vendredi 1 août 2025

Munich 21 juin 1868 — Les Maîtres chanteurs de Nuremberg de M. Wagner — Une chronique de Maurice Cristal

Angelo Quaglio le jeune - Projet pour le 2ème acte (1868)

En 1868, peu après la première du 21 juin, la revue mensuelle Le Correspondant (éditée par Victor-Amédée Waille à Paris) offrait à ses lecteurs une longue chronique musicale consacrée à la première des Meistersinger von Nürnberg de Richard Wagner. Le chroniqueur Maurice Cristal livre des informations qui restituent bien l'atmosphère de la représentation et la réception de l'oeuvre. Il s'éloigne parfois du coeur du sujet pour se lancer dans de longues digressions, qui ne manquent cependant pas d'intérêt. 

in Süddeutscher Telegraph 24/06/1868


CHRONIQUE MUSICALE — LES MAÎTRES CHANTEURS DE M. WAGNER 

Les Maîtres chanteurs de Nuremberg, opéra de M. Richard Wagner, ont été représentés au Théâtre-Royal de Munich, devenue l’Athènes de l’Allemagne moderne, le dimanche 21 juin 1868. Cette séance, depuis longtemps annoncée et très-vivement attendue, a été splendide. Le roi avait mis la salle de spectacle, avec tout le matériel, tout le personnel, à la discrétion de son protégé. On a fait des prodiges pour la mise en scène. Ainsi au deuxième acte, dont les scènes se passent dans une rue de Nuremberg, les coulisses ont été supprimées pour faire place non plus à des décors et des trompe-l’œil, mais à de vraies maisons moyen âge se profilant dans une longueur décroissante. Ce système, qui a pour avantage de rendre inutile tout progrès dans la peinture, toute science dans la perspective décorative, a été jugé très-ingénieux. Il est ruineux, c’est un de ses mérites, et il est le témoignage touchant d’un retour naïf à l’enfance de l’art. On a laissé, pendant des mois entiers, défaillir les recettes pour que les répétitions journalières pussent être suivies sans interruption. Des virtuoses et des choristes ont été engagés. Le crédit accordé était illimité. Or on sait combien il en coûte de soins et de dépenses à nos théâtres, dont le personnel est si nombreux et le matériel si abondant, pour arriver à une de ces représentations irréprochables qui sont la gloire de notre capitale. Munich a pu rivaliser avec Paris et le Théâtre-Royal ne l’a point cédé à notre grand Opéra. La dépense de cette mise en scène, qui s’est reproduite trois fois seulement à Munich, se chiffre à cinquante mille florins. 

Le spectacle était annoncé pour six heures. Dès cinq heures et demie, la salle était envahie. À l’heure précise, le signal du chef d’orchestre imposait le silence à l’auditoire attentif et l’ouverture commençait. Chacun était à sa place. Le roi avait eu la politesse de devancer l’heure ; il était arrivé sans escorte, avec la simplicité gracieuse d’un dilettante empressé.

La loge royale est au premier étage de ce théâtre qui, comme disposition, rappelle notre salle des Variétés, et qui, comme proportions et austérité, ressemble à notre Odéon, ce singulier théâtre, qui rempli paraît vide, illuminé demeure obscur, et qu’on dirait toujours en deuil, même sous la blancheur et les dorures des enjolivements qu’on lui a récemment donnés. Cette loge, qui fait face à la scène, est séparée des galeries voisines par deux cariatides, et n’occupe en hauteur que l’espace d’un étage ; un lustre modeste l’éclaire. C’est un salon bourgeois peu étendu, mais de bon goût. Le roi entre : personne n’est dérangé ; aucune effervescence officielle ou factice n’accompagne la présence du maître, et les spectateurs venus de l’étranger ne soupçonnent pas même que le souverain est là. 

L’ouverture de l’opéra, enlevée avec beaucoup de feu par un orchestre hors ligne, provoque quelques applaudissements sans éclat, et M. Wagner, qui ne s’est point encore montré, vient prendre place dans la loge royale à côté de son protecteur. 

Tel nous l’avons vu à Paris lors de la représentation du Tannhäuser, et lorsqu’il donna au Théâtre-Italien ses concerts qui furent le signal d’une guerre civile chez la gent irritable des écrivains, des peintres, des musiciens, rassemblés comme une ménagerie disparate, au foyer aristocratique de Ventadour ; tel, à Munich, nous est apparu de nouveau M. Wagner, point rajeuni, mais point vieilli. C’est toujours cet homme entre deux âges, long et maigre, roide, impérieux, hostile à qui ne l’admire point, peu servile à qui l’admire. Le bas de son visage est sans beauté et point plaisant, le nez s’écrase vulgairement ; mais le front est noble, élevé, débordant de conceptions hardies et d’imaginations téméraires. Sur ce front est peinte l'audace des révoltés. Dans les yeux, qui ne manquent pas de fascination, se combattent et s’amortissent deux sentiments contraires : l’inébranlable volonté, tempérée par la douceur des mystiques rêveries. 

Jusqu’à la fin de la soirée, Louis II a gardé M. Wagner dans sa loge, échangeant avec lui de courtes observations et multipliant sans apparat, sans morgue, les publiques marques de son affection pour sa personne, de son admiration pour son talent. C’est là que, pendant toute la représentation, les regards et les bravos ont été trouver le poète des Maîtres chanteurs, de Lohengrin, de Tristan et Iseult, de Rienzi. La pièce terminée, le rideau s’est relevé : on a rappelé tous les artistes, puis l’auditoire entier s'est retourné vers la loge royale,  . Wagner, acclamé par une ovation unanime, a été sommé de recevoir les félicitations des spectateurs. Il a longtemps décliné ce flatteur hommage que les convenances ne lui permettaient pas d’agréer à côté de son royal Mécène. Mais, sur l’invitation de Louis II, il a dû se montrer au-devant de la loge et saluer le public. L’allégresse n’a plus connu de bornes, et l’on a fêté avec enivrement le roi sagace et généreux qui a su réserver à son protégé cette exceptionnelle distinction, qu’aucun artiste et aucun personnage n'ont encore obtenue.

À Paris, à Berlin, à Vienne, cet excès d’honneur a fait un peu sourire et du compositeur et du prince. Certes, partout, on voit avec reconnaissance Louis II chercher, par un noble choix, à conquérir à son pays la supériorité dans les lettres et dans les arts ; mais peut-être un peu d’excès gâte ces intelligents efforts. M. Wagner n’est pas sans valeur, nous l’admettons volontiers, mais la mise en scène des opéras de ce libelliste-musicien ne vaut pas qu’on la traite comme un événement capital. Semblables excentricités ont été, de tout temps, coutumières chez les potentats allemands. Le duc Maximilien, qui vivait au dix-septième siècle, avait rapporté d’Italie, où, jeune, il avait passé plusieurs années, la manie de l’architecture. C’est un éloge, puisqu’il fut bon architecte et que Munich, qui lui doit son aspect de grandeur et d’élégance, date de ce règne sa véritable importance comme cité. Mais Maximilien sut ne pas oublier ses devoirs de prince, et entre Gustave-Adolphe et Wallenstein, il joua un grand rôle dans la guerre de Trente ans, de laquelle il rapporta le titre d’électeur. Plus encore que le duc Maximilien, l’électeur Maximilien-Joseph, fait roi de Bavière par la France en 1805 et allié des Français jusqu’en 1815, concourut à embellir, en l’agrandissant, la capitale d'un royaume sorti de la révolution qui avait menacé tous les trônes. L’architecture était aussi une de ses manies. Ce fut lui qui traça le plan du faubourg Maximilien, devenu la ville nouvelle où sont réunies à peu près toutes les grandes constructions, tous les monuments de date moderne et qui, avec moins de tristesse et plus de variété, ressemble aux quartiers opulents de Londres. Son fils Louis, roi de 1824 à 1848, a partagé les goûts et suivi les traces du duc Maximilien, fait électeur par l’Autriche, et de Maximilien-Joseph. Son enthousiasme pour les arts n’était pas sans bizarrerie et allait jusqu’à proscrire, par exemple, de son palais les meubles devenus nécessaires aux usages de notre temps et indispensables au confort sous un ciel humide et froid, pour tout sacrifier aux décorations imitées d’autres époques et d’autres climats. Dans le dernier siècle, c'était un spectacle qui prêtait à réfléchir que la cour de tous les principicules allemands, chez qui tout ce que comportaient de frivole la musique italienne, les comédies françaises et l’étiquette empruntée à Versailles, formait, avec exclusion expresse de ce que les lettres, le théâtre et le cérémonial peuvent présenter d’indispensable et de sérieux, les éléments de toute la civilisation, de tous les arts, de tous les plaisirs. Louis XIV était pour tous ces princes un modèle de grandeur et de dignité qu’ils s’empressaient d’imiter, n’arrivant en réalité qu’à le singer, chacun dans la mesure de son pouvoir et de l’étendue du pays qu’il gouvernait. Toutes les résidences princières de l’Allemagne de cette époque et toutes les grandes maisons de plaisance copiées sur Versailles le reproduisaient en miniature. La langue française a fourni toutes les désignations données à ces châtellenies, à ces parcs et à ces palais connus encore aujourd’hui sous les noms de Sans-Souci, Bel-Air, Mon-Plaisir. Le faste de Louis XIV, les mœurs de sa cour, la littérature française, les tragédies, les comédies, les opéras et les ballets de France, la musique, les virtuoses et les arts d’Italie, dans ce qu'ils pouvaient accuser d’excentrique et de léger, de gaspillage et de pompe étourdie, faisaient de la vie de ces princes un carnaval bizarre qui revêtait parfois une certaine originalité. 

Chaque prince avait à sa cour une armée de hauts dignitaires de la couronne, échelonnés hiérarchiquement comme la noblesse à Versailles. Les principautés s’épuisaient en fêtes mythologiques, soupers, comédies, sérénades, jeu de brelan, ballets et mascarades. Sur le théâtre, les princes dansaient en face du public et ne croyaient pas déroger ; ils avaient des maîtresses, des bâtards dont les frais d’établissement étaient payés par le trésor public. Du reste, ils étaient tous mélomanes de plus ou moins de talent et se seraient crus inexcusables de ne pas aimer la musique, de ne pas lui consacrer toute leur intelligence et de ne point lui donner le relief des maîtrises, des concerts et des spectacles. Malheureusement, il se mêlait à ce goût musical des extravagances incroyables. Le duc de Weimar passait son temps dans un cénacle de femmes ; avec elles il jouait du violon et ne cessait de fumer. Sa vie tenait du concert et du café chantant, c’était un sérail musical plus la tabagie. L’électeur palatin réunissait les premières dames de la cour sur son grand tonneau d'Heidelberg, où un orchestre de violons et de hautbois exécutait de la musique de danse, et tout le monde se mettait en même temps à danser, à chanter et à s’enivrer. La musique, la comédie française et le ballet se partageaient les goûts du prince héréditaire de Wurtemberg ; dans son théâtre, où tout le monde était impartialement reçu gratis, le public pouvait voir chanter, jouer et danser le souverain. Un autre de ces princes, le margrave de Bade-Dourlach, avait exclu les hommes de sa présence ; le service du palais était fait par soixante femmes de chambre vigoureusement constituées, écuyères habiles et mélomanes éprouvées. Lorsqu’il partait pour la promenade ou la chasse, ces dames, costumées en houzardes, montaient à cheval et servaient de garde du corps ; après la chasse, elles quittaient l’uniforme et reprenaient leur service. Elles chantaient de la musique profane à la chapelle, de la musique de fantaisie à l’opéra et la musique religieuse dans les bals concertants. Elles composaient l’orchestre du théâtre et des fanfares costumées en hommes, sonnaient le cor et la trompette à pleines lèvres, et formaient le personnel du ballet. 

