vendredi 24 janvier 2025

Le Palazzetto Bru Zane et l'Orchestre de la Radio munichoise ressuscitent Mazeppa de Clémence de Grandval

Nicole Car en Matréna 

La représentation en concert de l'opéra Mazeppa de Clémence de Grandval au Prinzregententheater de Munich est le nouveau fruit de la collaboration entre l'Orchestre de la Radio de Munich (Münchner Rundfunkorchester) et le Palazzetto Bru Zane (1). Cette heureuse coopération qui avait débuté avec Cinq-Mars de Gounod en 2015, fête cette année son dixième anniversaire et sa dixième coproduction. Après Cinq-Mars, ce furent Dante de Benjamin Godard, Proserpine de Saint-Saëns, Le tribut de Zamora de Gounod. L'ancêtre de Saint-Saëns a été présenté en version scénique en 2019,  avec l'Académie bavaroise de théâtre August Everding comme autre partenaire. En 2020, L'île du rêve de Reynaldo Hahn en version concertante et Passionnément d'André Messager. Puis en 2023 Ariane de Massenet et  Ô mon bel inconnu de Reynaldo Hahn. Sept des neuf coproductions sont parues sous forme d'enregistrements live dans la série de livres CD Opéra français sous le label Bru Zane, qui a déjà annoncé la captation et la parution prochaine d'un livre CD Mazeppa.

De cette noble série, Mazeppa est le premier opéra composé par une femme, un fait remarquable dans la seconde moitié du 19ème siècle. L'hebdomadaire musical Le Ménestrel le souligne dans la nécrologie qu'il publia en janvier 1907 :

" Mme la Comtesse de Grandval, née Marie-Félicie-Clémence de Reiset, est morte mardi dernier, à Paris, peu de jours avant d’accomplir sa 77e année. Elle était née, en effet, le 21 janvier 1830. Quoique sa haute situation et son état de fortune ne la fissent considérer que comme amateur, Mme de Grandval était cependant douée, comme compositeur, de facultés assez remarquables et d’une puissance de production assez rare, surtout chez une femme, pour qu’on pût sans complaisance lui accorder ce titre d’artiste, auquel elle tenait si fort. Sous ce rapport même, elle était très ambitieuse et revendiquait sa part avec une sorte d’âpreté, ne se contentant pas de publier ses œuvres, mais recherchant les succès de théâtre, se faisant exécuter dans les concerts et prenant part à des concours dont elle aurait pu laisser l’honneur aux professionnels. Elle avait commencé toute enfant l’étude de la musique, reçut d’abord des conseils de Flotow pour la composition, et plus tard se mit bravement sous la direction de M. Saint-Saëns, avec qui elle travailla pendant deux années. Son éducation terminée, elle se mit à écrire considérablement et accapara en quelque sorte les théâtres. Elle fit représenter ainsi aux Bouffes- Parisiens le Sou de Lise (un acte, 1839, sous le pseudonyme de Caroline Blangy), au Théâtre-Lyrique les Fiancés de Rosa (un acte, 1863, sous le pseudonyme de Clémence Valgrand), à Bade, sur le théâtre de Bénazet, la Comtesse Eva (un acte, 1865), à l'Opéra-Comique la Pénitente (un acte, 1868), au Théâtre-Italien Piccolino (3 actes, 1869), et plus tard, au Grand-Théâtre de Bordeaux, Mazeppa (4 actes, 1892). Dans l’intervalle elle avait pris part, victorieusement, au concours Rossini, où elle avait vu couronner, en 1879, sa cantate la Fille de Jaïre (paroles de M. Paul Collin). Puis elle avait fait exécuter à la salle Ventadour la Forêt, poème lyrique en trois parties (paroles et musique, 1875), et à l'Odéon, dans un concert spirituel, Sainte Agnès, oratorio (1876). Elle s’était exercée aussi dans la musique religieuse, avait écrit deux messes, dont une fut exécutée à l’ancien Athénée, plusieurs motets et un Stabat Mater qu’elle fit entendre dans la salle du Conservatoire en 1870. Elle avait donné encore aux concerts populaires des Esquisses symphoniques. Et ce n’est pas tout; on connaît encore d’elle un trio avec piano, une sonate pour piano et violon, un concertino de violon, des nocturnes pour piano, une Suite pour flûte et piano, des pièces pour hautbois et piano, pour violoncelle et piano, la Fiancée de Frilhiof, scène lyrique et enfin un nombre considérable de mélodies vocales. Et en cataloguant tout cela, ne suis-je pas sûr de ne rien oublier. On voit quelle était l’activité artistique de cette femme bien douée. Mme de Grandval faisait partie de la Société des compositeurs ; jusqu’à l’époque où sa santé fut ébranlée elle assistait volontiers à nos assemblées générales, et elle n’était pas la dernière à réclamer avec insistance sa place sur les programmes de nos concerts."

On lit facilement entre les lignes que le chroniqueur, tout en résumant avec admiration et respect la carrière artistique de la compositrice, tient à marquer l'étonnement qu'avait suscité l'activité artistique d'une femme appartenant à la haute société et ne peut s'empêcher de tempérer son appréciation positive : considérée comme amateur, qui aurait dû laisser sa place aux professionnels, mais cependant douée, avec une puissance de production assez rare, surtout chez une femme, publiant ses premières œuvres sous un pseudonyme, et réclamant avec insistance et âpreté sa place dans le milieu masculin de la Société des compositeurs. Après son décès, l'œuvre de Clémence de Grandval tomba dans l'oubli, la compositrice n'étant plus là pour la défendre et la promouvoir. Son opéra Mazeppa, qui avait triomphé lors de sa création bordelaise en 1892, ne fut jamais monté à Paris, si ce n'est deux ans plus tard dans une version avec accompagnement au piano jouée à la Salle Pleyel. Il fut de son vivant encore produit à Anvers, Marseille, Montpellier et Dijon. Saint-Saëns qui fut son professeur et son ami avait bien résumé la situation de son élève, dont il disait qu'elle aurait certainement été célèbre, n'eût-elle été une femme.

