mercredi 26 juillet 2023

Concert en plein air en préouverture du Festival de Bayreuth 2023

Page titre du programme © Bayreuther Festspiele

Wotan et les autres dieux et déesses du Walhalla se sont montrés cléments. Ils ont eu la grâce de retenir les foudres et autres averses qu'avaient prévues la météo et seules quelques gouttes sont venues rafraîchir les nombreux spectateurs bayreuthois et festivaliers qui avaient répondu à l'invitation d'assister à un concert gratuit en plein air sur les pentes de la verte colline que surplombe le temple wagnérien, où une grande scène avait été érigée pour accueillir l'orchestre du Festival, placé sous la direction de Markus Poschner et trois chanteurs wagnériens renommés : la soprano Daniela Köhler qui sera la Brünnhilde du Festival 2023, le Heldentenor Magnus Vigilius qui fit ses débuts bayreuthois en 2021 en Walther von der Vogelweide et le baryton islandais Ólafur Sigurdarson, chanteur tant wagnérien (Telramund, Klingsor ou Alberich) que verdien (entre autres), qui cet été interprétera Albérich et Melot au Festspielhaus.

Grandiose soirée plaisamment animée par le journaliste et modérateur Axel Brüggemann, qui a d'abord introduit Katharina Wagner, l'arrière-petite-fille de Richard Wagner qui préside aux destinées du festival. Madame Wagner a accueilli les spectateurs tout en se félicitant de la nouvelle mise en scène high tech de Jay Scheib qui donnera à 330 happy few (soit un bon sixième du public seulement) la possibilité de vivre une expérience de " réalité augmentée " : des lunettes de haute technologie ouvriront selon les dires du metteur en scène " un monde de rêve géant " en faisant apparaître des objets et des personnages, des visions et des rêves choquants ou très poétiques, qui viendront s'ajouter à la mise en scène de Parsifal dont tous les autres pourront aussi profiter.

On a ensuite pu assister à un concert de plein air très varié dans une atmosphère bon enfant de pique-nique pour certains bien arrosé de bières ou de vins franconiens. La soirée a commencé avec une ouverture de Parsifal plutôt inhabituelle, puisque la musique, que Wagner avait conçue pour l'acoustique particulière du Festspielhaus dont la fosse est couverte, était ici  amplifiée par les haut-parleurs. Ensuite ce furent deux heures de musiques entraînantes ou émouvantes, pas seulement wagnériennes. La soprano dramatique Daniel Köhler, en superbe robe de lamé rouge en drapé s'est totalement investie  dans la soirée, depuis le " Summertime " de Gershwin jusqu'à son " Liebestod " final en passant par la Salome de Strauss ou les chansons de l'Opéra des quat'sous de Kurt Weill (qui ne sont que trois dans le titre allemand, Dreigroschenoper). Elle a conquis le coeur d'un public suspendu à sa voix vibrante et émouvante. Ólafur Sigurdarson. que ses concitoyens ont surnommé le volcan islandais, n'a pas démérité de cette réputation. Sa voix a la puissance d'une éruption et sa présence en scène telle qu'il brûle les planches, avec une force expressive stupéfiante. Son „Ehi! Paggio!” est un modèle du genre burlesque. Interrogé par Axel Brüggemann, le ténor héroïque danois Magnus Vigilius avoue encore préférer Parsifal aux Maîtres chanteurs. Il a brillé dans „Nur eine Waffe taugt“,  l'air final de Parsifal où le jeune héros qui a recouvré la lance ravie par Klingsor guérit Amfortas avant de dévoiler le Graal qui restera à présent à jamais découvert. L'orchestre fut des plus entraînants dans la Valse de Ravel, dans le rythme blues de Dream on ou dans la valse de Chostakovitch.

Signalons encore l'excellente mise en scène assurée par un travail de vidéo de haute volée diffusé sur grand écran en fond de scène : on y voyait les chanteurs et le chef en format géant, dupliquant leur présence en avant-scène ou des gros plans sur des groupes de musiciens

Un succès enjoué pour cette belle soirée d'ouverture qui s'est clôturée par deux rappels donnés par Daniela Köhler et  Ólafur Sigurdason, absolument fabuleux en Hollandais dans "Der Frist ist um".

