jeudi 22 avril 2021

Un poème biarrot de Sissi : le voeu poétique funéraire de l'impératrice Elisabeth

L'impératrice lors de son premier séjour biarrote en 1896

Le quotidien Paris-midi publiait le 15 avril 1939 la traduction d'un poème autographe de l'impératrice Elisabeth d'Autriche, dont l'original avait été rédigé par Sissi alors qu'elle séjournait à Biarritz en 1897, quelques mois avant d'être assassinée. En 1939, ce poème avait été exposé dans les vitrines de l'exposition des souvenirs se rapportant aux souverains qui contribuèrent à mettre la plage en vogue qu'organisait le Musée de la mer de Biarritz : l'impératrice Eugénie, Napoléon III, la reine Victoria, Edouard VII, Léopold Il, Alphonse XIII, la reine Nathalie de Serbie, l'impératrice Elisabeth d'Autriche...

L'impératrice avait déjà auparavant souhaité être inhumée près de la mer dans sa propriété de l'Achilleion à Corfou. Le poème biarrot réitère le voeu d'une sépulture marine :

LE VŒU POÉTIQUE DE L'IMPÉRATRICE ÉLISABETH

Et s'il faut que je meure un jour 
Déposez-moi sur la plage 
Afin que mon dernier regard 
Soit vers la mer que j'aime tant.

Ce sont les vagues qui me chanteront 
Le dernier bel adieu 
Pareil à l'ardent appel du fiancé 
Qui attend sa bien-aimée.

C'est dans l'endroit le plus profond de la mer, 
C'est là que vous me descendrez. 
Quoiqu'au-dessus la tempête fasse rage 
Là-bas il y aura le repos.

Adieu de ta fidèle SISI.

Biarritz, en hiver 1897.

Ce poème  m'a rappelé certaines strophes de la Supplique pour être enterré en plage de Sète de Georges Brassens, qui, comme l'impératrice, souhaitait un cimetière marin :

[...]

Juste au bord de la mer à deux pas des flots bleus
Creusez si c'est possible un petit trou moelleux
Une bonne petite niche
Auprès de mes amis d'enfance, les dauphins
Le long de cette grève où le sable est si fin
Sur la plage de la corniche

[...]

Déférence gardée envers Paul Valéry
Moi l'humble troubadour sur lui je renchéris
Le bon maître me le pardonne
Et qu'au moins si ses vers valent mieux que les miens
Mon cimetière soit plus marin que le sien
Et n'en déplaise aux autochtones
Cette tombe en sandwich entre le ciel et l'eau
Ne donnera pas une ombre triste au tableau
Mais un charme indéfinissable
[...]

Wagner, l'Atlas de la musique, une caricature du journal satirique allemand Puck (1877)

 


— Hm, hm, das ich es nur "sub rosa" gestehe : Dieser Reichskanzler ist, was Staatssache anbetrifft, mach mir der hervorragenste Mann Deutschlands! Wahrlich, wahrlich, wenn ich nir schon der Träger der musikalischen Welt und der feinsten Atlasröcke und Schuhe wäre, so möchte ich wohl der Bismarck sein!

— Hum, hum, je vous l'avoue en toute confidence : ce Chancelier du Reich est, en ce qui concerne les affaires d'Etat, l'homme le plus remarquable d'Allemagne ! En vérité, en vérité, si je ne portais pas déjà à la fois le monde musical et les plus belles jupes et chaussures atlas qui soient, je voudrais être Bismarck !

La caricature a paru dans le magazine humoristique satirique lipsiote Puck de Constantin Grimm, le 1er juillet 1877. Le texte désigne Wagner comme l'Atlas du monde musical. Wagner porte une couronne de roses, et il nous confie son message sub rosa, sous la rose, c'est-à-dire en toute confidence. Cet Atlas est aussi un homme qui porte des vêtements et des chaussures en soie atlas, une des soies les plus chères du monde. La caricature affuble aussi le compositeur de chaussures à hauts talons. Elle veut donner l'image d'un homme qui a conscience de son génie, et qui adore le luxe des soieries, à la manière d'une grande cocotte.

