mardi 26 décembre 2023

Expo François — Le Saint d'Assise au Musée diocésain de Freising — Visite virtuelle en 40 photos







Paul Troger, vers 1760


Affiche du film Brother Sun Sister Moon de Franco Zeffirelli

Graham Faulkner interprète François d'Assise

Reconstitution d'une bure du 13ème siècle










Sainte Claire





Orazio Gentileschi




Tiziano

Lettre originale de Saint François



Caravaggio









L'exposition San Francesco - der Heilige aus Assisi.   peut se visiter au DIMU, le musée diocésain de Freising,  jusqu'au 7 janvier 2024.



Noël avec la Cendrillon de Christopher Wheeldon par le Ballet d'État de Bavière

Julian MacKay et Madison Young

Il y a deux ans le Bayerisches Staatsballett avait présenté au Théâtre national de Munich la première allemande du ballet Cendrillon (Cinderella) de Christopher Wheeldon. Depuis, le succès remporté ne s'est jamais démenti et en ce jour de Noël le ballet bavarois a organisé une matinée pour les familles, la 27ème représentation de ce fabuleux spectacle. C'est la période des cadeaux et un bon nombre de parents ont tenu à offrir ce spectacle d'exception à leurs enfants. Le somptueux promenoir bleu et or et les grands escaliers où les spectateurs déambulent d'ordinaire avec la lenteur débonnaire qui sied à ces lieux prestigieux se sont à nouveau animés des rires et des jeux d'enfants que leurs parents avaient paré de leurs plus beaux atours pour les emmener voir, sans doute pour beaucoup d'entre eux, leur premier ballet. On croisait d'ailleurs quelques fillettes en robes de fée blanc et or à qui ne manquaient que des chaussons dorés. Et la pédagogie n'est pas en reste puisque le Staatsballett organise avant la représentation une présentation du spectacle spécialement concoctée pour les plus petits (conseillé à partir de 8 ans).

Un peu d'histoire

Suite au succès du ballet  Roméo et Juliette de Serge Prokofiev, le théâtre Mariinsky de Leningrad lui avait passé commande d'une musique pour Cendrillon . Le compositeur se mit à l'ouvrage en 1941 mais ne termina sa partition qu'en 1944. La progression de sa musique de ballet suit de près le conte de Perrault. La première eut lieu le 21 novembre 1945 au théâtre Bolchoï avant d'être interprété au théâtre Mariinsky de Leningrad. Prokofiev dédia son ballet à Tchaïkovsky et le présenta " comme un ballet classique avec des variations, des adagios, pas de deux, etc. " Il définit Cendrillon " non seulement comme un personnage de conte de fées mais également comme une personne en chair et en os qui ressent et vit parmi nous " et annonça exprimer par sa musique " l'amour poétique de Cendrillon et du Prince, la naissance et l'éclosion de cet amour, les obstacles dressés sur son chemin et, finalement, l'accomplissement d'un rêve."  

Le ballet connut ensuite un grand succès et de nombreuses chorégraphies furent créées sur la musique de Prokofiev. Celle de Christopher Wheeldon, coproduite par le Ballet de San Francisco et le Dutch national Ballet, fut créée en 2012 en Californie et aux Pays-Bas. Elle est rentrée en novembre 2021 au répertoire du Bayerisches Staatsballet, qui avait déjà produit Alice's adventure in Wonderland du même chorégraphe en 2017.
   