Le margrave de Bade était un prince économe, il n’en a pas moins bâti le château et la ville de Carlsruhe. Nous ne comprenons plus ces mœurs, qui étaient générales alors, ni ces singularités, et nous avons bien raison. Pour se faire pardonner leur légèreté, ces princes avaient un sentiment quelquefois exquis des arts; ils y ont mêlé la manie et le mauvais goût; mais on se plaît à tort à ne citer que leurs excès ou leurs ridicules. Ainsi, le duc de Mersebourg avait dans son palais une salle toute entière consacrée à un seul instrument, la basse de viole. Il en avait réuni une énorme quantité et de toutes les dimensions. La plus grande, que le duc se plaisait à faire admirer à tous les voyageurs comme curiosité unique, était assez vaste pour contenir un groupe de huit personnes. Le manche touchait au plafond, qui était très élevé, et un escalier était dressé tout le long de l’instrument pour qu’on en pût à l’aise étudier les détails. Ce prince a racheté cette innocente bizarrerie par la protection très éclairée qu’il accordait aux arts et aux lettres. Il faut au moins ne pas nier ses qualités, si on se complaît à citer se excentricités. Ces traditions fantasques se perpétuaient dans toutes les petites cours allemandes. Le duc Émile-Léopold de Saxe-Gotha, qui professait pour Weber une si grande admiration, fut un modèle d'humour en ce genre : néanmoins on peut le compter parmi les hommes les plus intéressants et en même temps les plus étranges qui aient jamais occupé un trône en miniature. Quoique élevé sous les lois de la discipline militaire la plus stricte, il était l’adorateur passionné de l’art sous toutes ses formes, et ne savait pas moins bien tirer parti de la riche instruction qu’il avait acquise que des dispositions dont la nature l’avait doté. Malgré une bizarrerie qui souvent approchait de la folie, il avait les idées assez nettes, le bon sens assez ferme, pour aimer ses excellents et habiles ministres, pour travailler autant que possible aux progrès de ses petits États, pour y multiplier les établissements d’éducation et se refuser aux folles dépenses d’une force militaire qu’il regardait comme un enfantillage et un ridicule dans une principauté aussi bornée que la sienne. Pendant les guerres napoléoniennes, il n’avait cessé de marcher vers son but à travers les difficultés politiques, et de manière même à gagner l’estime du conquérant. Ce n’est pas que la fantaisie ne vînt souvent, d’un souffle capricieux, déranger l’équilibre de ses éminentes facultés. Un jour, brûlant du feu poétique, il écrivait des idylles du style le plus téméraire. Une autre fois il mettait ses propres vers en musique, ou bien il s’occupait avec ardeur à écrire aux amis qu’il avait dans la littérature, notamment à Richter, des lettres irréprochables de forme, de ton et animées des plus nobles pensées. Parfois le duc était saisi de l’envie d’essayer sur son entourage la pointe et le tranchant de son esprit, et, dans ce cas, il ne manquait jamais d’accorder quelque faveur particulière à ceux qu’il avait blessés de ses traits piquants. Parfois encore, dans les cérémonies officielles, lorsque la cour était rassemblée en grand gala, il apparaissait au milieu du cercle et passait de l’un à l’autre, disant quelques mots à chacun de l’air le plus gracieux, mais avec le ton officiel ; et, chose singulière, tout le monde demeurait interdit, décontenancé. — Qu’est-ce donc que vous a dit le duc? se demandait-on ensuite.— A moi, répondait le premier, il m’a dit tout bas, du ton le plus amical : Un, deux, trois. — A moi, poursuivait le second, il m’a dit avec un sourire charmant : Quatre, cinq, six. 

Le duc s’amusait ainsi à compter des chiffres aux oreilles de chaque membre de l’assemblée au lieu de leur adresser les insignifiantes paroles toujours en usage dans ces solennités banales. On l’avait vu aussi choisir une robe de femme pour costume de cour, ou revêtir la toge romaine avec des sandales rouges aux pieds et une couronne de fleurs sur la tête. Une fois, en récompense de quelque service d’État, il donna à un ministre un éventail qu’il avait pris des mains d’une dame. Presque tous les jours il se montrait avec des cheveux teints de couleur différente, et ses domestiques mêmes avaient peine à le reconnaître. Tel était ce prince excentrique, qui aimait les arts et les encourageait. On voit que le prince Louis II, protecteur de M. Wagner, ne manque pas de modèles, et que, s’il lui agrée d'être bizarre, il n’a qu’à continuer la tradition. C’est à l’électeur de Saxe, devenu roi de Pologne, qu’il ressemble le plus, surtout par la position vacillante que lui font les circonstances désastreuses de la politique contemporaine. La cour de Dresde a été un moment la plus brillante des cours princières de l’Allemagne, et l’électeur ne négligea rien pour faire de la cité allemande une résidence féerique réunissant à la fois les arts et le luxe du midi de l’Europe. L’électeur-roi était grand, fort, d’une adresse merveilleuse à tous les exercices du corps, chasseur intrépide, écuyer et cocher. Il aimait la guerre et la musique, les arts et les plaisirs, et se montrait au besoin danseur élégant et non moins infatigable. Placé entre deux voisins fort incommodes, Pierre le Grand et Charles XII, qui convoitaient son royaume et le menaçaient sans cesse, il se consolait des revers et des soucis de la politique avec de la bonne musique. On l’adorait à Dresde. Il surveillait lui-même son théâtre et s’occupait de la mise en scène. Ne vous semble-t-il pas voir là notre roi de Bavière ? Hélas ! s’il est bien qu’un souverain rende aux lettres et aux arts l’honneur qui leur est dû, il ne convient pas qu’il oublie les entraves et les charges de la politique. Lorsque Louis II, dans un moment où la couronne était en péril et tout son gouvernement en alarmes, s’échappait pour visiter en cachette à Zurich son ami le compositeur, il commettait une de ces fautes qui pèsent lourd dans la balance des destinées humaines. Peut-être il vaudrait mieux que le soin de conserver ses États partout menacés le préoccupât un peu plus et qu’il songeât moins aux exhibitions en loge royale de M. Wagner. Pendant qu’il prend son plaisir à se travestir tour à tour en personnage de théâtre et à se jouer à lui tout seul les opéras de son favori, sa couronne branle sur sa tête, et la comédie, tournant au sang et aux larmes, peut facilement mettre en deuil sa maison désemparée et bouleverser son trône. 

La valeur du livret dû à l’inspiration de M. Wagner repose sur la peinture exacte de la vie des maîtres chanteurs au moyen âge. Deux amoureux, dont la passion est contrariée par la bizarre idée d’un maître chanteur maniaque s’obstinant à mettre la beauté et la dot de sa fille en loterie ; le concours des maîtres chanteurs, dans lequel l’amant choisi l’emporte sur tous ses rivaux et conquiert la belle et la dot, tel est le programme. Mais la musique vaut mieux que le livret, qui se relève par quelques incidents bouffons, par des détails de mœurs assez intéressants et par quelques scènes très poétiques. 

Pour la musique, elle est suffisamment à la hauteur de ce qu’on a le droit de demander à M. Wagner. Faisons d’abord la part du feu, et avouons que nous avons avec regret entendu des morceaux longs, ennuyeux, prétentieux, absurdes, et qui ont lassé même un public disposé à tout applaudir. Nous déclarons aussi que, tout en admettant M. Wagner comme un novateur vaillant, nous ne voulons pas être injuste envers ses rivaux contemporains, MM. Auber, Thomas, Verdi, Abert, Glinka, Gounod, Bizet, Flotow, Saint-Saëns, David, Reyer, Dautresme, Massé, Liszt, Berlioz, ni surtout envers ses devanciers, Rossini, Weber, Hérold, Meyerbeer, Halévy, qui, par leurs mélopées récitatives, l’ampleur de leur composition, le mouvement dramatique de leur lyrisme, ont démesurément élargi, dans la musique théâtrale, la voie dès longtemps ouverte et illustrée par Kayser, Haendel, Cambert, Lulli, Campra, Rameau, Gluck, Mozart et Spontini. On est accoutumé à trouver, dans chacune des partitions de M. Wagner, de nobles inspirations, des pages grandioses, des scènes d’une perfection achevée. Les esprits chercheurs que lasse la routine n’ont pas longtemps à fouiller pour faire jaillir de ses compositions les innovations les plus inattendues et des étrangetés que rien ne pouvait faire prévoir. C’est là le charme et le péril des œuvres militantes et créatrices. Dans les Maîtres chanteurs, les curieux de nouveauté et de surprise auront lieu d’être satisfaits : ils trouveront du beau, du grand, du parfait, de l’inédit et de l’idéal, une orchestration merveilleuse, un miroitement sans exemple de sonorités et d’harmonies, et même de la mélodie, innovation qui entraînera sans doute une scission dans l’école. Cette partition ne ressemble à aucun autre ouvrage de M. Wagner, et toute comparaison égarerait dans l’appréciation difficile d’une œuvre si entièrement orchestrale que la réduction au piano semble n’en être que la moquerie, et si abondante en musique que trois auditions méditées, précédées des répétitions auxquelles ont été admis quelques dilettantes favorisés, n’ont fait que la révéler sous des aspects nouveaux. L’orchestre, les chanteurs, les masses chorales, trouveront dans cet opéra moins de facilité qu’à tout ce que M. Wagner a écrit. Néanmoins l’orchestre a été irréprochable, ainsi que les chanteurs. 

Avec M. Wagner, quand on parle de chant, il faut faire des réserves : dans le nouvel ouvrage, comme dans toute la musique de ce maître, les virtuoses ont à fournir peu d’émission pure de voix chantante. On parle — notez qu’il n’y a point de dialogue et que tout se passe en mélopée, en déclamation musicale — on parle donc, on s’égosille, on vocifère de temps à autre, presque toujours l’on crie. En Allemagne on appelle cela chanter, et la maladie règne aussi, croyons-nous, dans notre Conservatoire et sur nos théâtres de musique. Mais au moins, à Paris, cette manie de crier n’est point professée par les compositeurs et n’est pas le fond de leur musique et le plus net de leurs inspirations. Avec M. Wagner, les solistes, pour dominer l’orchestre qui fait rage, sont contraints à des efforts peu flatteurs pour l’auditoire, s’il n’a pas menti le proverbe où il est affirmé qu’il faut hurler avec les loups. Les virtuoses accoutumés aux opéras italiens et français, y compris ceux de Verdi qui font sans cesse abus de sonorité vocale, auront toujours d’énormes difficultés à vaincre et point de gloire à recueillir dans les opéras de M. Wagner, où l'orchestre seul tient la bonne place et domine tout. 

