vendredi 11 octobre 2024

La tombe d'Arturo Toscanini au Cimetière monumental de Milan



Crédit photographique © Luc-Henri Roger

L'adieu à la scène et la mort d'Arturo Toscanini (1867-1957)

Toscanini prit sa retraite à l'âge de 87 ans, mettant fin à une carrière extraordinaire qui aura duré 68 ans. Pour son dernier concert, entièrement consacré à Wagner, compositeur qu'il a toujours aimé, il dirigea l'Orchestre symphonique de la NBC le 4 avril 1954 au Carnegie Hall de New York, en direct à la radio. C'est lors de cette dernière représentation que le maestro, qui était également célèbre, comme nous l'avons déjà mentionné, pour sa mémoire extraordinaire et son perfectionnisme maniaque (caractéristiques qui, associées à son caractère irascible et impulsif, le conduisaient régulièrement à se mettre en colère lorsque la représentation ne se déroulait pas exactement comme il le souhaitait), perdit pour la première fois sa concentration et arrêta de battre la mesure alors qu'il dirigeait un extrait de  Tannhäuser.

Toscanini resta immobile pendant 14 bonnes secondes et les techniciens de la radio déclenchèrent immédiatement un dispositif de sécurité qui diffusa une musique de Brahms, réaction jugée rétrospectivement excessive et peut-être dictée par la panique, alors que l'orchestre n'avait en fait jamais cessé de jouer. Le maestro se ressaisit et reprit sa direction normalement jusqu'à la fin du concert, après quoi il se retira rapidement dans sa loge, tandis que dans la salle les applaudissements se poursuivirent sans relâche.

En décembre 1956, affaibli par des problèmes de santé liés à l'âge, il exprima le souhait de passer le réveillon du Nouvel An avec toute sa famille, à la suite de quoi son fils Walter organisa une grande fête à New York avec ses enfants, ses petits-enfants, divers parents et amis ; à minuit, le maestro, inhabituellement joyeux et énergique, tint à embrasser tous les invités un par un, puis vers deux heures, il alla se coucher. Le matin du Nouvel An 1957, il se leva vers 7 heures, se rendit aux toilettes et, en sortant, s'effondra sur le sol, victime d'une thrombose cérébrale.

L'agonie dura 16 jours. Toscanini mourut et meurt à l'âge de 90 ans, à son domicile new-yorkais de Riverdale, le 16 janvier 1957 ; le corps rentra en Italie le lendemain par un vol à destination de l'aéroport Ciampino de Rome, et fut accueilli à l'arrivée par une grande foule. De là, il fut transporté à Milan : une chambre funéraire et mortuaire avait été installée au Teatro alla Scala et il se trouva même des personnes qui montèrent sur les toits des immeubles environnants pour tenter de voir quelque chose.

Le cortège funèbre se rendit au cimetière monumental de Milan, où le Maestro fut enterré dans l'Edicola 184 du Riparto VII, le tombeau familial construit après la mort de son jeune fils Giorgio* par l'architecte Mario Labò et le sculpteur Leonardo Bistolfi, avec des thèmes représentant son enfance et le voyage en mer (Giorgio était mort le 10 juin 1906 d'une diphtérie fulgurante à Buenos Aires alors qu'il suivait son père en tournée et avait été enterré dans le cimetière de la ville de Milan). Le projet de la tombe fut approuvé en 1909.

Dans la même chapelle sont enterrés le père du maestro, Claudio, sa sœur Zina, les trois autres enfants du maestro (Walter, Wanda, Wally), son épouse Carla, l'éminent pianiste Vladimir Horowitz (1903-1989), l'époux de Wanda, leur fille Sophie Horowitz (1934-1975), la danseuse Cia Fornaroli (1888-1954), épouse de leur fils Walter, et leur petit-fils Walfredo Toscanini (1929-2011), fils de Walter et Fornaroli et dernier descendant masculin direct du maestro. 

Notons qu'en mai 2004 des voleurs sacrilèges ont profané la sépulture de la fille du maestro, Wanda Toscanini Horowitz, décédée le 21 août 1998, peut-être parce qu'une rumeur s'était répandue selon laquelle la dernière fille du maestro et épouse de Vladimir Horowitz avait été enterrée avec ses fabuleux bijoux. Les voleurs avaient brisé la pierre tombale en marbre, ouvert une brèche dans le mur de béton protégeant le cercueil et ont ouvert le cercueil. Le corps de la défunte n'avait pas subi de dommage.

Sources du texte : traduit du Wikipedia italien consacré à Arturo Toscanini. L'information du dernier paragraphe provient d'un article publié en août 2012 par le  Corriere della sera.



lundi 7 octobre 2024

La Lucie de Donizetti — Un récit d'Ernestine Van Hasselt


Ernestine Van Hasselt, qui signe également Ernestine-André Van Hasselt, est surtout connue pour son Anatomie des instruments de musique. Elle a aussi donné quelques récits consacrés à la musique et aux compositeurs, publiés dans la Gazette des étrangers à la fin du 19ème siècle. Ainsi de La Lucie de Donizetti.