Impressions d'un spectacle (via téléphone portable)














 





 

samedi 22 juillet 2023

Bayreuth — Le Musée Richard Wagner expose la partition autographe de Parsifal

Exposition de la partition de Parsifal dans la salle du trésor

À l'occasion de la nouvelle production de Parsifal au Festival de Bayreuth, le musée Richard Wagner de Bayreuth expose le manuscrit original de la partition originale dans sa salle du trésor. Le manuscrit est visible pendant la période du festival 2023. 

Entre septembre 1877 et janvier 1882, Wagner a composé sa dernière œuvre, qu'il a lui-même appelée "Weltabschiedwerk" (" œuvre d'adieu au monde "), le "Bühnenweihfestspiel Parsifal" (" festival scénique sacré "), dont la première a eu lieu le 26 juillet 1882 au Festspielhaus de Bayreuth sous la direction de Hermann Levi. Le musée Richard Wagner de Bayreuth présente la version autographe de la partition dans sa salle des trésors au sous-sol de la maison Wahnfried, à côté d'autres précieux manuscrits originaux de textes et de partitions de Richard Wagner pour son "summum opus" (première écriture du livre de texte (livret), esquisse de composition, esquisse d'orchestre, première impression de la réduction pour piano). Wagner a composé cette œuvre en connaissant et en prenant en compte les conditions acoustiques particulières du Festspielhaus de Bayreuth et le son mixte typique de la fosse d'orchestre, qualifiée par Wagner de "gouffre mystique". Selon la volonté de Wagner, être jouée exclusivement ici.

Parsifal est donc l'œuvre de Wagner qui peut être considérée comme le fruit du projet de festival réalisé pour la première fois en 1876 et de la maison du festival construite à cet effet. En tant qu'expression et reflet des conceptions artistiques et religieuses de la fin de la période wagnérienne, cette œuvre est également liée de manière particulière à son appropriation par Cosima et le "cercle de Bayreuth", pour qui les représentations revêtaient un caractère sacré et proche de la célébration d'un office religieux, et pour qui le Festspielhaus lui-même devenait le temple du Graal du mythe wagnérien que ses héritiers avaient exalté jusqu'à en faire un culte.

© Fondation Richard Wagner, Bayreuth
(Archives)

La partition

La partition de 346 pages est en grande partie écrite à l'encre violette, couleur préférée de Wagner durant les dernières années de sa vie. Elle se caractérise par une écriture extrêmement propre et précise, qui permit à Hermann Levi de diriger la première représentation à partir de l'autographe, l'impression de la partition n'ayant pas encore eu lieu.

Richard Wagner termine la partition de sa dernière œuvre, le Bühnenweihfestspiel Parsifal, en y portant la mention " Parlermo [sic !] Pour toi ! 25 déc. 1881. R.W. ". Il prétend ainsi avoir achevé l'œuvre pour l'anniversaire de sa femme Cosima. Ce qui n'est pas tout à fait exact. Le temps pressant, des pages étaient restées blanches et ne furent complétées qu'au cours des semaines suivantes - ce qui se remarque aux différentes couleurs d'encre. 

L'encre et la couverture sont les caractéristiques les plus évidentes de cette partition. L'encre violette, dans laquelle la majeure partie est notée, et l'icône brodée, clouée sur la couverture, ont souvent été présentées comme significatives dans le cadre de l'exégèse de l'œuvre. Pourtant, tous deux ne sont dus qu'au goût du jour et au hasard. Avec le développement des colorants synthétiques au XIXe siècle, le mauve est par exemple une couleur à la mode très recherchée et très appréciée par Wagner, que ce soit pour les vêtements, l'aménagement du nouveau foyer - comme par exemple le "salon mauve" de la maison Wahnfried - ou ici comme moyen d'écriture. Wagner ne nous a pas non plus indiqué de lien de contenu avec la Vierge portent l'Enfant sur son bras droit décorant la couverture. C'est par hasard qu'il découvre l'icône à Venise en 1882 et l'ajoute à la partition comme nouvel "emballage cadeau".

Source du texte : traduction partielle libre des textes de présentation du Musée Richard Wagner à Bayreuth

Crédit photographique © Musée Richard Wagner Bayreuth /Archives 

Toute la partition peut se consulter en ligne sur le site du musée.