Parmi les morceaux qui méritent d’être remarqués, nous signalerons une marche dans l’ouverture, le chœur des apprentis, la scène de la rixe et deux airs de ténor, mélodies ravissantes par lesquelles sont rachetées bien des erreurs de goût. 

Il faut citer les principaux artistes qui ont concouru à cette exécution magistrale. Ce sont la poétique mademoiselle Mallinger, de Munich; la piquante madame Dietz; MM. Belz [pour Betz], baryton de l’Opéra de Berlin; Hœlzel, basse bouffe de l’Opéra de Vienne; Nachbauer, ténor de Darmstadt, et M. Schlosser, ténor bouffe d’Augsbourg, à propos duquel des histoires circulaient dans les couloirs du théâtre et dans les cafés de Munich. Ces bavardages ont été habilement exploités par les thuriféraires du maître, et nous allons les redire, bien qu’ils aient déjà été racontés à Paris par un homme d’esprit que met en relief la sagacité loyale de sa critique d'art. M. Schlosser, étant en représentation à Augsbourg, s’éprit d’amour pour la fille d’un meunier de la ville. Il demanda sa main. La fille pleura et supplia, et le père consentit. Mais il mit à son adhésion une condition qu’avaient réclamée les parents et alliés de la famille, ainsi que les mitrons, meuniers et boulangers de la noble ville d'Augsbourg, fort peu désireux de voir leur noble industrie, qui nourrit l’homme, souillée par l’alliance d'un comédien, d’un chanteur, d’un bouffe. La condition était que notre artiste quitterait la roture théâtrale et se réhabiliterait par la pratique ennoblissante de la meunerie. Lorsque M. Wagner monta les Maîtres chanteurs, il demanda à l’ex-ténor un concours qui fut refusé. Un concile fut assemblé dans la boulangerie principale d’Augsbourg ; il y eut de longs débats et l’on prononça une multitude de discours. La décision unanime fut qu’un meunier devait rester meunier et garder sa virginale blancheur que ternirait inévitablement la fumée de la rampe. Louis II sollicita à son tour, et le comité de la mitronnerie daigna consentir enfin à ce que M. Schlosser désertât le fournil pour cette représentation exceptionnelle. 

Le personnel choral de Munich a affronté sans broncher les dissonances les plus ardues, et ce n’est pas un mérite mince de chanter cette musique chargée, tourmentée, où l’esprit et l'oreille, continuellement en quête d’un point d’appui qui sans cesse fait défaut, ne sont que trop souvent entraînés à dévier de l’intonation. On n’a pas idée de ces dissonances, de ces cadences brisées. M. Lacome, admirateur de M. Wagner, en parle dans ces termes : « La résolution ne se fait plus sur un accord logiquement enchaîné, si désagréable que soit la dissonance. Agissant comme pour la fameuse cadence parfaite à laquelle l’auditeur intelligent est obligé de suppléer, M. Wagner, à force d’anticipations ou de retards, arrive à supprimer l’accord de la résolution, pour tomber sur le voisin qui n’offre souvent pas l'ombre d’un rapport avec le précédent. Malgré la conversion évidente du maître à la forme mélodique, la cadence parfaite continue à être bannie à perpétuité, ainsi que sa sœur cadette. La façon la plus humaine dont M. Wagner consent à terminer ses périodes, le mode le plus caressant, le plus charmant, consiste à remplacer l’accord parfait final par un accord de septième de troisième espèce sur la quarte augmentée du ton ; soit fa dièze, do, mi, pour le ton d'ut en supprimant la tierce la. » Ainsi il faut en prendre son parti. Mais les chanteurs, comment peuvent-ils ne pas vaciller à travers ces tonalités indécises et traîtresses ? 

On n’imagine pas le mal que tout le monde s’est donné pour apprendre cet opéra. Les musiciens qui ont exécuté le Tannhäuser à Paris et ceux qui composaient l’orchestre et les chœurs aux concerts donnés par M. Wagner à notre Théâtre-Italien, peuvent seuls s’en rendre compte. M. Wagner ne fait point les choses à demi. Il s’occupe de tout, veille sur tout, ne néglige rien. Il inspecte les décorateurs, les machinistes, le lampiste, les costumiers, les ouvreuses, les pompiers. Le bonhomme qui lève la toile a souvent maille à partir avec lui, s’il ne la remonte point dans le rythme voulu et s’il ne la fait point retomber en cadence brisée comme l’a recommandé le maître. 

À Paris, lors des répétitions, tout allait au pire. Rossini laisse les virtuoses se tirer d’affaire eux-mêmes, sûr que son œuvre s’imposera par sa clarté sereine, et c’est ce qui arrive. Meyerbeer circonvenait les indociles, et avec esprit, avec douceur, les soumettait à ses désirs. M. Verdi est farouche et grommelle sans cesse ; pourtant il est loin encore de Haendel, qui jetait les récalcitrants par la fenêtre, ou de Habeneck, toujours obstiné à leur casser les violoncelles sur la tête qui, perçant le bois fragile, ressortait de l’autre côté avec une collerette improvisée ressemblant assez à un carcan. M. Wagner serait assez porté à imiter Habeneck ; mais nos virtuoses français ont mauvais caractère et se sont montrés mal disposés à subir ses aménités. En outre, M. Wagner s’exprime difficilement en français ; puis il avait des signes à lui, et quand on ne le comprenait pas, il se mordait les lèvres, frappait du pied, se démenait et fixait sur les rebelles des regards de Méduse voulant les foudroyer. À Munich, on s’est moins tenu dans le désaccord, mais je gage que plus d’une fois les artistes harassés ont dû trouver que la gloire de M. Wagner leur coûte trop de fatigues et qu’on n’en est pas suffisamment récompensé même par une exécution irréprochable. 

M. Hans de Bulow a été l’âme de la fête. C’est lui qui a dirigé les interminables répétitions, les études minutieuses, toute cette mise en train soigneuse et détaillée que le public ne soupçonne point et sans laquelle on n’obtient que des succès inconsistants. À la représentation, c’est à lui qu’a été réservée la maîtrise de l’orchestre. Cela nous a étonné, car on se souvient qu’à Paris, lors de la représentation du Tannhäuser, M. Wagner avait imaginé de prendre lui-même le bâton de commandement, ce qui est contraire aux règlements du Grand-Opéra et à la tradition française, qui veut qu’on soit toujours courtois même devant les erreurs d’un maître et surtout en face des injustices du succès. Dietsch résista aux prétentions de M. Wagner, qui malencontreusement en afficha tant d’autres plus exorbitantes. Pourquoi, à Munich, où il dirige tout à son gré, M. Wagner n’a-t-il point fait ce qui semblait si bien dans ses désirs à Paris? Il faut dire que M. de Bulow, gendre de Lizst, ami intime et admirateur fanatique de M. Wagner, le remplace sans désavantage. 

Ce musicien très-savant, qui n’est point un inconnu dans notre capitale, conduit très-habilement son armée de chanteurs et d’instrumentistes. Quand on représente à Munich un opéra de M. Wagner, le rôle de chef d’orchestre n’est plus un emploi, une fonction, c’est un ministère, un sacerdoce. M. de Bulow est à la hauteur de son apostolat, et il l’a prouvé en cette occasion solennelle. L’armée des instrumentistes du théâtre de Munich, tous exécutants éprouvés, est aussi nombreuse et aussi disciplinée que celle du Grand-Opéra de Paris et que celle de notre glorieuse Société des concerts du Conservatoire. Il fallait voir comme ils étaient affairés pendant l’exécution de la terrible musique des Maîtres chanteurs. Sur leur pupitre chargé de musique, le papier rayé éclatait de blancheur sous la lumière crue des abats-jours ; jamais l’instrument ne quittait leur main : un œil sur les parties chargées de notes, l’autre œil sur le conducteur qui semblait les fasciner et leur donner le vertige, ils s’épuisaient en labeurs terribles, comme des rameurs éperdus sur la barque que fait danser la vague en courroux. Dès que M. de Bulow agitait sa main, ils ne respiraient plus. C’était pitié de les voir s’acharner sans répit à leur besogne bruyante, la sueur ruisselait de leurs tempes, le souffle leur manquait, et l’on avait des remords à songer qu’on était là pour se distraire, pendant que tant d’infortunés subissaient une torture imméritée. 

Au lieu de se tenir, comme M. Hainl, aux concerts du Conservatoire et à l’Opéra, près de la rampe et contre le souffleur, M. de Bulow se tient au centre de l’orchestre, debout, la main droite gantée de blanc, galanterie imitée maladroitement du Théâtre-Italien. La partition est devant lui, mais il ne jette les yeux que sur ses soldats rivés à leur pupitres ; car il sait par cœur, sur le bout du doigt, comme disent les enfants à l’école, toute la musique de M. Wagner, et, par conséquent, il n’ignore aucune des triples croches, aucune des harmonies, aucune des dissonances de l’énorme partition des Maîtres chanteurs, laquelle, dans la réduction pour piano et chant, ne compte pas moins de quatre cents pages, rudis indigestaque moles. [L'expression latine "rudis indigestaque moles" signifie "masse informe et désordonnée". Elle est tirée des Métamorphoses d'Ovide, où elle décrit le chaos originel. On l'utilise souvent pour parler d'un ouvrage volumineux et peu clair. ]

À Munich, il n’y a ni officieux confrère, ni énergumène complaisant, ni applaudisseur gagé ; vous m’entendez bien ? C’est pourquoi les bravos ont été unanimes, malgré une vingtaine de réfractaires que quelques partisans exagérés ont déclaré soudoyés par la France tout entière conjurée contre M. Wagner. Nous voulons constater qu’aucune acclamation ridicule n’a troublé la libre manifestation d’un auditoire, qui sans doute avait projeté de siffler le maître, mais qui a été contraint de se prosterner devant son génie foudroyant, comme l’assurent les partisans trop spirituels du maître. 