Tassis Christoyannis en Mazeppa

C'est un public nombreux, avisé et curieux qui est venu assister à la version concertante de Mazeppa. Il fut vite électrisé par ce qu'il découvrait. 

À l'écoute, on pénètre en terre inconnue et de nombreux spectateurs se sont efforcés de relier la musique de la comtesse à celle de compositeurs familiers : à l'entracte, on entend citer Gounod, Lalo, Verdi, Saint-Saëns, Massenet ou même Puccini et Wagner. Mais qu'importe, c'est Grandval qu'on découvre. La partition est composée de manière très claire et il est à première écoute très facile de suivre le développement de l'histoire parce que l'instrumentation exprime très clairement le développement dramatique de l'action qui se reflète dans la musique et dessine précisément le contour des personnages. L'intensité des mélodies est remarquable.

Clémence de Grandval a de grandes qualités narratives et descriptives, la théâtralité de sa musique nous permet de visualiser les diverses scènes. Le prélude au ton martial évoque la chevauchée infernale de Mazeppa attaché nu sur le dos d’un cheval excité jusqu'à la fureur qui l'emmène au fond des steppes ukrainiennes. On entend le galop, on imagine la steppe infinie. Plus tard, ce sera le murmure du vent dans les peupliers. Pendant le divertissement du quatrième acte, l'indispensable musique de ballet, ravissante au demeurant, emprunte des motifs au folklore slave. Les scènes de masse sont rendues par les choeurs, avec au départ un chant choral murmuré, avec ensuite la proclamation de Mazeppa comme chef de guerre, puis la célébration  de la victoire de l'armée ukrainienne, avant le terrible retournement de situation occasionné par de la trahison du héros. Le chef estonien Mihhail Gerts, qui ne connaissait rien de l'œuvre de la compositrice avant de s'être vu proposer la direction d'orchestre, souligne l'extrême clarté de la composition. Le Münchner Rundfunkorchester et les choeurs ont admirablement rendu cet opéra qui entrelace l'action historico-politique et une histoire d'amour au lyrisme intimiste rendu par la douce tendresse des violons et plus encore des flûtes.

Ante Jerkunica en Kotchubei 

Comme le chef, Nicole Car a pénétré en terre inconnue en découvrant son rôle, celui de Matréna, la fille du chef ukrainien Kotchoubeï frappée d'un coup de foudre dès qu'elle rencontre Mazeppa. Matréna est une jeune femme amoureuse dans un monde en guerre. Entourée par des hommes, elle est aussi la seule soliste féminine dans un monde masculin. Le rôle est fascinant et la soprano australienne l'a merveilleusement incarné, rendant à la fois la douceur de la jeune femme et sa force intérieure, notamment dans les scènes avec Iskra, dont elle éconduit l'amour, et lors de la scène finale avec Mazeppa. Nicole Car a totalement su captiver le public en lui faisant suivre le développement dramatique et émotionnel de Matréna qu'elle interprète avec passion jusqu'au paroxysme pathétique de la folie finale. La tension monte en flèche lors de la trahison de Mazeppa qui exige de sa bien-aimée un amour inconditionnel et l'oblige à un choix cornélien entre son amant et son père, dont l'impossibilité lui fait perdre la raison. Peut-être peut-on établir un parallèle entre ce personnage féminin isolé, sans pouvoir de décision dans un univers peuplé d'hommes, et celui de la compositrice. À noter que Nicole Car chantera Amelia à la Bayerische Staatsoper à partir du 26 janvier. 

Julien Dran en Iskra

Le rôle-titre est interprété avec une mâle assurance par Tassis Christoyanis qui lui confère une force virile rare, une intériorité et une puissance impressionnantes, mais aussi avec de la douceur dans les parties lyriques exprimées dans les hauteurs de sa voix bien timbrée. Le baryton grec s'est taillé une fameuse réputation en tant qu'interprète de mélodies françaises, qu'il a enregistrées avec le Palazzetto Bru Zane, parmi lesquelles on trouve des œuvres de Gounod  et de Saint-Saëns, deux amis de Clémence de Granval. Le ténor Julien Dran donne un Iskra convaincant et poignant, parfois tendre, alors même que son personnage tortueux n'est pas dénué de fourberie et se montre particulièrement odieux lorsque, lui tendant un piège pour la forcer à se dévoiler, 'il annonce la mort de Mazeppa à Matréna. Le chanteur bordelais a une force d'expression dramatique saisissante et semble se jouer des difficultés du rôle. Le croate Ante Jerkunica apporte les profondeurs ténébreuses de sa voix de basse à l'intransigeant Kotchoubeï qui jette sa malédiction sur sa fille. Enfin Pawel Trojak, qui a consolidé ses classes à l'Opéra studio de Lyon, dresse un portrait musical très remarqué de l'Archimandrite avec les beautés d'un timbre extrêmement séduisant.

La soirée s'est terminée par une longue ovation triomphale où les bravi se mêlaient aux applaudissements et aux trépignements, un hommage rendu tant aux talents des solistes, du chef, de l'orchestre et des choeurs qu'au génie d'une compositrice jusqu'alors inconnue et, hasard du calendrier, dont on fêtait l'anniversaire ce 21 janvier.

L'opéra peut s'écouter jusqu'au 20 février via le site du Münchner Rundfunkorchester. À noter que le livret et le programme sont accessibles en fin de page.

