mardi 22 février 2022

Ile de Wight — L'impératrice et le petit garçon blond — Helen Mackay — Le signe du rêve. Histoire vraie.

Steephill Castle sur l'île de Wight

LE SIGNE DU RÊVE
HISTOIRE VRAIE

Dans un chemin creux de l'île de Wight un grand vieil abbé et un petit garçon blond, un Écossais, butaient contre le vent. Par-dessus les talus on ne voyait d'un côté que les vols de corbeaux sur les landes, et, de l'autre, que les mouettes hautes sur la mer.
Le vent sifflait à ras des ajoncs et genêts. Le vent remontait le chemin creux, chargé de tous les bruits sauvages de la mer. Il refoulait le martèlement du galop emballé qui n'arriva que soudainement dans les remous des sons. L'abbé eut juste le temps de pousser Yves sur le talus et d'y grimper lui-même.
Le cheval noir s'arrêta net, sans que la dame semblât lui tuer sur le mors. Derrière elle, l'alezan de l'écuyer se cabrait dans un giclement de terre et de cailloux.
— Mon Dieu, j'aurais pu vous tuer!
La dame se pencha vers Yves, les brides lâchées sur le col de sa bête.
— Petit Écossais blond, je t'ai fait peur.
— Je n'ai pas peur.
Yves dégringolait du talus. 
— Je n'ai jamais peur et je ne suis pas Écossais. Je suis Breton.
— Alors Français, reprit la dame, en l'autre langue.
— Non, Breton, protesta Yves, glengarry à la main ; je suis du Morbihan.
Le cheval tout fumant piaffait. Sans serrer les rênes, la dame le calma.
— Eh bien, petit Breton, que fais-tu si loin de chez toi? Elle avait une masse de cheveux noirs sur la nuque, un visage blanc et mat, et de profonds yeux inquiets. Yves ne pouvait que la regarder.
L'abbé répondit, enchanté de parler la seule langue qu'il connût :
— Nous sommes ici en visite chez la grand'mère de cet enfant. Et vous, madame, vous êtes sans doute Française ?
— Non, fit-elle. Elle dit à Yves :
— Enfant du Morbihan, comment as-tu volé tes cheveux aux rayons de lune?
Elle souriait. Elle n'était pas jeune ; trop de choses démentaient la jeunesse sur son visage. Mais son sourire avait un éclat dont Yves se souviendrait toujours.
— Je vais te revoir, petit garçon aux cheveux de lune. Je tiens à savoir si tu n'es pas seulement un enfant que j'ai rêvé. A bientôt. Monsieur l'abbé, ne laissez pas votre élève m'oublier.
Elle relança son cheval en un galop fou. L'écuyer eut peine à la suivre. Yves et M. l'abbé continuèrent dans le chemin creux.
— Monsieur l'abbé, vous avez vu comme elle est belle? Vous avez vu comme elle est étrange? Elle a dit : « A bientôt, » n'est-ce pas?

