dimanche 13 septembre 2020

La source Rodolphe à Marienbad / Marianske Lazne

 


Carte postale ancienne

La colonnade sous laquelle on déguste les eaux de la source Rodolphe

Carte postale ancienne

  

Photographie prise en 1905 de l'ancien édicule de la source Rodolphe

   Elle fut baptisée en 1865 source Rodolphe en l'honneur du prince héritier l'archiduc Rodolphe de Habsbourg, né en 1858. Il s'agit d'une eau propre à la consommation aux vertus thérapeutiques.

   La source Rodolphe est indiquée pour le traitement des maladies des  des reins et des voies urinaires et des maladies du système musculo-squelettique.

   La source Rodolphe est une eau minérale absolument unique. C'est un fait bien connu que la source Rodolphe est principalement utilisée pour  le traitement des maladies inflammatoires des voies urinaires. Elle contient un grand volume de calcium et un grand volume de magnésium avec très peu de sodium. Cette eau convient parfaitement au traitement des patients âgés car la forte teneur en calcium agit favorablement contre l'ostéoporose. Le magnésium est excellent pour le fonctionnement des neurones, des cellules cardiaques, des cellules musculaires,  c'est aussi un antioxydant naturel. Le faible volume de sodium est bénéfique car il ne retient pas l'eau dans le corps. Dans le passé, l'eau de la source Rodolphe fut  principalement prescrite pour soigner les maladies rénales.


   J'en trouve mention dans un ouvrage publié à Paris en 1875, intitulé Les eaux de Marienbad, leur histoire, leur analyse, leurs effets, leur emploi et leur expédition  [traduit de l'allemand par les soins de la Gazette des eaux]. L'ouvrage est disponible sur le site Gallica de la BnF (notre source).


   " La source Rodolphe (Rudolfsquelle) s'est substituée en 1865 à l'acide de prairie (Wiesen Säuerling), source dont l'analyse et l'emploi en médecine remontent à la même époque que l'usage de la source Ferdinand, située à peu de distance au nord. C'est le mauvais aménagement des eaux de l'acide de prairie qui a empêché leur usage de se répandre. La communauté de Tepl entama des négociations avec le propriétaire de la source, pour améliorer cet aménagement défectueux. Mais ce ne fut qu'après la rupture des négociations que le P. supérieur Heinl qui a rendu tant de services à Marienbad, fit acheter un terrain à peu de distance à l'est de la source de la prairie et y fit faire des sondages, à un endroit où, d'après la tradition, il y aurait eu autrefois une source à fleur de terre. A une profondeur d'environ 2m52, on rencontra de fortes exhalaisons gazeuses et plusieurs sources minérales d'un débit assez abondant. L'analyse démontra que leurs éléments étaient identiques à ceux de l'acide de prairie. On recueillit aussitôt les eaux  dans des réservoirs perfectionnés, on orna le pourtour d'une petite rotonde, et la source reçut le nom de Rodolphe, en l'honneur du présent prince héritier d'Autriche. "


Le même ouvrage publie les résultats de l'analyse effectuée en 1866 par le Pr Dr Lerch. Les voici :


p.33 de l'ouvrage précité (source Gallica/BnF)


    Je lis encore dans le Bulletin de l'Académie nationale de médecine de 1889 que  la source Rodolphe est une source bicarbonatée calcique où se trouve surtout du bicarbonate de chaux. Elle prend naissance près du village d'Auschowitz, à 700 mètres de hauteur, dans des blocs d'amphybolite.  La source est bien captée et préservée, par des travaux importants, du mélange avec les eaux superficielles étrangères. Sa température varie de 9 à 10 degrés. Le débit de la source était alors très important : 96000 litres par 24 heures.


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Invitation à la lecture 


  J'invite mes lectrices et lecteurs que l'histoire des Habsbourg et des Wittelsbach passionneà découvrir les textes peu connus que j'ai réunis dans Rodolphe. Les textes de Mayerling (BoD, 2020).


Voici le texte de présentation du recueil  (quatrième de couverture):


   Suicide, meurtre ou complot ? Depuis plus de 130 années, le drame de Mayerling fascine et enflamme les imaginations, et a fait couler beaucoup d'encre. C'est un peu de cette encre que nous avons orpaillée ici dans les fleuves de la mémoire : des textes pour la plupart oubliés qui présentent différentes interprétations d'une tragédie sur laquelle, malgré les annonces répétées d'une vérité historique définitive, continue de planer le doute.

   Comment s'est constituée la légende de Mayerling ? Les points de vue et les arguments s'affrontent dans ces récits qui relèvent de différents genres littéraires : souvenirs de princesses appartenant au premier cercle impérial, dialogue politique, roman historique, roman d'espionnage, articles de presse, tous ces textes ont contribué à la constitution d'une des grandes énigmes de l'histoire.