L'éditeur et caricaturiste Constantin de Grimm

Constantin de Grimm (30 décembre 1845 - 19 avril 1896), également connu sous le nom de Baron de Grimm, était un illustrateur russe mondialement connu pour ses caricatures parues dans des publications telles que Vanity Fair (Royaume-Uni ; sous le pseudonyme "Nemo"), Kladderadatsch (Allemagne), The Evening Telegram (États-Unis) et l'édition allemande de Puck, dont il était le fondateur. Il a été plusieurs fois président du Club de la presse allemande. 

Né au Palais d'hiver de Saint-Pétersbourg, où son père enseignait aux enfants du tsar Nicolas Ier, il s'installe à Berlin en 1860, puis à Leipzig, où il contribue aux dessins de Daheim. Il sert dans l'armée allemande de 1867 à 1873 et reçoit la Croix de fer pour sa bravoure pendant la guerre franco-prussienne. Il retourne ensuite à la caricature, devient rédacteur adjoint du Kladderadatsch en 1873, fonde l'édition allemande de Puck en 1874 et, après une année d'enseignement artistique à l'École des Beaux-Arts de Paris, devient journaliste et critique dramatique. Il émigra aux États-Unis en 1884 après avoir attiré l'attention de James Gordon Bennett, éditeur du New York Herald, et s'est fait connaître des lecteurs américains grâce à son art dans le Herald et l'Evening Telegram. Il est mort à New York en 1896 à l'âge de 50 ans.

mercredi 21 avril 2021

Sissi en soutane — Une aventure de chasse de l'impératrice Elisabeth en Irlande


L'auteur d'une récente biographie de l'impératrice Elisabeth, M. A. de Burgh, raconte cet épisode d'un séjour de l'impératrice d'Autriche en Irlande. L'impératrice Elisabeth était passionnée pour la chasse au renard. Un matin qu'elle Se livrait à son sport favori, la bête, traquée de près, se dirigea sur le collège de Maynooth, qu'on apercevait à quelque distance. Le collège de Maynooth est le premier séminaire d'Irlande. L'heure de la récréation venait de sonner. Dans là préau, entouré de tous côtés par un mur peu élevé, les séminaristes se promenaient en causant et riant. Soudain, ils virent un renard franchir le mur et courir, affolé, parmi les groupes. Puis, sitôt après, une jolie jeune femme, montée sur un magnifique cheval, arrivait par le même chemin. Tandis que les domestiques s'emparaient facilement du renard, l'impératrice Elisabeth, c'était-elle, descendait tranquillement de cheval. Aux jeunes gens qui la regardaient avec admiration et surprise, elle demanda à voir le directeur du collège. Le docteur Walsh aujourd'hui archevêque de Dublin se présenta. L'impératrice se fit reconnaître et expliqua son aventure. Puis, elle demanda qu'une chambre fût mise à sa disposition. Elle avait franchi à cheval un étang, disait-elle, et le bas de sa robe était trempé. Le docteur Walsh fit préparer un appartement et donna ordre d'allumer du feu dans la cheminée. Mais il se trouva que l'amazone de la souveraine était beaucoup plus mouillée qu'elle n'avait cru tout d'abord. Il ne pouvait être question de la remettre avant une heure ou deux. Que faire en ce cruel embarras ? La souveraine d'Autriche n'hésita pas : elle demanda au docteur Walsh un de ses vêtements d'ecclésiastique. Alors, tandis que l'amazone fumait devant la cheminée, l'impératrice Elisabeth s'affublait d'une des robes du directeur. Puis elle fit prier le Dr Walsh et les principaux professeurs de venir prendre le thé dans sa chambre. Elle divertit fort ces braves gens par son accoutrement bizarre, par ses récits pittoresques et spirituels. Enfin, son amazone étant sèche, elle congédia ses hôtes, remit son vêlement et demanda son cheval. Elle salua de la cravache et s'éloigna au galop. Quelques jours après, elle faisait remettre en souvenir, au Dr Walsh, une bague en or enrichie de magnifiques brillants.