La Lucie de Donizetti

Il y a dans la vie de l’auteur de Lucie de Lammermoor et de tant d’autres chefs-d’œuvre, certains côtés faits pour inspirer un vif intérêt et que nous allons mettre en relief d’après un écrivain allemand, M. Oppenheim, qui a profité des fêtes données par la ville de Bergame en l’honneur du plus illustre de ses enfants, pour nous révéler à son sujet certaines circonstances peu connues. On sait que Gaëtano Donizetti naquit à Bergame en 1798, et qu’il mourut à cinquante ans d’une mort étrange et douloureuse. Son père avait un singulier caractère. C’était un homme qui, au dire des gens qui le connaissaient, avait beaucoup souffert ; nulle joie n’eût été capable de dérider ce front que les malheurs avaient assombri. Rien ne l’intéressait, sauf les études de son fils Gaëtan, dont il voulait absolument faire un avocat. Lorsque l’on considérait la physionomie angélique de sa femme, on comprenait que les habitants de Bergame l’eussent appelée « un bon ange ». Elle trouvait sans cesse une excuse à la grossièreté de son mari, la mettant sur le compte des épreuves par lesquelles il avait passé. Que de fois, l’apercevant de sa fenêtre, elle courait auprès de son fils en lui disant : « Gaëtan, mon enfant, cesse, ton père est là, et tu sais bien qu’il ne peut souffrir que tu fasses de la musique dans le jour; retourne au bureau, mon fils, et ne pense plus à l’art. » La figure de l’enfant s’illuminait d’un regard de reconnaissance pour sa pauvre mère, dont il comprenait le martyre, martyre auquel il ne pouvait remédier. Il retournait docilement au bureau de son père, qui le trouvait installé au milieu des dossiers et des livres. A l’exception de sa femme, il n’y avait dans la maison qu’une personne à laquelle le vieux Donizetti parlât avec quelque bonté : c’était Lucie, la fille d’un parent éloigné, charmante enfant de quinze ans, aimable, jolie, prévenante et qui faisait une impression favorable sur tout le monde. Gaëtan, seul, ne pouvait la souffrir; il s’irritait de la douceur de son père vis-à-vis d’une étrangère, qu’il considérait comme une intruse dans sa famille. Plus d’une fois la pauvre petite eut à souffrir des taquineries des deux frères, Gaëtan et Giuseppe. Elle courait alors s’abriter sous la protection de sa mère adoptive ou de son amie, Virginie Vasselli. Un seul mot de la mère suffisait pour mettre fin à ces querelles, que Lucie était prompte à oublier ; souvent même, par amour pour sa bienfaitrice et son amie, elle allait donner la main à Gaëtan en signe de réconciliation. Giuseppe, lui, trouvait moyen de se soustraire à ces scènes sentimentales. Mais il faut dire que Lucie était tout yeux et tout oreilles pour Gaëtan ; elle passait des heures entières à l’écouter lorsqu’il faisait de la musique ; le plus complet ravissement se peignait alors sur les traits de la jeune fille. Dans ces moments là elle était belle, elle eût inspiré un Raphaël. Des boucles blondes et soyeuses encadraient sa jolie figure ovale ; ses yeux, d’un bleu céleste, rappelaient la teinte variée des eaux de l’Océan dans lesquelles le ciel aime à se réfléter ; son sourire, d’une douce mélancolie, lui donnait un charme, un je ne sais quoi d’irrésistible, et tous les regards étaient fixés sur elle lorsque, avec son amie Virginie, elle parcourait les rues ou se rendait à l’église. Lucie se plaignait-elle amèrement à Virginie des procédés de Gaëtan, son amie lui répondait invariablement : 
— C’est un rêveur qui se laisse aller à toutes les impressions de son exaltation ; il faut être indulgente pour lui, Lucie, et l’aimer comme une sœur, c’est-à-dire comme je t’aime. 
Nous l’avons déjà dit, tout le monde aimait Lucie, excepté Gaëtan. C’était elle pourtant qui, avec une adresse tout ingénieuse, l’excusait auprès de son père, causait avec celui-ci pour abréger le temps et lui laisser ignorer que le jeune homme était chez son professeur de musique, Simon Mayr. Ce ne fut qu’après bien des questions, qu’après avoir gardé le silence aussi longtemps que possible, que la mère fut obligée d’avouer que Gaëtan étudiait la musique ; ce que, nous le savons, le vieux Donizetti voyait avec infiniment de déplaisir. Un jour, Gaëtan, s’en revenant de chez son maître, raconta à sa mère que celui-ci venait de lui déclarer que le lycée de Bergame, où il avait fait ses études musicales jusqu’à ce jour, ne lui suffisait plus et que, s’il voulait faire des progrès, il fallait qu’il s’en allât à Bologne, où il recevrait une éducation plus complète. La mère joignit les mains et s’écria : 
— Mon enfant, ne parle pas de cela à ton père ! Tu sais qu’il te destine au barreau. 
— Je n’ai pas envie de m’enterrer au milieu des livres et des procès; une force invincible me pousse vers la carrière musicale, comme Palestrina, Beethoven, Mozart... 
À peine avait-il fini de parler, que Lucie, toute haletante, se précipita dans la chambre. 
— Ton père est là! s’écria-t-elle. 
Le jeune homme retourna bien vite au bureau. Gaëtan, malgré la crainte que lui inspirait son père, résolut cependant d’avoir avec lui un entretien relatif à son avenir. Le vieux Donizetti s’en revenait de mauvaise humeur, suivant son habitude ; il déposa son chapeau et sa canne et allait se mettre au travail, lorsqu’il aperçut son fils. L’apparente ardeur de celui-ci parut lui faire plaisir ; il le regarda pendant quelques instants avec satisfaction et lui dit ensuite : 
— Brave Gaëtan ! je suis heureux de te voir si vaillant à l’ouvrage ; quand j’aurai fermé les yeux, ce sera toi qui plaideras ; tu seras mon successeur et le soutien de la maison. Gaëtan ne répondit rien d’abord, et, pendant cet instant de silence, il rassembla tout son courage; déposant sa plume, il répondit : — Je regrette, mon père, de devoir vous dire que vous vous trompez !... Je n’ai pas envie de rouiller mon existence au contact des livres et des procès; c’est à l’art que je me destine, et, avec la grâce de Dieu, j’espère faire un jour parler de moi comme musicien. Le vieux Donizetti était là, muet d’étonnement; jamais personne chez lui n’avait songé à le contredire ou à émettre une autre opinion que la sienne ; sa parole était une loi, son désir une volonté ; et, aujourd’hui, voilà que le timide Gaëtan osait élever la voix contre les dispositions de son père ! Il attendit que la foudre du ciel anéantît l’insurgé, qu’il s’opérât un tremblement de terre, quelque chose d’inouï, enfin ! Puis il en vint à douter de la réalité, car, se parlant brusquement à lui-même, il murmura tout bas : — Oh ! non, ce n’était qu’un rêve ! Gaëtan, dans une attitude fermée, avait quitté la table ; il s’attendait à une volée de coups de canne et se tenait en demeure de s’en garer. Cependant, les coups n’arrivaient pas. Encouragé et enhardi en raison de cette circonstance, il reprit : 
— Non, non, mon père, ce n’est pas un rêve... je veux devenir musicien... compositeur. Je vous en prie, mon père, laissez-moi aller à Bologne achever mes études. 
En ce moment, Lucie entrait, portant un carafon de vin ; mais en entendant l’explication entre le père et le fils, elle se tint à une distance respectueuse. A mesure que Gaëtan parlait, la figure du vieux Donizetti prenait des teintes successivement bleues, rouges ou violettes ; il était au paroxysme de la colère ; il avait l’œil enflammé, le regard fixe. 
— Silence ! s’écria-t-il d’une voix de tonnerre. Mes volontés seront exécutées tant que je vivrai ! 
— Mon père, ne me forcez pas à accepter un joug sous lequel mes forces plieront et mon intelligence languira. Laissez-moi partir pour Bologne, supplia le jeune homme. 
— Tu resteras et tu marcheras sur mes traces, interrompit le père d’un ton qui n’admettait pas de réplique. 
— Père, je vous en conjure, ne me retenez pas. 
— Encore ! 
— Eh bien ! si vous voulez à toute force étouffer ce que je sens être une vocation irrésistible, vous me pousserez à un parti extrême... je partirai. 
Le vieux Donizetti bondit sur son fauteuil. 
— Tu partirais sans ma permis... 
Il ne put achever le mot ; saisissant son bâton, il s’élança à la poursuite de Gaëtan ; une avalanche de coups allait tomber sur la tête du jeune homme, quand quelqu’un vint constituer une barrière entre le père et le fils. C’était Lucie, qui tomba sanglante aux pieds de son père adoptif. Gaëtan s’élança au secours de la pauvre enfant, en jetant ce terrible cri de douleur : 
— Père, vous avez tué Lucie !... 
Le vieillard, chancelant; s’était affamé contre le mur en tenant sa tête dans ses mains. Le médecin ayant déclaré que la jeune fille n’était pas en danger de mort, le vieux Donizetti, qui n’avait pas quitté son chevet, s’agenouilla et se mit à prier. Lorsque Lucie se réveilla, celui qui lui servait de père était encore dans cette pieuse attitude. Les yeux de la jeune fille parurent chercher quelqu’un ; elle tendit la main au vieillard en lui adressant un sourire ; il la saisit avec empressement, la porta à ses lèvres et la mouilla de ses larmes. 
— Où est Gaëtan? fut la première question de la malade. 
— Il t’a veillée avec sa mère et moi depuis trois jours, mon enfant ; dans ce moment-ci, il prend un peu de repos. 
Les yeux de Lucie s’illuminèrent ; elle pressa son front entre ses mains comme si elle voulait faire revivre un souvenir, et, après s’être recueillie un instant : 
— N’est-ce pas, demanda-t-elle affectueusement, n’est-ce pas que vous laisserez partir Gaëtan pour Bologne afin qu’il continue ses études ? 
— Tout ce que tu voudras, chère enfant, répondit Donizetti. 
Lucie prit la main de son bienfaiteur et la couvrit de baisers. Huit jours plus tard, la malade recouvrait la santé et Gaëtan, muni de lettres de recommandation de son maître Simon Mayr, partait pour Bologne. Voyant son vœu le plus cher réalisé d’une façon si inattendue, il ne songea plus qu’à se perfectionner dans l’art auquel il avait voué ce culte qui élève l’âme et qui fait surmonter toutes les difficultés. Le brave père Mattéi, son nouveau maître, s’étonnait de jour en jour des rapides progrès de son élève ; celui-ci connaissait déjà à fond les règles que d’autres ne se gravent qu’avec une grande difficulté dans la mémoire. Aussi Gaëtan ne tarda-t-il point à être l’enfant chéri du cercle musical dans lequel Mattéi l’avait introduit. Son esprit, son originalité, sa fantaisie étaient véritablement pour le professeur une source de satisfaction et de dédommagement à la patience qu’il devait avoir avec la plupart de ses élèves, même les mieux doués. A côté de cette fièvre de génie, de ce besoin de connaître l’harmonie dans ses plus arides développements, il y avait pour Gaëtan le côté de l’ambition ; il voulait donner à son père le plus éclatant témoignage de sa vocation, car il savait que, malgré les nouvelles les plus satisfaisantes que Mattéi envoyait régulièrement à Bergame sur son compte, son père continuait à murmurer et à regretter d’avoir cédé, dans un moment de faiblesse, aux sollicitations de Lucie, et cela, parce que sa volonté n’avait pas été dans ce cas une loi pour sa famille ; il se sentait blessé dans son orgueil et dans son autorité paternelle; aussi, ne tarda- t-il point à se laisser aller à toute sa mauvaise humeur, même envers la pauvre Lucie, la plus dévouée des partisans de Gaëtan. 
Ainsi s’écoulèrent deux années ; Gaëtan ne se fit pas seulement remarquer par un talent d’exécution extraordinaire pour son âge, mais il avait obtenu déjà, comme compositeur, les succès les plus sérieux, qui furent toujours fidèlement rapportés à sa famille, soit par le maître, soit par l’élève. Lucie était ravie de ce résultat. Comme elle en avait manifesté le désir, elle recevait régulièrement le premier manuscrit des nouvelles compositions. Une de ses grandes joies était d’envoyer au jeune musicien une foule de petits cadeaux qu’il conservait religieusement comme de précieux souvenirs de sa «petite sœur». 
C’était un dimanche de Pâques; le vieux Simon Mayr s’était rendu chez Donizetti père pour l’inviter à le suivre à l’église Santa Maria. Il s’agissait de mettre fin à une querelle entre deux bourgeois qui se disputaient un banc, et l’intervention judiciaire du vaillant avocat était indispensable, assurait le maestro. Flatté de cette marque de confiance, Donizetti suivit Mayr sans difficulté. 
Comme s’était une des grandes fêtes de l’année, sa famille se trouvait déjà à l’église, Au moment où le père Donizetti entrait avec Mayr dans le temple, la cérémonie venait de commencer. La foule écoutait religieusement la « messe ». Simples, sévères, mais admirables, en furent les premiers accords. Bientôt prenant son vol et déployant toutes les richesses de son langage, la masse des harmonies vibra grandiose, saisissante, semblable an mugissement de la mer. Il serait impossible d’exprimer l’effet que cette musique produisit, même sur l’invulnérable Donizetti. L’office terminé, il rejoignit avec Mayr sa famille.