L'homme Wagner / Mensch Wagner, expo temporaire de l'été 2024 au Musée Richard Wagner à Bayreuth

 

Compositeur, poète, dramaturge, écrivain, metteur en scène, chef d'orchestre, égomaniaque, coureur de jupons, antisémite, radical de gauche, défenseur du climat, ami des animaux, génie ? Qui était vraiment Richard Wagner ?

De son vivant déjà, on ne compte plus les publications sur Wagner. En règle générale, et surtout après sa mort, il fut présenté comme un surhomme, notamment en raison de l'intervention de ses héritiers et de ses administrateurs. Il n'existe en revanche pratiquement aucune trace du Wagner au quotidien, car le mythe ne connaît pas le quotidien.

Poème avec autoportrait, Richard Wagner (1813-1883), 1841, encre/papier 
Archives nationales de la Fondation Richard Wagner de Bayreuth

Wagner lui-même a modelé sa propre image tout au long de sa vie. Ses textes autobiographiques, un nombre incalculable de déclarations écrites et enfin son œuvre musicale et dramatique dessinent cependant une image très hétérogène et souvent contradictoire de l'homme qui se cache derrière le 'mythe Wagner'. Les souvenirs et les observations de la famille, des contemporains, des amis, des critiques, des compagnons et des compagnes finissent par briser le monolithe d'airain en lequel Richard Wagner a été façonné.

Dans le cadre de l'exposition d'été 2024, le musée Richard Wagner tentera de déconstruire le mythe afin de se rapprocher de l'homme Richard Wagner.

Expo au Musée Richard Wagner du 14 juillet au 6 octobre 2024

Source (texte et images) : Musée Richard Wagner Bayreuth 

vendredi 21 juillet 2023

Piero della Francesca — La Madonna del Parto à Monterchi — 7 photos







Photos © Luc-Henri Roger


LA MADONE DEL PARTO - L'UNE DES ŒUVRES LES PLUS IMPORTANTES DE LA RENAISSANCE

PIERO DELLA FRANCESCA, GÉNIE DE LA PERSPECTIVE

La Madonna del Parto est l'une des plus hautes expressions de la Renaissance. La Madone est enceinte et, debout au milieu d'un dais de brocart précieux, elle se montre au spectateur. Elle est placée de trois quarts, de sorte que sa grossesse, désormais avancée, est encore plus évidente. De sa main droite, elle caresse son ventre, dans un geste de pudeur et de protection, mais aussi de fierté consciente. Ses yeux sont baissés sur son ventre mais son expression semble presque présager du destin de l'enfant qu'elle porte. Deux anges, symétriques et reflétant les couleurs et le dessin, ouvrent d'un geste décisif et rapide le rideau du baldaquin pour que les fidèles puissent contempler la Vierge, majestueuse, solennelle et en même temps humble, la main gauche posée sur la hanche et la robe légèrement détachée.

Dante, Paradiso,  canto XXXIII 

Vergine madre, figlia del tuo figlio,
umile et alta più che creatura,
termine fisso d’etterno consiglio;
tu se’ colei che l’umana natura
nobilitasti sì, che l’suo fattore
non disdegnò di farsi sua fattura.

Vierge et mère, fille de ton Fils, la plus humble et la plus grande de toutes les créatures, objet du décret éternel de Dieu, tu es celle qui a tellement ennobli la nature humaine que son Créateur n'a pas dédaigné de se faire lui-même sa propre créature

Un récital intériorisé de Benjamin Bernheim au Prinzregententheater de Munich


Le ténor français Benjamin Bernheim se produit sur les scènes internationales avec un énorme succès dans des rôles des répertoires surtout français et italien, mais aussi russe et allemand :  Rodolphe, Faust, Roméo et Des Grieux, Edgardo, Duca di Mantova, Lenski ou Tamino. Pour son Festival d'été, c'est le chanteur de Lieder qu'a invité le Bayerische Staatsoper, qui ne l'a à notre connaissance pas encore programmé dans un opéra. Accompagné au piano par la talentueuse pianiste canadienne Carrie-Ann Matheson*, il a donné ce 19 juillet au Théâtre du Prince Régent un récital à thématique entièrement romantique avec les 16 poèmes du Dichterliebe de Robert Schumann et des chansons françaises de Duparc, Berlioz et Chausson. Son récital munichois était très attendu : avant le spectacle, dans les jardins du théâtre, un connaisseur, qui s'était déjà par deux fois rendu au Festival de Salzbourg pour l'y écouter, vantait le talent du chanteur : " C'est le nouveau Pavarotti ! "