Il parla d'elle tout au long de son sommeil, très avant dans la nuit.
Le lendemain, sa mère le fit venir au salon après le déjeuner et lui dit :
— Tu vas faire seul une très grande visite. C'est un secret, cette visite, personne ne doit savoir.
Il partit dans la Victoria avec M. l'abbé. Il savait qu'il allait chez la dame. Le trajet se fit en silence, entre les haies aux baies rouges. La voiture tourna à gauche, prit une avenue où sous les roues bruirent les feuilles d'automne, et s'arrêta devant une maison de briques roses. L'abbé resta dans la voiture. On conduisit Yves à travers le grand hall carré.
Le déclin du jour dorait la petite pièce. Il y avait un feu de ces bûches de pommier qui flambent si clair. La dame était assise au coin du feu, son profil volontaire dessiné en ligne d'or. Sans se détourner, elle tendit sa main vers Yves, une main longue et fragile, aux veines bleues. Elle le fit asseoir vis-à-vis d'elle sur un tabouret, de l'autre côté du feu. Elle lui apparaissait dans le contrejour, ses cheveux comme une sombre et lourde couronne. Une robe noire étalait autour de ses pieds sa traîne bordée de plumes d'autruche.
Elle regarda Yves très longtemps sans rien dire. Dans l'attente, Yves se racontait les histoires des fées du Morbihan, toujours mélancoliques en leurs châteaux ensorcelés ; on suit la reine jusqu'au fond des forêts, de la mer, et plus loin que l'horizon. Avec les mêmes mots de ces histoires, s'oubliant, il dit tout à coup :
— ... jusqu'au pays que le coeur désire.
— Comment, petit garçon, que sais-tu du coeur et du désir?
Yves se trouva très gêné. Mais la dame ne le questionna plus. Elle ouvrit son éventail noir et le mit en écran entre elle et le feu. Alors elle lui parla sans qu'il comprît, mais l'impression devait lui en rester et s'approfondir avec les années. Elle parla des grands espaces, des océans, des déserts, des landes sous le vent. Elle parla de rapidité, de sabots de chevaux, de voiles, d'ailes. Elle parla de la solitude, des sommets des montagnes, des abris des forêts. Sa voix avait une cadence.
Yves pensait combien elle était belle et combien il l'aimait. Mais des fourmis montaient dans ses petites jambes tranquilles. Tout à coup elle ferma son éventail. Elle dit :
— Si le coeur désire des bonbons, il y a quelque chose pour toi sur la table, là, à côté du paravent.
Elle montrait une grande corbeille de chocolats, attachée avec des rubans bleus. Il y avait aussi une photographie d'elle, ses splendides cheveux dénoués sur ses épaules ; à l'angle du bas, une signature : Elisabeth. Il y avait encore une boîte de dominos. Ils jouèrent plusieurs parties jusqu'au goûter. On alluma les lampes.
Elle parla des mamans qui aiment leurs petits garçons. Puis, abîmée dans quelque vision, elle parla d'un petit garçon devenu homme, que sa mère perdait dans une seule nuit, dont l'horreur, dont la pauvre petite tristesse ne s'effaceraient jamais de l'histoire du monde.
— Et maintenant, adieu, Yves.
Elle se leva, très belle dans sa longue robe noire. Puis elle fit un geste curieux. Ses cinq doigts joints, elle lui toucha le front une fois, deux fois, trois fois, de ses doigts glacés.
— Je t'ai signé pour le rêve, dit-elle. Va-t'en vite, enfant qui as volé tes cheveux aux rayons de lune. N'oublie jamais que j'ai fait sur ton front le signe du rêve.

Peu d'années après, elle était assassinée. L'oiseau noir et tous les augures de sa race l'avaient prévenue. Mais le rendez-vous était fixé, là, sur le quai de Genève. Cette mort entoura Yves comme d'un crépuscule.
Il avait parcouru nombre de pays et d'années, quand son chemin l'amena au pays de l'impératrice. Il allait en pèlerinage aux lieux qui gardaient d'elle un souvenir, quelque chambre intacte qu'elle avait occupée, des objets dont elle s'était servie.
Au palais de Schoenhrunn, un vieux gardien lui récitait, monotone, quelques dates, quelques faits. Il devint un jour plus sympathique devant l'émotion inattendue du visiteur. Il lui confia :
— J'étais son écuyer favori. Je l'ai suivie en Bretagne, en Irlande, à l'île de Wight. Monsieur a quelque chose d'anglais. Connaît-il l'île de Wight? Je me souviens d'un petit garçon que Sa Majesté aimait bien. Elle m'en parlait souvent. Elle me disait qu'il avait des cheveux rayon de lune.

HELEN MACKAY.

Une histoire publiée dans le Revue hebdomadaire du 17 juillet 1937

lundi 21 février 2022

L'Alte Pinakothek de Munich expose sa nouvelle acquisition : une scène de rue de Jacobus Vrel

Scène de rue avec personnages en conversations
Peinture sur bois,  39 x 29,3 cm
Alte Pinakothek, München

Détail

Les tableaux de Jacobus Vrel (1617-1681) sont singuliers, ses personnages sont étranges et ses scènes de rue sont soigneusement mises en scène. Ses œuvres ont longtemps été confondues avec celles de Johannes Vermeer. Ses tableaux font partie des collections des musées les plus prestigieux et sont des raretés recherchées par les collectionneurs, — on ne connaît que quelques dizaines d'oeuvres de ce peintre mal connu.

