samedi 11 juillet 2026

Lettre d'un lecteur





Journal de Montpellier : judiciaire, artistique, littéraire et industriel ["puis" revue de la semaine, artistique, littéraire, industrielle]

Éditeur : J. Martel aîné, etc. (Montpellier)

Date d'édition : 1869-04-24

Rienzi au Théâtre-Lyrique. Lettre au Directeur du Journal de Montpellier. 


Votre feuille, cher Monsieur, s'occupant essentiellement de théâtre musical, il ne peut lui être indifférent de recueillir l'impression directe d'un auditeur réel et sincère au moins de l'opéra de Rienzi, par Richard Wagner. Actuellement représenté ici par la troupe de Pasdeloup, dont l'opiniâtre volonté mérite si bien de l'art, cette œuvre, ainsi que son auteur, était déjà, avant toute audition, le sujet d'appréciations aussi vives que peu opposées dans leur ton de parti- pris et de sarcasmes. Il n'est peut-être pas de critique autorisé en la question qui n'en ait ainsi fait son siège. C'était à prendre ou à laisser. Laissons-le donc... à ceux qui l'ont pris, et allons écouter l'œuvre même, l'œuvre seule du compositeur seul. En entrant, d'abord, déposons au vestiaire toutes préoccupations et préventions de l'homme qui s'est tant de fois fait pendre avec des extraits de ses brochures... et ne s'en porte pas plus mal. Quelles qu'éclatent la personnalité et la présomption qu'on y a incriminées, elles ne dépassent pas, certes, celles des Albert Wolff, des Chadeuil et consorts, se permettant de juger de la musique et de condamner un musicien , fût-il des plus médiocres. Tout au moins, combien les gens spirituels, par métier, peuvent être vrais dans lenr appréciation ! Ne jamais oublier, comme modèle du genre, le feuilleton de J. Janin, à l'apparition de Guillaume Tell. Geoffroy avait stigmatisé Gluck (l'Orphée A'Orphée) de « hurleur » et Mozart (l'enchanteur de la Flûte enchantée) de « faiseur de charivaris. » Une prévention que je dois toujours subir, c'est de me dire, devant cet imposant orchestre de soixante- dix exécutants et de leur chef, dont chaque individu constitue une carrière d'études spéciales et un talent incontestable, voués au culte des chefs-d'œuvre, c'est de me dire que tant d'intelligence et d'efforts ne s'au¬ raient s'être égarés, parmi les productions de toutes provenances dont Paris sollicité, obsédé, n'a que l'em¬ barras du choix, sur un objet qui n'en fût très-digne. C'est plus qu'un scandale, c'est une honte, qu'un monde d'auditeurs, de virtuoses, d'artistes infinis, tous de premier ordre ; que des années de travail et des som¬ mes considérables puissent être sacrifiées en une heure, comme cela s'est commis, entre autres fois, envers le Tanhauser, au coup de sifflet de quelques messieurs sortant de bien dîner chez Brébant et en digestion facétieuse ! Il n'en sera pas ainsi aujourd'hui. Le public écoute, l'âme saisie, quoi qu'en ait l'esprit de gaminerie, l'esprit tenu déjà en respect et, bientôt, l'intelligence convaincue. Ah ! c'est qu'il est mal aisé de les arracher aux habitudes de la Fanchonnette de la veille et du Brasseur de Preston du lendemain (ouvrages charmants d'ailleurs). Ne demandez pas au régime courant du joli et de l'amusant d'avoir à opter trop fréquemment pour le grand et le beau. Le fran¬ çais, né jovial, voudra-t-il jamais de la musique autre¬ ment qu'au titre , dont il l'a définie, d'art d'agrément? Toutefois, la foule qui entre, en proportions progres¬ sives, aux auditions du Rienzi, si elle n'y éprouve pas de prurit aussi facilement agréable qu'à la Belle Hélène ou à l'OEil crevé, en sort certainement sans se trouver volé ni mystifié. D'aucuns se demandent, ravisés, en quoi les excentricités de ce charivari de l'avenir débordent les nouveautés acclimatées de Gou- nod, lesquelles évidemment procèdent, comme beau¬ coup d'autres contemporaines et des meilleures, du souffle wagnérien , et dans sa science fondamentale, sa formule nouvelle, et dans son inspiration intime. (Si je ne me trompe, chose à noter vis-à-vis de toute la musique actuelle, le Rienzi date d'au moins vingt-cinq ans). Voici même que la partie mélodique (car il y en a décidément une), ce qu'on appelle les airs et fre¬ donne le lendemain en réminiscence de la veille, s'accentue et se rhythme avec une verve plus française qu'allemande et une tournure plus italienne, Dieu me pardonne! que française. Il est vrai, dit-on, que les travaux plus récents du maître, de plus en plus éman¬ cipés d'une première manière, se sont développés dans un excès d'individualisme exclusif. On ne manque pas, dans un reste de dénigrement systématique, ou plutôt dans l'inanité d'une opinion musicale qui veut se pallier de quelque spéciosîté, de renouveler ces reproches méprisants adressés à presque tous les librettos d'opéra, déclarés péremptoirement absurdes , idiots. Un tel défaut devait entraîner immanquablement la chûte, entre autres succès, de