On remarquait dans la salle un assez bon nombre d’étrangers, accourus de Londres, de Paris, quelques Russes, des Hongrois, presque toute la presse musicale de Paris. On s’émerveillait fort de nos feuilletonistes, qui, non contents de s’être fait admettre aux répétitions, ont bravement suivi les trois représentations et ont écouté l’œuvre entière, partition en main. Au reste, les auditeurs signalés, ceux qui ont un nom, sont restés sur la brèche pendant la triple représentation et avaient affronté avec un égal courage les ennuis de la répétition. Quatre et cinq auditions, en effet, semblent à peine suffire pour bien se rendre maître de l’ensemble de cette musique complexe et touffue. L’Allemagne était représentée tout entière ; pas une de ses célébrités n’a fait défaut. Toute la nation était là en exhibition, avec son type particulier, ses lignes caractéristiques, ses nuances curieuses à observer, et surtout sa longanimité à tout écouter, tout mûrir, tout couver, harangues, sermons, concerts, opéras, dans une lourde et longue gestation, avant de manifester de l’enthousiasme ou du dédain. Certes, rien ne ressemblait en cette occasion à cette effervescence indomptable, à cette fiévreuse vivacité qui à Paris, à Madrid, à Naples, à Venise, prélude aux premières auditions, véritables batailles qui font trembler les plus hardis ; rien non plus ne rappelait ces élans subits, ces brusques transports qui tout à coup soulèvent une salle, l’enivrent d’enthousiasme ou de colère, la mettent en délire et couvrent pour jamais de gloire un homme hier inconnu, ou brisent sans retour une carrière illustre. 

Les Allemands ne courent pas aussi follement au-devant de l’émotion ; ils l’attendent avec patience, ils s’en nourrissent et ne la laissent prendre jour que dans l’ordre et la régularité ; chacun de leurs sentiments est comme étiqueté, parqué à sa place et mis en relief à son heure avec à-propos, utilité et profit; dans leurs spectacles, dans leurs concerts, dans leurs conférences, nulle interruption, louange ou blâme, ne vient s’opposer au développement mathématique d’une séance dont le programme est arrêté. Certes, la foudre tomberait sur cet auditoire méthodique, qu’on la prierait d’attendre que chaque morceau, suivant son lieu et place, soit exécuté sans hâte ni retard. Au concert l’instrumentiste joue, au théâtre le virtuose chante ; il peut être sublime à son aise ou s’égarer en fausses notes tant qu’il lui plaira; aucun auditeur, entraîné par l’expansion ou le déplaisir, ne soulignera d’un murmure caressant, d’un applaudissement involontaire sa sottise ou sa bonne inspiration. L’enthousiasme n’est pas moins sincère, l’impression n’est pas moins brûlante, mais elle ne se manifestera que lorsqu’elle ne portera aucun trouble dans le programme, qu’au moment consacré par l’habitude et l’étiquette, et que dans les formes autorisées par la tradition. Quand tout est fini, l’Allemand respire, il se consulte, hume son broc, savoure sa prise de tabac, et alors, si on lui demande quelle est son opinion, il vous répond qu’il n’en sait rien et vous le prouve compendieusement avec lenteur et avec une esthétique triomphante. 

Bien que la gloire de leur Wagner fût en question, nos bons Allemands ont donc évité de se prodiguer en agitations stériles. Ils ont applaudi après l’ouverture; ils ont laissé le premier acte s’écouler paisiblement: ils se tenaient sur la réserve. Pendant le premier entracte, ils allaient et venaient, causant discrètement en esthéticiens désintéressés des choses de ce monde ; on eût dit de grandes poupées de Nuremberg en bonne fortune d’art attendant qu’on remontât le ressort qui les fait vivre. Au second acte, la glace a été rompue : on s’est ému de certaines scènes délicates et tendres, puis quelques accents bouffons ont déridé ces buveurs de bière, et un rire homérique a accueilli la rixe qui précède la chute du rideau. Dès ce moment le succès a été toujours grandissant, et la représentation n’était pas achevée sans que chaque Saxon ne fût prêt à crier à tous les échos, et surtout du côté de la France, que M. Wagner est le maître des maîtres, et que s’il n’existait pas, la musique serait encore à inventer. 

Tout donc dans cette représentation a marché à souhait : les moindres détails ont produit leur effet ; la mise en scène a fait le plus grand honneur au régisseur, M. Hallvacher ; l'orchestre, les chœurs, les virtuoses, les machinistes, les costumiers ont fait merveille, et le rideau est tombé chaque fois dans son aplomb régulier sans écraser aucun choriste ni aucun chanteur attardé à quêter quelque miette des applaudissements accaparés par M. Wagner. Seule, l’horloge plantée au milieu de la frise du manteau d’Arlequin, et qui marque rigoureusement l’heure pour la satisfaction de tous ces Allemands, affolés de tout faire avec à-propos et ponctualité, a semblé protester contre les longueurs abusives d’une interminable partition. L’impitoyable M. Wagner n’épargne personne ; non content de harasser de fatigue ses artistes, il faut qu’il mette sur les dents son public, qui sans doute n’a pas payé pour être ainsi martyrisé. Comptez donc : avec les entr’actes, les Maîtres chanteurs ont duré six heures. Il a fallu donner des douches à un Sicilien, compatriote de Bellini, qui s’était fourvoyé là par mégarde. Il était sourd ; sa surdité est guérie, mais le malheureux est devenu enragé. Pareille infortune est survenue à Scudo et à Girard, chef d’orchestre à l’Opéra et des concerts du Conservatoire. Plusieurs fois on avait invité Girard à faire exécuter au Conservatoire quelques morceaux de M. Wagner. Après avoir parcouru les compositions qu’on lui vantait, un choix cependant habilement fait et la fleur du panier, Girard laissa tomber sur son pupitre avec un profond désespoir tout ce papier, qui blessait ses yeux. « Je me félicite, dit-il, que ce soit la musique de l’avenir; quand elle arrivera, je ne serai plus. » Il mourut quelque temps après, et l’on assure que c’est la musique de M. Wagner qui l’a tué. On sait que Scudo est devenu fou à une représentation du Tannhäuser. Ses voisins, alarmés de son agitation insolite, s’efforçaient de le calmer; mais il s’exaspérait. Bientôt il s’échappa en protestations de toutes sortes et demanda à quitter la place ; on l’en empêcha. A la fin du spectacle il était fou. Il est mort sans avoir été guéri. Ceci est de l’histoire et elle est peu gaie. 

On raille les novateurs, et c’est parfois justice; mais elle est innocente la plaisanterie qui s’associe à l’étude sincère d’une œuvre de talent, à l’admiration profonde des innovations heureuses d’un esprit hardi. Dans les Maîtres chanteurs, M. Wagner, qui n’en était pas à faire ses preuves, a montré une incontestable originalité. Nous ne lui marchandons pas l’éloge. 

La première représentation des Maîtres chanteurs au Théâtre-Royal de Munich a été une solennité magnifique à laquelle trop peu d’élus ont été appelés, mais qui doit réjouir tous les hommes qui ont le culte des nobles créations de l’art et de l’esprit. On peut se rallier à M. Wagner ou détester l’emploi que parfois il a cru devoir faire de son talent; mais la conception de son opéra, œuvre singulière et géante, la grandiose ampleur de l’interprétation, l’attention émue d’un public exceptionnel, la présence d’un roi éclairé qui choisit ses protégés et ne leur ménage point les encouragements, la réunion de tous les éléments qui contribuent au succès légitime d’un novateur militant et encore discuté, le concours de circonstances favorables qu’il est difficile de rencontrer, ont donné à cette fête une beauté, un prestige rares. 

Maurice Cristal.

jeudi 31 juillet 2025

Première munichoise de la Pénélope de Gabriel Fauré

C’est la femme qui donne forme à l’absence, en élabore la fiction
car elle en a le temps : elle tisse et elle chante. 

Roland Barthes, in Fragments d'un discours amoureux

Le Festival d'été de l'Opéra de Munich a donné l'occasion de découvrir un trésor caché de l'histoire de l'opéra, Pénélope, poème lyrique en trois actes de René Fauchois sur une musique de Gabriel Fauré, un compositeur surtout connu pour son Requiem, ses mélodies et sa musique de chambre, dont on commémorait l'an dernier le centenaire de la mort. 

Pénélope fait son entrée au répertoire de la Bayerische Staatsoper dans une production menée par trois maîtresses femmes : la cheffe finlandaise Susanna Mälkki est à la direction d'orchestre, la bavaroise Andrea Breth, qui fait ses débuts à l'Opéra de Bavière, assure la mise en scène et la mezzo-soprano russe Victoria Karkacheva incarne le rôle titre. Que l'unique opéra de Fauré ait été confié à un triumvirat féminin semble aller de soi :  au cœur de l'opéra se trouve Pénélope, un personnage issu des derniers chants de l'Odyssée d'Homère, une femme combative dans sa passivité et fidèle qui a pendant des années  résisté avec succès aux tentatives de séduction d'hommes avides de pouvoir qui cherchaient à succéder à son mari Ulysse, que l'on croyait perdu, sur le trône. Face aux exigences brutales des prétendants grossiers, avides, goujats, le combat de Pénélope est celui de la lenteur et de la patience, celui d'une femme qui puise sa force dans son intériorité et dont les armes sont celles de l'ingéniosité du prétexte de la confection d'un linceul pour le père de son époux, chaque jour tissé, chaque nuit parfilé.

L'oeuvre est définie comme un poème lyrique. Ce sous-titre est loin d'être indifférent, il livre une clé de lecture de l'opéra et de sa composition musicale. Hegel l'a fort bien formulé dans ses Leçons d'esthétique : « La poésie lyrique est à l'opposé de l'épique. Elle a pour contenu le subjectif, le monde intérieur, l'âme agitée par des sentiments et qui, au lieu d'agir, persiste dans son intériorité et ne peut par conséquent avoir pour forme et pour but que l'épanchement du sujet, son expression. » 

Andrea Breth explore la question de savoir si les retrouvailles entre Pénélope et Ulysse, le couple régnant, séparés depuis des années, peuvent être harmonieuses ou si elles risquent plutôt de s'accompagner d'aliénation et de déception. La metteuse en scène, réputée pour son réalisme psychologique et sa capacité à créer des atmosphères poétiques, investigue les états d'âme et la psyché de Pénélope.  

Dès l'ouverture, sa mise en scène expose les thèmes essentiel de la lenteur, de l'attente, de la monotonie et de l'ennui. La scène vide expose comme dans un musée des grands plâtres d'art antique, des statues muséales décapitées et démembrées, à l'exception de la statue d'un homme barbu assis et plongé dans ses pensées, peut-être une statue d'Ulysse méditant sur son rocher. Un homme en costume blanc pousse très lentement un fauteuil roulant dans lequel est assise une femme endormie, un autre homme lui aussi de blanc vêtu avance tout aussi lentement depuis le fond de la scène, puis se retire à reculons. Plus tard on se rendra compte que les deux hommes sont deux avatars d'Ulysse (le mendiant et le guerrier) et que la femme assoupie est Pénélope. Dans une scène plus éloignée, les rôles s'inverseront et c'est Pénélope qui poussera le fauteuil roulant où est assis Ulysse.