Pawel Trojak en Archimandrite



Clémence de Grandval, Mazeppa, opéra en cinq actes et six tableaux (concertant)

Avec Nicole Car (soprano), Julien Dran (ténor), Tassis Christoyannis (baryton), Pawel Trojak (baryton),
Ante Jerkunica (basse)

Chœur de la Radio bavaroise
Orchestre de la radio de Munich
Mihhail Gerts Direction d'orchestre

Coproduction avec Palazzetto Bru Zane

(1) Le « Palazzetto Bru Zane - Centre de musique romantique française » a pour mission de de la musique romantique) s'est donné pour mission de mettre en valeur les trésors musicaux français du long 19e siècle, de 1780 à 1920, et de leur faire retrouver le rayonnement qu'ils méritent. Son travail est donc axé sur la recherche, l'édition de CD et de livres CD sous le label Bru Zane, l'édition de partitions et de livres, l'organisation de concerts internationaux et le soutien de projets pédagogiques et de productions CD, en lien avec des institutions internationales. Son siège se trouve à Venise, dans un palais baroque, le Casino Zane, qui date de 1695.

Crédit photographique © Markus Konvalin

samedi 18 janvier 2025

Bicentenaire de Johann Strauss — L'appartement de la Praterstrasse à Vienne, un photoreportage

L'appartement de la rue du Prater à Vienne, une visite incontournable à Vienne pour les admirateurs de Johann Strauss. 

L'appartement de Johann Strauss

Aucun quartier de Vienne n'a été aussi influencé par la présence du Danube que l'actuelle Leopoldstadt.  Dès sa petite enfance, Johann Strauss a vécu à Leopoldstadt (la ville de Léopold), qui a ensuite changé vers 1860 lorsqu'elle a été incorporée à la « Grande Commune de Vienne » : elle est devenue une ville métropolitaine dans cette zone de tension tripolaire du Danube encore sauvage. 

C'est dans cet appartement que Johann Strauss II a composé l'un des morceaux de musique les plus célèbres au monde : « Sur le beau Danube bleu » (Opus 314), plus connue sous le nom de “Valse du Danube”. Strauss a emménagé dans cet appartement du premier étage de la Praterstraße dans les années 1860, signe visible de son immense succès et de sa carrière légendaire.

Issu d'une dynastie de compositeurs de valses, Strauss a commencé sa carrière en jouant de la musique de danse et de marche. Dirigeant son propre orchestre, il est rapidement devenu une star internationale, effectuant des tournées à guichets fermés en Europe et en Amérique.

Plus tard, il s'est consacré à l'opérette, écrivant des pièces durables telles que « Die Fledermaus » et devenant une figure de proue de ce nouveau genre.

L'exposition organisée dans l'ancienne demeure de Strauss retrace la vie et l'œuvre du compositeur. Outre des documents, des objets et des portraits du « roi de la valse », elle présente un piano Bösendorfer et un violon Amati provenant de sa collection personnelle.

La valse viennoise

Elle connut son apogée lors du Congrès de Vienne en 1815. Joseph Lanner et Johann Strauss I lui ont donné ses lettres de noblesse avec leurs mélodies au rythme particulier pendant l'époque Biedermeier. Johann Strauss II la transforma en musique symphonique. Elle devint représentative de la musique viennoise de la seconde moitié du 19ème siècle.

                                                                         Photoreportage

Aquarelle de Karl Zajicek
54, Praterstrasse Wien

Piano Bösendorfer 1896

Essuie-plume


Les compositeurs de la valse viennoise
Aquarelle de Theodor Zasche (1892)

Proposition de sauvetage de l'État
in Kikeriki (1881)

Offenbach ou Strauss ? (in Figaro, Wien, 1872)

Joseph et ses frères (Josef, Johann et Eduard Strauss)
in Der Zeitgeist 1869

Caricature de Franz Gaul vers 1880

in Kikeriki 1874

Arrivée au paradis des compositeurs
Theo Zasche

Violon Amati (Crémone 1612)

Orgue de salon (harmonium, 1882)


Caisson pour cartes à jouer




Johann Strauss en 1853
par Joseph Kriehuber

Pupitre debout (1883/1884)

Mère de Johann Strauss

Maison de naissance à Vienne St. Ulrich

1870-1878 Maison de Strauss à Hietzing, que Strauss ne voulut plus habiter
après la mort de sa femme Jetty. C'est ici qu'il composa Die Fledermaus.

Villa Erdödy à Bad Ischl,d'abord louée par Strauss puis acquise en 1897
en copropriété avec son beau-frère Joseph Simon.

Avec Adele,  sa 3ème femme

Avec Jetty, sa 1ère femme

Partie de tarot à Bad Ischl en 1898


Strauss dirigea l'orchestre du Grand Opéra de Paris en 1877
lors de la saison des bals, in Illustrierte Zeitung

Au Coliseum de Boston (30000 spectateurs ! ) en 1872 à l'occasion du
World's Peace Jubilee and International Music Festival
Strauss y dirigea 16 concerts en 3 semaines


Le Vauxhall à Pavlosk (1855)
Strauss y dirigea l'orchestre de mai à octobre 1856 à 1865, puis en 1869

au Volksgarten de Vienne en 1853. Lithographie de Franz Kaliwoda.

Photo Angerer à Vienne. Strauss se rasa la barbe vers la fin des années 1880
pour ne garder que la moustache.




Portrait de jeunesse

Strauss peint en 1888 par August Eisenmenger

Masque mortuaire de Johann Strauss décédé le 3 juin 1899

Crédit des photos Luc-Henri Roger. Les droits appartiennent au © Wien Museum.

samedi 11 janvier 2025

Mazeppa de Clémence de Grandval au Prinzregententheater ce 19 janvier 2025

Photo de Mihhail Gerts© Kauko Kikkas

Les concerts du dimanche du  Münchner Rundfunkorchester (Orchestre de la Radio de Munich) proposent de redécouvrir des opéras moins connus ou oubliés. Ce dimanche 19 janvier, l'orchestre  a choisi de présenter l'opéra Mazeppa de Clémence de Grandval, en coproduction avec le Palazzetto Bru Zane. Le concert est retransmis en direct à partir de 19H05 sur BR Klassik. 