Guillaume Tell, du Trouvère, de l'Africaine, qui n'en fournissent que mieux, l'on dirait alors, leur cours d'immortalité. Pensez-vous, d'un autre côté, que le libretto du Voyage en Chine, par exemple, proclamé la perfection du genre, en fasse jamais faire autant à sa musique? Somme toute, le poëme du Rienzi, probablement un peu meilleur que la plupart, est au moins en rapport voulu , condition précieuse, avec l'esthétique dramatico-lyrique du double auteur. Comme sujet, pensez un peu, si vous voulez, à Mazaniello, surtout au Prophète. L'accusation plus persistante, dont on ne voudra ou pourra de si tôt se dédire, porte contre l'assourdis¬ sant et incessant dzim-piff-craq-boum-taratata-déri- paff-trrr, dont le'critique du Figaro résume son analyse du génie de Wagner. J'admets, effectivement, que certaines organisations ne perçoivent guère que cela dans toute l'instrumentation moderne : comme d'autres qui reprocheraient volontiers à Michel-Ange ses mêlées de figures et à Rubens ses fanfares de couleurs. i!i Maintenant faut-il vous énumérer chaque morceau j de la partition de Rienzi ; vous en signaler tel chœur en re bémol, telle cavatine en fa majeur, tel final en ut, etc., à l'instar des mardistes patentés qui connais¬ sent beaucoup de mots de musique, mais n'en savent pas une note , lardant et daubant, à tort et à travers, d'un blâme intègre ou d'un conseil protecteur ; dai¬ gnant louer un peu aux passages ordinaires et proscri¬ vant net tous ceux transcendants? Faut-il vous recom¬ mander en fin de èômpte le thème largo et le pas redoublé de l'ouverture ; le premier récitatif si éner- giquement scandé; les couplets avec chant si frais, si limpides des Messagers de la paix, et le ballet au second acte; les scènes du Forum et du combat, au troisième; celle de laMalédiction, au quatrième, ter¬ minée par un écrasement d'accords de l'orgue; enfin, au cinquième, la prière de Rienzi (une sorte dépendant au «Rachel, quand du Seigneur» de la Juive, mais combien plus encore mélancolique, pénétrant et surtout distingué de style !) et la harangue au peuple furieux et se ruant à l'incendie et au massacre, sur lesquels tombe le rideau?.... Je préfère dire, vite, simple¬ ment et mieux, ceci : C'est superbe d'un bout à l'autre ! On pourrait qualifier le caractère dominant de ces cinq actes parles expressions de dramatique et solennel. L'orchestration, à la fois d'une richesse compacte et d'une unité impeccable, sonne et vous enveloppe et vous sature les sens avec la plénitude des effluves de grandes belles orgues neuves. Désormais, en attendant la connaissance du Lohen- grin, de Tristan et ïseult, du Tanhauser, des Maîtres chanteurs, du Vaisseau-fantôme, les épithètes écrites et jusqu'ici lues, prétentieux, bruyant, vague, excen¬ trique, creux baroque, fou, agaçant, ridicule, im¬ puissant, etc., etc., sont en train de se faire prononcer inspiré, énergique, poétique, immortel. Dans le fond de consommation musicale fournie à la France et au monde entier par Mozart, Beethoven, Rossini, Meyer- beer, Verdi, Auber, Gounod vient s'ajouter l'œuvre du grand artiste Richard Wagner. Recevez mes vœux, cher directeur, que vos com¬ patriotes entendent' bientôt Rienzi, lequel, je l'espère à l'honneur commun, n'y sera pas victime, comme le Tanhauser avec les Parisiens, de quelques petits messieurs ayant trop bien dîné chez le traiteur le plus en renom. X.

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