Le recueil réunit des récits publiés entre 1889 et 1932 sur le drame de Mayerling, dont voici les dates et les auteurs :


1889 Les articles du Figaro

1899 Princesse Odescalchi

1900 Arthur Savaète

1902 Adolphe Aderer

1905 Henri de Weindel

1910 Jean de Bonnefon

1916 Augustin Marguillier

1917 Henry Ferrare

1921 Princesse Louise de Belgique

1922 Dr Augustin Cabanès

1930 Gabriel Bernard

1932 Princesse Nora Fugger


Le dernier récit, celui de la princesse Fugger, amie de la soeur de Mary Vetsera, est pour la première fois publié en traduction française. Il n'était jusqu'ici accessible qu'en allemand et en traduction anglaise.


Luc-Henri Roger, Rodolphe. Les textes de Mayerling, BoD, 2020. En version papier ou ebook.


Commande en ligne chez l'éditeur, sur des sites comme la Fnac, le Furet du nord, Decitre, Amazon, etc. ou via votre libraire (ISBN 978-2-322-24137-8)


Pour lire gratuitement un extrait :


samedi 12 septembre 2020

La rencontre de l'Empereur François-Joseph et du roi Édouard VII en 1904 à Marienbad

   
   Le roi Édouard VII avait pour habitude de prendre les eaux pendant quelques semaines en Bohème, dans la ville thermale de Marienbad, l'actuelle Marianske Lazne tchèque, qui faisait alors partie de l'empire austro-hongrois. Il appréciait tellement la petite ville qu'il y séjourna à neuf reprises, parfois, — comme il était de coutume chez les têtes couronnées cherchant à échapper au protocole, — sous un pseudonyme : archiduc de Lancaster ou lord Renfrew. 
   Édouard VII disait de Marienbad : " J'ai parcouru toute l'Inde et Ceylan, et séjourné dans toutes les stations thermales d'Europe, mais nulle part la poésie de la magnifique nature ne m'a touché le cœur comme à Marienbad. "  
   Le 16 août 1904, l'empereur François-Joseph, qui devait ensuite superviser des manœuvres en Bohème du sud, arriva à Marienbad pour y rencontrer le roi du Royaume-Uni. Cette rencontre est restée célèbre dans les annales de Marienbad, qui a élevé des statues aux deux monarques à l'une des entrées du parc thermal.
   La presse internationale rendit compte de cet événement, comme en témoigne le petit article du journal français L'Aurore du 17 août 1904 :

AUTRICHE-HONGRIE

L'entrevue de Marienbad

   Marienbad, 16 août. La rencontre de l'empereur François- Joseph et du roi d'Angleterre a été des plus cordiales. Les deux souverains se sont embrassés à deux reprises. Ils se sont rendus à l'hôtel, où le roi Edouard doit séjourner, au milieu des acclamations d'une foule considérable.
   Après avoir échangé des visites, les deux souverains ont fait une promenade dans la ville qui est pavoisée. Ils ont été l'objet dé nouvelles acclamations.

Marienbad, 16 août. 

  Au dîner offert par le roi Edouard en l'honneur de l'empereur François-Joseph, les deux monarques ont échangé des toasts extrêmement chaleureux relevant l'amitié traditionnelle les unissant.
   Le roi Edouard a remercié de la visite, dont il est profondément touché.
 François-Joseph a exprimé ses remerciements particuliers de pouvoir saluer le roi à Marienbad, car il n'aurait pas pu faire un long voyage en Angleterre.
   Ce soir Marienbad est illuminé.

Les dessous politiques de la visite royale

  Le Petit Parisien revient sur l'entrevue amicale des deux monarques à Marienbad, à laquelle il apporte un éclairage plus politique :

UNE VISITE ROYALE 

   Edouard VII et François-Joseph se sont rencontrés mardi à Marienbad, en Bohême, station thermale où d'habitude l'on va pour se soigner, mais non pour discuter les affaires de la politique. On serait fort tenté de croire qu'il s'agissait d'une simple démarche de courtoisie. L'empereur d'Autriche n'était point accompagné du comte Goluchowski, son chancelier, et le roi d'Angleterre n'avait pas mandé le marquis de Lansdowne, ministre des Affaires étrangères du Royaume-Uni. Il est donc bien difficile d'admettre que les deux monarques aient pu prendre des résolutions graves sans l'avis de conseillers aussi autorisés le souverain britannique trouverait même dans la constitution à laquelle il est soumis et dans les traditions de son pays un obstacle à pareille initiative.
   Mais, en sens inverse, et quelle que soit sa politesse, François-Joseph, dont on sait le grand âge [il vient de fêter son 75ème anniversaire], n'a pas fait le voyage si long d'Ischl à Marienbad sans avoir une bonne raison de se déplacer. On peut causer sans ouvrir un débat essentiel. Et dans les circonstances actuelles, l'Autriche et l'Angleterre doivent avoir beaucoup à se dire.
   Si l'on veut exclure les affaires d'Extrême-Orient, la situation en Orient peut fournir un excellent sujet de conversation. Il est fort vraisemblable que les deux chefs d'Etat se seront entretenus des résistances qu'apporte le sultan à l'exécution de ses promesses.
Mais surtout la rencontre de François-Joseph et d'Edouard VII doit être interprétée comme une nouvelle preuve des relations courtoises qui règnent entre les puissances. Il fut un temps où l'Angleterre et l'Autriche liaient leurs actions respectives contre la Russie, mais cette époque est passée, et Vienne et Pétersbourg vivent en fort bons termes. L'Autriche peut même servir éventuellement à aplanir certains différends entre la Russie et le Royaume-Uni. C'est pourquoi la visite de Marienbad, sans prendre place parmi les événements importants, méritait d'être soulignée.