Le travail de Christopher Wheeldon correspond à l'esprit que Prokofiev a voulu exprimer dans sa musique. Sa chorégraphie rend fort bien l'atmosphère poétique de l'oeuvre en proposant un ballet à la magie féerique et joyeuse, un ballet souvent marqué au coin de l'humour dans lequel les décors et les costumes de Julian Crouch jouent un rôle essentiel, presque aussi important que la danse. Si Prokofiev avait travaillé sur la base du seul conte de Perrault, Wheeldon et son librettiste Craig Lucas ont voulu remodeler le scénario en empruntant également des éléments narratifs à la version des frères Grimm et surtout en donnant leur propre version de l'histoire. Le ballet commence au moment de la mort de la mère de Cendrillon, un décès certes déchirant mais accompagné d'une Assomption aérienne de la défunte qui ne laissera pas sa petite fille à l'abandon : près de sa tombe s'élève bientôt un arbre dont le houppier magnifique va au cours du ballet s'illuminer des couleurs variées des saisons. L'animation de l'arbre est l'oeuvre du marionnettiste Basil Twist, qui a également conçu le carrosse. Des abords de la tombe surgiront quatre puissants génies aux visages dorés qui protégeront la croissance de la petite fille et qui l'accompagneront tout au long de ses épreuves. Aussi voit-on Cendrillon interprétée par une ballerine enfant puis dans les scènes suivantes par une jeune danseuse. Il en va de même pour le rôle du prince Guillaume que l'on voit d'abord en gamin jouant de l'épée de bois avec un petit compagnon de jeu, son ami Benjamin, avant de les retrouver en jeunes adultes.


La Cendrillon de Wheeldon n'est pas aussi malheureuse que dans les contes : elle n'est pas la toute-soumise et peut être provocante, on la voit jeter par terre les fleurs que sa belle-mère veut lui offrir après que le père de Cendrillon se soit remarié. Les deux filles de la marâtre se crêpent volontiers le chignon quand elles ne persécutent pas Cendrillon, mais la plus jeune, Clémentine, celle qui porte de grandes lunettes, n'a pas la méchanceté de l'aînée et protège à diverses reprises la jeune fille lorsque sa soeur se montre par trop virulente. Il n'y a pas de fée marraine, ce rôle est dévolu aux quatre génies et à l'arbre qui à un moment ouvre son écorce pour accueillir en son sein la jeune Cendrillon qui en ressortira métamorphosée en une admirable princesse. Comme dans la Cenerentola de Rossini, le prince Guillaume et son ami intervertissent leurs rôles et leurs habits pour aller remettre les invitations au bal et comme dans l'opéra la rencontre donne lieu au coup de foudre amoureux. 

La formation du carrosse est l'une des plus belles scènes du ballet : les quatre génies se transforment en chevaux, des parasols de verdure forment les quatre roues et ce carrosse féerique transporte vers le palais une Cendrillon à la robe dorée avec un long voile de traîne de la même couleur. Lors du bal, la danse maladroite des deux soeurs et leurs chamailleries les disqualifient aussitôt, la marâtre abuse du champagne et se livre à une danse chancelante qui se termine en vomissements. La plus jeune des soeurs voit cependant sa moindre méchanceté et son bon coeur récompensés, elle se trouve un compagnon en la personne de l'ami du prince. La scène de l'essayage du chausson perdu par Cendrillon se déroule sur un alignement de seize fauteuils cabriolets et de chaises Louis XVI joliment damassés de rouge, qui s'envoleront bientôt dans les airs pour former un arc aérien. Toute une série de personnages fantastiques aux masques de têtes d'oiseaux ou de châtaignes y prennent place pour disparaître bientôt et laisser place aux candidates au mariage, que leur pointure élimine les unes après les autres. La marâtre essaye bien de forcer l'essayage de son aînée en essayant de fixer le chausson sur le pied au moyen d'un vigoureux maillet. La dernière scène est celle d'un double mariage qui voit le prince Guillaume s'unir à Cendrillon après que Benjamin ait disparu en compagnie de Clémentine.


Cette excellente scénographie et les 400 costumes très réussis de la production sont dus au talent de Julian Crouch, assisté de Sebastian Dietrich pour les vidéos. Si le bleu domine pour l'habillage des ensembles, c'est en blanc et or que se déroule la scène finale. Les lumières de Jürgen Schock et de Natascha Werber participent de la même réussite.  Soulignons encore la multitude des lustres qui ajoutent à la magie de l'ensemble.