Victoria Karkacheva (Pénélope)

À la fin de l'ouverture un long caisson comportant trois pièces sort du côté cour et se dirige lentement vers le côté jardin. Un univers féminin pour la scène  initiale du premier acte. Des femmes sobrement vêtues de tenues aux couleurs sages et unies, du beige, du brun, du jaune pâle,... sont couchées les unes contre les autres, quatre femmes lavent du linge dans des lavabos, une femme agenouillée nettoie le sol. Le choeur des fileuses s'élève, une musique typiquement fauréenne aux tonalités gracieuses. Mais bientôt apparaissent des hommes en costumes et chapeaux mous, ils rôdent comme à l'affût de grivoiserie, ce sont les infâmes prétendants qu'accompagne une musique qui se fait menaçante. Le caisson continue de défiler, une quatrième pièce apparaît avec pour seul décor des bottes d'épis de blé, auprès desquelles Pénélope, assise à même le sol, brode avec soin le linceul toujours inachevé de Laërte, un linceul aux motifs végétaux dont les contours représentent des vagues bleues stylisées.  Une dernière pièce montre les prétendants en train de se gorger du vin d'Ulysse.

Andrea Berth a détriplé le personnage d'Ulysse. On voit la nourrice Euryclée en train de laver les pieds d'un jeune garçon qui n'est autre que le jeune Ulysse même si, pour un instant seulement, l'idée nous effleure qu'il s'agit de Télémaque, qui, avec Minerve, est un des grands absents du livret. Ulysse est joué par trois personnages, le jeune garçon, le mendiant et le roi d'Ithaque. Plus tard, Pénélope est représentée alitée inerte sur un lit qu'entourent les prétendants harceleurs, alors que dans la pièce à côté elle se trouve aux côtés d'Ulysse déguisé en mendiant. On voit Ulysse bander son arc. 


La scénographie fort bien agencée de Raimund Orfeo Voigt a encore prévu de montrer les carcasses bouchères de porcs destinées au festin du mariage de Pénélope avec un des prétendants. Une fois délestés de ces bovidés, les crochets serviront à suspendre des candidats au trône d'Ithaque, faits prisonniers, dans l'attente de leur exécution.

Euryclée (Rinat Shaham), Ulysse (Brandon Jovanovich)

Après l'entracte, la deuxième partie se déroule à nouveau dans le musée où un jeune berger fait paître deux moutons. C'est Eumée, le génial porcher d'Ulysse converti par René Faurois en berger, un être solaire porteur d'espoir, qui sur sa colline chante " le vent qui passe plein d’extases pacifiques !" Pendant mâle de la nourrice, le fidèle Eumée est, à l'égal d'Ulysse, conquérant ou mendiant, le second personnage masculin positif du livret. Quant à la nourrice, transformée en gardienne du musée, elle passe pas mal de temps à lire un livre qui semble la captiver. Aurait-elle trouvé un exemplaire de l'Odyssée ? C'est à présent au tour d'Ulysse de s'asseoir dans la chaise roulante poussée par Pénélope.

Pour leurs  retrouvailles, Ulysse et  Pénélope chantent leur fidélité. Les prétendants avancent comme une armée face à Ulysse, sans se douter encore du sort qui les attend. 


Le troisième acte se déroule à nouveau dans les pièces du caisson qui se font animalières : aux moutons et aux carcasses de porcs sont venus s'ajouter à présent des corbeaux dont la présence est un funeste présage qui annonce la mort des prétendants. Les suivantes de Pénélope, qui avaient dû subir les sévices sexuels de ces infâmes sont à présent munies de flèches puis de haches. Pour illustre le tir à l'arc, Andrea Breth a fait appel à Daniela Maier, une archère acrobate qui dans un extraordinaire numéro digne des meilleurs cirques parvient en se tenant en équilibre sur les mains à tirer d'un arc une flèche avec ses doigts de pieds tout en dessinant de son corps une figure parfaite. Les prétendants exécutés, le retour d'Ulysse sur le trône d'Ithaque et sa réunion avec sa femme sont célébrés dans un grand hymne choral dédié à Zeus.

Thomas Mole (Eumée)

Un poème symphonique

Grâce à la transparence de la musique de chambre et à l'utilisation de leitmotivs inspirés de Richard Wagner, le compositeur a créé une partition où l'orchestre est utilisé de manière symphonique, tout en privilégiant l'expression mélodique lyrique et l'intelligibilité textuelle de la voix humaine. La musique est celle d'un compositeur classique d'avant-garde, sa modernité consiste à créer un langage musical entièrement personnel en repoussant les limites du classicisme en lui faisant parler le langage de l'extase.

L'utilisation des leitmotivs (à l'époque de la création de Pénélope on parlait de thèmes) est plus réduite que chez Wagner et Fauré a trouvé une manière toute personnelle de les utiliser. Les thèmes principaux apparaissent dès le prélude. Le compositeur et musicologie Louis Vuillemin, qui avait assisté à la première, les avait repérés et définis : 

Le thème de Pénélope, anxieux, fervent et mélancolique comme la solitude de de l'épouse incomparable : les cordes l'exposent largement ; le thème d'Ulysse, que décèlent d'abord les trompettes, thème héroïque, mais d'un héroïsme où la force, la subtilité et — puis-je dire — la sagesse sont également mêlées ; n'est-ce point là l'héroïsme du prudent roi d'Ithaque ? Le thème qui nous dit l'amour et l'espérance irréductibles de Pénélope (écoutez, dans les stances qu'elle chante au premier acte, cette phrase : " Pas dont tous les chemins devraient garder la trace ! " Ceux qui nous peignent successivement la frivolité grossière des Prétendants, la paix départie aux mœurs pastorales d'Ithaque, etc., tous ces thèmes se font tout de suite entendre nettement à l'auditeur attentif et sensible. La logique de leurs développements, de leur union, nous a vite frappés et retenus. L'unité qu'elle confère à Pénélope nous a émerveillés et attachés; l'exactitude individuelle des caractères ne nous a pas moins conquis que la volonté qui les règle sur la vérité profonde de l'œuvre. 

Le poème symphonique de Gabriel Fauré est empreint de grandeur et d'éloquence tout en gardant de la simplicité. Le compositeur réussit des enchaînements harmoniques pleins de charme, qui servent souvent à accompagner l'expression de l'émotion. Son inspiration mélodique a de nobles accents. Susanna Mälkki a réussi à rendre toute la majesté et la puissance de cette composition éminemment inspirée. La voix de l'orchestre a un tel dynamisme et une telle présence qu'il faut de grands chanteurs pour la traverser. Le chant faurien est déclamatoire avec souvent des phrases avec une ligne montante, il fait penser au Sprechgesang. La mezzo-soprano russe Victoria Karkacheva a pénétré avec beaucoup de finesse la psychologie et la force intérieure de son personnage qu'elle exprime avec justesse en des accents émouvants. Le ténor américain Brandon Jovanovich fait preuve d'une intelligence scénique raffinée  dans l'interprétation du personnage d'Ulysse qu'il interprète avec une grande éloquence de son ténor vibrant à la voix bien projetée et à la diction précise. La mezzo-soprano Rinat Shaham donne une Euryclée convaincante de sa voix chaude et bien posée. Le baryton anglais Thomas Mole, heureuse recrue de l'ensemble de la Bayerische Staatsoper depuis cette saison, donne un Eumée enchanteur, son interprétation est précise, sa voix chaleureuse résonne avec une grande clarté et une fameuse puissance qui lui valent une belle ovation aux moments des salutations. Les rôles des prétendants et ceux des servantes sont tous bien tenus.

Pour la toute grande majorité du public, qui a accueilli très chaleureusement la performance de tous les interprètes, du chœur et de l'orchestre, la découverte de cet opéra fut semblable à la découverte d'une terre inconnue. Si le poème symphonique nous a paru facile d'accès et très captivant dans sa manière de développer une vaste fresque, le chant déclamatoire des solistes mériterait une seconde écoute après lecture du livret de René Fauchois qui a des richesses poétiques qu'une première audition ne permet pas d'apprécier. C'est sans doute une oeuvre qu'on appréciera davantage en prenant le temps de la pratiquer.

Distribution du 29 juillet 2025

Direction d'orchestre Susanna Mälkki  
Mise en scène Andrea Breth 
Scénographie Raimund Orfeo Voigt  
Costumes Ursula Renzenbrink 
Lumières Alexander Koppelmann 
Choeur Sonja Lachenmayr 

Pénélope Victoria Karkacheva 
Ulysse Brandon Jovanovich
Euryclée Rinat Shaham
Eumée Thomas Mole
Cléone Valerie Eickhoff
Mélantho Seonwoo Lee
Alkandre Martina Myskohild
Phylo Ena Pongrac 
Lydie Eirin Rognerud
Eurynome Elene Gvritishvili
Antinoüs Loïc Félix
Eurymaque Leigh Melrose
Léodès Joel Williams
Ctésippe Zachary Rioux
Pisandre Dafydd Jones
Un berger Henrik Brandstetter (Soliste du choeur d'enfants de Bad Tölz)

Double d'Ulysse Stefan Lorch
Double de Pénélope Teresa Sperling
Archère acrobate Daniela Maier

Ensemble vocal LauschWerk 
Orchestre d'État de Bavière.

Crédit photographique © Bernd Uhlig

lundi 28 juillet 2025

Stravinsky à Paris. La vie en rose et noir au Theater-am-Gärtnerplatz.


Le ballet et l'orchestre du Gärtnerplatztheater ont réuni en une seule soirée les créations de Jeroen Verbruggen et de Marco Goecke,  deux brillants chorégraphes qui opèrent dans des directions totalement différentes. Le spectacle Stravinsky à Paris a été réalisé en coproduction avec le Festival du château de Ludwigsburg.

Farewell in Paris, un ballet rhapsodique de Jeroen Verbruggen sur des musiques de George Gershwin (An American in Paris) et Aaron Copland (Billy the Kid Suite).
Le Sacre du Printemps, un ballet de Marco Goecke sur la musique d'Igor Stravinsky.


En mai 1913 les Ballets russes créaient au Théâtre parisien des Champs-Élysées Le Sacre du Printemps  sur la musique qu'avait composée Igor Stravinsky. La première donna lieu au scandale le plus célèbre de l'histoire du ballet. La chorégraphie de Vaslav Nijinski, tout comme la musique d'Igor Stravinsky, qui plaçait le rythme comme élément principal de l'œuvre, provoquèrent un chahut et un charivari énorme, ses détracteurs qualifiant l'œuvre de « massacre du printemps ». Stravinsky en fut tellement affecté qu'il dut peu après passer six semaines dans une maison de santé. Très vite pourtant le génie de sa musique fut reconnu. Moins d'un an après sa création, le critique musical Pierre Lalo, le fils du compositeur, écrivait dans le journal Le Temps :
 
La partition du Sacre du Printemps n'a pas plus de barbarie qu'elle n'a de laideur. Elle est tout entière d'un musicien extrêmement raffiné, raffiné par la sensibilité et par le goût, qui possède toutes les ressources de son art, et qui n'en sacrifie aucune à on ne sait quel idéal de sauvagerie primitive. Qu'il ait employé çà et là, avec une divertissante insistance, des rythmes francs et vigoureux, qui convenaient à la sorte de livret chorégraphique qui lui était proposée, il serait extravagant d'y voir une aspiration à la barbarie : c'est simplement l'accord de la musique avec le sujet.

