqungo

Crédit photographique © Enrico Nawrath / Bayreuther Festspiele

vendredi 12 août 2022

La Walkyrie au Festival de Bayreuth — Deuxième page d'une saga familiale.

Sieglinde (Lise Davidsen) et Siegmund (Klaus Florian Vogt)

La Walkyrie s'ouvre sur un décor presque traditionnel. La cabane de Hunding comporte bien un frêne qui fut un jour puissant, sauf qu'il s'est ici effondré, qu'il est couché à terre, ayant brisé une grande vitre dans sa chute, et qu'aucune épée n'y est enfoncée. Siegmund trouvera un revolver sous l'arbre déchu, l'arme habituelle de la mise en scène de Valentin Schwarz dont les personnages font grand usage. On aperçoit une machine à laver dans une pièce adjacente au séjour, ce qui, avec les costumes d'Andy Besuch, nous rappelle que l'action nous est contemporaine. La nuit est tombée, Siegmund et Sieglinde circulent dans la cabane munis de lampes torches, se croisant sans se rencontrer. Siegmund examine des portraits ou des photos sans doute de famille accrochés à un petit pan de mur. C'est un des leitmotivs de la mise en scène : les personnages sont en quête de leur propre histoire. La contemplation de photos de famille pose un jalon vers la reconnaissance prochaine du frère et de la soeur, dans cette rencontre qui se fait d'abord à tâtons. Mais la véritable surprise n'est pas là : Sieglinde est enceinte avant même d'avoir renconté Siegmund. On peine à croire que ce soit des oeuvres de Hunding, tant les rapports de ce couple forcé sont haineux, sauf si ce brutal l'a violée. Des indices de mise en scène semblent plutôt attribuer la paternité à Wotan, une scène de l'inceste familial ordinaire. Plus tard, lorsque Brünnhilde en fuite conduira Sieglinde épuisée vers leurs soeurs et demi-soeurs, Wotan s'approchera de sa fille enceinte affalée à terre par lui ôter le panty slip, on ne saura si c'est pour lui faire l'amour, ce qui me paraît improbable, pour l'avorter (ce qui ne déplairait pas à Fricka) ou plus probablement parce que l'accouchement est proche. L'inoubliable Lise Davidsen, qui interprète le rôle, joue aussi bien qu'elle ne chante. La mise en scène la contraint à la déambulation alourdie et pénible d'une fin de grossesse. Admirable interprétation, sans doute éprouvante, d'une jeune femme  épuisée et accablée qui rampe à quatre pattes, se soutient à peine ou se laisse tomber à terre.

Le deuxième acte s'ouvre sur le décor le plus extraordinaire de cette Walkyrie. On est au Walhalla, où l'on retrouve le même type de parquet somptueusement marqueté déjà vu dans le Rheingold, mais en bien plus grande dimension. La petite pyramide lumineuse dans sa vitrine a été développée à gauche de la scène : le flanc du mur de roches du Walhalla, construit par les géants de la légende,  est recouvert d'une demi pyramide de verre dont la structure rappelle celle de la pyramide du Louvre. Le mobilier est semblable à celui du Rheingold, de même que la bibliothèque, mais tout semble plus luxueux encore, le clan Wotan s'est encore enrichi, comme si c'était le destin des riches et des puissants de ce monde de s'enrichir toujours et encore. Une petite serre d'intérieur renferme des plantes vertes. C'est dans cette serre que s'insinuera plus tard pour s'y cacher Brünnhilde, de retour au Walhalla. Le décor d'Andrea Cozzi est bien architecturé, à gauche encore une volée d'escalier menant à une mezzanine.

Fricka (Christa Mayer) devant le cercueil de Freia

On assiste à une scène de funérailles : les protagonistes et des enfants se recueillent assis de part et d'autre d'un cercueil blanc posé sur tréteaux et fleuri de couronnes. Un grand portrait où l'on croit reconnaître le visage de Freia porte un ruban funéraire. La pourvoyeuse des pommes de vie est donc morte ? Le crépuscule des dieux est déjà annoncé, peut-être ont-ils fait des réserves mais leur destin est inéluctable. Fricka, en grand habit de deuil, est la maîtresse des lieux. Dominatrice et puissante, elle soumettra Wotan à sa volonté. C'est son grand acte, elle croit tenir les clés du royaume.