Le chanteur et la pianiste forment une paire musicale complice tout en contraste visuel : lui discret et introverti, grand et élancé, le visage émacié, l'air sérieux et concentré, porte un élégant costume gris sombre et sobre sur une chemise blanche, elle, plus flamboyante et stendhalienne avec des formes généreuses, arbore une robe rouge et noire sous une veste ouverte légère dans des tons gris et noirs.

Bien connus et très appréciés des amateurs de Lieder, le Dichterliebe (Les Amours du poète) op. 48, est un cycle de 16 lieder pour une voix (de baryton aigu ou de ténor, mais aussi souvent chanté par des femmes) et piano que Robert Schumann composa en 1840 sur des poèmes de l'écrivain romantique allemand Heinrich Heine (Lyrisches Intermezzo, « Intermezzo lyrique », 1822–1823). 1840 fut aussi l'année du mariage de Schumann avec la pianiste Clara Wieck.  Ironique, amer et désabusé,  Heine exprimait dans des vers simples aux rythmes libres l'immense tristesse des amours sans espoir pour des cousines fortunées. En exergue de son livre, qu'avait bientôt traduit Gérard de Nerval, Heine avait écrit : " Ma misère et mes doléances, je les ai mises dans ce livre ; et lorsque tu l’as ouvert, tu as pu lire dans mon cœur. " C'est un voyage intérieur dans la psyché du poète que relate ce texte et c'est de manière très intériorisée que Benjamin Bernheim nous les donne à entendre dans un chant  fluide, sobre et retenu, extrêmement contrôlé et nuancé, qui semble éviter l'emportement, la dramatisation et l'éclat : la tristesse et la monotonie prédominent. 

Retour dans les jardins à l'entracte où près de la fontaine qui réunit le messager des dieux Hermès avec son casque ailé et le dieu du fleuve Acheloos, un connaisseur indigène vante la perfection de l'articulation et de la prononciation allemande de Benjamin Bernheim où il reconnaît cependant un soupçon, oh bien léger, presque imperceptible, d'accent français, ce qu'il trouve absolument charmant.

Dans la deuxième partie de la soirée, le chanteur présente un choix de mélodies françaises de la seconde moitié du 19ème siècle avec à nouveau les thèmes de l'amour non partagé, rejeté, et de la mort. Seules les deux premières strophes de L'invitation au voyage de Baudelaire mises en musique par Henri Duparc échappent à cette triste thématique. Et encore, le voyage n'est-il pas réalisé, ce n'est que le rêve d'un ailleurs, d'un pays idéalisé, ce qui sous-tend qu'il faut partir de l'ici. Et même là-bas, au pays qui ressemble à la femme aimée, la mort est annoncée. Vient ensuite Phidylé (L'herbe est molle au sommeil), une mélodie du compositeur français Henri Duparc composa en 1882 et dédia à son ami Ernest Chausson, qui met en musique d'un poème de Leconte de Lisle, peut-être inspirée d'une mélodie de Gabriel Fauré. Les deux chansons ont déjà des tonalités impressionnistes. 

Dans l'interprétation de ces chansons françaises, Benjamin Bernheim offre une expression émotionnelle plus marquée que dans le Dichterliebe sans se départir pour autant de sa retenue et d'une grande sériosité, mais la force et la verve expressives sont plus palpables. Le travail vocal est ici encore effectué avec une extrême finesse. Ces chansons lui sont tellement familières qu'il nous les livre sans partition, de manière plus libre et plus personnelle. Bernheim ne cède jamais à la facilité de l'effet, et lorsqu'il lance un passage avec plus de puissance et une montée dans l'aigu, c'est à bon escient, au service du texte et de la musique, sans volonté de démonstration.

Le dialogue entre le chant et le piano est bien plus remarquable dans cette seconde partie que dans la première. Ainsi dans l'épitaphe du Spectre de la rose de Berlioz, où le chant et le piano sont comme deux voix qui se rencontrent et se croisent, comme dans un duo d'amour. Là particulièrement on ressent la  magie de la complicité entre la pianiste et le chanteur.