   La Presse du 20 août 1904 développe une information politique déjà soulignée par divers quotidiens français : les deux monarques se seraient entretenus d'une médiation possible dans la guerre russo-japonaise qui a éclaté en février de la même année :

PACIFISTES

   L'empereur François-Joseph, qui célébrait hier l'annivcrsaire de sa soixante-quinzième année, s'est rencontré à Marienbad avec le roi Edouard VII, venu, comme tous les ans, faire une cure d'eau en Autriche. Leur entrevue n'avait, dit-on, aucune indication politique. Les deux ministres, le comte Goluchowski et Lord Lansdowne, n'y assistaient pas ; il ne s'agissait que d'une simple visite de courtoisie, de souverain à souverain, nous apprennent les feuilles officieuses. Rien de plus.
  Cela est-il vraisemblable, devant les graves événements qui se déroulent en Extrême-Orient? Est-il possible que ces deux grands détenteurs de pouvoir, tous les deux si près de la Russie, l'un par ses propres frontières, l'autre par les frontières de sa plus grande colonie, l'Inde, dans un entretien, et se rencontrant à la veille de si considérables événements l'assaut suprême donné par les Japonais à Port-Arthur et la grande bataille des deux cent mille hommes de Kouropatkine contre les trois armées Kuroki, Oku et Nodu, est-il possible que l'empereur d'Autriche et le roi d'Angleterre n'aient parlé entre eux que de la pluie et du beau temps ? Et voici, d'ailleurs, que, dans les cercles bien informés, la vérité se fait jour sur cette rencontre, sans objet bien déterminé peut-être, mais qui fut, pour les deux souverains, une occasion d'échanger des vues sur une délicate éventualité. Le roi d'Angleterre se proposerait d'offrir sa médiation aux belligérants, dans le cas d'une victoire des Japonais mettant les Russes dans un état d'infériorité sensible en Mandchourie. Telle, par exemple, la prise de Port Arthur.
   Cette médiation ne peut être offerte qu'avec le concours et l'appui de plusieurs puissances, et il appartenait à l'empereur François-Joseph, l'un des doyens, par son âge, des souverains d'Europe, d'être pressenti l'un des premiers.
   Peut-être les cercles viennois, d'où provient l'information, ont-ils grossi l'importance d'une proposition dont [l'impact] réel ne fut qu'effleuré mais la nouvelle qu'ils nous apportent a toutes les chances d'être vraie, an moins dans sa signification essentielle.
 Il est hors de doute qu'un grand triomphe japonais mettrait en balance toutes les puissances européennes dans l'Asie.
  Contrôle de l'Asie sur terre, contrôle du Pacifique sur mer, voilà le programme des Nippons. Et l'Angleterre ne se soucie pas de voir trop grandir ces alliés dangereux. Le mouvement de l'opinion anglaise très radoucie en ce qui concerne les Russes, est un symptôme de cette clairvoyance de la nation.
   Tous tes vœux de l'Angleterre sont contre la Russie. Mais tous ses vœux ne sont pas pour d'écrasantes victoires remportées par les soldats du Mikado.
   Une médiation, arrêtant net tes Japonais dans leur marche en avant vers l'Asie Centrale, laissant la Russie humiliée, voilà le moyen terme auquel l'Angteterre consentirait volontiers, satisfaisant tous ses intérêts. Mais, avant que la médiation soit acceptée, il reste la volonté du Tsar et de la nation russe. Avant même qu'elle puisse être offerte, il y a le canon de Stoessel qui a refusé la capitulation, et il y a l'armée de Kouropatkine, qui se rassemble et se prépare à combattre vaillamment.. Et qui sait si t'avenir donnera quelque raison d'être aux combinaisons des deux souverains pacifistes ? De quel côté sont nos vœux, à nous Français, on le sait.
LÉON BAILBY.
    


Photos © Luc-Henri Roger

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Invitation à la lecture 

  J'invite mes lectrices et lecteurs que l'histoire des Habsbourg et des Wittelsbach passionne, et qui s'intéressent aussi aux complexités des relations internationales, à se plonger dans les textes que j'ai réunis dans Rodolphe. Les textes de Mayerling (BoD, 2020). Certains de ces textes, dont surtout celui d'Arthur Savaète, aborde la problématique des relations internationales de cette époque qui allait conduire au carnage de la première mondiale. 