La chevauchée des walkyries a déjà abondamment mouillé les plumes de la critique, c'est une des plus colorées de l'histoire. Ces dames hautaines et méprisantes sont installées dans leur salon de beauté privé, piaillant et couinant, portant des masques de réjuvénation et des vêtements d'un luxe criard, se faisant livrer dans leur poulailler haut de gamme des chaussures Louboutin ou autres, servies par une armée de soubrettes et de valets. Princesses régnantes soumises à leur seul géniteur, elles font trembler les serviteurs qu'elles fouettent au moyen de rubans de satin. Une scène débordante d'un humour ironique, une forme d'esprit incisive dont se sert le metteur en scène à divers moments de cette première journée.

Wotan atterré. Brünnhilde et Grane vus de dos.

Les adieux de Wotan à la Walkyrie sont par contre une scène d'un grand dépouillement qui fait appel au jeu poignant des protagonistes. Seule une pyramide de verre en fond de scène. Les faisceaux lumineux de deux projecteurs qui serviront peut-être aussi à symboliser le cercle de feu qui entoure la Walkyrie sur un rocher lui aussi inexistant dans la mise en scène.

La seule flamme que l'on verra, c'est celle d'une bougie posée sur une desserte amenée par Fricka, qui propose la coupe de la réconciliation à son mari. Fricka qui a provoqué la mort de Siegmund, entraîné celle de Sieglinde, qui a soumis les walkyries en les transformant en grandes bourgeoises enfièvrées de consommation et de luxe, qui croit avoir vaincu la fille préférée de Wotan, lui offre en fait la coupe de sa propre victoire. Mais Wotan la dédaigne pour la vider et y jetter son anneau de mariage, dans un geste symbolique de séparation définitive, puis s'en ira, se saisissant d'un chapeau à large bord que Fricka a apporté. Il reprend son chemin de Wanderer.

On sait que Cornelius Meister est arrivé à Bayreuth en dernière minute pour remplacer quasi au pied levé Pietari Inkinen empêché par la maladie. Alors que le directeur musical de Stuttgart a déjà dirigé le Prologue et la Walkyrie dans son opéra, il n'est pas familiarisé avec la fameuse fosse couverte du Festspielhaus et n'a pas bénéficié du temps nécessaire aux répétitions. Sa prestation n'en est que plus honorable et je ne puis en rien m'associer aux huées haineuses qui ont accueilli les premières et la deuxième soirée du Rheingold. Hier soir, après quelques légers accrocs au cours du premier acte, l'osmose avec le chant magnifique a joué et l'orchestre a pu déployer les ors luxuriants de la musique de Wagner. 

Siegmund, enfant de l'amour et du malheur, orphelin blessé et épuisé, est porté par Klaus Forian Vogt, qui chante aussi le rôle-titre dans Lohengrin cet été à Bayreuth, dont la voix s'est corsée et cette légère raucité convient bien au romantisme douloureux et passionné de Siegmund, et à ses élans victorieux que son propre père a brisés. Le lyrisme cantabile de son chant d'amour "Winterstürme wichen dem Wonnemond" est admirable.   Lise Davidsen en Sieglinde est sans conteste la reine de la soirée avec cette voix d'un volume et d'une puissance d'évocation incomparables qui nous pétrit d'émotions, avec en apex sa grande scène finale du troisième acte "O hehrstes Wunder! Herrlichste Maid!" à l'approche de la mort. On retrouve Georg Zeppenfeld dans le rôle de Hunding qu'il chante avec de belles couleurs dans les graves. Entendre la grande mezzo wagnérienne Christa Mayer en Fricka est toujours une expérience tétanisante, elle est superbe dans l'expression de la colère d'une maîtresse femme sûre de son fait et inflexible. Elle est sans crainte face au dieu qui lui tient lieu d'époux et de constructeur, et qui ne peut résister à sa volonté inflexible d'exterminer ses bâtards ! Iréne Theorin porte le rôle de Brünnhilde avec un charisme quelque peu entravé par une gestuelle fort répétitive et  mécanique. La voix, d'un beau volume, quelque peu affectée par un vibrato incertain,  paraît chercher son chemin dans l'art des contrastes pour mieux le trouver dans  une expressivité qui émeut. Last but certainly not least, Tomasz Konieczny a livré un des meilleurs Wotan que nous ayons jamais entendu, avec une puissance, une endurance sans faille pour ce rôle si difficile à porter,  une humanité profonde et tragique dans son extraordinaire monologue du deuxième acte, un sens raffiné des nuances, notamment dans le final si triste, si douloureux où c'est la voix d'un homme brisé qui s'élève à peine  pour un dernier baiser à la walkyrie sacrifiée.