Point culminant de la soirée, le Poème de l'amour et de la mer que Chausson dédia à Duparc, une longue élégie que Benjamin Bernheim livre avec une triste douceur. Il chante avec une force tranquille et poignante la mort de l'amour  que le poème de Maurice Bouchor assimile à la mort des fleurs dont les " feuilles froissées " disent " l'inexprimable horreur des amours trépassées. " 

La soirée se déroula comme une longue méditation musicale teintée de tristesse sur les thèmes de l'amour non partagé et de la mort. Le public dont la concentration silencieuse et attentive était physiquement palpable au cours des deux heures du récital a laissé exploser son admiration pour le chanteur et la pianiste dans une longue ovation et des acclamations sans fin. 

Benjamin Bernheim et Carrie-Ann Matheson ont encore donné deux rappels : dans le registre sérieux et tendre, le lied "Morgen !" de Richard Strauss, l'un de ses quatre lieder op. 27 que le compositeur avait offert en cadeau de mariage à sa femme Pauline. Le poème de John Henry Mackay, ami du compositeur, un poème de l'amour heureux, fut ressenti comme un soulagement après toutes ces vagues de tristesse :

Et demain le soleil brillera à nouveau
Et sur le chemin que je suivrai
Il nous réunira à nouveau, nous les heureux
Au milieu de cette terre qui respire le soleil
Et vers la plage, la plage immense, bleue comme une vague,
Nous descendrons lentement et en silence
Nous nous regarderons silencieusement dans les yeux
Et sur nous s'abattra le silence muet du bonheur.

D'un bonheur plus exalté encore, vint ensuite le feu d'artifice de "Dein ist mein ganzes Herz" de Franz  Léhar, dans lequel Benjamin Bernheim s'est livré à tous ces effets vocaux dont il avait auparavant fait volontairement l'économie. Une friandise pour le public, un clin d'œil et un sourire amusés qui disaient que s'il le voulait il était capable de cela aussi. 

" Rose is a rose is a rose is a rose ". Et non, Monsieur le Connaisseur, Benjamin Bernheim n'est pas le nouveau Pavarotti, il est Benjamin Bernheim, et c'est très bien ainsi !

Programme de la soirée

Robert Schumann (1810–1856)
Dichterliebe op. 48
Henri Duparc (18481933)
L'invitation au voyage
Phidylé
Hector Berlioz (1803–1869)
Le spectre de la rose ausLes nuits d’été op. 7
Ernest Chausson (1855–1899)
Poème de l'amour et de la mer op. 19
Carrie-Ann Matheson et Benjamin Bernheim
* Carrie-Ann Matheson est une pianiste et chef d'orchestre canadienne. En 2014, elle a été engagée par Fabio Luisi comme chef d'orchestre et répétitrice à l'Opéra de Zurich, après avoir été chef d'orchestre assistante au Metropolitan Opera de New York, où elle a également travaillé comme pianiste, souffleur et répétitrice. Elle a assisté des chefs d'orchestre renommés tels que James Levine, Daniel Barenboim, Daniele Gatti et Gianandrea Noseda. Elle a fait ses débuts de chef d'orchestre en 2015 à l'Opéra de Zurich. Depuis, elle y a dirigé les mises en scène de Fälle d'Oscar Strasnoy, Das verzauberte Schwein de Jonathan Dove et Ronja Räuberochter de Jörn Arnecke. Au Metropolitan Opera, elle a été pendant de nombreuses années répétitrice fixe du Lindemann Young Artist Development Program, et depuis 2017, elle dirige en tant que chef d'orchestre les concerts de gala de l'International Opera Studio à l'Opéra de Zurich. Elle se produit régulièrement en tant qu'accompagnatrice de lieder avec des chanteurs de renommée mondiale tels que Rolando Villazón, Jonas Kaufmann, Piotr Beczala, Joyce DiDonato, Susan Graham, Thomas Hampson et Barbara Bonney. (Source : Bayerische Staatsoper).

Crédit photographique © Wilfried Hösl 

De 1962 à 1982, l'Achilleion, le palais corfiote de Sissi, fut un casino.