Voici le texte de présentation du recueil  (quatrième de couverture):

   Suicide, meurtre ou complot ? Depuis plus de 130 années, le drame de Mayerling fascine et enflamme les imaginations, et a fait couler beaucoup d'encre. C'est un peu de cette encre que nous avons orpaillée ici dans les fleuves de la mémoire : des textes pour la plupart oubliés qui présentent différentes interprétations d'une tragédie sur laquelle, malgré les annonces répétées d'une vérité historique définitive, continue de planer le doute.
   Comment s'est constituée la légende de Mayerling ? Les points de vue et les arguments s'affrontent dans ces récits qui relèvent de différents genres littéraires : souvenirs de princesses appartenant au premier cercle impérial, dialogue politique, roman historique, roman d'espionnage, articles de presse, tous ces textes ont contribué à la constitution d'une des grandes énigmes de l'histoire.

Le recueil réunit des récits publiés entre 1889 et 1932 sur le drame de Mayerling, dont voici les dates et les auteurs :

1889 Les articles du Figaro
1899 Princesse Odescalchi
1900 Arthur Savaète
1902 Adolphe Aderer
1905 Henri de Weindel
1910 Jean de Bonnefon
1916 Augustin Marguillier
1917 Henry Ferrare
1921 Princesse Louise de Belgique
1922 Dr Augustin Cabanès
1930 Gabriel Bernard

1932 Princesse Nora Fugger

Le dernier récit, celui de la princesse Fugger, amie de la soeur de Mary Vetsera, est pour la première fois publié en traduction française. Il n'était jusqu'ici accessible qu'en allemand et en traduction anglaise.

Luc-Henri Roger, Rodolphe. Les textes de Mayerling, BoD, 2020.

Commande en ligne chez l'éditeur, sur des sites comme la Fnac, le Furet du nord, Decitre, Amazon, etc. ou via votre libraire (ISBN 978-2-322-24137-8)

Pour lire gratuitement un extrait :

 https://www.bod.fr/librairie/rodolphe-luc-henri-roger-9782322241378

jeudi 10 septembre 2020

lundi 7 septembre 2020

Mayerling — Le mémoire de la baronne Hélène Vetsera, mère de Mary

Une publication berlinoise du Mémoire de la baronne Vestera
Le 1er septembre 1889, la Revue-magasin publiait une recension du Mémoire de la baronne Vetsera, un texte apologétique dans lequel la baronne racontait sa version du drame de Mayerling. Le même texte se retrouve dans plusieurs quotidiens, dont notamment Le Temps du 26 août et dans L'Éclair. 

Baronne Hélène Vetsera
LE MÉMOIRE DE LA BARONNE VETSERA

On a parlé, il y a quelques jours, d'un mémoire de la baronne Vetsera sur la triste fin de sa fille cadette, mémoire écrit pour quelques personnes de sa famille et de ses amis, en Autriche et à l'Etranger.

A ce propos, la Gazette de Cologne, qui ne paraît pas avoir eu le document sous les yeux, apprécie le rôle des personnes mêlées à cette tragédie, d'une façon qui n'est pas conforme à la réalité des choses ni même à l'exposé qu'en donne le mémoire. Le journal rhénan dit, par exemple, que la mère de la jeune baronne devait connaître les relations dans lesquelles sa fille s'était engagée. La lettre que le Temps reçoit d'un de ses correspondants permet de rectifier entièrement, cette allégation. En même temps elle contient plus d'un indice sur la grave question qu'on entend souvent encore poser : Suicide ou meurtre ? Ces indices, on le verra, sont contenus dans divers billets de la jeune baronne. Mary à une amie et à sa famille. Que le correspondant du Temps les ait traduits littéralement ou seulement par extraits, ils semblent concluants.

Voici cette lettre :

«Une amitié déjà ancienne me vaut la bonne fortune d'une communication aussi intéressante qu'émouvante. Je viens de lire le mémoire écrit sous l'inspiration de la baronne Vetsera, sinon par elle-même. C'est une brochure de près de cent pages, écrite pour « rétablir la vérité et remplir un devoir envers les vivants ainsi qu'envers la mémoire de la morte ». Le drame même de Meyerling n'est touché qu'en passant par la publication des billets d'adieu que la jeune fille a laissés en mourant. Je vous dirai simplement qu'ils indiquent la résolution arrêtée, dans tous ses détails, d'un double suicide, et que l'hypothèse d'un meurtre doit être écartée ».

La première partie du mémoire est une succession de détails minutieux qui établissent d'abord que, jusqu'à la veille de la catastrophe, la mère ignorait complètement l'entraînement subit et mutuel de sa fille et du prince Rodolphe, et que, même dans la terrible incertitude des deux derniers jours, les soupçons qu'elle aurait pu nourrir furent constamment détournés et dissipés par la comtesse Marie L... W... [pour Larisch Wallersee], dont on a beaucoup parlé alors et depuis, et qui servait, depuis le commencement de l'intrigue, d'intermédiaire aux deux jeunes gens. La baronne Vetsera, alarmée par les confidences de la femme de chambre de sa fille et la découverte d'un objet d'orfèvrerie où était gravé le nom de Rudolf, avait été calmée par la comtesse en qui elle avait une entière confiance. «C'est à moi, lui avait dit la comtesse, que ce cadeau a été fait, et c'est moi qui l'ai donné à Mary, dont je sais l'enthousiasme pour le prince. »

Rassurée, la baronne Vetsera s'était contentée de faire à sa fille de sérieuses représentations sur ce qu'elle croyait être simplement « une folie d'enfant » bien compréhensible chez la jeune baronne, dont les seize ans ne connaissaient, ni le monde ni la vie.