Le public à offert une énorme ovation acclamée et trépignée aux chanteurs de la Walkyrie.

Distribution du 11 août 2022

Direction musicale Cornelius Meister
Mise en scène Valentin Schwarz
Décors Andrea Cozzi
Costumes Andy Besuch
Dramaturgie Konrad Kuhn
Lumières Reinhard Traub
Siegmund Klaus Florian Vogt
Hunding Georg Zeppenfeld
Wotan Tomasz Konieczny (remplacé au troisième acte de la représentation du 1er août par Michael Kupfer-Radecky)
Sieglinde Lise Davidsen
Brünnhilde Iréne Theorin
Fricka Christa Mayer
Gerhilde Kelly God
Ortlinde Brit-Tone Müllertz
Waltraute Stéphanie Müther
Helmwige Daniela Köhler
Siegrune Nana Dzidziguri (ce 11 août en remplacement de Stephanie Houtzeel)
Schwertleite Christa Mayer
Grimgerde Marie Henriette Reinhold
Rossweisse Katie Stevenson
Grane Igor Schwab

Crédit des photos © Enrico Nawrath / Bayreuther Festspiele


jeudi 11 août 2022

Le nouveau Ring de Bayreuth — Le Rheingold de Valentin Schwarz continue d'alimenter la polémique

Olafur Sigurdarson (Albérich)

Le point de vue du metteur en scène 

Toutes les enfances heureuses se ressemblent, toutes les enfances malheureuses sont malheureuses à leur manière. 
Tolstoï

Le metteur en scène autrichien Valentin Schwarz a voulu relever le défi de porter à la scène L'Anneau du Nibelung comme  une histoire continue et très actuelle en tentant d'en faire une série au potentiel addictif, dans laquelle on suit d'épisode en épisode les membres et les invités non invités d'une grande famille. Il a tenté de mettre leur passé en lumière mettant l'accent sur le thème de l'enfance et plus particulièrement sur la maltraitance coercitive ou sexuelle de l'enfance, soulignant que (peut-être) un jour ou l'autre, le néant, l'oubli arrivent pour chacun. Contre les abondantes scories sulfureuses laissées par l'enfance,  chacun des personnages essaie de lutter à sa manière — à l'aide du pouvoir, des biens, de la richesse, de la violence, de la beauté ou de la descendance.

Valentin Schwarz a voulu aussi tendre un miroir au public, espérant que peut-être le public, éprouvant de l'empathie pour chacun des personnages, qu'il soit en apparence bon ou secrètement mauvais, qu'il soit proche et sympathique ou lointain et fascinant, il puisse mieux comprendre l'être humain tel qu'il est au 21ème siècle avec ses défauts et les dangers qu'il se crée lui-même. Il considère que d'un point de vue moral, nous sommes composés de nuances de gris ; même les soi-disant méchants ont leurs problèmes à résoudre. 

Il a tenté de présenter ce grand récit dans une esthétique homogène — sans pour autant vouloir affirmer une conception fermée du monde, qui considérerait les destins comme un simple drame d'idées, comme à travers un télescope retourné. Il voit le Ring comme une épopée familiale en quatre parties, veut nous faire suivre et regarder vieillir les personnages, chacun avec sa biographie différente, à travers le temps. Un monde passe, un autre naît. Valentin Schwarz veut nous faire rencontrer des gens dans leur tragédie et leur comédie, avec leurs peurs et leurs rêves qui se brisent sur la réalité.


Mime (Arnold Bezuyen) et les fillettes

Compte-rendu

Après qu'aux premières mesures de l'ouverture la salle est plongée dans les ténèbres, une vidéo de Luis August Krawen est projetée sur une immense toile d'avant-scène avec le miroitement du clapotis des eaux qu'on peut penser celles du fleuve dans lesquelles viennent cependant bientôt flotter deux cordons ombilicaux entremêlés reliés à deux foetus à la gemellité supposée. Les foetus se montrent bientôt agressifs et vindicatifs et l'on assiste à un combat in utero avec des yeux encore aveugles pochés, des ongles bleuis et quelques effusions de sang. L'enfance, le grand thème de la soirée est lancé : seraient-ce déjà les frères ennemis, l'Albe blanc Wotan et l'Albe noir Albérich, qui se livrent à un premier combat dans cette lutte haineuse dont aucun ne sortira vainqueur ?