Présentation du Münchner Rundfunkorchester

Les femmes ont marqué l'histoire de l'opéra non seulement en tant que chanteuses, mais aussi en tant que compositrices, et ce dès l'âge d'or de cette forme d'art. Il est grand temps de rendre hommage à leurs œuvres ! La Française Clémence de Grandval a été formée, entre autres, par Camille Saint-Saëns. Dans Mazeppa, elle décrit avec brio l'ascension et la chute du héros en titre, un personnage haut en couleur qui a déjà inspiré Tchaïkovski, au milieu de la lutte pour la liberté des cosaques, de la trahison et de la condamnation. L'opéra fut créé au Grand-Théâtre de Bordeaux en avril 1892.

Programme

Clémence de Grandval, Mazeppa, opéra en cinq actes et six tableaux (concertant)

Avec Nicole Car (soprano), Julien Dran (ténor), Tassis Christoyannis (baryton), Pawel Trojak (baryton), 
Ante Jerkunica (basse)

Chœur de la Radio bavaroise
Orchestre de la radio de Munich
Mihhail Gerts Direction d'orchestre

Coproduction avec Palazzetto Bru Zane

Décor du 2ème acte in Le Monde illustré du 23 avril 1892

Pour préparer cette soirée, nous avons retrouvé les textes de présentation donnés par le journal des concerts La soirée bordelaise du 24 avril 1892, ainsi qu'une série d'extraits de textes journalistiques commentant  la partition.

Mazeppa, un article de La soirée bordelaise

MAZEPPA

Le Grand-Théâtre de Bordeaux donne la première représentation d’un opéra inédit en 4 actes et 6 tableaux ; Mazeppa, dont la musique est de Mme de Grandval et les paroles de MM. G. Hartmann et Ch. Grandmougin. 

Cet essai de décentralisation artistique est un véritable événement pour notre ville, la Soirée bordelaise croit donc devoir donner le résumé de cet ouvrage et la biographie des auteurs. 

Mazeppa se passe en Ukraine, vers la fin du XVIIe siècle. Nous ne rappellerons pas la légende de Mazeppa, lié sur le dos d’un cheval sauvage. Après une course effrénée à travers les forêts et les steppes, le cheval, épuisé de fatigue, est tombé inanimé en pays d’Ukraine. Le premier acte nous montre Mazeppa étendu à ses côtés, exhalant sa plainte et sa douleur. Il entend les voix des Ukrainiens se rendant au travail ; il les appelle à son aide, Matrêna, la fille de Kotchoubey, guerrier et noble de l'Ukraine, a, la première, entendu ses cris ; elle accourt, le réconforte et le console. Matrêna a devancé dans 1a steppe son père, le vieux chef de tribu ; celui-ci s’avance à son tour vers Mazeppa, le Polonais rejeté de sa Patrie. Sur l’invitation du vieux chef ukrainien, i1 restera au milieu de ses nouveaux amis, et, pour se venger d’un rival cruel, il luttera, s’il le faut contre son propre pays. L’occasion ne tardera pas à se présenter, car les Ukrainiens veulent secouer le joug de la Pologne. Le chef désigné d’avance de ce soulèvement est Kotchoubey, le père de Matrêna ; mais le vieux patriote ne se sent plus la force nécessaire pour conduire ses hommes à la victoire, il désigne au choix de ses compatriotes l'étranger Mazeppa, dans lequel une inspiration superstitieuse lui fait voir un nouveau chef envoyé par le ciel. Ce choix inattendu est vivement combattu par Iskra, jeune soldat de l’Ukraine, qui depuis longtemps aime Matrêna en secret. Iskra demande que le drapeau de la patrie soit mis entre les main d’un enfant de l’Ukraine. Malgré ce noble appel aux sentiments patriotiques de la nation, la voix du vieux capitaine l’emporte sur celle du jeune soldat. Au premier tableau du deuxième acte, Matrêna et ses compagnes viennent offrir des fleurs à l’autel de la Madone et des Saintes Images. Elles prient pour le salut de la patrie. La prière de Matrêna est pour Mazeppa, qui occupe déjà toutes ses pensées. Le vieux Kotchoubey fait partager sa confiance à sa fille, qui, dans un moment de douce quiétude, évoque les tendres souvenirs de son enfance ; elle chante une gracieuse berceuse, qui a été écrite spécialement pour la créatrice du rôle, Mme Bréjean-Gravière. Iskra survient, et, dans l’espoir que Matrêna trahira son secret, il lui annonce que l’armée est victorieuse, mais que Mazeppa a trouvé la mort dans les combats. Matrêna ne se contient plus, elle éclate en sanglots et en imprécations ; elle n’a jamais aimé Iskra, qui a pris pour de l’amour ce qui n’était qu’une amitié fraternelle ; elle ne sera jamais sa femme, et puisque Mazeppa a cessé de vivre, elle peut l’avouer maintenant, c’est lui, c’est lui seul qu’elle aimait ! Mais au dehors des cris de triomphe se font entendre. Mazeppa n’est pas mort. Il revient au contraire vainqueur. Matrêna est dans la joie. Le deuxième tableau du deuxième acte représente la grande place de Poltava. Les hymnes de gloire retentissent de toutes parts : c’est l’apothéose de Mazeppa le libérateur de l’Ukraine. Seul Iskra ne prend pas part à l’allégresse générale. Il a acquis la certitude que Mazeppa, cet aventurier traître à sa patrie, contre laquelle il vient de porter les armes, trahissait déjà la vaillante Ukraine et cherchait l’appui du roi de Suède pour renverser le tzar, auquel il veut ravir la puissance et le trône. « Amis, on vous trahit ! crie-t-il à la foule qui se répand sur la place ; Mazeppa vainqueur n’est pas la délivrance, il flatte l’espérance de nouveaux oppresseurs. Mort au vainqueur de la Pologne, au traître ! » « Eh bien ! frappez donc ! répond Mazeppa paraissant sur le seuil de l’église ; frappe, peuple qui vient de me bénir. Frappe-moi ! Est-ce donc un crime de vous avoir sauvés de l’abîme et délivrés de l’esclavage ? Avez-vous sitôt oublié vos allégresses, les Kosaks glorieux, les Polonais soumis ? Et ne voyez-vous pas que je suis rouge encore du sang de vos ennemis ? » Les deux tableaux de l’acte suivant nous montrent Mazeppa — sûr de l’appui de la foule et confiant en l’amour de Matrêna qui ne voit et ne respire que par lui — couronnant sa trahison. Mazeppa boit avec ses nouveaux alliés les Suédois. Au milieu de l’orgie passent le vieux Kotchoubey et les fidèles Ukrainiens qui ont trop deviné les infâmes menées de Mazeppa et que ce dernier envoie à la mort. Au même instant paraît Iskra; il est porteur des volontés suprême du tzar. Celui-ci connaît la trahison de Mazeppa qui devient, sur ses ordres, le prisonnier d’Iskra, et qui est dépossédé de toutes les faveurs indignement conquises. Mazeppa veut en vain résister ; maudit par tous, il s’enfuira détesté. Matrêna veut implorer son père. « Sois maudite comme lui, s’écrie Kotchoubey, maudite à jamais ! » Au dernier acte, Mazeppa, seul, anéanti, est étendu presque au même endroit de ce même steppe où, sanglant, évanoui, Matrêna l’a jadis rencontré. Matrêna erre également dans ces vastes steppes témoins autrefois des jeux de son enfance et plus tard de ses sombres amours. Elle erre inconsciente, privée de raison. Mazeppa, dans une dernière angoisse, veut essayer de reconquérir le souvenir de celle qui l’a tant aimé. Elle le reconnaît, le repousse et, dans un suprême éclair de raison, s’écrie : « Sois éternellement maudit par tout un peuple et., par moi ! » Elle chancelle! Elle est morte! Et l’irrémissible néant s’ouvre pour Mazeppa, ce réprouvé de l’honneur et de l’amour!