 — Que dites-vous de cette œuvre? demanda le musicien à l’homme de loi. 
— Je dis qu’elle agit puissamment sur l’âme et qu’elle fait pénétrer dans les moindres recoins du cœur une douce émotion. 
Mayr sourit, et faisant un signe d’intelligence à Lucie.
— Connaissez-vous, demanda-t-il au vieillard, l’auteur de cette messe? 
Le vieux Donizetti fit un signe négatif; Mayr se hâta de s’écrier d’un air triomphant : 
— C’est votre fils Gaëtan! 
On va croire que ce père s’associa à la joie de toute une famille, que le brave Mayr, qui avait imaginé, de concert avec Lucie, cet ingénieux moyen de surprise, en conduisant Donizetti â l’église, fut chaleureusement remercié. Hélas, non! Lorsque l’artiste eût prononcé le nom de Gaëtan, le vieux Donizetti le regarda fixement, ne répondit pas un mot et courut s’enfermer dans sa chambre. Il était profondément blessé du jeu dont il avait été l’objet ; il maudissait dans son for intérieur Mayr, Lucie, sa famille, tous enfin, oui, tous! Sa colère ne connut plus de borne lorsqu’au matin du jour suivant son second fils, Giuseppe, lui déclara vouloir suivre la même carrière que son frère aîné. Il jura que celui-ci serait homme de loi et que Gaëtan lui-même, au grand désespoir de sa mère et de Lucie, serait rappelé à Bergame dans le plus bref délai possible. La jeune fille demanda la faveur d’être la première à prévenir le pauvre Gaëtan de l’inexorable décision de son père ; mais, si affectueuse que pût être sa lettre, celle-ci n’en tomba pas moins comme une barre de fer sur la tête du jeune compositeur. Ce fut en vain que le père Mattéi travailla à retenir près de lui son élève; il lui offrit même un asile dans sa maison, mais le fils voulant obéir à son père, et quels que fussent ses regrets, il se décida à retourner au foyer paternel. Sa mère, Lucie et Virginie, qui se trouvaient là à l’arrivée de Gaëtan, firent l’impossible pour le consoler ; ce fut en vain. Lucie se décida à aller une seconde fois implorer ce père inexorable, afin qu’il rendit son fils à l’art. Le vieux Donizetti l’écouta attentivement sans l’interrompre. 
— Bien, répondit-il, enfin, puisqu’il le faut, je cède... Ton protégé sera artiste... Viens, nous allons lui annoncer la chose. 
Lucie ouvrit de grands yeux; elle courut au-devant de la famille pour lui faire part de l’heureuse nouvelle. Le vieil avocat ne tarda point à la rejoindre et posa la question de savoir si son fils préférait devenir avocat ou se consacrer à l’art, en devenant peintre. 
— Mais ne disiez-vous pas que...? s’écria avec passion la jeune fille. 
— Que Gaëtan serait artiste, interrompit le père. Eh bien, c’est cela : n’est-ce pas un art que la peinture? Si Giuseppe veut faire comme son frère, devenir également peintre, très bien, je suis content. Deux fois j’ai eu la faiblesse de céder. Je saurai prouver à présent que ma volonté doit être une loi pour ma famille. Quelques jours après, sur le conseil Simon Mayr, et pour échapper à la tyrannie qui l’obsédait, Gaëtan s’enrôla comme volontaire dans un régiment Autrichien qui s’en allait habiter la Haute-Italie. Inutile de dire le chagrin que ressentirent sa pauvre mère et Lucie. Quant au père, il parut se résigner. 
Au régiment, on qualifia Gaëtan de « musicien maniaque », car n’importe où il allait, il sifflait ou chantonnait quelque air, tambourinant la mélodie qui lui passait par la tête sur les objets les plus rapprochés de sa personne, fût-ce même sur le dos ou le bras d’un camarade. Était-il avec le régiment dans quelque ville où il y avait une troupe dramatique, on le trouvait le plus souvent dans les coulisses ou en visite chez l’un ou chez l’autre acteur ou actrice. 
Un jour qu’il remit au gérant du théâtre de San- Luca, à Venise, deux airs et une ouverture afin qu’il en prit connaissance, ce dernier lui répondit que quelque fût la beauté de ces morceaux, il n’en trouverait guère l’emploi, que Gaëtan devait écrire un opéra et les y intercaler, afin qu’il ne fussent point perdus ; il lui remit à cet effet le texte de la partition de « Enrico di Borgogna », et quinze jours plus tard Gaëtan lui rapportait l’œuvre musicale achevée. Celle-ci fut accueillie favorablement, en janvier 1819, au théâtre de San-Luca. 
Donizetti abandonna bientôt l’état militaire pour se vouer entièrement à la composition. Deux autres opéras consolidèrent sa réputation dans cette partie de l’Italie. Il lui fut commandé ensuite d’autres œuvres pour les théâtres de Mantoue, Milan, Naples, ville pour laquelle il écrivit plus tard la plus grande partie de ses meilleurs opéras. Bref, de 1818 à 1880, il écrivit vingt-six opéras. Et pourtant on sait qu’il ne tira pas de ses merveilleuses aptitudes tout le parti qu’il aurait pu en tirer. 
Gaëtan Donizetti dirigeait à Naples, pour la première fois, la répétition générale d’un nouvelle opéra. L’ouverture avait déjà passionné les chanteurs et les musiciens; animés d’un feu sacré, tous rendaient son œuvre avec un incomparable éclat. 
Pendant un repos le portier vint dire au chef d’orchestre qu’une dame qui se refusait décliner son nom, désirait lui parler. Quelques instants après, le même homme lui apporta une feuille de papier sur laquelle était écrit ces simples mots : « Une amie. » 
— Répondez à cette dame que je n’ai pas le temps maintenant et qu’elle choisisse un autre moment pour se présenter... alors elle sera la bienvenue, pourvu qu’elle soit jolie. 
Le jour de la première représentation était arrivé. Gaëtan se trouvait dans un état fiévreux indescriptible. Il ne manquait pas d’envieux, et bien des intrigues avaient déjà été ourdies contre lui dans l’ombre. La salle était pleine, mais le public se montra de mauvaise humeur, car l’effet fut totalement manqué. Une douleur profonde s’empara du compositeur, qui, de cette œuvre là précisément attendait le plus grand succès. Tandis que Gaëtan, navré, descendait lentement les marches de l’escalier de l’Opéra que le public venait de quitter un instant auparavant, il entendit tout à coup prononcer son nom. 
Surpris de cette interpellation inattendue, il jeta un regard autour de lui et vit une dame dont les traits ne lui étaient point inconnus. L’étrangère était mise avec la plus grande simplicité. 
— Eh bien, Gaëtan, demanda-t-elle, ma figure a donc bien changé depuis que nous nous sommes vus, pour que tu ne me reconnaisses pas ? Ce n’est assurément pas le cas pour toi, mais c’est tout naturel, puisqu’on dit que l’art est la source d’une éternelle jeunesse. Le son de cette voix réveilla un souvenir chez notre jeune compositeur. 
— Virginie! Virginie! s’écria-t-il tout à coup en se précipitant dans ses bras, tu viens précisément en temps opportun, compagne de ma jeunesse ! Oh! je suis en ce moment bien accablé!... Gloire, considération, faveur, splendeur, tout cela n’est que vanité, cela ne réussit pas à rendre le cœur content. Virginie Vasselli, car c’était elle, lui répondit tout émue : 
— Tu n’en es pas moins rester notre Gaëtan. Dieu soit béni! Lucie et moi, nous nous sommes trompées dans nos appréhensions. Nous craignions que le triomphateur n’eût oublié les amies qui furent les compagnes de son enfance.
— Non, non, continua-t-il avec feu, je ne les ai jamais oubliées; leur souvenir est souvent venu me rassénérer l’âme dans mes heures sombres. Mais que fait ma famile, et Lucie, l’ange de la maison, qu’est-elle devenue ? 
Virginie raconta qu’arrivée avec ses parents la veille à Naples, elle avait promis à Lucie que sa première visite serait pour le « méchant » qui donnait si rarement un signe de vie. Elle était donc venue, dès le matin, le trouver à la répétition; mais n’ayant pu réussir à le voir, elle avait résolu de ne pas le laisser échapper le soir à la sortie de la représentation. Mille souvenirs du passé furent évoqués, et, à partir de cette soirée, Gaëtan et Virginie se virent souvent. On parla de Lucie, du pays, du bonheur qu’on éprouvait de se revoir; dans cet échange d’idées et dans ces heures passées ensemble, il y avait un charme indéfinissable. 
Virginie se demandait naïvement, quand elle se trouvait seule, pourquoi elle voyait et revoyait .sans cesse dans ses rêves celui qui, pendant le jour, occupait toutes ses pensées. Le jeune homme, de son côté, s’aperçut bientôt qu’il aimait. Il y eut de mutuels aveux, suivis de mutuels serments, et le mot mariage fut prononcé.
Lorsque Lucie apprit les fiançailles de Gaëtan et de Virginie, elle s’enferma dans sa chambre pour y pleurer toute la journée Le soir du même jour, on se racontait que Lucie était tombée accidentellement à l’eau et que, grâce à des personnes, elle avait été sauvée d’une mort certaine. 
À partir de ce moment, Donizetti travailla sans relâche à consolider sa réputation et sa fortune; seulement la renommée de ses opéras ne s’établit d’une manière positive qu’en 1831, lorsqu’il publia, à Milan, son opéra Anna Bolena. Cette œuvre fut celle qui contribua le plus à faire connaître son auteur au loin, car peu après il aborda la rampe des théâtres de Paris, Londres et Saint-Pétersbourg. Alors commença la période d’une vie heureuse. 
Peu après, l’artiste écrivit pour Milan son œuvre capitale, l’Elisire d’amore. En 1834, il devint « maës- tro di caméra » et professeur de composition au conservatoire de Naples ; la mort de Zingarelli lui en donna la direction. 
C’est pendant qu’il remplissait ces fonctions que Donizetti écrivit entre autres Lucreza Borgia, Marino Faliero, Gema di Vergy et Lucia di Lammermoor, qui était appelée à un succès d’enthousiasme inconnu jusqu’alors. Bientôt les théâtres étrangers s’empressèrent de lui ouvrir leurs portes. Dans l’espace de 1831 à 1835 Donizetti écrivit vingt-deux opéras. Après avoir assis sa réputation, Donizetti se mit à voyager, mais son instinct le conduisit tout naturellement à Paris. Il y déploya une activité qui lui valut un colossal succès. Il écrivit pour le grand Opéra les Martyrs et la Favorite et pour l’Opéra-Comique la Fille du Régiment. 
En 1842, fêté, choyé, décoré, diplômé, Donizetti se rendit à Vienne, où il fit représenter pour la première fois Linda di Chamounix, opéra auquel le public allemand rendit un éclatant hommage, Pendant son séjour à Vienne de 1842 à 1843, il eut un duel avec un maître de chapelle de la cour et fut condamné à une amende de 3.000 florins. 
Un jour de la semaine sainte, pendant l’exécution d’un « Ave Maria » qu’il venait de composer, Fauteur se trouva dans un tel état de surexcitation nerveuse que ses amis éprouvèrent les craintes les plus sérieuses. Lorsque les derniers accords cessèrent de se faire entendre, il éclata en sanglots. Le lendemain, il partit pour Paris, où était restée sa femme. Quand il arriva elle était morte... Ce fut après cet évènement qu’il écrivit Don Sébastien, son soixante-quatrième et dernier opéra — son chant du cygne. Tout annonçait, chez lui une fin prématurée. Sa figure, pâle d’ordinaire, se couvrit par endroits de taches rougeâtres; un tremblement nerveux agitait continuellement ses lèvres; il chantait en lui- même, disait-il, le nouvel opéra qu’il méditait. « Il est là, dans ma tête! » s’écriait-il en souriant, tandis que son regard errait vaguement. Lorsqu’on le priait de se reposer, il répétait sans cesse : — Il est là, dans ma tête. Il s’asseyait alors à son pupitre, écrivait de grandes notes sur une feuille de papier de musique ; il courait au piano, jouait des airs confus, puis il s’arrêtait par instants, regardait autour de lui, se tenait la tête et murmurait des paroles incohérentes. Il voulait venir en aide à sa mémoire par la parole, mais ce n’était qu’un bégaiement, un chaos d’idées et une succession de tableaux comme en présente une mer impétueuse ; il avait perdu le don de la parole aussi bien que la faculté de la mémoire, il avait perdu la tête. Cette production incessante d’un cerveau, menée de front avec une vie dépourvue de tout calme, avide de jouissances matérielles, avait détruit sa santé. Donizetti devint fou et passa plusieurs années à l’établissement des aliénés d’Ivry, près de Paris. 
On espéra que l’influence de la patrie, les souvenirs de la jeunesse améliorerait l’état du pauvre compositeur. Son neveu André vint le chercher à Ivry, en 1847, pour le ramener à Bergame. Une sœur de charité fut appelée à ses côtés ; son état s’améliora notablement ; mais, hélas ! ce n’était que le mieux qui précède la fin, et, le 8 avril 1848, il mourut dans les bras de sa pieuse et fidèle compagne. Un instant avant sa mort, il parut recouvrer ses idées ; il regarda sa gardienne, uu doux sourire illumina ses traits et il chanta tout bas ces paroles du livret de Cammera : " Grand Dieu, au plus haut des deux, grand Dieu, écoute et exauce !" 
Un cri s’échappa de la bouche de la sœur de charité. Gaëtan Donizetti avait fermé les yeux pour toujours, et la religieuse — qui était là, agenouillée et priant auprès de son cadavre, — c’était Lucie.

