La Rottstraße — littéralement la « route de la Rott » — désignait l’itinéraire emprunté par les convois de transporteurs organisés pour acheminer les marchandises entre les grands centres commerciaux de Bavière, du Tyrol et d’Italie. La Rott était donc bien davantage qu’une simple route : elle constituait un véritable système organisé de transport, avec ses voituriers, ses relais, ses tarifs, ses obligations et ses règles. Les marchandises passaient d’un transporteur à l’autre, suivant un parcours organisé à travers les Alpes.
samedi 8 août 2026
Le Bozner Markt (Marché de Bolzano) de Mittenwald, au regard de l'historien Joseph Baader
vendredi 7 août 2026
Festival d’Innsbruck : Il pomo d’oro, la renaissance d’un chef-d’œuvre du théâtre impérial viennois
Sophie Rennert en Giunone © Birgit Gufler |
Jan Thomas van Ieperen. Conservée au Schloss Ambras.
| La bouche de l'enfer par Lodovico Ottavio Burnacini Gravure sur cuivre coloriée à la main . © Bibliothèque nationale autrichienne |
| © Bibliothèque nationale autrichienne |
| L'infante Marguerite-Thérèse en robe de théâtre (1667) Jan Thomas van Ieperen — Kunsthistorisches Museum Wien, Bilddatenbank. |
La renaissance d’Il pomo d’oro reposait avant tout sur un défi majeur : restituer les actes III et V dont la musique originale avait disparu. Le manuscrit conservé à la Bibliothèque nationale autrichienne de Vienne contient en effet le prologue ainsi que les actes I, II et IV, mais laisse une lacune considérable au cœur de l’œuvre. Pendant plus de trois siècles, cette disparition a empêché toute représentation complète de l’opéra et a contribué à transformer la création de 1668 en une légende plus historique que musicale.
Le travail entrepris par Ottavio Dantone, avec l’éditeur critique Bernardo Ticci, a consisté à reconstruire les parties manquantes à partir d’un ensemble de sources complémentaires. La première étape a été l’étude des fragments conservés dans d’autres collections, en particulier ceux provenant de la bibliothèque Estense de Modène. Ces sources ne fournissent pas une copie complète des actes disparus, mais elles contiennent des numéros musicaux attribuables à Il pomo d’oro, ainsi que des éléments permettant de mieux comprendre l’organisation et le langage de la partition originale.
À partir de ces matériaux, Dantone a procédé par rapprochements. Les fragments retrouvés ont été comparés aux passages conservés de l’opéra, mais aussi aux autres œuvres lyriques et sacrées de Cesti, dont des extraits ont également été utilisés dans l'oeuvre de reconstitution. Cette analyse a permis d’identifier les caractéristiques propres au compositeur : les formes d’airs qu’il privilégiait, ses progressions mélodiques, son traitement du texte italien, ses procédés d’expression et sa manière de construire les scènes dramatiques.
La reconstruction des actes perdus ne pouvait donc pas être une simple reconstitution pièce par pièce. Il fallait également retrouver la continuité théâtrale voulue par Sbarra et Cesti. Chaque scène devait conserver sa fonction dans l’ensemble de l’opéra : alternance entre récitatifs et airs, développement des personnages, progression dramatique, présence des ensembles et équilibre entre moments intimes et grands tableaux de cour. La difficulté était d’autant plus grande qu’Il pomo d’oro n’est pas une simple succession de morceaux musicaux. La partition est conçue comme une vaste architecture dramatique, où les scènes individuelles, les ensembles, les chœurs et les interventions instrumentales participent à un mouvement d’ensemble. Restaurer l’œuvre signifiait donc retrouver son équilibre, sa respiration et sa logique théâtrale.
Le travail de Dantone a également consisté à adapter certains matériaux retrouvés au contexte précis du livret. Lorsqu’un fragment musical pouvait correspondre à une situation dramatique particulière, il était nécessaire d’examiner sa compatibilité avec le texte de Sbarra, sa prosodie et son caractère expressif. La reconstruction s’est ainsi faite dans un dialogue constant entre la musique conservée, les sources fragmentaires et la dramaturgie générale de l’œuvre.