La roulette du casino

En 1962, le gouvernement grec décida de louer le palais de l'Achilleion à la société allemande du baron Hartmann von Richthofen pour une durée 20 ans. Le baron entreprit  de restaurer le palais pour y ouvrir un casino et, au rez-de-chaussée, un musée qui se donnait pour objectif de rassembler toutes les œuvres d'art qui avaient été vendues ou perdues au fil des ans. Lorsque le gouvernement reprit possession du palais en 1982, le casino fut transféré dans un hôtel du centre-ville et seul le musée actuel est resté dans le palais.

Hartmann Freiherr von Richthofen
En 1962, la société du baron Hartmann von Richthofen gérait les casinos de Baden-Baden et de Constance. L'ouverture du casino de l'Achilleion eut lieu à la fin du mois de décembre. La presse allemande de l'époque relate que la transformation du palais en casino fut bien reçue par les Corfiotes, et notamment par les habitants de Gastouri, car elle offrait du travail et apporta également des commodités au village, qui fut relié aux réseaux de distribution d'eau et d'électricité. La restauration du palais coûta environ deux millions de marks. La scénographe Victoria von Schack donna une touche contemporaine au palais qu'elle décora pour la somme de 300.000 marks. Le salaire mensuel des ouvriers locaux était de 104 marks (800 drachmes). Le prix d'achat du mètre carré monta en flèche et les habitants purent également tirer profit de la présence des nombreux employés du casino en leur louant des chambres toutes simples pour 150 marks par mois. 

La société du baron avait investi cinq millions de marks dans le projet. L'État grec se serait contenté de 40 % des bénéfices les cinq premières années, puis 60 % les cinq années suivantes, et, seulement à partir de 1973, 80 % des bénéfices du casino. À titre de comparaison, l'État allemand collectait à l'époque 80% des tables de jeu. Quant au baron il se serait promis, ainsi qu'à ses partenaires, un retour  un retour de 20%. Il espérait regagner en six mois le premier des cinq millions de marks allemands investis dans  l'entreprise.

James Bond au casino de l'Achilleion

Arrivée au casino dans For Your Eyes Only


Le dîner avec Christatos

Dans Rien que pour vos yeux 1981, Bond rencontre Kristatos au casino de Corfou. Après une partie de Chemin de fer (Baccarat) où Bond gagne quelques centaines de milliers de drachmes au Lord Bunky en sueur, Bond et Kristatos dînent au restaurant du casino. Ces scènes ont été filmées dans ce qui était alors le vrai casino de Corfou, installé dans le palais Achilleion à Gastouri.

Rien que pour vos yeux (For Your Eyes Only) est un film britannique réalisé par John Glen, sorti en 1981. C'est le 12e opus de la série des films de James Bond produite par EON Productions. Roger Moore y incarne James Bond pour la cinquième fois. Rien que pour vos yeux est l'adaptation cinématographique des nouvelles Top secret (ou Opération Carquois) et Risico, tirées du recueil Bons baisers de Paris d'Ian Fleming publié en 1960.

Source des informations : un article du Spiegel de janvier 1963 et Wikipedia pour le film.


mercredi 19 juillet 2023

Une Semele de Haendel triomphale au Prinzregententheater de Munich

J.J. Orlinsky / B.Rae

Avec la Semele de Haendel, le metteur en scène Claus Guth s'est vu confier la deuxième première du Festival d'opéra de Munich 2023, traditionnellement donnée sur la scène du Prinzregententheater. Il s'agit de la troisième œuvre de Claus Guth à la Bayerische Staatsoper. Il y a mis en scène Luisa Miller de Verdi en 2007 et Bluthaus de Georg Friedrich Haas au cours de la saison 2021/22, ce qui lui a valu, entre autres, de se voir décerner le titre de " metteur en scène de l'année " par le magazine Oper ! Das Magazin. Il y a quelques semaines, Gianluca Capuano a repris la direction musicale en lieu et place de Stefano Montanari, qui a dû se désister pour des raisons familiales. Au cours de la saison 2021-22, il a dirigé L'Enlèvement au sérail et Agrippina à l'Opéra d'État de Bavière, et en 2022-23, outre SemeleLa Cenerentola.