Les auteurs de Mazeppa

Mme De GRANDVAL 

Marie -Félicie- Clémence de Reiset, vicomtesse de Grandval, compositeur et l’un des membres les plus actifs de la jeune école française, est née au château de la Cour-des-Bois (Sarthe), propriété de Reiset, le 21 janvier 1832. Quoique sa haute situation et son état de fortune aient pu, au début de sa carrière, faire considérer Mme de Grandval comme un amateur, on s’est vite aperçu qu’elle était douée de facultés assez remarquables et d’une puissance de production assez rare, surtout chez une femme, pour qu’on puisse sans complaisance lui accorder le titre d’artiste. Dès l’âge de six ans, elle étudiait la musique et à douze ou treize ans elle s’exerçait déjà à la composition sous la direction de M. de Flotow qui était au nombre des amis de sa famille. Celui-ci ayant quitté la France peu d’années après, laissa incomplète l’éducation de son élève qui cependant se mit à composer de la musique instrumentale, d’assez nombreuses mélodies vocales, et à ébaucher quelques opéras, mais ces essais étaient fort imparfaits, et bien des années furent perdues pour elle, par suite de son inexpérience, dans l’art d’écrire et d’instrumenter. Cependant, Mlle de Reiset, devenue vicomtesse de Grandval, conservait un vif amour de la musique. Elle résolut de refaire en entier son éducation musicale et se mit dans ce but sous la direction de M. Camille Saint-Saëns. Après deux années d’études sérieuses et ininterrompues, elle avait atteint le résultat qu’elle désirait et se vit en état d’écrire correctement et de rendre exactement ses pensées. Depuis lors, Mme de Grandval ratrappant le temps perdu, n’a cessé de produire, et son inspiration s’est révélée sous les aspects les plus divers ; musique dramatique, symphonie, musique religieuse, musique instrumentale, elle a abordé successivement tous les genres, en faisant preuve dans chacun d’eux, d’un talent véritable, d’une imagination bien douée et d’une faculté productive dont la vigueur est incontestable. La liste des ouvrages de Mme de Grandval serait trop longue à énumérer ici; nous pouvons renvoyer nos lecteurs qui désireraient la connaître dans son entier au supplément de la Biographie universelle des musiciens, de Fétis, publié sous la direction de M. Arthur Pougin. Cette nomenclature contenait jusqu’en 1881 : huit ouvrages dramatiques, opéras comiques, poèmes lyriques ou opérettes, joués soit au Théâtre-Lyrique, à l’Opéra-Comique, au Théâtre Italien ou aux Bouffes-Parisiens, sept œuvres religieuses, messes, Stabat, oratorios, dont Sainte-Agnès, exécutée dans un concert spirituel de l’Odéon en 1876; de nombreux morceaux de musique instrumentale exquises symphonies (concert populaire 8 mars 1874), suites, trios, sonates nocturnes, concertos, musettes, etc., une quantité considérable de musique vocale, comprenant des scènes dramatiques, mélodies, rêveries, duos, romances, et chansons dont plusieurs sont devenues célèbres aux concerts et dans les salons parisiens. Depuis cette époque (1881 ), Mme de Grandval a obtenu le prix du premier concours Rossini, sur 43 concurrents, avec un oratorio, la Fille de Jaïre, poème de Paul Collin, qui avait été choisi par le jury, lequel était l’Institut. L’année suivante cet oratorio fut exécuté au conservatoire avec l’orchestre et les chœurs de l’opéra, Mme Brunet-Lafleur, MM. Bosquin et Lauwers. En 1883-84, elle triomphait de nouveau à la Société des compositeurs de musique avec une suite d’orchestre et un divertissement hongrois ; et elle a composé depuis Atala, scène dramatique, poème de Louis Gallet, une masse d’œuvres pour hautbois, clarinette, violoncelle, un prélude avec variations pour M. Mars’ch, un recueil de dix mélodies (poésie de Sully Prud’homme), enfin Mazeppa, auquel Mme de Grandval a travaillé quatre ans.