Tandis que la comtesse L... W... endormait l'inquiétude de la mère par le crédit que lui donnait sur elle une amitié déjà ancienne, elle avait sur la conscience d'avoir favorisé les rendez-vous de la baronne Mary et du prince.

Ce que le mémoire nous donne de confidences épistolaires nous montre la pauvre jeune fille en sa pleine nature, bien de son âge, et victime de la littérature et de l'art, d'une conspiration de poésie et de musique amoureuses. Cela se lit entre les lignes de tel billet remis à la famille, après la catastrophe par l'amie à laquelle il était écrit : « Je ne peux vivre sans le voir et lui parler. » Et dans un autre : «Oh! si nous pouvions vivre l'un avec l'autre dans une chaumière, que je serais heureuse ! Nous en parlons toujours, et cela nous fait du bonheur. Mais, hélas ! cela ne peut être. Si je pouvais lui donner ma vie pour le voir heureux, je le ferais avec joie, car que vaut la vie ?...! etc. » Ne dirait-on pas des motifs de lieder. et d'élégies qui ont passé de la mémoire dans l'imagination et dans le coeur ?

Avec cela seize ans, l'éveil inévitable de tout l'être, la séduction puissante des attentions secrètes envoyées de loin et de si haut, à la promenade, au théâtre. Ce mystère, où un prince l'enlevait elle seule avec lui, en fallait-il tant pour conquérir et son cœur et sa volonté, et l'amener à désirer les rendez-vous que la comtesse L... W..., très bien en cour, lui ménageait avec empressement. ?

Le mémoire explique le système très simple imaginé par la comtesse, et qui lui permit d'emmener, chaque fois qu'elle le voulait, la jeune baronne Mary, sans que la mère s'aperçût de rien. Elle prétextait des courses, des achats, une promenade, prenait la jeune fille avec elle, et, au bout de quelques heures, la ramenait en personne à la maison, avec tous les dehors d'un porte-respect.

« Vous recevrez aujourd'hui une lettre pleine de bonheur, écrivait la jeune baronne à sa confidente car j'ai été chez lui. Marie L... est venue me chercher pour faire des achats, puis nous avons été chez Adèle nous faire photographier, pour lui, naturellement ; ensuite nous nous sommes rendues derrière le Grand-Hôtel, où nous attendait sa voiture. Nous nous sommes couvert la figure de nos boas, et au grand galop jusqu'à la Burg ! A une petite porte de fer nous attendait un vieux domestique, qui nous conduisit par une enfilade d'escaliers et de chambres sombres, et s'arrêta enfin devant une porte où il nous fit entrer.

« Vous devez me jurer de ne-souffler mot de cette lettre à personne, ni à ma soeur ni à maman, car si l'une d'elles apprenait jamais quelque chose, je n'aurais plus qu'âme tuer. »

Cette première entrevue eut lieu le 5 novembre 1888.

Les rencontres se succédèrent, favorisées toujours des mêmes prétextes jusqu'au 26 janvier, jour où la femme de chambre de la jeune baronne s'ouvrit à la mère, mais sans lui rien dire qui pût la mettre sur la trace véritable de l'intrigue et lui faire même soupçonner l'irréparable. L'amie et confidente de la baronne Mary, n'avait ose parler. Les menus objets que la baronne mère trouva chez sa fille, l'étui à cigarettes avec le nom de Rudolf et un médaillon que la jeune baronne portait jour et nuit, passaient pour des cadeaux de la comtesse.

On vit plus tard que ce médaillon contenait un petit fragment de batiste taché d'une goutte de sang. Une alliance de fer avait été donnée par le prince et portait les lettres I. L. V. B. I. D. T., initiales des mots allemands : In liebe vereint bis in den tod (Unis par l'amour jusque dans la mort).

Cette alliance paraît avoir échappé aux recherches de la mère.

Deux jours après l'explication avec sa mère, la pauvre enfant disparaissait, et la baronne ne la revit plus, même morte. La comtesse l'avait prise le matin pour aller chez un marchand de maroquinerie de luxe, sous prétexte d'acquitter en son nom la commande d'un étui à cigarettes que la jeune baronne Mary avait faite à l'intention du prince.