La toile se lève sur la scène présentant un long pédiluve où pataugent les filles du Rhin et bientôt Albérich. Des petites filles entourent cette "piscine" munies de bouées et de ballons de plage, et un petit garçon isolé porteur de vêtements et d'une casquette jaune foncé. Les trois filles du Rhin semblent les monitrices d'un camp de vacances pour ces jeunes enfants qui vont assister impassibles à la scène profondément immorale au cours de laquelle Albérich renonce à jamais à l'amour au profit de la puissance et de la fortune. Mais voilà, dans la mise en scène de Valentin Schwarz, Albérich ne s'empare pas de l'or, mais du petit garçon qu'il va bientôt mettre en cage. À noter que si en français, on parle peu d'un enfant en or  mais plutôt d'un petit trésor, l'allemand utilise l'adjectif goldisch pour désigner un enfant adorable. Das Kind ist so süß, es ist so goldisch (Cet enfant est si mignon, il est en or.) 

Cette première scène nous introduit d'emblée à deux éléments clés de la mise en scène qui va systématiquement oblitérer la mythologie wagnérienne, au grand dam de nombreux spectateurs, et mettre en exergue le thème de l'enfance. Ce n'est plus l'or et l'anneau qui seront l'objet de toutes les convoitises et passeront de main en main, mais un petit golden boy. Cet enfant, encagé et maltraité (Valentin Schwarz a-t-il voulu représenter Hagen jeune?), se vengera à sa manière de sa condition : on le verra au fil des scènes rebelle, destructeur et vandale. En gommant tout élément mythique, Valentin Schwarz va insister sur l'abjection des relations familiales que le mythe, par la distance qu'il introduit, permettait d'enrober d'une aura lointaine  les relations incestueuses dont le Ring est farci (Wotan incestueux avec sa mère Erda, la mère de tous les dieux et des Walkyries, avec sa soeur et épouse Fricka, Siegmund et Sieglinge, frère et soeur et amants, Brünnhilde et Siegfried (tante et neveu). En faisant des dieux de grands bourgeois arrivistes et des nains du royaume du dessous de simples humains, des enfants forcés au travail, il les rend proches de nous, et nous tend le miroir de nos vices et de nos turpitudes. Il n'est dès lors pas étonnant que cette incessante piqûre ne soit pas du goût du public. La maltraitance des enfants, leur travail forcé et la pédophilie sont trop souvent des réalités sociales et familiales que nous préférons  ignorer et occulter et sur lesquelles la mise en scène nous paraît insister.

Freia (Elisabeth Teige), Froh (Attilio Glaser), Fricka (Christa Mayer)

Les décors d'Andrea Cozzi donnent à voir l'intérieur d'une vaste demeure bourgeoise au luxe prononcé : boiseries, riche parquet, mobilier rupin. Fafner et Fasolt sont des entrepreneurs qui se déplacent en SUV de grosse cylindrée et ne sont géants que par leurs portefeuilles. Albérich est habillé en rockeur et on n'assiste à aucune des transformations ou disparitions que permettent l'anneau ou le magique Tarnhelm. Les nains de la mine ne sont que des enfants, des fillettes esclaves qui sont utilisées à fabriquer des jouets en forme de chevaux. Du coup, dans l'évocation musicale des scènes de la mine d'or, on n'entendra pas la tonitruance des marteaux et des pics mais le simple petit cliquetis de petits marteaux utilisés par des petites filles. À la fin du prologue, pas davantage de magie : le pont arc-en-ciel et le fastueux Walhalla sont évoqués a minima par la maquette lumineuse d'une petite pyramide enfermée dans un cube de plexiglas.

Les nombreuses personnes qui n'adhèrent pas aux points de vue de cette mise en scène auront sans doute trouvé consolation dans la  prestation des interprètes.