Sources : article publié dans La Croix du 22 février 1899 / illustration de l'Univers illustré du 28 juin 1879.

Silhouettes sportives : les chasses de l'empereur d'Autriche racontées par le baron de Vaux


S. M. L'EMPEREUR D'AUTRICHE (1)

    Fidèle aux traditions de la maison de Habsbourg, l'Empereur François-Joseph est un disciple zélé et intrépide de saint Hubert, il a, à un haut degré, la passion de la chasse, et possède cet universel esprit d'observation, cette pénétration scientifique qui n'annoncent pas seulement l'amateur, mais encore le chasseur véritable, l'infatigable investigateur. On peut dire sans être taxé d'exagération que la chasse est l'unique passion de l'Empereur. Il la pratique aujourd'hui encore avec la même ardeur que dans sa jeunesse. Il y emploie tout le temps qu'il peut dérober aux affaires de l'État ; et si aujourd'hui l'Autriche-Hongrie est un Eldorado cynégétique, on peut dire que c'est l'œuvre de l'Empereur. A son avènement au trône, l'Autriche n'avait pas de législation forestière, les forêts étaient négligées, pour ainsi dire abandonnées, et la chasse était à l'état d'agonie. C'était une rude tâche, car une chasse à tir ne s'improvise pas, il faut non seulement du temps, mais encore une connaissance approfondie de tout ce qui s'y rapporte.
    Il fallait repeupler les forêts, les protéger contre le braconnage, y faire économiquement le plus d'élèves possible, tenir le bois à une hauteur convenable, enfin piéger et détruire à outrance les animaux nuisibles.
    Les forêts, grâce aux conseils éclairés de l'Empereur, ne tardèrent pas à se repeupler et finirent par donner les résultats les plus satisfaisants. Aujourd'hui les chasses autrichiennes sont réputées dans le monde entier pour leur richesse ; et cette richesse est due entièrement à l'initiative de l'Empereur. Aussi, lors du cortège historique, les chasseurs reconnaissants, voulant rendre hommage à leur souverain, avaient tenu à être représentés et, disons-le, les groupes qu'ils formaient étaient les plus riches et les plus brillants.
    Tout récemment encore, à l'occasion des fêtes du cinquantenaire, l'Empereur a été l'objet d'une autre ovation. Dans les beaux jardins de Schœnhruun, au pied du palais, tous les gardes forestiers, tous les chasseurs d'Autriche, amateurs ou professionnels, et parmi eux beaucoup de grands propriétaires, tous les archiducs, étaient réunis pour présenter leur hommage à l'Empereur, le premier chasseur de la monarchie. Rien de gai comme cette réunion de fidèles de saint Hubert, aux costumes plus ou moins tyroliens, parmi lesquels se détachait en note claire la tenue pittoresque des forestiers de Galicie et de Bukovine.
    Vers onze heures, une fanfare de cors se fait entendre, et l'Empereur paraît sur le perron du palais. Il est également en tenue de chasse : culotte et veste de feutre tyrolien, bottes molles et, avec cette grâce familière qui lui est propre, il lève son chapeau en souriant à l'assemblée qui l'acclame. L'archiduc François-Ferdinand — un Nemrod, comme l'on sait — s'avance alors, présente les vœux des chasseurs à Sa Majesté et lui remet, en signe d'hommage, un rameau de feuilles de chêne d'orque, suivant l'usage, il pique d'abord sur sa propre coiffure.
    L'Empereur a répondu à l'archiduc par une jolie allocution qui se terminait par ces mots : « Je vous prie de croire que je conserverai précieusement ce don symbolique, non seulement comme un souvenir de cette fête, mais encore en souvenir des heures où j'ai cherché si souvent, après les soucis du travail quotidien, au cours de ce demi-siècle, la paix, le réconfort et le plaisir, sous le libre ciel du bon Dieu. »
    L'Empereur François-Joseph possède d'immenses territoires de chasse dans le Tyrol, la Styrie et la haute Autriche, et dès que les premiers rayons de soleil mettent en amour le coq de bruyère et le petit tétras, il prend le chemin des Alpes styriennes. De longue date, exercé à cette chasse pénible, il réussit parfois à abattre deux ou trois coqs de bruyère, dans le peu de temps qu'il peut y consacrer, ce qui est rarissime.
    Pour ces chasses, l'Empereur se rend en chemin de fer de Vienne, par Mûrzzuschlay, à Neuberg, où il arrive vers minuit.