Le détail des allées et venues de la comtesse pendant cette matinée n'ajoute rien à l'intelligence de l'événement. Il suffit de dire que, tandis qu'elle rentrait comme bouleversée chez la baronne Vetsera et lui disait : « Mary s'est enfuie pendant que j'étais dans le magasin », elle savait que la jeune fille était déjà sur la route de Meyerling. Et la comtesse, tout en laissant entrevoir à la mère une partie de la vérité, c'est-à-dire un enlèvement, s'offre, pour aplanir cette grosse affaire, à voir le directeur de la police et le ministre. Ces démarches lui étaient, faciles, à elle qui vivait, de la vie de la cour, qui touchait même par alliance à la famille impériale. Une intervention de sa part, toute seule, sauvait les apparences et était plus efficace. La baronne Vetsera la crut encore et la laissa agir. Mais, eût-elle été sincère dans sa tentative, il était trop tard, ou, du moins, comme il s'agissait de l'héritier de la couronne, les autorités se sentaient perplexes et impuissantes.

La seconde partie de la brochure, qui passe forcément sous silence la catastrophe de Meyerling, est remplie du récit des angoisses de la famille Vetsera et des démarches auxquelles elle se décide enfin, trop tard. Après les deux visites aux fonctionnaires de la police qu'elle a faites pour l'apparence, la comtesse a quitté Vienne. La baronne Vetsera va voir elle-même le directeur de la police, qui a un mot d'homme du métier : « Etes-vous bien sûre de la comtesse ? » D'ailleurs, il se sent paralysé et ne le .dissimule pas. Que pouvait-on bien faire ? La police a ordre de se retirer aussitôt qu'elle rencontre le prince héritier. Le ministre de l'intérieur n'est pas moins perplexe. Il conseille d'attendre. Sans doute, le prince impérial ne manquera pas de venir le soir à la Burg, où il y a un dîner de famille. S'il ne paraît pas, ce sera un indice. Sur la demande d'une intervention directe auprès de l'empereur, le ministre répond : Avez-vous quelque preuve ? Pensez seulement à ce qui adviendrait après une pareille démarche, si au bout de l'enquête il n'y avait rien !

Le reste de la journée et de la soirée se passe dans une inquiétude mortelle. Le lendemain matin, la baronne reçoit de la comtesse, partie pour la Bohême, un billet qui la décide, en l'absence de toute autre nouvelle, à faire une grande démarche. Elle se rend à la Burg, presse une dame d'honneur de faire savoir à l'impératrice qu'elle désire être reçue, que c'est une question de vie ou de mort, et l'impératrice paraît... pour lui dire que tout est fini.

Le mémoire rappelle avec amertume les mesures que, dans le premier moment de trouble, la raison d'Etat parut commander : le départ de la baronne, l'enlèvement du corps de sa fille accompli dans le plus grand secret, l'enterrement clandestin et sommaire, à minuit, au cimetière d'Heiligenkreuz, toutes mesures prises « pour dépister les reporters qui rôdaient par toute la contrée.»

La brochure s'étend avec des détails émouvants sur ce tragique épilogue et sur le surcroît de douleurs que ces mesures ont causé à la famille.

La baronne Vetsera reçut, le lendemain du jour où elle avait été frapper à la porte du directeur de la police, les trois billets d'adieu que la jeune fille avait laissés pour sa mère, sa soeur et son frère. Ils avaient été cachetés dans une enveloppe dont l'adresse était écrite de la main du prince Rodolphe.

Ces billets, avons-nous dit, ne laissent aucun doute sur la mort volontaire. En voici des extraits :

« Chère mère, « Pardonnez-moi ce que j'ai fait... Je ne puis résister à l'amour. D'accord avec lui, je veux être enterrée près de lui, dans le cimetière d'Alland... Je suis plus heureuse dans la mort que dans la vie. 
« Ta MARY »

Les adieux à sa soeur se résument ainsi : « Nous partons avec joie vers l'au-delà mystérieux. Pense quelquefois à moi. Sois heureuse, et ne fais qu'un mariage d'amour. Je n'ai pu en faire un, et comme je ne pouvais résister à l'amour, je m'en vais avec lui. — Ta Mary.
Ne me pleure pas, je pars joyeuse. »

Dans une lettre à sa confidente Hermine, la jeune baronne écrivait un jour qu'elle croyait devoir « lui consacrer son amour coûte que coûte, car il se sent malheureux. »

On se demandera encore longtemps quelles raisons ont pu décider le prince héritier d'Autriche à partager cet amour de la mort qui posséda son amie.

Quelle contagion rapide, quelle exaltation mystérieuse a pu rendre insupportable, en un jour, au prince sa vie princière et la vie elle-même ? 

