Autrefois, et sans doute aujourd'hui encore, les enfants (petits et grands) s'amusaient beaucoup des kaléidoscopes que Saint Nicolas ou le Père Noel leur avaient offert en cadeaux. Le nom de ce jouet, qui vient des trois mots grecs kalós, « beau », eîdos « image », et skopéō « regarder » en définit le programme. Hier soir, dans la grande salle de la Maison du Festival de Bayreuth, alors que le public était immergé dans un univers de couleurs en mouvement perpétuel généré par l'intelligence artificielle, je me suis souvenu de ce tube magique qui m'enchantait de ses centaines de petits cristaux aux couleurs changeantes. Enfant, je m'en amusais quelques minutes puis passais à autre chose. Mais voilà, scotché sur mon siège inconfortable dans les hauteurs de la grande salle du Festspielhaus, prisonnier d'une mise en scène dont je ne comprenais ni les tenants ni les aboutissants, j'ai laissé mon esprit divaguer dans les associations d'idées qui montaient spontanément pour me divertir de mon incompétence. Tout l'espace scénique était envahi par des myriades de couleurs avec des images mouvantes aux contours flous, à la manière d'un fondu enchaîné. Sur scène, les chanteurs, noyés dans ces flots colorés, écrasés même, semblaient miniaturisés, ils paraissaient comme des lilliputiens de six pouces de haut face au gigantisme des couleurs. Ils portaient des costumes ébouriffés qui les faisaient ressembler à de gros pigeons se dandinant sur leurs pattes. Aucune action, de rares déplacements, aucun jeu de scène, aucune mimique perceptible. Les chanteurs restaient la plupart du temps en rang d'oignons comme lors d'une représentation en version concertante. Très vite, le tachisme coloriste dégobillé par la machinerie de l'intelligence artificielle m'a fatigué les yeux et innervé un mal de tête. Souvent, je ne parvenais pas à distinguer qui chantait les merveilleuses musiques qui venaient charmer mes oreilles. Les costumes des chanteurs empigeonnés absorbaient les couleurs dominantes de l'instant à la manière des caméléons. Heureusement, il y avait la musique.
UN ANNEAU EN MOUVEMENT, UNE EXPÉRIENCE.UNE INVITATION.
Depuis 150 ans, le cycle du Ring est sans cesse réinventé, réexaminé et réinterprété à Bayreuth. Mais que se passe-t-il lorsque la scène elle-même se met à penser ?
Pour célébrer le 150e anniversaire du Festival de Bayreuth, le public est invité à une expérience visionnaire audacieuse : une « production » qui, au-delà de la simple présentation du drame musical de Richard Wagner, explore son histoire et sa réception à travers une strate visuelle en constante évolution. Pour la première fois dans l’histoire du festival, l’intelligence artificielle sera présente sur scène, non pas comme personnage, mais comme force visuelle.
ENTRE PRÉSENCE ET PROJECTIONLes chanteurs sont au cœur du spectacle, dans une présence calme, presque sculpturale. Leurs corps deviennent le point focal d'un cosmos visuellement vibrant de lumière, de texture, d'histoire et d'associations. Au milieu de projections qui se déploient, se transforment et fusionnent sans cesse, ces projections dépassent la simple scénographie : elles reflètent un discours vieux de 150 ans. L’IA qui les génère s’est nourrie d’innombrables images, voix, documents et performances. Elle ne présente pas un seul « Ring », mais une multitude : le mythe national, le bouleversement socio-politique, l’explosion artistique, l’utopie romantique, l’ombre déconstruite. Chaque représentation sera unique, car les images et les associations elles-mêmes sont en constante évolution.
J'ai ensuite interrogé l'intelligence artificielle. Elle s'est montrée très accommodante et m'a proposé un flot d'informations que voici :
L'intelligence artificielle utilisée pour la mise en scène du Ring 10010110 à Bayreuth fonctionne comme un générateur visuel en temps réel, supervisé par le curateur Marcus Lobbes. Elle n'est pas connectée à Internet. La machine a été entraînée exclusivement sur une base de données fermée contenant :
- Le libretto et la musique de Richard Wagner.
- 150 ans d'archives visuelles des productions passées du festival.
- Des textes de réflexion dramaturgique et d'histoire contemporaine.
- Sélection stricte : L'équipe humaine a choisi chaque image de départ pour lancer les actes.
- Algorithme d'arrêt : Un protocole de sécurité permet aux techniciens de couper le flux visuel si l'IA génère des images absurdes, choquantes ou hors de propos.
- Créativité guidée : Les invites (prompts) initiales ont été soigneusement codées par des dramaturges pour que la machine respecte l'ADN wagnérien.
- Décor immatériel : La scène est presque nue, dépourvue de décors physiques lourds. L'espace est entièrement sculpté par la lumière et des hologrammes tridimensionnels.
- Improvisation technique : L'IA réagissant en temps réel, les chanteurs évoluent dans un environnement visuel qui change d'un soir à l'autre. Ils doivent adapter leurs déplacements à une scénographie vivante.
- Costumes réflecteurs : Les vêtements des personnages sont conçus pour interagir avec les projections de la machine, faisant des corps des chanteurs des surfaces de projection mouvantes.
- Le titre de cette production est un clin d'œil direct au langage informatique et à l'histoire du Festival : Code binaire : Le nombre 10010110 est une suite de bits (0 et 1), la base du fonctionnement de l'intelligence artificielle utilisée.
- Traduction mathématique : En système binaire, le nombre 10010110 correspond au nombre 150 en base décimale.
- Le symbole : Cela célèbre exactement le 150e anniversaire du Festival de Bayreuth (créé en 1876), fusionnant ainsi l'histoire de l'opéra avec le futur de la technologie.
- Analyse multicouche : la machine écoute le flux sonore en temps réel et décompose instantanément les fréquences, les micro-variations de tempo, ainsi que l'intensité dynamique de l'orchestre dirigé par Christian Thielemann.
- Traduction sémantique : l'algorithme croise ces données acoustiques avec le livret pour en déduire des qualités temporelles comme l'humeur, la tension dramatique ou l'émotion du moment.
- Génération de prompts invisibles : Ces analyses modifient en direct les paramètres des algorithmes de génération d'images. Si le tempo s'accélère ou si l'harmonie wagnérienne devient sombre (par exemple, le motif du Renoncement à l'amour), l'IA traduit cela en instructions mathématiques pour densifier les textures 3D ou assombrir les teintes de la scénographie.
- Des points d'ancrage fixes : Les chanteurs adoptent une présence sereine, presque immobile et sculpturale au centre de la scène. Leurs mouvements physiques sont réduits au strict minimum.
- Un contraste volontaire : Face au "cosmos visuel bouillonnant" et aux projections de l'IA qui bougent en permanence, le corps des chanteurs doit rester le seul repère de stabilité et de réalité pour le spectateur.
Dramaturgie Andri Hardmeier
Narration numérique et intelligence artificielle Roman Senkl
Code créatif / Arts visuels : Nils Corte et Phil Hagen Jungschläger
Scénographie Wolf Gutjahr
Costumes Pia Maria Mackert
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