    Après deux heures environ de repos, l'Empereur se lève et s'en va faire l'ascension de la montagne. Rien ne l'arrête, ni l'obscurité de la nuit, ni la température, qui est quelquefois au-dessous de zéro, et lorsqu'il est arrivé au haut de la montagne, avec sa connaissance parfaite des habitudes du gibier qu'il chasse, il s'oriente et s'en va trouver le coq sur le sapin de l'abri, où il s'est réfugié pour dormir. Là, il attend patiemment l'aube, moment où le coq se réveille, s'allonge, se tourne, secouant vigoureusement son plumage afin d'être dans une toilette convenable pour aller faire sa cour. Un chant particulier se fait entendre, il part d'un pin échevelé, qui découpe sa silhouette bizarre sur le ton clair du ciel. Voyez, sur la cinquième branche, cette masse noire qui va et vient avec agitation : c'est le coq. Tenez, il fait la roue et allonge le cou, il va chanter de nouveau, il commence. Mais soudain une détonation retentit, les feuilles sèches sont froissées par la chute d'un corps pesant, celui du pauvre coq qui n'a pas achevé sa chanson.
    Les difficultés, les fatigues qu'il faut surmonter pour s'emparer de ce gibier, rendent cette chasse des plus attrayantes ; aussi est-ce un jour mémorable lorsqu'on a le bonheur de rencontrer au bout de son fusil ce magnifique oiseau.
    Lorsqu'on le lève le matin, et surtout si, la montagne est enveloppée parle brouillard, il se remet à petite distance. Ce premier vol n'est quelquefois que d'une cinquantaine de mètres.
    Dans la journée, au contraire, il va chercher sa remise à un demi kilomètre et plus, et encore ne l'approche-t-on que très difficilement.
    Comme l'Empereur a peu de temps à lui, il chasse toujours le coq de bruyère à la première heure ; cela lui permet de revenir déjeuner à Vienne, qu'il s'empresse de regagner dès qu'il a fait son tableau.
    Ces chasses ont lieu alternativement dans les varennes de Neuberg ou dans celles du Eisenerz.
    Infatigable, très maître de son fusil, possédant une connaissance parfaite du gibier, dans les districts alpins, où il s'est réservé la chasse, l'Empereur ne redoute aucun rival, et, comme les moments qu'il donne à ce sport sont toujours mesurés, c'est grâce à son énergie et à son endurance qu'il arrive à accomplir de véritables prouesses cynégétiques. Du reste, en 1867, lors de son voyage en France, l'Empereur François-Joseph, qui avait été convié par l'Empereur Napoléon à deux chasses, à Saint-Germain et à Compiègne, avait fait preuve d'une adresse remarquable comme tireur. C'était déjà un des meilleurs fusils de l'Allemagne, tirant avec une grande élégance et toujours à belle portée.
    Dans le premier tiré qui eut lieu à Saint-Germain, l'Empereur d'Autriche fut le premier au tableau avec 4 chevreuils, 10 lièvres, 38 lapins, 335 faisans, 23 perdrix, 7 coqs argentés, 2 divers, en tout 419 pièces. Après lui venait l'Empereur Napoléon avec 265 pièces.
    Huit, jours après, une autre chasse se fit à Compiègne dans le Buissonnet. 11 n'y avait que neuf tireurs : l'Empereur d'Autriche, l'Empereur, Son Excellence l'ambassadeur d'Autriche, le comte Caroly, Son Excellence le comte Harrach, Son Excellence le comte Andreassy, Son Excellence le comte de Bellegarde, Son Excellence le comte de Kœnigseg, et le général Fleury.
    L'ensemble du tableau était de 2.397 pièces. On y voyait figurer 69 chevreuils et 1.252 faisans. L'Empereur François-Joseph avait sur son bulletin 600 pièces et l'Empereur 402.
    C'est après ce tiré que, s'adressant à Napoléon, l'Empereur d'Autriche lui dit : « J'ai vu de très belles chasses, je n'ai rien vu de pareil nulle part ; je ne croyais pas qu'il fût possible de concentrer autant de gibier sur une surface relativement aussi restreinte. »
    Se souvient-on qu'à cette même époque l'Empereur François-Joseph reçut l'hommage des dames de la Halle.
    Le souverain autrichien rendit leur visite à ces braves femmes ; dès que sa voiture fut signalée, tout le marché fut en l'air sur 1'étendue des dix pavillons ; les marchandes, raconte une gazette de jadis, se pressaient, se bousculaient ; c'était à qui d'entre elles s approcherait le plus près de la calèche pour dire un mot de bienvenue. L'Empereur saluait avec la plus affable bonne humeur, et les hourras retentissaient. Une vendeuse de poissons s'exprima ainsi le soir même : « C'est un homme bien aimable, et il peut se vanter que toute la Pointe Saint-Eustache le porte dans son cœur. »