L'achat de la "Scène de rue" de Vrel a été réalisée avec l'aide de la fondation d'art Ernst von Siemens, qui a permis d'acquérir une œuvre majeure de ce peintre énigmatique. Son oeuvre est principalement composée de paysages urbains et de scènes d'intérieur. Ce tableau revêt une importance particulière, puisqu'il s'agit de l'une de ses premières œuvres, qui doit également être considérée comme le décor architectural le plus complexe de Vrel (il ressemble fort à un tableau présenté au Rijksmuseum d'Amsterdam). Cet exemple typique de la peinture baroque hollandaise se distingue de toutes les représentations architecturales de ses contemporains et occupe ainsi une place de choix dans la collection. Vrel était un pionnier dans son domaine, et non un imitateur, comme on l'a longtemps cru. (Source : traduction libre d'un texte de l'Alte Pinakothek)

Vrel est souvent comparé à Vermeer de Delft et à Pieter de Hooch, quoiqu'il leur soit antérieur. On pense qu'il fut actif à Delft et/ou à Haarlem de 1654 à 1662. 

À admirer aux cimaises de l'Alte Pinakothek.

Scène de rue, vers 1654
Rijksmuseum, Amsterdam

dimanche 20 février 2022

Une soirée à Vienne — Reunion in Vienna — John Barrymore — Une fiction pseudo-habsbourgeoise [FR/EN]

Une soirée à Vienne (Reunion in Vienna) est un film américain réalisé par Sidney Franklin, sorti en 1933. Le film fut nominé pour l'Oscar de la meilleure photographie.

Synopsis

Un archiduc, qui avait été banni de la Cour d'Autriche, revient à Vienne pour assister à une réunion de ses anciens compagnons aristocrates. Il retrouvera aussi l'ancien amour de sa vie, qui est maintenant marié à un psychanalyste.

La belle Héléna a été l'amie chère de l'archiduc Rodolphe de Habsbourg, au temps des splendeurs impériales. Héléna a épousé un psychiatre freudien. L'archiduc est devenu chauffeur sur la Riviera. La noblesse autrichienne, déchue de ses privilèges, réduite à des professions diverses, veut célébrer l'anniversaire de François-Joseph dans le plus beau palace de Vienne. L'archiduc a été pressenti. Héléna a été invitée. Elle aime son mari et veut éviter de revoir Rodolphe. Le professeur Krug, au contraire, tient à cette rencontre qui, selon sa méthode, peut délivrer sa femme des derniers vestiges de tendresse qui peuvent l'attacher encore à l'archiduc. La fête a lieu en costumes de cour. L'archiduc se présente dans un déguisement tyrolien et revêt un uniforme de son rang. Il est venu pour Héléna et se soucie peu de ses fidèles. C'est un - séduisant toqué impulsif et sympathique. Héléna arrive en retard. Rodolphe s'empare d'elle, décidé à la reprendre. Héléna se défend, lutte entre l'évocation d'un passé tumultueux et le charme paisible du présent. Rodolphe fait appel à la griserie du Champagne et de la musique. Héléna faiblit et toute l'aristocratie viennoise suit les phases de cette joute pour la volupté. Enfin, dans une valse, Rodolphe, triomphant, emporte Héléna vers sa chambre. Mais Héléna, restée maîtresse d'elle-même, s'enfuit par le cabinet de toilette. L'archiduc est furieux. La police va fouiller l'hôtel pour s'emparer de sa personne. L'insouciant obstiné s'enveloppe d'un manteau tyrolien et bondit chez le mari d'Héléna pour lui demander sa femme.

Calme d'abord, le professeur perd patience, devant l'exigence insensée de l'archiduc. Ils vont se battre. La police, qui a pisté Rodolphe, vient à ce moment frapper à la porte du professeur qui sauve l'archiduc en lui laissant passer la nuit entière chez lui, alors qu'il doit s'absenter jusqu'au matin. A l'aube, Héléna et l'archiduc, qui ont dormi chacun de son côté, se revoient pour le petit déjeuner. Le charme est rompu. Héléna contemple devant elle un grand enfant gâté. L'archiduc s'aperçoit que de toute façon il appartient au passé. Le professeur a obtenu pour son hôte un sauf-conduit. L'archiduc qui va reprendre le chemin de la Riviera dit adieu à Héléna en saluant d'un sourire une belle matinée viennoise, joyeuse et pleine de chants d'oiseaux.


Titre original : Reunion in Vienna
Titre français : Une soirée à Vienne
Réalisation : Sidney Franklin
Scénario : Ernest Vajda et Claudine West d'après la pièce de Robert E. Sherwood
Photographie : George J. Folsey
Musique : William Axt
Pays d'origine : États-Unis
Format : Noir et blanc - 1,37:1 - Mono
Genre : romance
Durée : 98 minutes
Date de sortie : 1933

Distribution

John Barrymore : Archiduc Rudolf von Habsburg
Diana Wynyard : Elena Krug
Frank Morgan : Dr Anton Krug
Henry Travers : Père Krug
May Robson : Frau Lucher
Eduardo Ciannelli : Pofferoff
Una Merkel : Ilsa Hinrich
Nella Walker : Comtesse Von Stainz

À noter qu'ine adaptation théâtrale française fut montée sans grand succès au théâtre Sarah Bernhardt.