Ernestine Van Hasselt

 in Gazette des étrangers : journal d'Aix-les-Bains et de la Savoie thermale 15 décembre 1895 / 1 et 15 janvier 1896



Photos du monument à Donizetti réalisé par le Calabrais Francesco Jerace
et inauguré à Bergame (Lombardie) en 1897
Photos © Luc-Henri Roger

samedi 5 octobre 2024

Le monument funèbre de Simon Mayr dans la basilique Santa Maria Maggiore de Bergame



Le monument funèbre  composé d'un groupe de trois anges en concert est une œuvre d'Innocenzo Fraccaroli inaugurée en mai 1852 et offerte par la ville en guise de remerciement au compositeur. Il se trouve dans la basilique Santa Maria Maggiore, non loin du monument funéraire de Donizetti, protégé du compositeur.

MAYER ou MAYR (Jean-Simon), né à Mendorf, près d’Ingolstadt le 14 juin 1763, mort à Bergame le 2 décembre 1845. Malgré son origine allemande, Simon Mayr peut être considéré comme un véritable compositeur italien. Après des études élémentaires de musique faites en Allemagne, il vint à Venise et travailla quelque temps avec Bertoni, puis se perfectionna lui-même. Il se destinait à la musique religieuse, protégé qu’il était par le chanoine Pesenti, lorsque celui-ci mourut. Ce fut alors que Mayr devint compositeur dramatique. Ses premiers succès furent l’oratorio Jacob a Labano fugiens (1791), et surtout l'opéra Saffo (1794) qui popularisa son nom. De 1791 à 1816, il écrivit plus de 71 opéras, bouffes,  sérieux, cantates, etc. Son bagage de musique religieuse comprenait une quinzaine d’œuvres environ. Retiré à Bergame comme directeur de l’Institut musical (1805), il eut un grand nombre d’élèves dont le plus brillant fut Donizetti. En même temps il composa plusieurs traités de composition restés manuscrits, une notice sur Haydn et une autre sur le violoniste Capuzzi. Le nom de Simon Mayr est aujourd’hui bien oublié ; cependant il doit avoir sa place dans l’histoire de la musique ; des maîtres illustres de la fin du 18ème siècle à Rossini, ce fut lui qui brilla avec le plus d’éclat. Son style plus ferme, son instrumentation plus colorée que le style et l’instrumentation des Italiens de race indiquaient déjà une révolution dans la musique dramatique en Italie. Cette révolution, ce fut Rossini qui l’accomplit, mais il n’en faut pas moins regarder Mayr comme le prédécesseur immédiat de l’auteur de Sémiramis.

Source : La grande encyclopédie : inventaire raisonné des sciences, des lettres et des arts par une société de savants et de gens de lettres. Tome 23, H. Lamirault, [puis] Société anonyme de la Grande Encyclopédie (Paris), 1885-1902.