La chorégraphie de Christopher Wheeldon  est essentiellement classique et typique du ballet narratif traditionnel, elle se surpasse dans l'inventivité des détails et l'audace de certaines voltiges qui font voler en éclat ce que le ballet traditionnel peut parfois avoir d'un peu rigide. Il faut de superbes danseurs et danseuses pour répondre aux exigences du chorégraphe. Et le ballet d'État de Bavière n'en manque pas : la jeune Américaine Madison Young, — elle a 23 ans, — portée cette année à la dignité suprême de danseuse étoile du Bayerisches Staatsballett, interprète Cendrillon avec une légèreté lumineuse et aérienne, qui semble défier les lois de la pesanteur, une souplesse, une délicatesse et une noblesse qui soulèvent l'émotion.  Son compatriote Julian MacKay, qui a rejoint la troupe bavaroise depuis la saison 2022/2023 en tant que soliste principal, domine la scène par ses sauts prodigieux et une musculature impressionnante, dont les muscles glutéaux, qu'un collant blanc met parfaitement en relief, forment un arrondi du plus bel effet. Ce danseur fougueux et solaire sait aussi se montrer tendre et délicat avec sa partenaire. Madison Young et Julian MacKay forment une paire de danseurs extraordinaires, d'une précision gestuelle stupéfiante. La parfaite harmonie de leurs pas de deux laisse pantois. Mais c'est toute la troupe dont il faut souligner l'excellence. Maria Chiara Bono excelle dans le contre-rôle de la marâtre Hortensia, sa danse de l'ivresse honteuse lors du bal de la cour est un travail d'orfèvre ; la Clémentine de Bianca Texeira est de la même venue, la danseuse parvient à exprimer l'ambiguité de ce personnage dont le bon coeur l'emporte sur la méchanceté au contraire de sa soeur Edwina, fort bien dansée par Elvina Ibraimova, qui joue les petites pestes d'un bout à l'autre du ballet et cherche sans doute encore chaussure à son pied à l'heure qu'il est. Le portugais António Casalinho, qui a été promu premier soliste par Laurent Hilaire en janvier 2023, donne un superbe Benjamin, l'ami du prince. 

Gavison Sutherland, Madison Young et Julian MacKay

La féerie du ballet ne saurait exister sans celle de la musique. C'est à Gavin Sutherland, l'actuel directeur musical de l'English National Ballet, l'un des plus grands spécialistes de la direction de musiques de ballet, qu'est confiée la baguette et sa direction toujours attentive à la scène entraîne l'excellent orchestre bavarois vers des perfections sonores dans l'expression d'une des plus belles musiques pour ballet que le 20ème siècle nous ait laissées, avec ses multiples variations et son côté parfois un peu sombre.

La matinée passe comme dans un rêve et le public enchanté par la qualité de la danse, la beauté des décors et l'extraordinaire variété des costumes ne se rend sans doute pas compte de la rapidité et de la précision du travail des habilleurs qui s'affairent en coulisse. 
    
Un spectacle qui ravit petits et grands.

Prochaines représentations : le 29 décembre 2023 en matinée (matinée enfantine) et en soirée, et les 1er (avant-soirée enfantine) et 6 janvier 2024 (matinée enfantine). Le Théâtre national affiche complet ou quasi complet pour ces dates. 

Crédit photographique © Nicholas Mackay (@niczeusmackay)


Un Caravage en Bavière à l'exposition Saint François de Freising

Le DIMU, le musée diocésain de Freising, présente jusqu'au 7 janvier l'exposition San Francesco - der Heilige aus Assisi. Les curateurs de ce musée rénové sont très actifs et sont parvenus, comme lors d'une exposition précédente, à faire venir dans leur musée une oeuvre majeure du Caravage, un prêt du Palazzo Barberini à Rome. Une occasion unique de pouvoir contempler une oeuvre majeure d'un peintre qui a révolutionné l'histoire de la peinture et dont la Bavière ne possède aucune oeuvre.