M. Hartmann 

M. Georges Hartmann, un des auteurs du livret, est l’ancien éditeur des oeuvres de Massenet, Reyer, Paladilhe, Godard, Lalo, etc. De tous temps il s’est occupé de théâtre, puisque c’est à lui que Massenet doit ses principaux poèmes d’opéra. M. Hartmann est l’auteur d’Hérodiade, de Werther, et a collaboré au Mage et à Esclarmonde. C’est lui qui eut l’idée de l’ouvrage de Mazeppa, pour lequel il s’adjoignit M. Grandmougin. C’est avec le même collaborateur que M. Hartmann a fait le poème du Tasse, drame lyrique de Benjamin Godard, et Hulda, légende Scandinave, mise en musique par César Franck, et dont la magistrale partition, encore inédite, sera représentée à l’Opéra. M. Hartmann vient également de tirer du roman de Madame Chrysanthème, de Pierre Loti, le nouvel académicien, un opéra-comique dont M. Messager a écrit la musique, et qui sera représenté à l’Opéra-Comique au cours de la saison prochaine.

M. Grandmougin

M. Charles Grandmougin est né à Vesoul le 17 janvier 1850. Son père était bâtonnier de l’ordre des avocats à Vesoul, et sa famille le destinait au barreau qu'il abandonna pour suivre la carrière littéraire. Poète et bibliothécaire du ministère de la guerre, il a publié plusieurs livres de poésie et écrit des livrets d’opéras; enfin, un drame sacré, le Christ, qui sera joué sous peu au Théâtre Français.

La partition

Extrait du journal Le Matin du 24 avril :


" La partition.
Sur ce livret, plein d'intérêt et traduit en vers sonores, Mme de Granval a écrit une partition qui se distingue par une grande clarté, un sentiment dramatique très soutenu, une harmonie et une orchestration essentiellement modernes.
A cette heure tardive, je ne puis que vous signaler les morceaux principaux de la partition, ceux du moins qui ont été le plus applaudis.
Au premier acte, il faut citer une jolie berceuse, chantée par Matrena au second acte, le duo de Matrena avec Iskra, puis toute la scène de la place Poltava, très mouvementée, avec sa marche triomphale, ses chœurs de jeunes filles et surtout son finale, d'un grand effet dramatique.
Au troisième acte, après un beau prélude symphonique, se place un grand duo d'amour entre Matrena et Mazeppa, d'une tendresse élégiaque et du plus heureux effet orchestral ; au quatrième acte, un ballet très pittoresque et le finale de malédiction enfin, le cinquième acte renferme d'heureuses réminiscences choisies parmi les phrases principales de l'ouvrage et qui apparaissent comme autant de leït-motive, tour à tour tendres et passionnés. "

Extrait de l'article de Léon Kerst dans Le petit journal du 24 avril :

" La partition de Mme de Granval est à la, fois d'une vigueur surprenante et, d'un charme sans pareil ; avec la force et les poussées masculines, elle a la grâce et la subtilité féminines ; double mérite, qui la fait doublement heureuse ; mais ce qui frappe, jusqu'à l'étonnement, l'observateur sérieux, c'est la maîtrise, la curieuse possession de soi qui  plane sur l'œuvre et la distribue en ses diverses parties avec une sûreté de touche qu'envieraient bien des vétérans de l'art dramatique. C'est que Mme de Grandval est née " théâtre " et que si la destinée qui mène les compositeurs ne lui a guère permis jusqu'ici que d'être symphoniste, il faut voir, le jour où une circonstance, se présente comme elle sait la saisir ! Le jet mélodique est abondant, essentiellement distingué, neuf toujours, avec des rythmes brisés qui lui donnent la modernité et l'imprévu, ces deux qualités du théâtre chanté d 'aujourd'hui. L'orchestre ne  cesse pas d'être intéressant, par d'heureux mariages des timbres, par une polyphonie qui n'a rien que d'harmonieux, et qui sait ne point verser dans le bizarre, intentionnel, et par conséquent agaçant. Tout est musical, nourri, gras et robuste. C'est de la musique, enfin ! Et point fausse, point dissonante, qui a quelque chose à dire et qui le dit clairement, sans prolixité, à la française ! Un peu trop de batterie fracassante, par exemple un certain abus de timbales et de grosse caisse, qu'il sera facile de faire disparaître par quelques coups d'un crayon opportun. Mais cela n est rien et n'empêche pas l'œuvre d'être vraiment d'un ordre supérieur. Léon Kerst.

Extraits de l'article de Paul Lavigne dans La Gironde du 26 avril 1892 :

Mazeppa appartient franchement à la période musicale contemporaine inaugurée peu après la guerre, et qui compte MM. Saint-Saëns, Joncières, Reyer, Massenet, Lalo, etc., parmi ses plus illustres représentants. On pense même peu à M. Saint-Saëns en écoutant cette partition, mais bien plutôt à Mireille, à Mignon, à Hamlet ; mais le compositeur dont on retrouve partout et à chaque instant les traces dans les quatre actes de Mme de Grandval, c’est sans contredit M. Massenet. Ce qui témoigne bien en faveur de la place énorme que ce maître, si éminent tient dans l’art musical de notre époque !... "