JOHN BARRYMORE HEADS “REUNION IN VIENNA”

John Barrymore is starred in “Reunion in Vienna,” Metro Goldwyn picturization of Robert E Sherwood’s smashing Broadway stage hit of last season. The story describes Frau Elena Krug, once mistress of Archduke Rudolf, now contented wife of the psychiatrist who had cured her of the despair which followed the fall of thpeHapsburgs. A reunion of the decayed royalists in Vienna brings her once more face to face with the dashing, half mad Rudolf, over whom she still feels overwhelmingly sentimental. It is her scientific husband who has recommended her step into this situation, hoping to slay the ghost of the past which had haunted their married life.
As in the play so now on the screen, is the story’s ultimate conclusion left to the interpretation of the audience itself. Barrymore plays the role of the impulsive and irresistible Hapsburg Archduke, Rudolf. Diana Wynyard is the leading lady playing the role of Elena. The picture was directed by Sidney Franklin. 

A Reunion in Vienna — Theater recording 

samedi 19 février 2022

L'assassinat de l'impétratrice Elisabeth d'Autriche à la une du tabloïd 'The illustrated police news'


The Illustrated Police News est un périodique hebdomadaire illustré britannique. Fondé en 1864, c'est l'un des premiers tabloïd anglo-saxon à gros tirage. Ce journal a régulièrement publié des reportages à sensations et mélodramatiques, lesquels ont été accompagnés d'illustrations de scènes de meurtres et de pendaison. Édition du 17 septembre 1898.

Parma — Le monument à Giuseppe Verdi / Giuseppe-Verdi-Denkmal

Carte postale ancienne 

Photo attribuée à Luigi Vaghi (vers 1920)
et digitalisée par Romano Rosati (Camera oscura 1839-1920, Parma 1990)



Photos Luc-Henri Roger 2022

[FR] C'est à l'occasion du centenaire de la naissance du grand compositeur Giuseppe Verdi que la ville de Parme décida de lui rendre hommage en lui érigeant un monument grandiose.  Elle en confia le projet  à l'architecte Lamberto Cusani, qui en commença la construction en 1913 sur la place située devant la gare ferroviaire. L'immense œuvre d'art, aussi haute que le Palazzo della Pilotta fut entièrement réalisée en granit et en bronze par le sculpteur Ettore Ximenes et ses assistants. Le monument fut inaugurée le 22 février 1920.

Le monument a été touché par un bombardement allié le 13 mai 1944, pendant la Seconde Guerre mondiale. Les dommages n'avaient pas été particulièrement graves, mais décision fut prise de le démolir, non sans une amère controverse, pour faire place à de nouveaux bâtiments. Seul fut épargné grand autel central a été épargné, il fut déplacé sur la Piazzale della Pace, à côté du Palazzo della Pilotta. Certaines des 28 statues qui l'ornaient ont été sauvées, mais d'autres ont été volées par des particuliers ou jetées dans le ruisseau ; il ne restait que 9 statues, qui ont été transportées dans le hall du théâtre Arena del Sole de Roccabianca, où elles se trouvent encore aujourd'hui.

Le monument était constitué d'un énorme arc de triomphe, surmonté de lions tirant un char mythologique ; autour de celui-ci, deux portiques semi-circulaires étaient disposés symétriquement, enrichis de 28 statues représentant les personnages des opéras de Verdi, disposés dans l'ordre temporel correct de leurs composition. (Source : le texte du wikipedia italien).

[DE] Zur Anlass des Geburtstags des großen Komponisten Giuseppe Verdi beschloss die Stadt Parma, ihn mit einem großartigen Denkmal zu ehren.  Sie beauftragte den Architekten Lamberto Cusani mit dem Projekt, der 1913 auf dem Platz vor dem Bahnhof mit dem Bau begann. Das riesige Kunstwerk, das so hoch wie der Palazzo della Pilotta war, wurde von dem Bildhauer Ettore Ximenes und seinen Assistenten vollständig aus Granit und Bronze gefertigt. Das Denkmal wurde am 22. Februar 1920 eingeweiht.