Crédit des photos © Luc-Henri Roger

vendredi 4 octobre 2024

Le monument funèbre de Donizetti dans la basilique Santa Maria Maggiore de Bergame


La Musique est en deuil. Son Allégorie, une armonia dolente (harmonie souffrante), une ravissante jeune femme munie d'une lyre, la tête penchée, accablée de tristesse et pensive dans la douleur, les cheveux ceints d'une couronne d'étoiles, les pieds nus. Elle pleure un génie mort trop jeune, il n'avait que cinquante ans. Entrevoit-elle entre ses larmes le beau visage de Donizetti, dont Alexander Erdan, un publiciste français qui a connu le compositeur, dit qu'il est très ressemblant. À gauche du visage  en demi-profil de Gaetano, le sculpteur a gravé le titre de quelques-uns de ses opéras les plus célèbres, Lucia, La Favorita, Anna Bolena,... et taillé quelques rouleaux porteurs de notes. À sa droite, on lit le mot melodie. Sous le visage, une paire d'ailes étendues au-dessus des touches ivoirines d'un clavier. C'est que sa musique donne des ailes, c'est que son âme s'est envolée vers un paradis belcantiste. Sous ce présentoir, un bas-relief met en scène sept putti munis de lyres qui personnifieraient les sept notes de la game. Le premier lève les yeux vers le ciel, en extase ou en prière, voit-il le musicien s'élever ? Au centre, deux putti sont en pleurs et accablés, les quatre autres en colère cherchent à briser leurs lyres. Plus bas encore, la dédicace des deux frères de Gaetano, les commanditaires du monument, puis au sol, surmontée d'une couronne de lauriers en fer forgé, le Hic Jacet simple dalle de marbre confirme que les restes de Gaetano Donizetti reposent sous son monument et nous invite au recueillement.
LHR



Histoire du monument (traduite du Wiki italien)

Le monument funéraire de Gaetano Donizetti (1797-1848) est une imposante œuvre de marbre réalisée par le sculpteur italo-suisse Vincenzo Vela (1820-1891) entre 1852 et 1855. Il est situé à l'intérieur de la basilique Santa Maria Maggiore de Bergame et abrite depuis 1875 la dépouille du musicien bergamasque Gaetano Donizetti.

Le monument a été conçu comme un cénotaphe à la mémoire de l'illustre musicien bergamasque, décédé dans la ville en 1848 et enterré alors  à Valtesse, et commandé au célèbre sculpteur Vincenzo Vela, un artiste estimé qui était déjà souvent actif dans la réalisation de monuments funéraires. La commande est passée par les frères du musicien, Giuseppe et Francesco, par l'intermédiaire du comte Andrea Maffei qui, en août 1852, informe Vela que le choix s'est porté sur l'une des deux esquisses que le sculpteur avait présentées à la famille de Donizetti. Après avoir obtenu l'approbation de l'esquisse, Vela se mit au travail et le monument fut solennellement inauguré le 16 juin 1855, sept ans après la mort du grand musicien. À l'origine, le cénotaphe, dont les esquisses et les différents dessins préparatoires sont conservés au musée Vela de Mendrisio (Suisse italienne), était placé dans une position différente de l'actuelle, c'est-à-dire exactement en face du monument funéraire à la mémoire du professeur de Donizetti, le compositeur allemand Simone Mayr. Le monument, d'une hauteur de trois mètres, a été érigé au centre de la ville.

Le monument, d'une hauteur de trois mètres, est fait de marbre blanc et de marbre gris sculpté : au sommet, une mince figure féminine en pleurs, couronnée d'étoiles et penchée sur une lyre, Armonia dolente ; dans la partie centrale, un clavier sculpté et le portrait de Gaetano Donizetti inclus dans une grande médaille ; en bas, sur le devant du sarcophage, une plaque sculptée représentant sept putti musicanti dans une attitude de deuil, représentant les sept notes de musique ; en bas, sur la base, l'inscription dédicatoire.

Le monument, initialement conçu à la mémoire de Donizetti, n'a accueilli la dépouille du musicien qu'en 1875, lorsque, après diverses vicissitudes, les restes du compositeur y ont été transférés, sans la calotte cranienne qui avait été enlevée après sa mort et conservée à la bibliothèque Angelo Mai, puis au musée Donizetti. La calotte n'a été réunie à la dépouille de Donizetti qu'en 1951.

Source des données historiques  : traduction du texte italien sur Wikipedia

Vu de France 

Dans la rubrique " Lettres d'Italie " publiée par Le Temps le 15 juillet 1866, A. Erdan évoque le tombeau de Gaetano Donizetti :

Vous savez que Bergame est le Leipzig de l'Italie. Il va sans dire, pourtant, que l'intérêt artistique et poétique est dans la vieille Cité de la colline. Là, à Sainte-Marie-Majeure, j'ai salué le tombeau de Donizetti, par Vela. C'est une jeune et belle muse de l'harmonie, avec une lyre, pleurant sur son fils. L'artiste a mis en bas-relief, parmi des lauriers et des roses ; le vrai portrait de Donizetti, très ressemblant : j'ai vu ce grand compositeur. Ce sont les deux frères du musicien qui ont élevé ce tombeau à leurs frais. L'inscription en est simple ; la voici : A Gaetano Donizetti trovatore feconda di sacre e profane melodie, i fratelli suoi Giuseppe e Francesco 1855.

La Liberté du 14 avril 1874, La France du 18 avril 1874 et Le Midi du 21 avril 1874 publient le même texte :

Les voyageurs, qui se rendaient à Bergame, se hâtaient de demander, en arrivant, le tombeau de Donizetti, l'auteur de la Lucia. Mais personne ne pouvait satisfaire une curiosité si naturelle. On ignorait où avaient été déposés les restes du grand compositeur. 
On vient enfin de retrouver le tombeau de Donizetti dans un caveau particulier, appartenant à une grande famille, et où l'on soupçonnait qu'il devait être. Le conseil municipal tout entier assistait à l'exhumation. Le corps, qui avait été enveloppé dans une tunique d'un vert sombre aussi fraîche que le premier jour, était encore reconnaissable. On déposera les restes de Donizetti dans un sarcophage de bronze qui sera placé à Sainte-Marie-Majeure.
C'est toujours l'histoire de Cicéron, retrouvant à Syracuse le tombeau d'Archimède, ignoré des habitants eux-mêmes.

La France du 20 avril 1874 apporte une précision à son texte du 18 avril :

En réponse à une note que nous avons publiée récemment au sujet du tombeau de Donizetti, à Bergame, un de nos abonnés nous adresse la rectification suivante, que nous accueillons d'autant plus volontiers qu'elle prouve que le célèbre musicien n'a pas été, comme nous le croyions, oublié par ses concitoyens :
Je ne sais ce qu'il peut y avoir de vrai, dans la découverte du corps de Donizetti ; mais ce que je puis affirmer de visu, c'est que déjà, en 1865, existait à Bergame, contre le premier pilier de la grande nef de Santa Maria Maggiore un beau mausolée consacré à la mémoire de l'auteur de la Lucia...
Le monument, ouvrage du sculpteur Vincenzo Vela, se compose d'un piédestal portant un bas-relief qui représente des Génies brisant leurs lyres, et plus haut un médaillon de l'artiste, au-dessus d'un clavier.
Sur le piédestal est une belle statue de la Musique, pleurant sur la mort de son favori.
On lit sur le soubassement :

A GAETANO DONIZETTI
Trovatore fecondo di sacre e profane melodie
I fratelli GIUSEPPE e FRANCESCO
Con memore affettuoso ponerano MDCCCLV.
Notre correspondant ajoute, et nous sommes de son avis :
Il me semble bien difficile d'admettre que les deux frères de Donizetti aient ignoré où se trouvait son corps et ne l'aient pas déposé dans le tombeau qu'ils lui préparaient.
Veuillez agréer, etc.

Le Ménestrel du 19 avril 1874

Le voyageur en Italie qui s'arrête à Bergame ne manque pas de visiter le tombeau de Donizetti à Santa-Maria-Maggiore, mais ce qu'il ne sait pas généralement, c'est que ce monument, dû au ciseau de Vêla, ne renferme pas les restes du célèbre compositeur. Jusqu'à ce jour les concitoyens mêmes de Donizetti ne savaient pas où se trouvait sa dépouille. Le syndic de Bergame après avoir fait faire des recherches pour la retrouver, vient de la découvrir dans le caveau de la famille Pezzofi. La cendre de l'auteur de Lucia sera recueillie dans une urne de bronze et placée dans le tombeau où son illustre nom était déjà inscrit d'avance.


Le Figaro du 22 avril 1874 croit bon d'ironiser.