Et surtout, pas d’équivoque. HérodiadeManon, le CidEsclarmonde même, ont laissé des marques évidentes dans la nouvelle partition : mais de simples tendances ne sont, après tout, ni des imitations ni encore moins des réminiscences !... La musique de M. Massenet court dans l’air, si j’ose m’exprimer ainsi, et il est bien difficile, de nos jours, à un compositeur sérieux de ne pas laisser imprégner sa propre musique de ses formes et de son coloris. Il est de fait que grâce à tous ces avatars, que grâce à ces changements continuels de genre et de manière qu’on lui a tant reprochés (et avec si peu de raison), l’auteur du Roi de Lahore embrasse dans son œuvre un horizon musical immense, et que son « faire » est extraordinairement varié, quoique partout et toujours reconnaissable. Toutes les fois que Mme de Grandval se laisse aller à sa libre inspiration, que ses idées musicales arrivent à une forme nette et précise – alors en un mot qu’elle se montre le plus elle –, la couleur Massenet apparaît presque aussitôt, et l’auditeur, mis en éveil, cherche de suite dans sa mémoire, mais sans la trouver, je me hâte de le dire, la page que ce qu’il entend semble lui rappeler. Et ne se la remémorant pas, c’est alors qu’il se rend compte de la personnalité réelle et complète de la musique qu’il écoute. Donizetti copiait-il Rossini dans sa manière italienne ? Non mille fois non ! Mais il lui était difficile d’échapper à son influence, et de ne pas se laisser entraîner souvent à son insu, dans le mouvement rossinien. […]

" En écoutant avec attention les tableaux de début, on éprouve un sentiment de surprise fort naturel à l’audition de nouveautés et d’effets spéciaux auquel on ne s’attendait pas. Cette surprise diminue de plus en plus, et on arrive à voir enfin très clair dans la manière du compositeur. Il y a quelques successions défendues, et n’ayant absolument rien de scolastique des quintes de suite et des « fausses relations » (pour parler le jargon de l’école), que l’auteur a parfaitement fait d’employer, car elles sont superbes et produisent le plus bel effet quand on n’en abuse pas. Combien de fois déjà ne l’ai-je pas dit ? Ce sont les compositeurs qui, à leur insu, créent les règles. Autant de pris sur l’ennemi !… 
De brusques modulations sont très savoureuses, mais produiraient plus d’effet encore si elles n’étaient pas en majeure partie amenées par le même mécanisme. Au milieu d’une phrase nettement accusée et bien tonale, on perçoit tout à coup un accord de quarte et sixte sur la dominante d’un autre ton, et c’est là le pivot (« la nuance », aurait-on dit au siècle dernier), qui opère le changement. Les premières fois, l’effet est saisissant ; mais bientôt après on s’y habitue comme à toutes les formules. "

mercredi 8 janvier 2025

Xabier Anduaga et Pretty Yende ensorcellent le public munichois dans La Fille du régiment

Xavier Anduaga (Tonio) et Pretty Yende (Marie)

L'histoire de la Fille du régiment se situe dans le contexte des guerres napoléoniennes qui conduisirent au traité de Presbourg, signé en décembre 1805 entre la France et l'Autriche, à la suite des défaites autrichiennes à Ulm et Austerlitz. La France récompense ses alliés du Sud de l'Allemagne : au détriment des Habsbourg, la Bavière, qui venait de s'allier la même année avec l'empereur des Français par le traité de Bogenhausen, s'agrandit notamment du Vorarlberg, du Tyrol, du Trentin. Napoléon Ier reconnaît à Maximilien de Bavière le titre de roi. 

La Fille du régiment, c'est ainsi que l'on appelle la jeune Marie, une enfant trouvée par des soldats sur le champ de bataille. La troupe décide d'élever en commun la jeune fille apparemment abandonnée. Bien sûr, un jeune homme apparaît bientôt, qui suscite un intérêt particulier chez elle, et le secret de ses origines n'est pas non plus laissé de côté. Dans la meilleure tradition de l'opéra-comique français, Gaetano Donizetti et son équipe de librettistes ont créé une pièce qui combine de manière originale l'idylle alpine, l'enthousiasme patriotique et l'amour romantique avec des situations comiques et des conflits survoltés.  La Fille du régiment qui fut pendant des années l'œuvre la plus populaire de Donizetti a été quelque peu reléguée au second plan au 20e siècle, notamment à Munich où l'opéra n'avait plus été produit depuis près de quatre-vingt-dix ans ! La nouvelle production permet de redécouvrir cette musique aussi amusante qu'astucieuse, même au-delà de sa célèbre ouverture ou du grand air de Tonio.

Damiano Michieletto, qui avait mis en scène Aida au BSO lors de la saison 2022/2023,  revient avec son équipe le scénographe Paolo Fantin et le concepteur lumière Alessandro Carletti. Le costumier Agostino Cavalca est également un compagnon de longue date du groupe et travaille pour la première fois à la Bayerische Staatsoper. Le chef Stefano Montanari, qui avait secoué le public avec la nouvelle production des Nozze di Figaro et sa conception propulsive, déchaînée et débordante d'idées de la partie d'orchestre et du continuo, accompagne à nouveau sa direction d'orchestre au pianoforte. Sa profonde connaissance du baroque et de l'opéra italien  lui permettent de donner vie à l'élégance et à l'humour de la musique de Donizetti. Stefano Montanari met en valeur l'instrumentation de la Fille du régiment. La musique s'écoule brillante, avec des clartés transparentes et limpides et une connaissance des effets qui rendent pleinement hommage au génie du compositeur. 

Damiano Michieletto place la question de la nature profonde des êtres et de leur véritable identité au centre de sa mise en scène. L'histoire se déroule sur deux niveaux : la nature et la ville. La nature comme symbole d'un monde instinctif et spontané et la ville dans le sens d'un monde de manières raffinées et de haute éducation. Musicalement au tambour que l'on entend à l'extérieur s'oppose la harpe, l'instrument du salon. Le spectacle joue ces deux côtés l'un contre l'autre, avec des costumes extravagants et des personnages amusants qui, à la fin, sont enfin libérés des étiquettes sociales et assument avec bonheur leur propre identité.  


Dorothea Röschmann (Marquise de Berkenfield) et Pretty Yende

La scénographie est à la fois simple et ingénieuse et rend compte des deux niveaux définis par Damiano Micheletto : au premier acte un vaste caisson de scène blanc parsemé de rares souches d'arbres a pour paroi arrière l'immense photo d'une forêt enneigée. Lorsque Marie est reconnue comme la nièce de la marquise de Berkenfield, deux soldats ex machina sont élevés par des filins descendant des cintres vers le milieu de la photo et se mettent à la découper pour laisser apparaître le salon de la marquise ; au deuxième acte qui se déroule au château de la marquise, c'est l'inverse qui se produit : un grand cadre accroché à  la paroi du fond  du château de la marquise représente la forêt enneigée, la toile sera crevée par le régiment venu retrouver sa pupille.