L'histoire de Semele est-elle réellement une aventure mythologique au cours de laquelle Semele délaisse le monde des humains pour se fourvoyer dans le monde des dieux où elle vit des amours avec Jupiter qui pour la satisfaire a pris la forme d'un aigle, est confrontée aux funestes stratagèmes de Junon et finit par périr pour avoir voulu voir la véritable apparence de Jupiter ? Ou s'agit-il plutôt d'un voyage intérieur dément, de l'épopée d'un cerveau pris de folie. La mise en scène offre les deux lectures de manière ouverte. Aux spectateurs d'en décider. Claus Guth voit en Semele une jeune femme qui veut échapper aux réalités stériles d'un monde embourgeoisé et qui rêve d'un monde plus émotionnel, plus sauvage, plus irrationnel, qui ne soit pas réglementé mais obéisse à des lois bien moins conventionnelles, celles de l'anarchie et de l'amour. Sa quête la pousse à aller toujours plus loin, sans pouvoir s'arrêter, pour pouvoir vivre de manière intense.

J.J. Orlinsky / B.Rae

L'action s'ouvre sur le déroulement cahotique du mariage avorté de Semele et d'Athamas dans une luxueuse salle d'apparat toute blanche peuplée d'une cour d'invités élégamment habillés de vêtements aux couleurs pastels doucement lumineuses. Rien ne manque aux clichés d'un mariage parfait, ainsi de quatre lettres de deux mètres de hauteur entièrement ornées de fleurs roses et blanches et figurant le mot LOVE. Ouroborique elle se clôture dans le même décor et avec les mêmes costumes par le mariage d'Athamas avec Ino, la soeur de Semele au cours duquel Semele, muette et comme pétrifiée, est assise sur une chaise et compose au moyen d'une couverture ce qui ressemble au corps d'un enfant emmailloté qu'elle se met à bercer, figuration sans doute du bébé Dionysos qu'elle a conçu mais dont la mythologie veut que le foetus se soit développé dans la cuisse de Jupiter. 

Le mariage doit être annulé. Semele, promise à Athamas, veut plus de la vie et s'échappe de la réalité bourgeoise. "C'est une femme qui cherche l'impossible et qui est prisonnière d'un monde dans lequel cette catégorie d'accomplissement n'est pas prévue", explique Claus Guth. Entre les deux scènes du mariage avorté et du mariage accompli la mise en scène nous entraîne par une brèche, ouverte à la hache par Semele dans le mur du fond, vers le monde des dieux, en tout antinomique à celui des humains : un monde d'une noirceur innommable et sinistre qui ressemble bien plus au terrible monde infernal qu'au séjour idyllique d'un panthéon. Mais Semele est-elle vraiment entrée dans ce monde sombre et angoissant, où  est-ce là la représentation de son parcours dans le monde intérieur de sa folie ?

Jupiter, ou le fantasme qu'en a Semele, s'annonce par une chute de plumes noires alors que le mariage de Semele et d'Athamas va bientôt être prononcé. La chute des plumes sera un thème récurrent de la mise en scène. Au deuxième acte, on verra l'envers du décor. Claus Guth nous montre l'autre côté de la brèche qu'a ménagée Semele dans le mur de la salle d'apparat : une paroi noire et touffue faite d'une multitude de  guirlandes de plumes noires avec un trou béant en son centre. Réalité mythique ou mirage de la folie, Semele fait ses premiers pas dans la terre effrayante des dieux, celle de Jupiter, Junon ou Iris, des êtres tout de noir vêtus, sinistres stratèges qui vont s'emparer de la destinée de la fille de Cadmus. À la blancheur du monde blanc et lumineux du royaume de Cadmus s'oppose la noirceur du monde des dieux.

Retour à la salle d'apparat qui a subi sans doute les foudres de Jupiter et dont les murs et le plafond sont troués de cratères aux bords brûlés. Des flots de plumes noires se déversent de ces orifices auxquels sont accrochés des êtres aux ailes noires qui font partie de la cour de Jupiter. Junon son épouse manigance la perte de Semele avec l'aide de sa suivante Iris et de Somnus qu'elle réveille pour lui ordonner de la servir dans ses entreprises. De noirs desseins qui conduiront à la perte de Semele. Semele, qui s'est livrée aux étreintes de son amant sous l'avatar d'un aigle immense, en voudra davantage : excitée par les stratagèmes de Junon, elle aspire à l'immortalité et exige de Jupiter qu'il revête pour elle son apparence réelle, ce qui équivaut à prononcer son arrêt de mort. 