Photos Luc-Henri Roger


lundi 25 décembre 2023

Une Chauve-souris dionysiaque par le tandem Jurowski / Kosky à l'opéra de Munich

Eisenstein (Georg Nigl) et Adele (Katharina Konradi) 

La Chauve-souris (Die Fledermaus) est la troisième opérette du compositeur viennois Johann Strauss, le deuxième du nom. Elle s’inspire d'une pièce de théâtre française, le Réveillon, créée par les célèbres librettistes Meilhac et Halévy au Théâtre Royal de Paris en septembre 1872. La création viennoise de l'opérette en 1874 avait connu un succès foudroyant.

L'Opéra de Munich nous propose une nouvelle mise en scène de l’œuvre signée Barrie Kosky. Elle vient de connaître sa première le 23 décembre avec au pupitre le maestro Vladimir Jurowski. Les deux hommes, parmi les meilleurs au monde dans leurs domaines respectifs, en sont à leur septième production commune, c'est dire leur complicité. Ils ont fait les beaux jours de l'Opéra-Comique de Berlin, depuis le début de l'intendance Kosky en 2012/2013, et aujourd'hui les belles soirées de l'Opéra d'État de Bavière où ils ont déjà oeuvré de concert pour Der Rosenkavalier et Der feurige Engel.  Klaus Bruhns est responsable de la conception des costumes. Rebekka Ringst signe la scénographie, elle avait déjà développé les espaces théâtraux pour Der feurige Engel et Agrippina. La chorégraphie a été confiée à  Otto Pichler, lui aussi déjà invité au Théâtre national pour L'Ange de feu. Un plateau de qualité vient couronner la production, avec à sa tête la soprano allemande Diana Damrau en Rosalinde et le baryton autrichien Georg Nigl en Eisenstein. Diana Damrau, qui vient de sortir avec le Münchner Rundfunkorchester un nouvel album très à propos dénommé  Opérette (chez Erato), fait ses débuts dans le rôle de Rosalinde. 

La soirée chez le prince Orlofsky

Barrie Kosky nous invite à assister à un opéra de la déconstruction, celle des décors et des contraintes sociales dont le carcan vole bien vite en éclat. Les premières scènes se déroulent devant les façades viennoises baroques mouvantes, devant lesquelles se trouve un grand lit dans lequel, le temps de l'ouverture, Gabriel von Eisenstein est pendant son sommeil en proie à un cauchemar peuplé d'une dizaine de chauves-souris qui exécutent un sinistre ballet. Ce vol actif des chiroptères qui hante ses nuits est-il alimenté par le souvenir de la mauvaise farce qu'il avait concoctée pour son ami le Dr Falke et comme une mise en abyme de l'action à venir de l'opérette ?  Alors que se meuvent les façades, on se rend compte qu'elles ne sont que des toiles peintes fixées sur des échafaudages métalliques munis d'escaliers qu'empruntent les chanteurs pour venir s'encadrer dans les fenêtres ouvertes des étages. En fond de scène, une paroi de surfaces miroitantes incurvées  renvoie les images des façades. Lors de la soirée du prince Orlofsky, les échafaudages seront repoussés vers les côtés de la scène pour laisser tout l'espace aux débordements orgiaques et à la soulographie des invités. À la fin de la nuit, les toiles peintes des façades se décrochent et s'affalent les unes après les autres sur la scène. Seuls subsistent les échafaudages métalliques. En deuxième partie, le rideau se lève sur une scène entièrement occupée par des rangées d'énormes échafaudages qui montent jusqu'aux cintres et qui forment comme un labyrinthe dans la profondeur, figuration  de l'architecture intérieure complexe de la prison. La scénographie de  Rebecca Ringst illustre parfaitement le propos de la mise en scène  : les faces extérieures pompeuses tout en représentation des demeures de la Vienne impériale, tout comme les règles sociales rigides des classes possédantes et la vision genrée de la société, tout ce monde organisé sur les apparences, ont pour contrepartie les pétillances du champagne et de l'enivrement, les tournoiements extatiques des valses et les affolements des travestissements.