Cette démarche s’inscrit dans la réalité même de la création baroque. Au XVIIe siècle, les compositeurs ne travaillaient pas dans l’idée d’une œuvre absolument figée : ils réutilisaient fréquemment des matériaux, adaptaient des morceaux à de nouveaux contextes et modifiaient leurs partitions selon les circonstances. Retrouver Il pomo d’oro aujourd’hui ne signifie donc pas chercher une impossible copie exacte de 1668, mais restituer la logique artistique qui pouvait être celle de Cesti.
Grâce à cette reconstruction patiente et documentée, les actes disparus cessent d’être une absence définitive. Ils retrouvent une place dans l’architecture de l’opéra et permettent au public contemporain de découvrir une œuvre qui n’existe plus seulement à travers les récits de sa création viennoise, mais comme un véritable spectacle musical.
Festival d’Innsbruck 2026
Direction musicale : Ottavio Dantone
Mise en scène : Fabio Ceresa
Orchestre : Accademia Bizantina
Chœur : NovoCanto
Pâris — Mauro Borgioni, baryton
Vénus — Jone Martínez, soprano
Junon — Sophie Rennert, mezzo-soprano
Pallas — Shira Patchornik, soprano
Discorde (Éris) — Ester Ferraro, mezzo-soprano
Œnone — Mathilde Ortscheidt, contralto
Jupiter — Giacomo Nanni, baryton
Mercure — Margherita Maria Sala, contralto
Amour — Jiayu Jin, soprano
Apollon — Filippo Mineccia, contre-ténor
Mars — Žiga Čopi, ténor
Pluton — José Coca Loza, basse
jeudi 6 août 2026
Le Theater auf der Cortina de Vienne, le théâtre disparu où naquit Il pomo d'oro de Cesti
La résurrection de cet ouvrage invite à remonter le temps jusqu'à la Vienne des Habsbourg, où l'empereur Léopold Ier fit construire un théâtre entièrement destiné à accueillir cette œuvre hors du commun : le Theater auf der Cortina.
| Vue intérieure du théâtre de la Cortina pendant l'opéra Il pomo d'oro en 1668 |
Les festivités du mariage devaient commencer le 24 janvier 1667. Pourtant, le théâtre ne fut pas prêt à temps. Les travaux prirent du retard et le bâtiment ne fut achevé qu'en août 1667, tandis que l'arrivée tardive de l'infante bouleversa encore davantage le calendrier des célébrations.
Le nouveau théâtre impressionnait par ses dimensions. Long de 65 mètres pour 27 mètres de large, il pouvait accueillir environ mille spectateurs, ce qui en faisait l'un des plus grands théâtres européens de son époque. Son apparence extérieure demeurait étonnamment sobre, presque celle d'une immense grange. En revanche, l'intérieur révélait toute la magnificence de la cour impériale : papier mâché, toiles peintes, plâtre, étoffes et décors sculptés composaient un univers d'un luxe spectaculaire.
L'architecture de la salle se distinguait également des modèles italiens contemporains. Les trois niveaux de loges n'étaient pas disposés en fer à cheval, mais parallèlement ou perpendiculairement à l'ouverture de scène, conformément au plan rectangulaire du bâtiment.
Pourtant, malgré l'achèvement du théâtre, la création d'Il pomo d'oro dut encore attendre. Une première représentation avait été envisagée lors des fêtes du mariage. Elle fut abandonnée. Une seconde fut programmée durant l'hiver 1667-1668 afin de célébrer la naissance du fils du couple impérial, Ferdinand Wenzel. Mais le décès prématuré du jeune prince, en janvier 1668, plongea la cour dans le deuil et entraîna un nouveau report.
L'opéra fut finalement créé les 12 et 14 juillet 1668, à l'occasion de l'anniversaire de l'impératrice Marguerite-Thérèse qui fêtait ses dix-sept ans. Les deux représentations furent données en matinée. Il fallait bien deux journées pour donner cette œuvre gigantesque. D'une durée proche de dix heures, Il pomo d'oro fut divisé en deux parties afin d'épargner au public une représentation interminable.