J.J. Orlinsky

La mise en scène est servie par une distribution étoilée de chanteurs et de chanteuses exceptionnels et par une animation scénique variée avec de beaux moments spectaculaires comme ceux du ballet des serviteurs, d'un french cancan auquel participe Jupiter, de la breakdance ou encore de l'intermède d'un numéro de tissu aérien, cette discipline de cirque contemporaine qui consiste à faire des acrobaties aériennes à l’aide de deux longues bandes de tissu souple accrochées au plafond. Claus Guth s'est acquis la complicité des chanteurs qui ont joué le jeu en s'investissant totalement dans l'expression théâtrale. Athamas est interprété par le  contre-ténor Jakub Józef Orliński qui donne la prestation la plus étonnante avec un numéro de breakdance acrobatique aussi époustouflant que ne l'est sa voix au volume impressionnant. Brenda Rae en Semele semble peiner à prendre ses marques avec un premier acte un peu neutre : si la voix est ravissante, elle manque de puissance et à l'entracte on entendit des spectateurs installés au paradis murmurer qu'ils devaient tendre l'oreille pour l'entendre. Mais ce fut vite oublié des deux actes suivants au cours desquels elle se livra à d'incroyables exercices de pyrotechnie vocale avec des coloratures acrobatiques inouïes qui ont déchaîné l'enthousiasme et les applaudissements frénétiques du public. Primus inter pares, le ténor américain Michael Spyres livre un Jupiter éblouissant avec un étendue et un volume de voix extraordinaires, une richesse de nuances, un timbre chaud et sombre d'une incomparable séduction, des coloratures tout en souplesse. La Junon de la mezzo-soprano Emily D'Angelo n'a rien d'une mégère. Élégante, le corps moulé dans une robe sexy, elle fait des débuts des plus réussis dans le rôle auquel elle confère force et caractère. Nadezhda Karyazina séduit en Ino avec un mezzo de belle étendue et une forte présence scénique. La basse Philippe Sly  joue les deux rôles de Cadmus et de Somnus, dignement embourgeoisé dans le premier, hilarant dans le second.

Michael Spyres

Le remplacement à brève échéance de Stefano Montanari par Gianluca Capuano à la direction d'orchestre s'est effectué tout en souplesse grâce à l'expertise baroque du second, qui a repris les rênes en conférant à la musique un rythme rapide et bien emballé. On n'en attendait pas moins du fondateur de l'ensemble vocal et instrumental Il Canto di Orfeo qui est aussi à Monte Carlo chef principal des Musiciens du Prince de Cecilia Bartoli. L'orchestre a reçu une formidable ovation. Le choeur externe LauschWerk s'est lui aussi montré à la hauteur de cette production mémorable digne de figurer aux premières places du palmarès du Bayerische Staatsoper.

Semele, opéra à la manière d'un oratorio (1743) de Georg Friedrich Händel. Livret d'après William Congreve. Une coproduction avec le Metropolitan Opera, New York. En langue anglaise. Avec surtitres en allemand et en anglais. Nouvelle production.

Distribution de la représentation du 18 juillet 2023

Direction musicale Gianluca Capuano
Mise en scène Claus Guth
Décors Michael Levine
Costumes Gesine Völlm
Lumières Michael Bauer
Vidéo rocafilm
Chorégraphie Ramsès Sigl
Étude du chœur Sonja Lachenmayr
Dramaturgie Yvonne Gebauer et Christopher Warmuth

Semele Brenda Rae
Jupiter Michael Spyres
Apollon Jonas Hacker
Athamas Jakub Józef Orliński
Juno Emily D'Angelo
Ino Nadezhda Karyazina
Iris Jessica Niles
Cadmus/Somnus Philippe Sly
Grand prêtre Milan Siljanov
Chœur LauschWerk
Orchestre national de Bavière

Crédit des photos © Monika Rittershaus

La retransmission de la première par la radio BR Klassik est toujours disponible.

Mit der Kamera über den Bozner Markt — 22 Fotos

  © Marco Pohle