Si l'opéra est chanté en français, sa partie théâtrale se décline en allemand, ce qui n'est pas dérangeant quand on connaît le contexte historique de l'opéra. L'opéra de Munich a invité une grande actrice de théâtre, de télévision et de cinéma  pour interpréter le rôle de la duchesse de Crakentorp : Sunnyi Melles commente avec verve l'évolution de la jeune cantinière qu'elle destine à son neveu le duc de Crakentorp. Elle donne une duchesse drôle, dynamique, énergétique et impérieuse, qui perdra sa perruque à la fin du spectacle, symbole de la déconfiture de son projet matrimonial. C'est que le monde de la haute société est affublé par Agostino Cavalca d'un vestiaire pré-révolutionnaire : robes à la française avec panier et hautes perruques pour les dames. Le duc de Crakentorp en habit brodé et portant dentelles semble tout droit sorti des Caractères de La Bruyère : il nous a rappelé le personnage d'Iphis. Comme un concentré de toutes les afféteries, il porte une haute perruque étagée et obéit au doigt et à l'oeil à sa tyrannique tante, qu'il suit comme un caniche. Le rôle muet a été confié à Louis von Stebut, un jeune comédien qui réussit une composition très amusante de son personnage.

Le public attendait avec impatience Xabier Anduaga dans le rôle de Tonio, un ténor espagnol primé Opéralia que son interprétation du grand air " Ah ! mes amis, quel jour de fête ! " a propulsé à des hauteurs stellaires. Quelle voix, quel timbre, quelle puissance !  Il est le héros de la soirée, emportant la faveur du public avec la chaleur de son timbre si beau et si particulier, sa maîtrise technique incomparable du passaggio qui lui permet de défiler les neuf contre-ut comme d'autres enfilent des perles sur le fil d'un collier. Une merveille d'interprétation qui se double d'un jeu de scène d'un naturel ingénu, à la suite de laquelle le jeune ténor emporte une longue ovation tonitruante mêlant les bravi, les applaudissements et les trépignements. Xabier Anduaga s'inscrit dans la glorieuse lignée des meilleurs interprètes du rôle, Pavarotti, Alfredo Kraus ou plus récemment Juan Diego Flórez et Javier Camarena. Le ténor rencontre la soprano Pretty Yende, dont l'interprétation du rôle-titre est bien connue sur les scènes internationales. Pleine de vie, fougueuse, — ici joyeuse et pétillante d'allégresse, là malheureuse et désespérée mais rebelle, — Pretty Yende s'investit pleinement dans le personnage de Marie avec cette grande spontanéité qui fait sa force. Ce rôle, qu'elle commença de chanter à la Maestranza, est une de ses meilleures cartes de visite. Son interprétation est souple, légère et se plie avec facilité à tous les caprices de la vocalisation. Le trille lui sied à ravir.  Elle amuse beaucoup en chantant faux alors que sa tante la force à s'exercer au chant de salon. La soprano allemande Dorothea Röschmann donne une belle composition du rôle de la marquise de Berkenfield, tante prétendue mais en fait mère de Marie, une femme coincée dans le respect des valeurs traditionnelles de sa caste et qui veut faire de sa fille une dame, mais qui finira par rendre les armes et céder au charme et au cœur débordant de son impétueuse fille. Le baryton georgien Misha Kiria, que l'on a déjà pu apprécier à Munich en Don Magnifico ou en Geronio, prête sa haute stature et sa corpulence impressionnante et débonnaire au sergent Sulpice, " père " en chef de Marie au sein de la troupe de ses 1500 pères. Il joue avec talent les faux durs sensibles et les pères attentifs, une prise de rôle des plus réussies ! Enfin le néo-zélandais Martin Snell, qui fait partie de la troupe de l'opéra munichois,  amuse beaucoup dans le rôle d'Hortensius. Les choeurs, entraînés par Christoph Heil, animent constamment l'action de leurs mouvements chorégraphiés avec humour. Ils donnent leur pleine mesure dès le chœur d'introduction au premier acte : la prière, dite d'abord par les voix de femmes, reprise ensuite par tous les choeurs, et l'allegro qui suit renferment de véritables beautés. 

On peut actuellement écouter l'opéra sur la radio bavaroise BR Klassik en ligne. Lors du festival d'été d'opéra, la production sera reprise pour deux soirées dans une distribution partiellement modifiée avec Serena Sáenz (Marie) et Lawrence Brownlee (Tonio).


Tableau final

La Fille du régiment de Gaetano Donizetti. Livret de Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges et Jean-François Bayard. Opéra comique en 2 actes (1840). Une coproduction de la Bayerische Staatsoper avec le Teatro San Carlo, Naples.

Distribution du 6 janvier 2025


Direction musicale Stefano Montanari
Mise en scène Damiano Michieletto
Scénographie Paolo Fantin
Costumes Agostino Cavalca
Lumière Alessandro Carletti
Chorégraphie Thomas Wilhelm
Chœur Christoph Heil
Dramaturgie Saskia Kruse et Mattia Palma

Marie Pretty Yende
La Marquise de Berkenfield Dorothea Röschmann
La Duchesse de Crakentorp Sunnyi Melles
Tonio Xabier Anduaga
Sulpice Misha Kiria
Hortensius Martin Snell
Un caporal Christian Rieger
Un homme de la campagne Dafydd Jones

Orchestre de l'État de Bavière
Chœur de l'Opéra d'État de Bavière

Crédit des photos © Geoffroy Schmied

Mit der Kamera über den Bozner Markt — 22 Fotos

  © Marco Pohle