Das Denkmal wurde während des Zweiten Weltkriegs am 13. Mai 1944 von einem alliierten Bombenangriff getroffen. Die Schäden waren nicht besonders gravierend, aber es wurde beschlossen, das Denkmal abzureißen, um Platz für neue Gebäude zu schaffen - nicht ohne eine bittere Kontroverse. Nur der große Hauptaltar blieb verschont und wurde auf die Piazzale della Pace, neben den Palazzo della Pilotta, verlegt. Einige der 28 Statuen, die ihn schmückten, wurden gerettet, andere wurden jedoch von Privatpersonen gestohlen oder in den Bach geworfen; es blieben nur 9 Statuen übrig, die in die Halle des Theaters Arena del Sole in Roccabianca gebracht wurden, wo sie sich noch heute befinden.

Das Monument bestand aus einem riesigen Triumphbogen, auf dem Löwen einen mythologischen Wagen zogen; um diesen Bogen herum waren zwei halbkreisförmige Portale symmetrisch angeordnet, die mit 28 Statuen angereichert waren, die die Figuren aus Verdis Opern darstellten, angeordnet in der korrekten zeitlichen Reihenfolge ihrer Komposition. (Quelle: Text der italienischen Wikipedia).

jeudi 17 février 2022

Verona — Castelvecchio — Pont Scaliger — 16 pics

 
















La petite renarde rusée de Leoš Janáček à l'Opéra de Munich, un chef d'oeuvre musical et visuel

Elena Tsallagova et Angela Brower

Barrie Kosky revient à Munich avec une troisième production, après sa très célébrée Schweigsame Frau de Strauss en 2010 et son Rosenkavalier de la saison dernière. Il revient à Leoš Janáček dont il avait monté Z mrtvého domu (De la maison des morts) à Hanovre en 2009. Příhody lišky Bystroušky, interprétée en tchèque, est la troisième production de la saison et de l'ère Dorny, et un fleuron tant à la boutonnière de Barrie Kosky qu'à celle du nouveau directeur général de la maison, Serge Dorny, qui a réalisé une programmation dans laquelle la mise en scène, la direction musicale et tous les interprètes rivalisent d'excellence.

La petite renarde rusée, dont le livret est issu d'un roman aussi adapté en bande dessinée, est, de par son thème animalier, souvent monté avec l'étiquette opéra pour enfants avec des chanteurs déguisés en animaux et des décors villageois et forestiers. Telle n'est pas l'optique koskyenne ! Le génial metteur en scène australien explore l'oeuvre plus en profondeur, il nous parle de la vie et de la mort, de la mélancolie et de l'extase. Les humains et les animaux (sauf ceux du poulailler) ne sont pas différenciés par leur apparence, car la plupart des personnages gardent leurs figures humaines, sauf que les animaux, qui portent de simples vêtements de couleur pastel, vivent dans l'extase et la vivacité du présent et que les humains, vêtus de noir, sont davantage marqués par la mélancolie et enchaînés dans les souvenirs du passé. Le titre original n'est en fait pas La petite renarde rusée mais Les aventures de la petite renarde rusée. Barrie Kosky est parvenu à rendre par sa remarquable direction d'acteurs ce côté aventureux d'une oeuvre dont le scénario et la musique sont pleins d'imprévus, de rebondissements et d'explosions scéniques et sonores. Les rebondissements sont aussi émotionnels. Kosky souligne le caractère cyclique de la vie et de la mort et nous le rend perceptible. Il fait précéder l'introduction musicale par la scène muette d'un enterrement : sur le noir caisson de scène dépouillé de tout décor,  les humains réunis derrière une fosse funèbre pellètent de la terre sur un cercueil invisible des spectateurs. De cette même fosse ressuscite, en fin d'opéra, une petite renarde que le forestier prend d'abord pour la renarde qu'il avait adoptée, et qui n'est sans doute qu'une de ses descendantes. La vie succède à la mort, un nouveau cycle commence.