L'enivrante mise en scène de Barrie Kosky est placée sous la protection de Dionysos, le dieu de la vigne et du théâtre, de l'orgie et de la démesure. Elle est bien dans le propos de l'opérette de Strauss qui  propose de s'évader pour quelques heures d'un monde fortement normé. La mise en scène étage plusieurs niveaux de lecture, notamment en multipliant les références temporelles. Le monde de la Vienne impériale se fond au deuxième acte dans un monde fantasmé dont les images sont empruntées au mouvement de libération sexuelle initié à la fin des années soixante et toujours pleinement actif aujourd'hui. Au deuxième acte, les extraordinaires costumes de Klaus Bruhns nous entraînent dans un délire opulent, coloré, pailleté et emplumé d'extravagance et d'excentricité. Ces costumes sont comme une fontaine à champagne qui n'en finit pas de pétiller et de déborder. Leur source d'inspiration principale renvoie au vestiaire queer des Cockettes, ce groupe de théâtre révolutionnaire des années 1970 né à San Francisco, un collectif de femmes et d'hommes, drag-queens et hippies, qui transgressaient tous les tabous, transformaient tout ce qui leur passait sous les doigts en costumes, mêlant dans leurs vêtements des références au cinéma muet, aux chefs-d'œuvre du Hollywood des années 1930 et 1940, aux comédies musicales de Broadway et à des formes d'art comme le surréalisme et le cubisme. Les Cockettes exagéraient le maquillage à outrance, faisant scintiller les yeux et les barbes. Le groupe dynamita toutes les conventions liées au genre. L'influence culturelle des Cockettes connaît avec les époustouflantes créations de Klaus Bruhns son dernier avatar, après avoir inspiré des couturiers comme Marc Jacobs et John Galliano pour la création de certaines de leurs collections. Le maître de ballet Otto Pichler a un rôle essentiel dans cette production non seulement pour la création de nombreux numéros dansés, ceux des chauves-souris, des valseurs du deuxième acte ou encore pour la coordination des mouvements du groupe des gardiens de prison au troisième acte, et aussi pour la gestion du désordre organisé de la foule conviée au bal Orlofsky. 

Le numéro de claquettes de Max Pollak en gardien de prison

Vladimir Jurowski, qui avait rejoint au cours de la saison 1996/1997 l'équipe de l'Opéra comique de  Berlin, avait eu alors une première occasion de travailler la partition de la Fledermaus en tant qu'assistant de Yakov Kreizberg. Il en avait aussi dirigé les reprises. Le maestro souligne  l'importance de l'ivresse de la valse dans l'oeuvre : par son rythme ternaire, — le deuxième battement étant légèrement antérieur et le troisième battement minimalement " en retard" — la valse est en soi le contraire de l'ordre, son essence est instable, elle développe une force centrifuge ; au cours du deuxième acte, la valse alimente l'énergie dionysiaque, elle fait avancer les méandres de l'intrigue. Jurowski excelle à restituer cet effet de bascule de la valse et à rendre l'ironie de la musique de Strauss tout en la faisant jouer avec le plus grand sérieux, un travail d'équilibre réussi. Vladimir Jurowski et Barrie Kosky ont eu l'art de ménager des périodes de silence de manière à laisser tant à la musique qu'aux parties théâtrales le temps de s'épanouir pleinement. C'est admirablement réussi pendant l'ouverture du troisième acte dont ils ont fait une pièce d'anthologie. Le metteur en scène a sextuplé le personnage de Frosch, et cet ensemble des gardiens de prison gravit et descend les nombreux escaliers des échafaudages de la prison dans une pantomime parfaitement coordonnée, réglée comme du papier à musique. L'un d'entre eux, interprété par le talentueux Max Pollak, se lance dans un long numéro de percussions corporelles et de claquettes dont une partie s'exécute en accompagnement de la Pizzicato-Polka. Son numéro de music-hall a tenu le public en haleine et a reçu une extraordinaire ovation. C'est un des aspects de la réussite de la soirée : le directeur musical nous a fait redécouvrir  la partition de Strauss en variant les tempos, ici très serrés, là très distendus. Ce troisième acte donne à rebours un éclairage sur le propos global de la mise en scène. Il a des qualités de cabaret et si l'on pratique l'allemand, on s'amuse et on rit beaucoup sur la réécriture des réparties, un procédé habituel et obligé des opérettes. 