Les touristes qui, en parcourant l'Italie, s'arrêtent à Bergame, ne manquent pas de visiter le tombeau de Donizetti a Santa-Maria-Maggiore. 
Pauvres touristes naïfs voyageurs ! Il paraît que ce monument ne renfermait pas du tout les restes du célèbre compositeur. Les Italiens eux-mêmes ignoraient où se trouvait la dépouille de leur compatriote. C'est le syndic de Bergame qui vient, après de nombreuses recherches, de la découvrir dans le caveau de la famille Pozzoli. La cendre de l'auteur de Lucia sera recueillie dans une urne de bronze et placée dans le tombeau où son illustre nom était déjà inscrit d'avance. 
Au moins, maintenant, les touristes ne seront plus volés.

Louis Rivière (1845-1922), En Vénétie,  O. Pic (La Rochelle), 1896, p. 206

[...] Dans cette église reposent deux musiciens célèbres, tous deux nés à Bergame, Donizetti et son maître Mayr. Sur le devant du tombeau de Donizetti, une frise d'enfants personnifie les sept notes de la musique. C'est une des premières œuvres de VincenzioVela, le célèbre sculpteur [...]

Source des textes : textes recherchés sur Gallica / BNF


Crédit photographique © Luc-Henri Roger

jeudi 3 octobre 2024

Cérémonie des International Opera Awards 2024 au Prinzregententheater de Munich

Le présentateur Petroc Trelawny

Ce 2 octobre 2024, les 11e International Opera Awards ont été décernés à Munich. L'Opéra d'État de Bavière a reçu l'année dernière le prix de la Compagnie d'opéra de l'année 2023 et est donc l'hôte de la cérémonie de cette année au Prinzregententheater. L'événement n'a été suivi in situ que par un public enthousiaste, quoique clairsemé. Il a également pu être suivi en direct par les amateurs de musique du monde entier.

Dans le cadre des International Opera Awards, des performances artistiques exceptionnelles sont récompensées et des fonds sont collectés pour l'Opera Awards Foundation.

L'Orchestre d'État de Bavière a joué sous la direction de son directeur musical, Vladimir Jurowski, qui a été élu chef d'orchestre de l'année lors des International Opera Awards 2018. La soirée a été présentée par le présentateur de la BBC Petroc Trelawny. Quelques-uns des lauréats de cette année ainsi que des solistes sélectionnés  de l'Opéra d'État de Bavière et de jeunes talents de l'Opera Award Foundation ont également contribué au programme musical, notamment le ténor mexicain Arturo Chacón Cruz avec une interprétation de « Cielo e mar » de La Gioconda de Ponchielli, la mezzo-soprano islandaise Arnheiður Eiríksdóttir avec « Que fais-tu » du Roméo et Juliette de Gounod, ainsi que Seonwoo Lee, Selene Zanetti, Thomas Mole et Sean Michael Plumb.

P. Heilker et Donna Leon

La romancière à succès Donna Leon, dont l'amour et la connaissance de l'opéra se manifestent également dans ses romans, a décerné le prix dans le domaine de la redécouverte. Elle a notamment évoqué avec émotion ses souvenirs amicaux avec Sir Peter Jonas, qui fut directeur général de la Bayerische Staatsoper de 1993 à 2006.

« Les Opera Awards ne comptent pas seulement parmi les récompenses les plus importantes dans le domaine des arts du spectacle. Outre les merveilleux artistes, la forme artistique qu'est l'opéra est également gagnante : en temps de crise, l'art est plus important que jamais et peut apporter une contribution décisive au dialogue et à la compréhension mutuelle » a déclaré Serge Dorny, directeur général de l'Opéra d'État de Bavière.

Un moment de grande émotion. José Van Dam reçoit des mains 
de Serge Dorny le prix consacrant sa carrière.

Les lauréats des International Opera Awards 2024
 
La sélection des nominés - elle-même établie à partir de plus de 16 000 nominations soumises par des amateurs d'opéra du monde entier - a été effectuée par un jury international d'artistes, de critiques d'opéra et de décideurs de 20 pays, présidé par John Allison, rédacteur en chef et critique classique du Daily Telegraph. Les gagnants des différentes catégories, à l'exception du prix des lecteurs, ont été désignés par le jury.

Chef d'orchestre Simone Young
Décorateur Rufus Didwiszus
Metteur en scène Christof Loy
 
Égalité des chances & impact Opera for peace
Chanteuse Lisette Oropesa
Festival Festival d'opéra de Savonlinna
 
Leadership Christina Scheppelmann
Carrière José van Dam
Chanteur Benjamin Bernheim
 
Nouvelle production Iphigénie en Aulide / Iphigénie en Tauride (Festival d'Aix-en-Provence)
Compagnie d'opéra Komische Oper Berlin
Philantropie The Stavros Niarchos Foundation für ihre Unterstützung der Greek National Opera
 
Prix des lecteurs Arturo Chacón Cruz
Enregistrement (Opéra complet) Louise Bertin, Fausto ; Label : Bru Zane
Enregistrement (Récital solo) Michael Spyres, In The Shadows ; Label : Erato
 
Oeuvre redécouverte Salieri, Kublai Khan (MusikTheater an der Wien)
Étoiles montantes  Justin Austin & Arnheiður Eiríksdóttir
Durabilité Opéra national de Finlande
 
Première mondiale  Péter Eötvös, Valuska (Opéra national de Hongrie)

Le ténor Arturo Chacón Cruz reçoit le prix des lecteurs
 
« Nous venons de célébrer quelques-uns des plus grands lauréats de l'histoire des International Opera Awards, qui existe depuis plus de dix ans. Ces lauréats - sans oublier tous ceux qui figurent sur les impressionnantes listes de présélection - sont la preuve que le monde de l'opéra est en pleine forme, malgré des défis très clairs. Ce fut un honneur de contribuer à mettre en lumière un art aussi exceptionnel, et je suis reconnaissant à notre distingué jury. Dans notre monde fracturé, l'opéra a le pouvoir unique de refléter nos vies et de raconter nos histoires, et je pense que nous l'avons encore une fois confirmé ici » a déclaré John Allison, membre du jury.
 
Jusqu'à présent, la fondation a aidé plus de 150 boursiers talentueux à réaliser pleinement leur potentiel artistique. La fondation soutient les talents sans distinction d'âge ou de nationalité et ne limite pas son aide aux seuls chanteurs : toute personne souhaitant faire carrière dans le domaine de l'opéra et ayant besoin d'un soutien financier est invitée à postuler pour une bourse afin d'atteindre ses objectifs de carrière.
 
Parmi les sponsors de l'édition 2024 des International Opera Awards figurent notamment la Deutsche Bank, le Good Governance Institute, le Nexus Media Group, Oberon Investments, River Global, ainsi qu'Opera Magazine, qui a contribué à lancer l'idée du prix.La Fondation des prix de l'opéra.

Source : traduction partiellement modifiée du communiqué de presse de la Bayerische Staatsoper.

Crédit photographique © Wilfried Hoesl

La joie d'Arturo Chacón Cruz 

Les remerciements émus de Benjamin Bernheim
en direct de New York

Le Prinzregententheater avant la remise des prix

Crédit des trois dernières photos Luc-Henri Roger

L'Orontea d'Antonio Cesti triomphe à la Scala de Milan

Orontea (Stéphanie d'Oustrac) dans son bureau

Avec l'Orontea , le Teatro alla Scala poursuit son projet visant à redécouvrir les origines italiennes de l'opéra et les richesses du baroque tel qu'il s'est développé à Naples, Rome et Venise. Il a récemment donné lieu à deux premières sur la scène milanaise : La Calisto de Francesco Cavalli et Li zite 'ngalera de Leonardo Vinci. 

L'Orontea d'Antonio Cesti avait été créé à Innsbruck le 19 février 1656, une ville qui célèbre chaque été depuis 15 ans la mémoire de ce compositeur en organisant le Concours de chant baroque Piero Antonio Cesti en clôture des Semaines festives de musique ancienne. Dans la seconde moitié du 17ème siècle, l'opéra avait été joué plus de 17 fois, avant de tomber dans l'oubli. La quasi-totalité de la partition avait ensuite été perdue. Plusieurs manuscrits ont été redécouverts dans les années 1950. La Piccola Scala de Milan l'avait remis à l'affiche en 1961 avec la mezzo-soprano Teresa Berganza dans le rôle-titre. René Jacobs avait dirigé une production concertante en 1982 à Innsbruck, et l'oeuvre fut encore mise en scène dans la capitale tyrolienne en 2014. En 2015, Ivor Bolton dirigeait l'Orontea à l'Opéra de Francfort. La nouvelle production de la Scala, dirigée par l'illustre spécialiste Giovanni Antonini, marque le retour du metteur en scène Robert Carsen avec un opéra baroque, après son interprétation triomphale du Giulio Cesare de Haendel, donné à la Scala en 2019. Comme aucune partition autographe de l'opéra n'a été conservée, le Teatro alla Scala a commandé une nouvelle édition à Alberto Stevanin, qui a analysé et comparé quatre partitions complètes et deux recueils d'arias, conservés dans diverses bibliothèques.