    Une fois la chasse finie dans les montagnes de Styrie, l'Empereur vient giboyer dans la basse Autriche. Tantôt il chasse dans les prairies du Danube ou le gros gibier ou les bêtes rousses, tantôt dans les forêts du Thiergarten, très riches en chevreuils et en gibier virginien.
   Mais lorsque la cour impériale réside à Ischl, l'Empereur chasse, dans les varennes superbes des environs, le cerf et le chamois, et s'en va les chercher dans la montagne, de préférence du côté du lac de Longbath qui, à cette époque, a mis ses atours pour lui faire honneur. Elle est superbe vraiment ! dans ce grand manteau de velours vert que les sapins ont jeté sur ses flancs, les gouttes de rosée étincellent partout aux feux du soleil levant et drapent de pierreries ce décor féerique. Tout se teint de couleurs vives, la brume a disparu ; c'est à peine si quelques légers flocons restent suspendus par franges aux rameaux des arbres séculaires ; on dirait des lambeaux de gaze arrachés aux voiles des ondines pendant leurs folles courses de nuit. L'Empereur adore cette chasse où tout est silence et mystère, et c'est toujours avec émotion qu'il pénètre dans ces grandes forêts, ces forêts merveilleuses qui sont le vrai temple de la nature. La mesquinerie humaine n'en a point profané la grandeur et elle a conservé intacte toute sa solennelle majesté. Rien ne vient troubler le calme qui y règne et le petit caillou qui roule sur le flanc de la montagne y a plus d'écho que la chute d'un ministre. Les seuls bruits qu'on y entende parfois sont encore en harmonie avec cette nature sauvage ; tantôt c'est un milan qui rase la cime des sapins, en poussant dans l'espace son miaulement plaintif, tantôt c'est le grand pic noir qui interrompt son travail de forçat, pour jeter aux échos les éclats de son rire de démon.
    Mais attention ! voici le cerf qui s'approche ; son empaumure apparaît, il s'avance, c'est un beau dix-cors ; il s'arrête. Comme il est beau et majestueux ! il tourne lentement la tète vers les chiens, les oreilles pointées en avant, les naseaux largement ouverts, sa belle crinière pend en larges flocons sur son poitrail.
    Allons, assez admiré comme cela, il est à belle portée. C'est le moment. Le coup résonne et s'en va, roulant d'écho en écho, se perdre dans les profondeurs du halbach.
    Le cerf s'abat, puis se relève et d'un bond immense va retomber mourant contre un quartier de roche.
    L'Empereur chasse encore le cerf à Godollo, en Hongrie. Il y a peu de temps, dans une excursion qu'il fit à Visegrad, l'Empereur fut assez heureux pour tuer le cerf le plus beau certainement de toute sa carrière de chasseur.
    C'est à Neuberg qu'ont lieu les chasses de gala, auxquelles sont conviés les souverains des États amis, qui viennent en Autriche.
   L'Empereur remplit lui-même alors les fonctions de commandant des chasses à tir ; il s'assure si toutes les dispositions ont été bien prises, si rien n'a été omis, il veille à ce que les battues se fassent bien dans l'ordre indiqué et de manière à ne laisser place à aucune surprise ; l'Empereur distribue à chacun de ses hôtes le plan de la journée, de sorte que chaque invité est parfaitement au courant des dispositions prises.
    Et maintenant, chasseurs mes amis, une recommandation d'ailleurs superflue. Lorsqu'au cours de vos parties cynégétiques dans les Alpes styriennes ou aux environs du Wienerwald, dans les prairies du Danube, dans les gorges transylvaines et sur les terres du Laxenbourg, dans les plaines de la basse Hongrie ou sur les hauteurs du Tyrol, il vous arrivera de rencontrer l'Empereur François-Joseph, le fusil sur l'épaule, précédé de sa meute de bêtes intelligentes et fidèles, saluez respectueusement ce frère d'armes : c'est un vaillant parmi les vaillants. Chasseur consommé autant que prince éclairé, c'est un homme moderne dans toute l'acception du mot ; je n'en veux pour preuves que les paroles qu'il prononça en prenant possession du trône : « Nous voulons que tous les citoyens soient égaux devant la loi ; qu'ils aient les mêmes droits au point de vue de la représentation et de la législation. Ainsi le pays recouvrera son antique splendeur. » C'est à ces significatives et sages paroles que l'Autriche-Hongrie doit d'être restée un grand pays, et l'Empereur François-Joseph, la sympathie populaire, qu'il rencontre partout.