Depuis le sujet ne fait plus débat et le monde musical tout entier reconnaît le génie en son temps novateur du Sacre du printemps dont la composition a  radicalement enrichi la tradition musicale avec des sonorités puissantes et des harmonies décalées.

Treize années après la création du Sacre, le séjour de Gershwin à Paris en 1926 lui a inspiré son célèbre poème symphonique  An American in Paris, qui fut créé au Carnegie Hall en 1928. Le génie musical américain a perfectionné le « jazz symphonique » avec des rythmes entraînants, des klaxons et des accords de saxophone. L'oeuvre, dont les développements symphoniques font penser à ceux de Stravinsky dans Petrouchka, puise à la fois dans la musique classique et la musique populaire américaine tout en les fusionnant dans de joyeuses sonorités qui trouvent un juste équilibre entre ces sources d'inspiration divergentes,

Gershwin et Stravinsky se sont rencontrés pour la première fois en personne à New York en 1925. Cent ans plus tard, le ballet et l'orchestre du Gärtnerplatztheater ont conçu le projet de fêter l'anniversaire de cette rencontre en juxtaposant en une seule soirée leurs musiques de natures si différentes, un  projet aussi audacieux que celui de tenter de marier l'eau et le feu. Au vu de l'énorme succès que connaît ce spectacle dans la capitale bavaroise depuis sa première du 17 juin, le pari du théâtre a été remporté haut la main. Nul doute que Stravinsky à Paris verra des lendemains qui chantent !  

Une amusante anecdote, non vérifiée mais rapportée à diverses époques par la presse française, évoque une autre rencontre des deux musiciens :

À Paris, dans une chambre de l’hôtel Majestic, Gershwin écrivit son fameux poème symphonique : Un Américain à Paris, où, pour la première fois, il introduit quatre trompes d’auto dans l’orchestre classique. Gershwin voulait absolument que Ravel lui donnât des leçons. Mais le compositeur du Boléro jugea qu’un apprentissage technique tardif risquerait d’étouffer le don d’inspiration de son jeune confrère, qui finit par se rendre à ses raisons. Néanmoins, il adressa également une demande identique à Igor Stravinsky. Avant de répondre, celui-ci posa une question : — Combien vous a rapporté votre dernière œuvre ? — Je ne sais pas... Peut-être 50.000 dollars*, dit Gershwin. — En ce cas, mon ami, ce serait plutôt à moi de vous demander des conseils...
Bien que les anecdotes sur Gershwin soient à peu près toutes apocryphes, on peut, connaissant Stravinsky et ses éternels besoins d’argent en raison de sa nombreuse famille, tenir celle-là pour véridique.
[*D'autres journaux mentionnent 20.0000 dollars.] 


Farewell in Paris de Jeroen Verbruggen 

Une ville trépidante, les rues de Paris, les véhicules, les cafés et surtout les gens, comment ils agissent et réagissent les uns aux autres - c'est ce qui a inspiré Gershwin à composer lors de son voyage en Europe , et c'est ainsi qu'est né ce ballet rhapsodique, qui constitue la première partie de cette soirée de ballet en deux parties. Pour contraster avec la composition de Gershwin, quatre mouvements de la suite Billy the Kid d'Aaron Copland sont utilisés afin de soutenir l'idée que dire au revoir fait partie des nouvelles expériences.

Jeroen Verbruggen s'est exprimé à propos de sa chorégraphie :

Sous les nuages et une silhouette qui se dissout de la fontaine iconique que l'on peut voir dans la suite finale du film An American in Paris. Cela rappelle le proverbe : “It's raining cats and dogs" ("Il pleut des chats et des chiens”), un rappel de l'imprévisibilité et du chaos de la vie, un peu comme le temps à Paris. Les deux thèmes jouent sur la corde raide entre la joie et la tristesse au son des musiques de Gershwin et Copland, car après tout, la vie est un cabaret de la complexité, et le rire rend même les adieux un peu plus faciles ! C'est une tapisserie métaphorique qui embrasse le caractère unique de chacun, tandis que nous célébrons nos expériences humaines communes, en nous moquant peut-être un peu de nous-mêmes. Et peut-être, juste peut-être, apprendrons-nous à nous dire au revoir avec grâce et avec un clin d'œil. Comme une fleur saisie par la brise, dont les pétales sont un adieu. Léger comme un rire. Farewell in Paris - dédié à Patsy et Edie.


Le monde de Jeroen Verbruggen se décline tout en rose, comme dans la chanson d'Edith Piaf. Le rose est la couleur de la légèreté, de la futilité, du bonheur, de la joie, de la douceur et de l'émerveillement. C'est aussi la couleur du luxe, — les années 20 avaient mis les bijoux roses à la mode, — et de l'élégance.  Les blazers unisexes des danseurs et des danseuses, dont les sexes se confondent, sont à rayures roses et blanches et se portent sur des pantalons roses, ou alors c'est l'inverse, les pantalons sont à rayures et les blazers roses. Tous portent des canotiers de paille ornés d'un ruban rouge. Seul l'Américain (Jerry) se distingue par un costume différent : dépourvu de chapeau, il a les cheveux gominés tirés vers l'arrière et séparés par une raie, une coiffure à la Gershwin, et porte un marcel côtelé sur son joli torse et un pantalon de satin rose qui moulent des fessiers à damner une nonne. Sur le fond de scène d'un noir rosé se détachent des structures roses, des arabesques filigranées,  qui descendent des cintres. Certaines, déposées sur la scène, figureront des animaux à bascule.  Plus avant le blanc prendra l'avantage sur le rose qui restera dans les motifs, ainsi des chaussettes et des shorts blancs arborant des fleurs roses. La chorégraphie semble inspirée des shows des grands cabarets parisiens ("Somebody loves me" fit le succès de la Grande Revue du Moulin Rouge) ou de ceux de Broadway, avec des portés spectaculaires, des arabesques, des développés, des écarts et des figures acrobatiques, le tout tout en douceur et en souplesse. Jereom Verbruggen déploie de grandes qualités de  conteur et son récit chorégraphique se pare de tendresse, d'émotions et de poésie, avec une symbolique aisément décodable à partir de laquelle chaque spectateur peut recréer son récit personnel. Le chorégraphe a aussi cherché à gloser le thème de l'adieu, bien sûr celui de l'adieu de Gershwin à Paris, mais aussi plus généralement aux moments tristes ou joyeux de l'existence, laissant là aussi le champ ouvert à l'interprétation. Gershwin avait commenté l'épisode final de son opus : « Peut-être en rentrant dans un café pour prendre un verre, notre ami américain ressent soudainement un profond mal du pays » ce qu'évoquent la musique aux tonalités du jazz américain, mais comme l'avait avancé le compositeur : « La nostalgie n’est pas une maladie mortelle ». C'est bien vrai, et sa musique pétille joyeusement comme une coupe de champagne rosé. 


Le Sacre du printemps

Le Theater-am-Gärtnerplatz n'avait jamais monté Le Sacre du printemps, La nouvelle chorégraphie de Marco Goeke est une première mondiale chorégraphique. 

Au rosé succède les noirceurs d'un monde ténébreux au sein duquel des personnages qui se font un sang d'encre s'agitent frénétiquement. Ils expriment le malheur d'être nés, condamnés qu'ils sont à vivre dans un monde incompréhensible, ressemblant " à une immense algèbre dont la clé est perdue. "  Au regard du chorégraphe la question fondamentale que pose le Sacre du printemps est celle de la peur et de la manière de l'affronter. La peur est inhérente à l'être humain et les réponses que tentent de lui apporter les sociétés, les institutions et les religions sont inopérantes. Cependant, il existe une issue de secours à cette terreur de vivre qui est celle de la création. Ainsi paradoxalement nos angoisses peuvent elles nourrir notre inventivité. Le rituel de l'ancienne Russie (Le Sacre du printemps est sous-titré Tableaux de la Russie païenne en deux parties), qui exige une victime sacrificielle pour permettre la renaissance du printemps, se  nourrit de la peur de tous ceux qui pourraient être désignés. 

" La lutte entre la victime et l'agresseur est un aspect fondamental de notre monde, elle fait partie de l'existence humaine et fonctionne comme une force dynamique qui propulse la vie vers l'avant. Personne n'y échappe, et chacun d'entre nous souhaite être du bon côté, même si nous nous retrouvons parfois, souvent sans le vouloir, dans le rôle de l'agresseur. Le côté dans lequel nous nous retrouvons fréquemment dépend uniquement des circonstances.

Le Sacre du printemps est une œuvre dynamique, marquée par une immense énergie et une grande puissance expressive, tant sur le plan mélodique que rythmique. Cette complexité se reflète dans la création de Goecke. En fin de compte, le tout forme un ensemble cohérent : un puzzle complexe composé de mouvements rapides comme l'éclair et de séquences de danse saisissantes qui explorent ce que le sacrifice signifie pour le chorégraphe, comment la musique de Stravinsky l'a inspiré et qui soulève une question profonde de la manière d'affronter nos peurs.

Le regard que Goecke porte sur ses danseurs est universel : tel un objectif grand angle , il saisit la manière dont les corps entrent dans une situation particulière et participent activement ou de manière réactive à une scène. En même temps, les mouvements sont si complexes que même la plus subtile expression faciale prend sa propre signification — presque comme un gros plan, un concept qui pourrait sembler paradoxal sur une scène de théâtre. " (Texte librement traduit de l'excellent programme).

Le spectacle est de bout en bout intense et captivant. On est subjugués par l'extraordinaire précision et des mouvements ultra rapides qui se succèdent à une allure folle. Les danseuses et les danseurs réussissent un travail d'une perfection qui semble à la limite des possibilités humaines. L'affolement des mains qui battent l'air comme des feuilles arrachées dans une tempête, la rapidité extrême des mouvements des doigts, des torsions du cou ou des épaules, tout est d'une précision qui dépasse l'entendement.  On se rend très vite compte que c'est notre monde et sa folie qui sont mis en scène. Un monde sombre qui porte son propre deuil et qui, incapable de considérer " la mort qui [tous] saisit sans exception ", est pris d'une fureur gestuelle. Et quand s'allume une ampoule jaune nue, solitaire qui ne fait qu'aveugler sans éclairer, on ne peut s'empêcher de penser à cette forme de torture qui consiste à soumettre un prisonnier à une lumière constante qui l'empêche de dormir sans lui permettre de rien voir.


À la fois, la chorégraphie de Marco Goecke a des qualités esthétiques inouïes, son travail est hallucinant de beauté créative, il prend à la gorge et aux tripes et nous met en face de cette humaine destinée à laquelle, cadavres en sursis, nous essayons vainement d'échapper par le divertissement ou les agissements d'actions intempestives. Marco Goecke nous a offert une des plus belles chorégraphies qu'il nous ait jamais été donné de voir.