Le spectacle dépassait tout ce que l'Europe avait alors connu. Douze rôles principaux et vingt rôles secondaires se succédaient au fil de vingt-trois décors et soixante-sept scènes. Burnacini déployait une machinerie extraordinaire multipliant les changements de décor, les apparitions célestes, les vols de personnages et les transformations spectaculaires. Le coût de l'entreprise aurait atteint près de 100 000 florins, tandis qu'environ mille personnes auraient participé à sa réalisation.
Le retentissement fut immense. Il pomo d’oro ne fut pas seulement un opéra : il fut un véritable théâtre du pouvoir. Par son luxe inouï, ses machines merveilleuses et son architecture symbolique, la représentation viennoise offrait au monde l’image d’une monarchie des Habsbourg se mettant elle-même en scène. L’opéra devenait alors un instrument de magnificence dynastique, où la musique, la poésie et les arts visuels concouraient à célébrer la grandeur impériale. Mélomane averti, Léopold Ier participa lui-même à la composition de plusieurs pages de la partition (la scène 9 de l'acte II et la scène 5 de l'acte V).
| Vienne à l'époque du Theater auf der Cortina © Bibliothèque nationale autrichienne.
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Paradoxalement, après cette inauguration triomphale, il fut relativement peu utilisé pour les productions nécessitant une machinerie aussi élaborée. Les historiens n'ont identifié que trois autres représentations d'opéra dans cette salle, toutes trois du compositeur Antonio Draghi : en 1674. Il ratto della Sabine, la même année Il fuoco eterno delle Vestali, et en 1678 la Monarchia latina trionfante.
Sa destinée fut aussi brève que spectaculaire. Lorsque commença le second siège de Vienne, en 1683, le théâtre fut démoli en raison de sa position très exposée sur les fortifications et du caractère hautement inflammable de sa construction en bois.
Il ne subsiste aujourd'hui que quelques gravures et descriptions de cet édifice disparu. Pourtant, le Theater auf der Cortina demeure l'un des lieux les plus emblématiques de l'histoire de l'opéra baroque : un théâtre construit pour un seul événement, destiné à célébrer la grandeur des Habsbourg, et qui donna naissance à l'une des productions les plus fastueuses que l'Europe ait jamais connues.
Note
(1) Léopold Ier épousa en 1666 l'infante Marguerite-Thérèse d'Espagne. Fille du roi Philippe IV, elle était également la nièce de l'empereur ainsi que sa cousine germaine. Âgée de quinze ans lors de son mariage, elle devint l'un des symboles de la politique matrimoniale des Habsbourg, qui cherchait à renforcer les liens entre les branches autrichienne et espagnole de la dynastie. Sa silhouette est aujourd'hui mondialement connue grâce aux portraits que lui consacra Diego Velázquez. L'un des plus célèbres est Les Ménines (Las Meninas), où la jeune infante apparaît entourée de ses demoiselles d'honneur tandis que le peintre se représente lui-même devant son chevalet. Ci-dessous un portrait de 1659 conservé au Musée d'histoire de l'art de Vienne (Kunsthistorisches Museum)
| L'infante Marguerite en bleu, une toile de Diego Vélasquez |
mardi 4 août 2026
Le Bozner Markt de Mittenwald : quand la Renaissance reprend vie au cœur des Alpes
Pendant neuf jours, les ruelles de Mittenwald abandonnent le XXIᵉ siècle pour retrouver les couleurs, les parfums et l'effervescence de la Renaissance. Du 1ᵉʳ au 9 août, le célèbre Bozner Markt transforme le village bavarois en une immense scène historique où plus de cinq cents habitants, costumés avec un remarquable souci d'authenticité, font revivre l'une des pages les plus fascinantes de l'histoire alpine.