A cette question l'énigme commence, et rien n'y pourra répondre. »

Ainsi écrit notre correspondant, Nous reproduisons simplement sa lettre, car que peut-on ajouter à cette touchante et terrible histoire, sinon ce pieux mot de Shakespeare qui n'aura jamais été mieux appliqué :

« Ne troublons pas son fantôme. Laissons-le passer. Ce serait lui vouloir du mal que de chercher à le retenir plus longtemps sur la roue de ce monde barbare. »

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Vous avez apprécié ce texte de presse ? Pour découvrir d'autres textes sur les questions que ne manquent pas de poser le drame de Mayerling, je vous invite à vous plonger dans les textes que j'ai réunis dans Rodolphe. Les textes de Mayerling (BoD, 2020)


Voici le texte de présentation du recueil  (quatrième de couverture):


   Suicide, meurtre ou complot ? Depuis plus de 130 années, le drame de Mayerling fascine et enflamme les imaginations, et a fait couler beaucoup d'encre. C'est un peu de cette encre que nous avons orpaillée ici dans les fleuves de la mémoire : des textes pour la plupart oubliés qui présentent différentes interprétations d'une tragédie sur laquelle, malgré les annonces répétées d'une vérité historique définitive, continue de planer le doute.
   Comment s'est constituée la légende de Mayerling ? Les points de vue et les arguments s'affrontent dans ces récits qui relèvent de différents genres littéraires : souvenirs de princesses appartenant au premier cercle impérial, dialogue politique, roman historique, roman d'espionnage, articles de presse, tous ces textes ont contribué à la constitution d'une des grandes énigmes de l'histoire.



Le recueil réunit des récits publiés entre 1889 et 1932 sur le drame de Mayerling, dont voici les dates et les auteurs :


1889 Les articles du Figaro
1899 Princesse Odescalchi
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1902 Adolphe Aderer
1905 Henri de Weindel
1910 Jean de Bonnefon
1916 Augustin Marguillier
1917 Henry Ferrare
1921 Princesse Louise de Belgique
1922 Dr Augustin Cabanès
1930 Gabriel Bernard

1932 Princesse Nora Fugger

Le dernier récit, celui de la princesse Fugger, amie de la soeur de Mary Vetsera, est pour la première fois publié en traduction française. Il n'était jusqu'ici accessible qu'en allemand et en traduction anglaise.

Luc-Henri Roger, Rodolphe. Les textes de Mayerling, BoD, 2020.

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vendredi 4 septembre 2020

L'archiduc Rodolphe — L'héritier des Habsbourg — Un article de Maurice Paléologue

L'archiduc Rodolphe en 1871 - Collection ÖNB
Photo Joseph Albert
L'HÉRITIER DES HABSBOURG 