Robert Carsen situe l'action dans le bel aujourd'hui des milieux artistiques mondains milanais contemporains. Orontea, une reine de l'antiquité égyptienne d'après le livret, devient ici une femme d'affaires énergique et déterminée qui dirige une galerie d'art qui porte son nom et affirme à son conseiller Creonte n'avoir pas de temps à perdre pour l'amour. Gideon Davey a créé des décors et des costumes fascinants. Un vernissage va bientôt être organisé dans la galerie. On assiste à l'accrochage de grands tableaux aux cimaises de l'espace d'exposition, une grande salle concave dotée d'une mezzanine à laquelle on accède par un escalier latéral. Les tableaux sont en fait de grands barbouillages abstraits dans lesquels la couleur rouge domine. Au centre de la scène  un grand lit défait dont les draps ont des tonalités en harmonie avec les tableaux semble bien incongru dans une galerie d'art. On suppute sa fonction. Robert Carsen l'a-t-il placé en cet endroit déplacé pour accrocher l'attention sur la thématique des tumultueuses amours qui sont au centre de l'action ? Mais non, le lit est entouré d'un fil d'acier tendu entre de petits piquets, qui empêche les invités au vernissage de s'en approcher. Bon sang, mais c'est bien sûr ! Il s'agit d'une "installation", d'un objet trouvé à la manière de Marcel Duchamp. Peut-être Carsen s'est-il inspiré de la célèbre installation "My Bed" de l'artiste britannique Tracey Enim, une oeuvre d'art qui représente un lit défait entouré de déchets qui vient d'être vendue 2,8 millions d'euros au début du mois de juillet dernier à Londres. Dans sa récupération de l'idée, l'installation de Carsen a eu le bon goût de s'abstenir de l'exposition des déchets ! Une fois les tableaux accrochés, la galerie accueille les visiteurs très distingués et très fortunés, des figurants qui envahissent la scène magnifiquement accoutrés par le même Gideon Davey, dans des costumes hyper élégants et souvent hilarants qui rappellent que Milan est une capitale de la beauté et de la mode. Et justement, — est-ce un hasard ? —la capitale lombarde accueille en cette fin septembre la semaine de la beauté (la Milano Beauty Week, sponsorisée par des firmes cosmétiques) et la semaine de la mode. Le metteur en scène réussit là un des plus beaux tableaux d'ensemble de la soirée, avec une extraordinaire étude de la gestuelle du snobisme contemporain, une scène d'anthologie. Plus tard, on verra des figurants déménageurs venir soigneusement décrocher et emballer les tableaux et le lit avec tous les soins que requièrent des œuvres aussi cotées.

La galerie Orontea

Le grand bureau de la galeriste confirme son statut de brillante femme d'affaires. Un bureau dépouillé aux meubles designs dont l'immense baie vitrée et la terrasse donnent sur la ligne d'horizon (pardon, on dit plutôt la skyline) d'Isola, le fleuron urbanistique de la Milan moderniste avec ses gratte-ciels signés par les bureaux d'architecture les plus en vue, dont la tour UniCredit de César Pelli ou le Bosco Verticale (le bois vertical) de Stefano Boeri. Robert Carsen fait un usage modéré et judicieux du plateau tournant pour nous balader dans les sous-sols de la galerie, une bibliothèque avec des ouvrages de référence couplée avec un espace d'entreposage (avec des systèmes à haute densité modulaire) des tableaux en attente d'exposition, de vente ou d'expédition, ou, plus hilarant, un garage avec trois motos aux carénages rutilants qui côtoient des containeurs dans lesquels Aristea, reconvertie en femme de ménage, vient déverser les ordures. Un ascenseur relie tous les étages de l'immeuble.

La fin heureuse (le lieto fine) qui voit enfin réunis les couples volages qui s'étaient séparés a elle aussi lieu dans l'espace d'exposition lors d'un nouveau vernissage, celui des œuvres d'Alidoro. Plus d'art abstrait cette fois, mais des tableaux réalistes  dans lesquels le peintre très égocentrique se met en scène en train d'illustrer les différents épisodes marquants de sa vie. Les deux vernissages marquent le début et la fin d'un cycle.


La mise en scène suit très exactement l'histoire du livret, un récit qui place l'action dans une antiquité de convention dont les repères spatio-temporels sont totalement absents : on sait simplement qu'Orontea est reine d'Égypte, que Creonte est un philosophe, qu'Aristea est la femme d'un corsaire qui a enlevé le fils d'un roi, le prince Florindo, rebaptisé Alidoro par Aristea devenue sa mère nourricière. Le livret qui n'a rien d'historique  suit en fait les étapes de l'éducation sentimentale d'Orontea, une femme qui se refuse à toute relation amoureuse pour préserver sa liberté et qui par un coup de foudre s'éprend éperdument d'Alidoro, un artiste bohème effronté, un bellâtre trousseur de jupons qui fait le joli coeur. Carsen a bien perçu l'actualité de l'action : les personnages de l'opéra rompent leurs relations amoureuses dès qu'un objet plus tentant rencontre leurs regards. Le peintre Alidoro est un portraitiste toujours à la recherche d'un nouveau modèle, de nouvelles inspirations. Ainsi fait-il poser Silandra, qui s'entiche aussitôt de l'artiste et rompt d'un coup de bec sa relation avec Corindo. La vieille Aristea est à la recherche d'un amant introuvable, elle tente de séduire Giacinta, travestie en Ismero, et qui est elle aussi tombée amoureuse d'Alidoro. Le livret comporte également de nombreux passages dans lesquels on sent l'influence de la commedia dell'arte, dans l'accentuation du caractère des personnages, poussée parfois jusqu'à la caricature. Ainsi du personnage de Gelonte qui est ivre d'un bout à l'autre de l'opéra, ou de celui d'Aristea, une femme âgée prête à tout pour une aventure amoureuse, ou encore du serviteur Tibrino dont la passion est de faire la guerre. La troisième scène de l'acte III, du plus haut comique,  met en présence Gelonte et Tibrino qui tous deux clament leurs passions, le vin pour le premier, les armes pour le second. Enfin le livret a recours a des thèmes attendus et récurrents du théâtre des 16ème et 17ème siècles : les topos du barbon amoureux (ici la vieillarde), de l'amour révélé par une lettre et du lieto fine provoqué par une reconnaissance inattendue et abracadabrantesque la révélation de la véritable identité princière d'Alidoro. Pour ceux qui savent l'italien, soulignons encore la beauté de la langue du livret, tout à la fois poétique, dramatique et comique. L'italien du 17ème siècle comporte des termes et des formules qui ne sont plus d'usage, mais le double sur-titrage italien et anglais facilite la compréhension. La superbe qualité de prononciation et de projection de tous les chanteurs et chanteuses est aussi d'une aide précieuse pour l'appréciation du travail des librettistes. L'opéra de Cesti est d'une théâtralité telle qu'il exige que les chanteurs soient à la fois des experts du recitar cantando et d'excellents acteurs, d'autant que l'action change constamment et de manière très rapide. Leur interprétation doit serrer de près et souligner le contenu émotif et ses modulations.

Giovanni Antonini apporte son expertise de la recherche d'un style vocal rempli de vivacité. Il demande aux chanteurs de ne pas forcer sur la voix mais de privilégier l'expressivité et la légèreté. L'Orontea est une oeuvre de théâtre musical, le chant doit servir à augmenter le contenu émotif. L'orchestre de la Scala joue sur des instruments d'époque. Dans une interview menée par Cesare Fertonani, le maestro Antonini souligne que " la partie instrumentale étant essentiellement constituée de refrains, la part du lion revient au basso continuo, qui sera très étoffé, varié et timbré. L'ensemble comprend des luths, un théorbe, deux clavecins, une harpe, une dulciane, une viole de gambe, un violoncelle et un lirone. C'est précisément en raison de son importance que le basso continuo doit être très concertant. La liberté que cette musique permet dans le traitement de l'instrumentation à chaque exécution est peut-être l'aspect le plus fascinant de la concertation. Le vrai défi de faire une telle œuvre dans un grand théâtre comme la Scala consiste précisément à donner une identité d'affects et de situations liés à l'instrumentation, qui est absolument libre et ouverte." Antonini a parfaitement relevé le défi d'amplifier ce que propose la scène et de rendre avec grâce et élégance la légèreté diaphane et la rythmique de la musique de Cesti. 