E.Boom, E.Tsallagova et A.Agudelo

Il n'y a aucun décor fixe : le décor de Michael Lévine fait descendre et remonter des cascades mouvantes de filins successivement argentés, noirs et rouges,  auxquels les lumières de Franck Evin confèrent de constantes variations. Ils organisent un lamé changeant, fait ici de fines lames, ailleurs d'épaisses guirlandes, tissées avec des fils de métal ou de matière synthétique leur conférant un aspect scintillant, une fascinante magie lumineuse dont la mobilité suit exactement les mouvements sonores de la musique et du chant. L'avant-scène est creusée d'une fosse invisible dans laquelle il arrive que les personnages s'enlisent jusqu'à la taille, — lourdeur des affects, — pour se voir ensuite remontés. Seule la scène du poulailler introduit une orgie de couleurs : un large cadre d'un jaune éclatant se voit animé par les visages très peinturlurés des poules qui se trémoussent comme des danseuses de cancan placées de part et d'autre de leur chef coq avant de se voir assassinées par la renarde qui les dépècent faisant voler sur la scène leurs membres épars et des flots de plumes jaunes. Plus loin un lamé rouge est installé derrière le lamé noir et s'ouvre comme le ferait le grand rideau rouge d'un opéra, soulignant peut-être que la vie représentée n'est autre qu'un grand spectacle théâtralisé. Les couleurs légères des vêtements dessinés par Victoria Behr pour les animaux contrastent quant à eux avec les vêtements noirs des humains, toujours empêtrés dans leurs douleurs mentales, à la différence des animaux qui ne vivent que dans la vivacité du vierge, du vivace et du bel aujourd'hui.

Dans un entretien rapporté par le programme, la cheffe lettone Mirga Grazinyte-Tyla a expliqué l'importance de jouer cet opéra dans sa langue originale : le tchèque est une langue qui dispose d'une varitété de consonnes et de voyelles pour nous inhabituelles dont les couleurs expressives ont été utilisées par Leoš Janáček, — qui est aussi le librettiste de cette oeuvre, — dans la composition de son opéra, ce dont les traductions françaises ou allemandes ne peuvent évidemment pas rendre compte. La cheffe fait avec La petite renarde ses brillantissimes débuts au Bayerische Staatsoper, réussissant aussi une parfaite osmose entre la fosse d'orchestre et les chanteurs et une rare unisson avec la mise en scène.  Pas plus que dans la mise en scène, on ne trouve rien d'enfantin dans la direction d'orchestre, mais une cheffe extrêmement rigoureuse qui parvient à rendre chaque note avec précision, sans jamais relâcher la lecture de cette partition exigeante, sans rien en escamoter. La prouesse technique de Mirga Grazinyte-Tyla permet aux flots musicaux de couler comme de source, ce sont des explosions et des guirlandes de sons, une effervescence sonore entraînante. L'excellence des chanteurs est à l'aune de la qualité de l'orchestre, avec un plateau dont le travail d'équipe l'emporte encore sur les performances individuelles. Le grand chanteur wagnérien Wolfgang Koch donne à son garde forestier l'humanité qu'on lui connaît dans ses interprétations de Hans Sachs. Elena Tsagallova, qui fit partie de l'ensemble du BSO de 2008 à 2011, nous apporte son expertise de la renarde, un rôle qu'elle pratique depuis 2008, enrichie par la collaboration récente avec la cheffe dans la récente production parisienne. Le couple scénique qu'elle forme avec le renard d'Angela Brower est des plus réussis. À noter qu'Angela Brower ne perd rien de sa féminité, Kosky ne fait pas du renard un rôle travesti, — ce sont plutôt deux femmes qui s'aiment, — et le timbre clair lumineux de la mezzo-soprano rencontre de manière complice le soprano expressif d'Elena Tsagallova qui dispose aussi de belles couleurs sombres. Un silence concentré et vibrant d'attention accueille le magnifique duo d'amour animalier qui rencontre à Munich un niveau émotionnel sans doute rarement égalé. Une des plus belles surprises de la soirée fut de retrouver Levente Páll sur la scène du Bayerische Staatsoper dans une brillante interprétation du personnage de Haraschta, un rôle qu'il avait déjà pratiqué il y a une dizaine d'années à Hambourg. La basse roumaine, que nous avons récemment pu applaudir en Dottor Bartolo au Theater-am-Gärtnerplatz, donne un Haraschta d'une présence scénique de grande intensité avec sa belle basse à la fois puissante et chaleureuse, dotée d'une projection remarquable.

Des applaudissements nourris et prolongés ont salué unanimement l'ensemble de cette production que l'on pourra retrouver en juillet lors du festival d'été de l'Opéra de Munich.

Crédit photographique : Wilfried Hösl

Rienzi au Festspielhaus de Bayreuth — La renaissance du premier chef-d'oeuvre de Wagner

" Ouvrir une plaie " : Bayreuth face au défi de Rienzi   Lorsque Katharina Wagner décida d’inscrire Rienzi, der Letzte der Tribune...