    Le 21 août 1878, l'archiduc Rodolphe, prince impérial d'Autriche, héritier du trône, prince royal de Hongrie et de Bohême, accomplit sa vingtième année. 
  Son père, François-Joseph, règne déjà depuis trente ans, depuis le jour sinistre de décembre 1848, où la tourmente révolutionnaire a forcé le piteux empereur Ferdinand Ier à déposer la couronne, où le grand Metternich lui-même, naguère encore dans toute sa gloire et son arrogance, a dû s'enfuir devant l'émeute. Sa mère, l'impératrice Elisabeth, née «duchesse en Bavière », appartient à l'antique maison des Wittelsbach, la plus antique des maisons régnantes, puisque, après l'extinction de la race carolingienne en 911, le margrave Arnulph de Wittelsbach, fils de Luitpold, fut le premier duc de Bavière. Il a reçu au baptême le prénom de Rodolphe, qui évoque l'illustre fondateur de la dynastie habsbourgeoise au XIIIe siècle. 
   Très tôt, l'enfant a témoigné une intelligence vive, alerte, déliée, curieuse de tout. Il s'exprime en termes justes, naturels et variés ; il apprend les langues étrangères avec une étonnante facilité ; il surprend, il embarrasse même, à chaque instant, son entourage par la promptitude et la finesse de ses observations. Moralement, il a le cœur tendre, l'âme sensitive, généreuse et fière ; il aime l'indépendance ; il se laisse conduire docilement par la douceur et l'affection ; il se cabre impétueusement, si l'on prétend le maîtriser. Quand il s'emporte, ses colères sont terribles. 
    On peut dès lors prévoir que l'héritier des Habsbourg aura de la personnalité. De qui la tient-il, cette personnalité ?... De son père ? Non. 
     François-Joseph est le moins original des hommes ; il a l'esprit judicieux et pondéré, mais lent, étroit, méthodique, formaliste et sans la moindre curiosité. Il vit sur un très petit nombre d'idées simples et traditionnelles, qu'il ne revise jamais. Il porte, dans l'exécution de sa tâche impériale, un sens très élevé, très scrupuleux, des grands devoirs que ses ancêtres lui ont légués. Il se compare volontiers à un factionnaire que Dieu lui-même a placé dans un poste éminent. Et, durant soixante-dix années de règne, il observera minutieusement sa consigne. Quelqu'un qui l'a bien connu disait un jour : « Les deux traits caractéristiques de François-Joseph sont l'étroitesse d'esprit et la conscience professionnelle. Au fond, il a une âme de garde-chasse. » 
     Dès le sortir de l'enfance, Rodolphe est mis entre les mains de précepteurs intelligents qui savent le comprendre, gagner son cœur et satisfaire à toutes les curiosités de son ardente nature. Il témoigne les goûts les plus variés. L'histoire, la géographie, la zoologie, la botanique, la physiologie, l'ethnographie, toutes les connaissances positives l'intéressent, le passionnent ; il n'est pas moins ouvert aux idées générales et aux spéculations supérieures.       Ses études le rapprochent beaucoup de sa mère, qui, d'esprit très indépendant, s'est, depuis quelque temps, affranchie de toutes les contraintes officielles et s'isole chaque jour, durant des heures, avec ses livres. Comme elle a le don des langues, et qu'elle en parle aisément quatre ou cinq, elle peut s'offrir le luxe de prédilections variées. C'est ainsi qu'elle a pour auteurs favoris Dante, Shakespeare, Jean-Jacques Rousseau, Byron, Shelley, Keats, Schopenhauer, George Sand, Leopardi, Henri Heine, tous écrivains qui ont fortement exprimé l'incurable misère de la destinée humaine, l'attrait décevant du monde invisible, la tragique énigme de la souffrance et de la mort, le néant des grandeurs sociales, la beauté des libres énergies, les droits imprescriptibles et sacrés de la conscience individuelle, enfin l'obligation qui prime toutes les autres, celle de la sincérité vis-à-vis de soi-même.                         Parallèlement à ses études scolaires, le jeune prince reçoit une forte éducation physique et sportive. Dans ce domaine, il ne pourrait avoir un plus magistral instructeur que son père qui est le plus beau cavalier de tout l'Empire, comme il en est le plus habile chasseur. 
  Donc, au mois d'août 1878, Rodolphe accomplit sa vingtième année. C'est l'âge où, traditionnellement, il doit inaugurer par une fonction publique son rôle de prince héritier. Nommé colonel du 36e régiment d'infanterie, en garnison à Prague, il exercera effectivement les devoirs et les prérogatives de son grade sous la tutelle discrète d'un mentor. Il se prend aussitôt d'un vif intérêt pour son métier, il y déploie un zèle opiniâtre ; il y gagne promptement l'estime et la sympathie de ses officiers, le respect et le dévouement de ses hommes. 
    Certes, il attache une grande importance à n'être jamais en défaut pour la connaissance et l'exécution des règlements militaires, à se montrer impeccable dans le commandement des manœuvres et des hommes, car il sait que l'autorité d'un chef a pour condition première la science technique. Mais ce n'est là, pour lui, que la partie inférieure de sa mission. Avec une rare liberté d'esprit et son aptitude aux idées générales, il a tout de suite aperçu le rôle prépondérant qui incombe à l'armée dans l'ossature politique de la vieille monarchie habsbourgeoise. 
    Il est surtout frappé du fait que, dans cette monarchie, l'unité nationale n'existe pas, du moins au sens de l'unité française qu'il admire profondément, car elle lui apparaît comme le type le plus achevé, le plus solide, le plus harmonieux de l'unité nationale. Au contraire, l'empire des Habsbourg n'est qu'un groupement factice, un mélange inextricable et disparate de vingt peuples hétérogènes, où les Allemands, les Magyars, les Tchèques, les Slovaques, les Serbes, les Croates, les Slovènes, les Roumains, les Polonais, lès Ruthènes, les Italiens se détestent férocement de groupe à groupe, chacun ne voulant parler que sa propre langue, chacun prétendant exclure ou tyranniser les autres. 
    Entre tous ces antagonismes ethniques, la fusion n'est possible qu'au sein de l'armée. C'est là ce que Rodolphe comprend à merveille. L'institution militaire lui apparaît comme une grande école de loyalisme politique et, par conséquent, de solidarité nationale. Mais il ne s'en tient pas là; il estime que l'armée doit avoir, en outre, une vertu éducative et civilisatrice. La tâche de l'officier n'est pas seulement d'inculquer aux soldats les préceptes militaires ; il doit travailler aussi à leur développement intellectuel et moral. 
  Vers 1879, ces préoccupations généreuses n'étaient pas communes dans l'armée des Habsbourg, quoique la majorité des officiers austro-hongrois, habituellement peu fortunés, souvent réduits à leur maigre solde, n'aient jamais eu, à l'égard de leurs subordonnés, la raideur, la morgue et la brutalité des officiers allemands. 
   Pour mieux remplir cette partie supérieure de sa mission, pour entrer en contact plus direct avec ses hommes, le jeune colonel s'est imposé l'effort d'apprendre le tchèque et le hongrois, deux langues difficiles, mais qu'il parle bientôt avec aisance. Le séjour de Prague est donc fructueux, et ses brillantes facultés s'y épanouissent intelligemment. 
    Il fait en outre quelques voyages rapides à Munich, à Berlin, à Londres, à Paris, à Rome, à Madrid, à Lisbonne. Et chacun de ces voyages lui remplit le cerveau d'impressions fortes, d'idées neuves, qu'il n'oubliera plus. 
    Dans ces années si actives et lumineuses, la vie du cœur ne tient pas une grande place ; on n'y aperçoit aucun roman poétique. Mais ce qu'on y voit beaucoup, c'est l'impérieux attrait du sortilège féminin, le goût irrésistible des aventures galantes et des voluptés sensuelles.

Source du texte : extrait d'un article de Maurice Paléologue dans la Revue des Deux-Mondes (1939).

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