Mené par la direction éclairée de Michael Brandstätter l'orchestre a rendu avec brio l'expressivité joyeuse et les harmonies  de la partition de Gerschwin et toute l'imagination débordante, débridée et à la fois vivante, colorée et brillante de celle de Stravinsky. Dans les deux oeuvres, le travail de la petite harmonie est particulièrement soigné. Les solistes et le corps de ballet du Theater-am-Gärtnerplatz ont livré un travail extraordinaire, dépassant encore tout ce qu'on en avait pu apprécier jusqu'ici de cette magnifique compagnie. Tous ces merveilleux artistes ont reçu des applaudissement nourris à la suite de Farewell in Paris, mais ils furent encore décuplés à la fin du Sacre. Une ovation déferlante, des bravi hurlés que rien ne semblait devoir arrêter pour ce spectacle à voir ou à revoir absolument !

Distribution du 27 juin 2025

Direction musicale Michael Brandstätter
Dramaturgie András Borbély T.

Un Américain à Paris
»Farewell in Paris«

Chorégraphie Jeroen Verbruggen
Scénographie Natalia Kitamikado
Costumes Emmanuel Maria
Lumières Jeroen Verbruggen
Assistance chorégraphique Benjamin Stone

Jerry Matthew Jared Perko
Anima Ethan Ribeiro , Micaela Romano Serrano
Les Élysiens Jana Baldovino , Francesco Cuoccio , Montana Dalton , Joel Distefano , Douglas Evangelista , Alexander Hille , Marta Jaén Garcia , Mikayla Lambert , Amelie Lambrichts , Yunju Lee , Alexander Quetell , Ariane Roustan , David Valencia , Emily Yetta Wohl , Chia-Fen Yeh , Gjergji Meshaj


Le Sacre du Printemps

Chorégraphie Marco Goecke
Scénographie Marco Goecke
Costumes Marvin Ott
Lumières Udo Haberland 
Assistance chorégraphique Patrick Teschner

Danseurs Jana Baldovino , Francesco Cuoccio , Montana Dalton , Joel Distefano , Douglas Evangelista , Alexander Hille , Marta Jaén Garcia , Mikayla Lambert , Amelie Lambrichts , Yunju Lee , Gjergji Meshaj , Matthew Jared Perko , Alexander Quetell , Ethan Ribeiro , Micaela Romano Serrano , Ariane Roustan , David Valencia , Emily Yetta Wohl , Chia-Fen Yeh

Ballet du Staatstheater am Gärtnerplatz
Orchestre du Staatstheater am Gärtnerplatz

Crédit photographiqe @ Marie-Laure Brianne

samedi 26 juillet 2025

Première de la Pénélope de Gabriel Fauré au Théâtre des Champs Elysées — Un article d'Arthur Pougin

Pénélope de Gabriel Fauré (1845-1923) est cet été à l'affiche du Festival d'été de l'Opéra munichois (la Bayerische Staatsoper). La première a eu lieu ce vendredi 18 juillet au Prinzregententheater. La radio bavaroise BR Klassik a réalisé une captation audio de l'opéra qui est actuellement disponible en ligne, la page affiche également la distribution munichoise.

Pour préparer la découverte de cet opéra rarement joué de nos jours, voici la belle recension que donna le critique Arthur Pougin après avoir assisté à la première parisienne de Pénélope au Théâtre des Champs Élysées. La langue en est si noble, l'expression en est si simple et pourtant si raffinée qu'elle donne grande envie, à 112 ans d'intervalle, de se presser vers le Théâtre munichois du Prince Régent, pour assister à la nouvelle production de la Pénélope de Gabriel Fauré par l'Opéra de Munich.
Affiche de Georges-Antoine Rochegrosse 1913

THÉÂTRE DES CHAMPS-ELYSÉES. — Pénélope, poème lyrique en trois actes, paroles de M. René Fauchois, musique de M. Gabriel Fauré. (Première représentation le 10 mai 1913.)
Un article d'Arthur Pougin (1834-1921) paru dans  le Ménestrel du 17 mai 1913

Enfin, nous voici en présence d'une oeuvre saine, réconfortante, qui va nous reposer des divagations, des aberrations et des convulsions d'une prétendue nouvelle école, une oeuvre où ne sont pas insolemment foulés aux pieds les principes fondamentaux de la musique, c'est-à-dire le rythme, la tonalité et le sentiment mélodique, une oeuvre vraiment musicale, où nous sommes délivrés des formules algébriques en honneur chez certains qui, sous le couvert d'un prétendu progrès, ne nous présentent d'ordinaire qu'une série de rébus indéchiffrables et de problèmes harmoniques dont ils nous laissent le soin de chercher et de découvrir la solution. Quelle joie de pouvoir comprendre ce qu'on entend, et en même temps de n'avoir pas le tympan déchiré, les oreilles écorchées par des sonorités exaspérantes, par des successions d'accords et des accouplements de notes qui hurlent de se trouver ensemble !

Nos révolutionnaires farouches auraient de la peine pourtant à faire passer M. Fauré pour un enragé réactionnaire. Il nous a prouvé depuis assez longtemps qu'il avait appris l'harmonie et qu'il savait la manière de s'en servir. Même il s'est fait, si je ne me trompe, une place à part parmi les musiciens de ce temps par le piquant et, si l'on peut dire, le pittoresque harmonique de sa manière, par la recherche d'un modernisme très réel mais non outrancier qui lui a créé une personnalité. S'il lui plaît, parfois, de taquiner un peu l'oreille par un effet soudain et inattendu, il se garderait de la blesser ; et lorsque, par une dissonance que l'on ne saurait prévoir et qui donne à sa phrase musicale une couleur un peu vive et un accent particulier, il a causé un moment de surprise chez l'auditeur, il s'empresse de remettre les choses au point et d'affirmer son respect à la fois pour la logique et pour l'orthographe. (Nous avons eu des exemples de ce genre dans cette parution si intéressante de Pénélope, très modulante, et pourtant d'un style si classique et si pur.) Ceux qui connaissent la musique de chambre ou de piano de M. Fauré savent à quoi s'en tenir à ce sujet et ce qui constitue son originalité. On pourrait dire du style de ce grand artiste que c'est celui d'un classique, c'est-à-dire d'un traditionnaliste qui ne recule pas, bien au contraire, devant la nouveauté, à la condition que celle-ci. ne verse pas dans l'excentricité, et que la langue musicale soit maintenue dans son élégance et dans sa clarté.

Je n'aurai pas l'outrecuidance de prétendre révéler M. Fauré aux lecteurs de ce journal, qui ne m'ont pas attendu pour le connaître et l'apprécier depuis longtemps. Il n'est peut-être pas inutile, cependant, de leur rappeler certaines de ses compositions : ses deux quatuors pour piano et cordes, si intéressants non seulement par la richesse de leur inspiration, mais par leur nouveauté rythmique et harmonique, son beau Requiem exécuté naguère à la Madeleine (1888), son concerto de violon, sa sonate pour piano et violon, puis, pour le chant, son Poème d'amour, d'une grâce délicate et séduisante, et ses nombreuses mélodies d'un caractère si pénétrant, qui font penser tour à tour à Liszt, à Chopin et à Schumann, tout en conservant leur complète originalité.

Mais peut-être a-t-on trop complaisamment répété que M. Fauré ne s'est jamais occupé de théâtre, ce qui n'est pas absolument exact. S'il ne l'a fait que d'une façon je ne dirai pas accessoire, mais en quelque sorte indirecte, si la Pénélope qu'il vient de produire avec un si grand et si incontestable succès est son premier véritable opéra, cependant il n'était pas resté jusqu'ici complètement étranger à la scène. Outre la musique qu'il écrivit pour le Caligula d'Alexandre Dumas et pour l'adaptation du Schylock de Shakespeare par M. Edmond Haraucourt, tous deux représentés à l'Odéon, outre celle dont il accompagna Pelléas et Mélisande de M. Maeterlinck avant sa transformation en opéra, il ne faut pas oublier les deux partitions très importantes qu'il composa, l'une pour le Prométhée de MM. Jean Lorrain et Ferdinand Herold donné aux Arènes de Béziers le 26 août 1900, l'autre pour le Jules-César de Shakespeare traduit par François-Victor Hugo et produit à l'amphithéâtre d'Orange le 7 août 1905. On voit donc qu'avant de présenter sa Pénélope au public, il n'était pas si étranger qu'on l'a dit à la musique dramatique.

Ce sujet de Pénélope n'était pas inédit sur la scène lyrique. Il y a un peu plus de deux siècles, le 23 janvier 1703, l'Opéra offrait à son public une tragédie lyrique en cinq actes et un prologue intitulée Ulysse et Pénélope ; les paroles étaient d'Henri Guichard, l'audacieux ennemi de Lully, avec qui ses démêlés sont restés célèbres, et la musique de Rebel père. Nous ne savons trop ce qu'il advint de cet ouvrage, dont l'interprétation devait être superbe pour les deux rôles principaux, car ils étaient tenus par deux grands artistes, Thévenard et la fameuse Maupin. Nous sommes plus informés en ce qui concerne une Pénélope en trois actes donnée au même théâtre le 9 décembre 1783. Ici les paroles, très fâcheuses, étaient de Marmontel, et la musique de Piccinni, qui ne put ]es sauver. Malgré la présence de Lainez et de l'admirable Mme Saint-Huberty dans les deux rôles d'Ulysse et de Pénélope, une modeste série de quatorze représentations suffit à la carrière de l'ouvrage, dont plus jamais on n'entendit parler.

Et voici qu'aujourd'hui on a de nouveau recours au vieil Homère et à son admirable Odyssée pour tirer de ce poème immortel un sujet d'opéra. Certains, vous ne l'ignorez pas, prétendent que le dit Homère n'a jamais existé ; je n'en sais rien, n'ayant pas eu l'avantage de vivre de son temps et de le fréquenter. En tout cas, que l'Odyssée soit son oeuvre ou, comme on l'a dit, celle de rapsodes successifs, ce qui est certain, c'est qu'elle, du moins, existe. Elle est même assez compliquée, et ce n'est assurément pas chose facile que d'en extraire le livret d'un drame lyrique en trois actes. M. René Fauchois, que le succès de son drame sur Beethoven représenté il y a quelques années à l'Odéon semblait prédestiner à devenir un librettiste, n'a pas craint de se livrer au travail de compression nécessaire pour obtenir ce résultat, et il n'est que juste de dire qu'il y a complètement réussi. J'ajouterai, et ceci nous change des canevas rebutants pour la forme et pour le fond qu'on nous offre trop fréquemment, que son poème est écrit en vers, et en vers élégants et expressifs.