Dans le rôle titre, Stéphanie d'Oustrac a apporté une présence scénique stupéfiante de vivacité, renforcé encore par un volume sonore adéquat. Brillante dans la scène de la jalousie du deuxième acte, elle apporte les modulations veloutées et la suavité gracieuse de son mezzo-soprano à son "Intorno all'idol mio", un des rares arias de l'opéra qui soit bien connue. Le contre-ténor Carlo Vistoli fait un début très acclamé à la Scala  dans le rôle voyou d'Alidoro, il incarne avec grand talent ce barbouilleur dont la belle gueule et la sensualité envahissante séduit toute la gent féminine au point qu'on s'étonne de la révélation finale de son statut princier tant ce personnage est égoïste, inconstant, imbu de lui-même et profiteur. Le contre-ténor de Carlo Vistoli a un aspect naturel rare, il a quelque chose d'inné proche d'une voix d'alto, il n'est jamais forcé et ne recherche pas l'effet spectaculaire. La voix a des douceurs séduisantes, des couleurs expressives. Au final du deuxième acte, après la lecture de la lettre d'aveu amoureux d'Orontea, ses "Care note amorose" charment l'oreille et le coeur. Au troisième acte, avec l'aria "Il mondo così va", dans lequel le personnage d'Alidoro se lamente de l'inconstance des femmes. le chanteur ravit définitivement l'adhésion d'un public déjà conquis. Étoile montante, la soprano Francesca Pia Vitale apporte le charme et les séductions de son brillant soprano au personnage volage de Silandra. Son "Addio, Corindo, addio", par lequel cette femme volage met brutalement fin à sa relation avec Corindo, est des plus réussis. Autre artiste de la nouvelle génération, le britannique Hugh Cutting donne un excellent Corindo, sans jamais forcer son contre-ténor chaleureux et vibrant qui lui aussi est d'un agréable naturel. Le rôle burlesque de Gelonte, l'amoureux inconditionnel des fruits macérés de la vigne, est magistralement joué et chanté par la basse Luca Titotto. La basse Mirco Palazzi interprète avec talent sa contrepartie sérieuse, le rôle du conseiller philosophe moralisateur Creonte. La soprano catalane Sara Blanch fait des débuts remarqués à la Scala dans le rôle en pantalon du valet Tibrino,  avec notamment une excellente interprétation de l'aria humoristique " Or se dir mi convien la verità, Per dipinger una donna, Del pittore uopo non è", particulièrement d'actualité à Milan en cette semaine cosmétique. "Pour peindre une femme, il n'est point besoin d'un peintre", un éloge drolatique du maquillage. La ravissante et talentueuse mezzo-soprano Marcela Rahal réussit une métamorphose radicale en se transformant en la vieille Aristea, autre personnage  éminemment burlesque de l'opéra qu'elle interprète avec une faconde étourdissante. Enfin la soprano colorature russe  Maria Nazarova prête son soprano cristallin à Giacinta/Ismero, la suivante d'Orontea, poursuivie par les assiduités d'Aristea.

Le succès d'un peintre princier

La soirée s'est déroulée comme dans un songe heureux, on ne sentait pas le temps passer tant le travail de l'orchestre et des chanteurs était fascinant, tant les trouvailles et la structuration de la mise en scène apportaient un étonnement enchanteur. Il est un mot italien intraduisible qui pourrait rendre compte de l'éclat lumineux d'une production qui a exigé un travail inouï de la part de chacun de ses contributeurs, c'est la sprezzatura. Tout était parfait et léger, tout était naturel, d'une italianité rêvée. 

L'Orontea, dramma per musica d'Antonio Cesti, à la Scala de Milan

Du 26 septembre au 5 octobre 2024 
Livret de Giacinto Andrea Cicognini et Giovanni Filippo Apolloni

Orchestre du Teatro alla Scala
Nouvelle production du Teatro alla Scala

Chef d'orchestre Giovanni Antonini
Mise en scène Robert Carsen
Décors et costumes Gideon Davey
Lumières Robert Carsen et Peter Van Praet

Distribution

Orontea Stéphanie d’Oustrac
Creonte Mirco Palazzi
Silandra Francesca Pia Vitale
Corindo Hugh Cutting
Gelone Luca Tittoto
Tibrino Sara Blanch
Aristea Marcela Rahal
Alidoro Carlo Vistoli
Giacinta Maria Nazarova

Retransmission

L'opéra sera retransmis en direct vidéo sur LaScalaTv le 5 octobre à partir de 19H45. Après la diffusion en direct, la vidéo restera disponible à la demande jusqu'au 12 octobre 2024.

Crédit photographique @ Vittorio Lorusso (photos 1,2,3 et 5) et Brescia e Amisano @ Teatro alla Scala (photo 4)

Pour les italianophones 

La Scala propose en ligne des articles intéressants du programme :
https://www.teatroallascala.org/static/upload/oro/orontea-libretto.pdf

Ainsi que le libretto :
https://www.teatroallascala.org/static/upload/oro/orontea-libretto.pdf

Synopsis (traduit du synopsis de la Scala)

Acte I

L'action se déroule dans un « village délicieux ». Orontea, reine d'Égypte, renouvelle dans un aria sa décision de ne jamais tomber amoureuse. Son tuteur, Creonte, tente en vain de la convaincre de se trouver un mari. À ce moment, l'attention d'Orontea est attirée par les cris du page Tibrinus qui vient de sauver d'une embuscade un peintre, jeune et beau, nommé Alidoro. Le jeune homme, accompagné de sa vieille mère Aristea, arrive en présence de la reine qui se sent aussitôt attirée par lui. C'est alors qu'entre en scène un vieil ivrogne, Gelone, le serviteur bouffon qui ne peut manquer dans un mélodrame du milieu du XVIIe siècle. Après avoir chanté les louanges du bon vin, il entame un dialogue avec deux amants : Silandra, la servante de la cour, et Corindo, le chevalier. Une nouvelle rencontre entre Alidoro et Orontea fait comprendre au premier les sentiments de la reine à son égard. Mais la beauté d'Alidoro a également frappé la frivole Silandra, qui s'intéresse à lui. L'acte se termine par un dialogue confus entre Gelone, toujours ivre, et Tibrino.

Acte II

Orontea reconnaît à part soi qu'elle est amoureuse d'Alidoro, à l'inverse de ce qu'elle avait affirmé au début du premier acte. Un nouveau personnage, Giacinta, qui a revêtu des vêtements masculins et prétend se nommer Ismero, fait son entrée sur scène. C'est elle qui a attenté à la vie d'Alidoro. L'indignation d'Orontea rend compte de ses sentiments. Pour compliquer les choses, Aristea, la vieille mère d'Alidoro, s'entiche de Giacinta, qu'elle prend pour un homme, ce qui donne lieu à de nouvelles scènes cocasses. La situation de la vieille femme séduisant un jeune homme est fréquente dans l'opéra du XVIIe siècle. Elle est d'autant plus paradoxale qu'Ismero est en fait une femme et que le personnage d'Aristea est confié à un ténor. Silandra, quant à elle, abandonne Corindo sans hésiter et Alidoro n'arrive pas à se décider entre les deux femmes. Alors qu'il s'apprête à incarner Silandra, il est attaqué par Orontea en furie : angoissé, il s'évanouit, ce qui donne à Orontea le courage de lui avouer son amour dans une lettre. L'aveu d'amour à l'être aimé qui ne sait pas entendre est également un topos de l'époque, largement dérivé du théâtre espagnol contemporain. La lettre ouvre les yeux de l'inconstant Alidoro, qui se réjouit de sa bonne fortune.

Acte III

Dans le dernier acte, le tourbillon des couples s'intensifie. Alidoro renie Silandra et se vante de ses amours royales. Cela sème le trouble à la cour et exaspère Orontea : le jeune homme est ainsi éconduit par ses deux amantes et se plaint de l'inconstance féminine. Tibrinus et Gélon ont pitié de tous les amoureux, l'un déclarant préférer la guerre à l'amour, l'autre le vin. Le bouffon est envoyé par Silandra pour se faire pardonner par Corindo, qui lui accorde son pardon, mais jure de tuer son rival. Entre-temps, Giacinta est également tombée amoureuse d'Alidoro, mais subit les avances d'Aristea qui lui offre une médaille précieuse. La jeune femme l'offre à Alidoro, espérant l'attirer à elle. Mais Gelone, qui a assisté à la scène, pense qu'Alidoro a volé une médaille similaire appartenant à Orontea et l'accuse. C'est précisément la médaille qui conduit à une heureuse conclusion. Elle démontre qu'Alidoro est en fait le prince Floridano, enlevé par des corsaires alors qu'il portait encore des langes. Alidoro peut ainsi épouser Orontea, tandis que Corindo épousera Silandra.

Le Mystère du « Mont Sacré » : L’incroyable histoire du Saint Prépuce d’Andechs et de la petite souris

© Marco Pohle Percée sur sa colline dominant le lac d’Ammersee, en Bavière, l’abbaye d’Andechs est aujourd’hui mondialement connue pour sa b...