Réactions du public

On peut souvent constater qu'une fois la première passée, aussi tumultueuse fût-elle, le public s'assagit quelque peu, et, le metteur en scène n'étant plus présent au moment des salutations, le public ne manifeste plus, ou bien moins, son mécontentement. Ce ne fut pas le cas hier soir où dès la fermeture du rideau, une nouvelle bronca de grande ampleur s'éleva, les huées couvrant rapidement les bravi et autres applaudissements. Cette lapidation accompagnée de bruit et de fureur était surtout dirigée contre la mise en scène. Les chanteurs furent pour la plupart fort acclamés, toutes les chanteuses sans exception, et plus particulièrement encore Elisabeth Teige (Freia), Christa Mayer (Fricka) et sans aucun doute davantage s'il est possible Okka von der Damerau, admirable Erda, tous les chanteurs aussi à l'exception notable d'Egils Silins apprécié des uns, vilipendé par les autres, à combat égal. Daniel Kirch fut très applaudi, mais ce fut surtout l'Albérich d'Olafut Sigurdason qui remporta une ovation trépignante et une ola admirative.  L'excellent orchestre ne reçut pas l'hommage habituel, le chef Cornelius Meister récoltant une volée de protestations. À la sortie, on pouvait observer de nombreuses  mines désappointées et des propos horrifiés : "En quarante ans de Bayreuth, je n'ai jamais subi une pareille soirée !" ou recueillir de plus rares commentaires admiratifs, tels : " Je craignais le pire ce soir : j’ai trouvé ce Rheingold passionnant et bouleversant… C’est normal ???! " 

Il n'y avait pas de normalité hier soir....

Distribution de la représentation du 10 août 2022

Direction d'orchestre : Cornelius Meister
Décors Andrea Cozzi
Costumes Andy Besuch
Dramaturgie Konrad Kuhn
Lumières Reinhard Traub
Video Luis August Krawen
Wotan Egils Silins
Donner Raimund Nolte
Froh Attilio Glaser
Loge Daniel Kirch
Fricka Christa Mayer
Freia Elisabeth Teige
Erda Okka von der Damerau
Alberich Olafur Sigurdarson
Mime Arnold Bezuyen
Fasolt Jens-Erik Aasbø
Fafner Wilhelm Schwinghammer
Woglinde Lea-ann Dunbar
Wellgunde Stephanie Houtzeel
Floßhilde Katie Stevenson

Crédit des photos © Enrico Nawrath / Bayreuther Festspiele

lundi 8 août 2022

Portrait funèbre de l'archiduc Rodolphe / Trauerbild des Erzherzogs Rudolf

aus der Gartenlaube, Februar 1889
 
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 Rodolphe. Les textes de Mayerling (BoD, 2020).


  Quatrième de couverture

   Suicide, meurtre ou complot ? Depuis plus de 130 années, le drame de Mayerling fascine et enflamme les imaginations, et a fait couler beaucoup d'encre. C'est un peu de cette encre que nous avons orpaillée ici dans les fleuves de la mémoire : des textes pour la plupart oubliés qui présentent différentes interprétations d'une tragédie sur laquelle, malgré les annonces répétées d'une vérité historique définitive, continue de planer le doute.
   Comment s'est constituée la légende de Mayerling? Les points de vue et les arguments s'affrontent dans ces récits qui relèvent de différents genres littéraires : souvenirs de princesses appartenant au premier cercle impérial, dialogue politique, roman historique, roman d'espionnage, articles de presse, tous ces textes ont contribué à la constitution d'une des grandes énigmes de l'histoire.

Le recueil réunit des récits publiés entre 1889 et 1932 sur le drame de Mayerling, dont voici les dates et les auteurs :

1889 Les articles du Figaro
1899 Princesse Odescalchi
1900 Arthur Savaète
1902 Adolphe Aderer
1905 Henri de Weindel
1910 Jean de Bonnefon
1916 Augustin Marguillier
1917 Henry Ferrare
1921 Princesse Louise de Belgique
1922 Dr Augustin Cabanès
1930 Gabriel Bernard
1932 Princesse Nora Fugger

Le dernier récit, celui de la princesse Fugger, amie de la soeur de Mary Vetsera, est pour la première fois publié en traduction française. Il n'était jusqu'ici accessible qu'en allemand et en traduction anglaise.

Luc-Henri Roger, Rodolphe. Les textes de Mayerling, BoD, 2020. En version papier ou ebook.

Commande en ligne chez l'éditeur, sur des sites comme la Fnac, le Furet du nord, Decitre, Amazon, etc. ou via votre libraire (ISBN 978-2-322-24137-8)

In Deutschland : Amazon.de, Hugendubel (Portofrei), usw.

Mit der Kamera über den Bozner Markt — 22 Fotos

  © Marco Pohle