| © Alpenwelt Karwendel |
Contrairement à ce que son nom pourrait laisser croire, le Bozner Markt n'est pas un marché contemporain venu de Bolzano, mais la reconstitution d'un épisode historique majeur. En 1487, à la suite d'un conflit opposant le duc Sigismond du Tyrol à la République de Venise, le prestigieux marché de Bolzano est temporairement transféré à Mittenwald. Ce déplacement fait du petit village bavarois un carrefour commercial stratégique entre l'Italie et l'Europe du Nord. Pendant près de deux siècles, les caravanes de marchands empruntent cette nouvelle route, apportant avec elles épices, soieries, vins, métaux précieux et marchandises venues des grands centres économiques européens. Cette période de prospérité marque profondément le développement de Mittenwald et forge une part essentielle de son identité. Depuis 1987, cette étonnante page d'histoire renaît tous les cinq ans à travers une spectaculaire fête historique.
© Alpenwelt Karwendel / Wera ToumaÀ première vue, le visiteur découvre un marché foisonnant où se succèdent échoppes de bois, artisans au travail, tavernes, jongleurs, musiciens, comédiens, soldats et élégantes dames en costumes d'époque. Très vite pourtant, il comprend qu'il ne s'agit pas d'un simple marché médiéval, mais d'une véritable immersion dans la vie quotidienne d'une cité marchande de la Renaissance.
Le Bozner Markt d'aujourd'hui ne se contente pas d'évoquer cette époque : il la restitue avec une minutie remarquable. Les habitants deviennent les acteurs de leur propre histoire. Les artisans travaillent selon les techniques anciennes, les musiciens jouent sur des instruments historiques, les spectacles de rue alternent avec les représentations théâtrales, les démonstrations militaires et les processions, tandis que les tavernes proposent des spécialités inspirées de la cuisine du XVIᵉ siècle.
| © Alpenwelt Karwendel / Wera Touma |
| © Alpenwelt Karwendel / Wera Touma |
Le visiteur quitte finalement Mittenwald avec le sentiment d'avoir traversé les siècles. Pendant quelques jours, l'histoire cesse d'être une matière figée dans les livres pour reprendre vie au détour des ruelles, au son des tambours, des vielles et des marteaux des artisans. C'est sans doute ce qui fait du Bozner Markt l'une des plus belles fêtes historiques des Alpes : une célébration du patrimoine où la mémoire devient un spectacle vivant.
lundi 3 août 2026
Götterdämmerung à Bayreuth : le crépuscule des images, l'éclatante lumière de l'orchestre
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| Le flou des images de l'intelligence artificielle |
Camilla Nylund ne cherche jamais l'effet extérieur ; elle construit Brünnhilde de l'intérieur, par la vérité du mot, la noblesse de l'accent et une intelligence profonde de la ligne wagnérienne. Son chant ne souligne pas les émotions : il les laisse naître. Dans l'Immolation finale, cette approche atteint une rare évidence. Le sacrifice n'est plus seulement le geste héroïque d'une femme qui rend l'Anneau au monde, mais l'accomplissement spirituel d'un long cheminement. Dans la sérénité presque transfigurée de son dernier chant, Brünnhilde ne paraît pas vaincue par la catastrophe : elle en révèle le sens profond, ouvrant la voie au renouveau annoncé par la disparition des dieux.
Gunther : Michael Kupfer-Radecky
Alberich : Jochen Schmeckenbecher
Hagen : Mika Kares
Brünnhilde : Camilla Nylund
Gutrune : Magdalena Hinterdobler
Waltraute : Christa Mayer
1. Norn : Anna Kissjudit
2. Norn : Alexandra Ionis
3. Norn : Magdalena Hinterdobler
Woglinde : Katharina Konradi
Wellgunde : Natalia Skrycka
Floshilde : Marie Henriette Reinhold
Quand Munich défiait Bayreuth : les 125 ans du Théâtre du Prince Régent
Il y a 125 ans, les 20 et 21 août 1901, Munich inaugurait l’un de ses théâtres les plus emblématiques : le Prinzregententheater. Conçu comme...
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