Pénélope, Ulysse : pour les mettre en scène avec intérêt il fallait, dans ce fouillis si compliqué de l'Odyssée, prendre un épisode, celui du retour d'Ulysse à Ithaque, de sa reconnaissance avec Pénélope et du massacre des prétendants. C'est bien celui qu'a choisi M. Fauchois, en nous faisant renouveler connaissance avec les deux honnêtes figures du fidèle berger Eumée et de la bonne Euryclée, la nourrice d'Ulysse. Peut-être exprimerais je le regret de ne pas retrouver ici le frais visage du jeune Télémaque, qui aurait pu apporter quelque aimable diversion dans une action un peu austère. Mais il nous faut juger celle-ci sur ce qu'elle est, et non sur ce qu'elle aurait pu être.

Le premier acte nous présente d'abord les fameuses servantes, les indignes servantes de Pénélope, filant la laine avec leurs fuseaux. Puis, bientôt, c'est la ruée dans le palais des prétendants insolents, qui, en attendant que Pénélope fasse un choix parmi eux, ne songent qu'à l'ivresse, à la débauche, et se conduisent en ce palais comme en pays conquis. Tandis qu'ils renouvellent auprès d'elle leurs instances, on voit entrer un vieillard misérable, venant demander l'hospitalité. Accueilli par les risées et les insultes de ces drôles, il est reçu avec bonté et retenu par Pénélope, qui, ceux-ci partis, le confie à Euryclée pour qu'elle lui lave les pieds en attendant qu'il puisse prendre un repas. C'est alors que nous voyons la nourrice reconnaître son maître à une cicatrice qu'il porte à la jambe. Ulysse lui enjoint de se taire, et bientôt tous deux s'éloignent, laissant seule Pénélope, qui se met à défaire, comme chaque jour, la broderie qu'elle a faite la veille. Mais cette fois elle est surprise par les prétendants, et ceux-ci, rendus furieux par son subterfuge enfin découvert, lui déclarent que tout délai lui est désormais refusé, et que demain elle devra faire choix entre eux d'un nouvel époux.

Au second acte nous voyons Pénélope, au crépuscule du soir, venir au sommet d'une petite colline interroger anxieusement la mer, espérant toujours voir une voile se montrer au loin, lui apportant des nouvelles d'Ulysse ou peut-être le ramenant lui-même. Sous son déguisement de vieillard, Ulysse vient la rejoindre, cause longuement avec elle et apprend avec joie combien elle a conservé son souvenir et son amour pour lui. Puis, la reine partie, il se redresse, appelle son fidèle Eumée, se fait reconnaître à lui en lui recommandant le secret ainsi qu'aux autres bergers, qui sont accourus, et, d'accord avec eux, prépare la journée du lendemain, qui doit être celle de la mort des prétendants.

Troisième acte, chapitre final. Nous sommes dans la grande salle du festin, préparée pour la scène solennelle du choix que Pénélope doit faire d'un nouvel époux parmi les prétendants. Tous sont là, réunis, lorsque se montre la reine, à qui ils rappellent insolemment leur volonté. Elle leur déclare alors qu'elle appartiendra à celui d'entre eux qui, le premier, réussira à tendre l'arc d'Ulysse et à lancer une flèche à travers douze anneaux placés à cet effet. Ils sourient à cette condition, qu'ils se disent tous prêts à remplir, pensant que rien n'est plus facile. Mais l'arc est une arme formidable, dont le maniement exige une force et une adresse extraordinaires. Le premier qui s'en empare, Eurymaque, s'efforce en vain de le tendre ; après s'être mis les mains en sang, il est contraint d'y renoncer. Un second, un troisième, un quatrième s'y essaient successivement, sans plus de succès. Alors le vieux mendiant, qui assiste impassible à l'épreuve, demande humblement la faveur d'essayer à son tour. Au milieu des sarcasmes et des quolibets, on accède à sa demande. A l'étonnement général, il parvient à tendre l'arc et à lancer la flèche dans les anneaux. Pénélope, reconnaissant Ulysse, pousse un cri de joie, et les prétendants sont consternés, lorsque Ulysse, se dévoilant, lance une seconde flèche qui va frapper Eurymaque, et, appelant à lui les bergers, poursuit les misérables, qui s'enfuient épouvantés, et commence le carnage. Celui-ci accompli, il reparaît sous son véritable aspect, pour recevoir dans ses bras Pénélope, dont le bonheur est immense.

Tel est ce poème, sérieux sans austérité, simple, sobre, bien conçu, sans incidents superflus, qui prend sa valeur surtout dans la couleur et le caractère que l'auteur a su lui donner sans jamais tomber dans l'emphase et la grandiloquence. Écrit d'ailleurs, je l'ai dit, en vers bien frappés, et propice à la musique, le compositeur l'a traité comme il convenait, en évitant lui-même tout excès, toute boursouflure, en s'inspirant de la poésie que le sujet comporte, et en lui communiquant tantôt la sévérité, tantôt le calme, tantôt la grâce, mais toujours un sentiment exquis de sérénité. Il semble qu'un souffle attique ait passé sur cette belle partition de Pénélope, qui restera l'un des beaux titres d'honneur de M. Fauré, et qui a été accueillie par le public avec une chaleur et un enthousiasme qu'on ne lui connaissait plus.

Je ne m'attarderai pas à louer le style de M. Fauré, qui est cependant la marque première de son talent, et qui brille ici dans toute sa pureté. Mais ce que je veux faire ressortir dans sa partition, c'est sa couleur générale, c'est son unité, c'est le langage, toujours adéquat à la situation, qu'il prête à ses personnages, sans que rien jamais étonne ou détonne ; c'est la vérité et la simplicité de la diction, c'est le soin qu'il prend de ne couvrir en aucun cas les voix par l'orchestre, bien que cet orchestre, toujours intéressant, soit fertile en détails heureux et de tous genres ; c'est enfin les recherches harmoniques curieuses, c'est l'habileté de la modulation, qui se garde de jamais verser dans le farouche et dans l'étrangeté. M. Fauré ne cherche pas à stupéfier, il cherche à charmer, et il y parvient. L'ensemble de son oeuvre est vraiment séduisant, et c'est ce caractère de séduction qui en a fait le très grand et très légitime succès.

C'est peut-être plus sur cet ensemble même qu'il faut insister pour donner une idée de la valeur de l'oeuvre que sur le détail des pages qui la composent. Et pourtant, l'analyse ne serait pas inutile. Mais l'espace fuit sous ma plume, et je dois me borner à quelques simples remarques. La partition s'ouvre sur une large introduction, à la suite de laquelle vient le choeur des servantes de Pénélope, qui est une sorte de dialogue très curieux et fort intéressant entre les soprani et les contralti, se répondant incessamment les uns aux autres. Un épisode court et charmant, c'est celui de la danse des joueuses de flûte, sur un dessin discret, établi par les flûtes et les harpes, et qui se continue sous le dialogue précédant l'arrivée d'Ulysse en mendiant. Mais ce qui est surtout à mettre en relief, c'est l'appel intérieur que Pénélope fait à Ulysse en lui affirmant la fidélité de son amour, sur ce couplet curieux :

Ulysse ! Fier époux ! Lumière où ma beauté s'est tout épanouie !
Ulysse ! Guerrier doux ! Voix sans cesse écoutée et toujours inouïe !
Ulysse ! Tendre coeur ! Maître à qui j'ai donné les trésors de ma grâce !
Ulysse ! Pur vainqueur ! Pas dont tous les chemins voudraient porter la trace !
Ulysse ! Cher absent ! Musique qui prenait mes soucis sur ses ailes !
Ulysse ! Roi puissant ! Chêne à l'ombre duquel s'apaisaient les querelles !
Ulysse ! Chaque jour Je sens en moi pour toi des tendresses nouvelles !
Ulysse ! Mon amour!...

Ceci n'est point du chant, n'est point de la mélodie, n'est point de la déclamation ; c'est une sorte de récit musical, très musical, d'une diction pleine de pureté, de sérénité, et en même temps tout empreinte d'une émotion profonde.

Le second acte, court, n'en est pas moins très rempli et particulièrement émouvant. C'est, après la courte chanson du berger Eumée, la grande scène, d'un intérêt si intense, entre Ulysse, toujours déguisé en vieillard, et Pénélope, à laquelle il s'efforce de rendre le courage et l'espoir, en lui faisant pressentir le prochain retour de son époux.. Puis, Pénélope partie, c'est l'autre scène, celle-ci ample, pleine de nerf et de vigueur, où Ulysse, rejetant ses haillons, se fait reconnaître à Eumée et aux bergers fidèles et prépare avec eux le drame qui, demain, doit ensanglanter son palais. Cela, c'est vivant, vigoureux et scénique.

Tout se tient tellement dans cette partition qu'il est difficile d'en détacher tel ou tel épisode. Cependant, au milieu du mouvement du troisième acte, si coloré, si animé, il me faut bien signaler la vision funèbre de Pénélope, qui semble prévoir le sort sanglant et prochain des prétendants : Ah ! malheureux ! un orage affreux vous emporte ! dont l'accent prophétique prend un si grand caractère.

Muratore et Bréval dans Pénélope, un dessin de Delaroche
© Gallica/ BnF

Les interprètes de Pénélope n'ont pas peu contribué au succès de l'ouvrage, qui n'eût pu en souhaiter de meilleurs. Pénélope, c'est Mlle Bréval, qui donne au personnage toute sa langueur plaintive, toute sa poésie douloureuse, tout son charme séduisant et mélancolique. On sait quelle est l'artiste, et combien le talent de la comédienne se joint chez elle à l'habileté de la cantatrice, à son beau style musical. Le rôle est difficile en ce sens qu'il ne comporte pas de nuances, et qu'il est toujours dans la note assombrie. Mlle Bréval a su, avec beaucoup de tact, en éviter la froideur apparente et la monotonie. M. Muratore est superbe et se montre tout à fait supérieur dans le personnage d'Ulysse. Chez lui aussi, le comédien double le chanteur, le chanteur à la voix si généreuse, si solide et si souple à la fois. Sous la guenille du vieux mendiant ou sous la tunique étincelante du roi d'Ithaque, il est égal à lui-même et atteint de bien près la perfection.

En regard de ces deux rôles, tous les autres sont secondaires, mais certains néanmoins sont fort importants : on doit des éloges à ceux qui y ont apporté tous leurs soins. À M. Blancard, qui se distingue dans celui du berger Eumée ; à Mlle Cécile Thévenet, qui n'a pas hésité à cacher son gracieux visage sous les bandeaux de la vieille nourrice Euryclée ; à M. Dangès, qui est un Eurymaque vigoureux et bien campé ; à M. Tirmont, qui donne une bonne couleur à Antinoüs ; à tous enfin, qui coopèrent à un excellent ensemble, ensemble heureusement complété par la vaillance de l'orchestre de M. Hasselmans. Sans oublier Mlle Chasles, qui a réglé d'une façon charmante les danses du premier et du troisième acte.

Et maintenant, l'auteur des Djinns et du Cantique de Racine a lieu d'être satisfait. Son véritable début à la scène a été triomphal, et le public, qui l'a si chaudement et si vigoureusement acclamé, l'attend à une nouvelle oeuvre. 

ARTHUR POUGIN.

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