Orlofsky (Andrew Watts) 

Georg Nigl compose superbement le personnage d'Eisenstein avec un jeu d'acteur prodigieux, il le joue si bien qu'il le rend presque sympathique. Il se démène comme un beau diable complètement speedé à la soirée d'Orlofsky. Le contre-ténor Andrew Watts donne une drag-queen déjantée tout droit issue d'une cage aux folles, et c'est sans doute volontairement que le chanteur a poussé sa voix à la limite de la cassure. Le costumier s'est dépassé, s'il est possible, pour la parure menthe à l'eau du prince Orlofsky et est parvenu à mettre cette reine de la soirée visuellement en épingle alors que la scène du deuxième acte, bondée, déborde d'une profusion de personnages plus pailletés, grimés, masqués, colorés ou emplumés les uns que les autres. Le ténor américain Sean Panikkar campe un Alfred à la belle carrure qui ajoute aux charmes athlétiques de son physique avenant les vigoureuses clartés de sa voix chaleureuse et désespérément amoureuse. Le baryton allemand Markus Brück donne un Dr Falke robuste et solide, avec de belles profondeurs, et qui semble attendre placidement la chute programmée d'Eisenstein. Diana Damrau compose avec raffinement et un talent scénique affirmé une Rosalinde pétulante et charmante mais paraît constamment vouloir ménager ses forces et reste vocalement en deçà du rôle. L'Adèle de Katharina Konradi est un modèle du genre. La chanteuse dotée d'un soprano puissant, soutenu par une technique vocale éblouissante, la beauté du phrasé et un superbe legato, a des clartés enchanteresses et une présence scénique à l'avenant.  Son " Spiel ich die Unschuld vom Lande " remporte un succès des plus mérités.

Le troisième acte a soulevé l'enthousiasme et tous les acteurs de cette belle production ont été longuement ovationnés. On pourra la découvrir ou la revoir bientôt puisque la chaîne Arte et la Staatsoper TV proposent  Die Fledermaus le soir de la Saint-Sylvestre.

Distribution du 23 décembre 2023

Georg Nigl (Gabriel von Eisenstein)
Diana Damrau (Rosalinde)
Martin Winkler (Frank)
Andrew Watts (Prince Orlofsky)
Sean Panikkar (Alfred)
Markus Brück (Dr. Falke)
Kevin Conners (Dr. Blind)
Katharina Konradi (Adele)

Composition Johann Strauss
Mise en scène Barrie Kosky
Réalisation TV Myriam Hoyer
Direction musicale Vladimir Jurowski
Bayerisches Staatsorchester
Direction de chœur Christoph Heil
Bayerischer Staatsopernchor
Chorégraphie Otto Pichler
Livret Richard Genée
Scénographie Rebecca Ringst
Costumes Klaus Bruns
Lumière Joachim Klein
Dramaturgie 
Christopher Warmuth
Présentation Dorothée Haffner

Crédit photographique © Wilfried Hösl

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