(1) in Le sport en France et à l'étranger. Silhouettes sportives. Tome premier, (Paris), J. Rotschild, 1899, par le baron Charles-Maurice de Vaux.

mardi 20 avril 2021

Silhouettes sportives : S.M. l'impératrice d'Autriche. Un texte du baron Charles-Maurice de Vaux.

 

S. M. L'IMPÉRATRICE D'AUTRICHE (1)

    Quoique ne montant plus à cheval depuis quelque temps, l'Impératrice d'Autriche n'en restera pas moins pour tout le monde équestre la première écuyère de ce temps. Douée d'une tenue exceptionnelle, d'une témérité invraisemblable, l'arrière-petite-nièce de Marie-Thérèse s'en allait à travers tout, sans se soucier de ce qui pouvait en advenir. C'était une des plus hardies horsewomen qu'il soit donné de voir; cependant, il n'en manquait pas dans ses États, où on ne se faisait pas une réputation à bon marché. Mais l'Impératrice ne se contenta pas longtemps de cette manière de faire.
    Quand on a le sentiment inné du cheval, le dehors est plutôt un exercice qu'une équitation proprement dite. Il faut le connaître et le pratiquer, sans cela vous n'êtes jamais une véritable femme de cheval, et vous vous trouvez toujours enfermé dans un cercle limité, dont vous ne sortez jamais.
    Toute l'équitation peut se résumer dans un mot : équilibre. En dehors de cette loi, il n'y a pas de salut ; vous tombez d'un côté dans le bourreaudage, de l'autre, dans les chiens savants. Seulement l'équilibre est différent suivant ce que vous désirez faire, et, pour connaître ses diverses variations, il faut pouvoir les pratiquer, sinon vous retombez dans des appréciations dont la naïveté fait sourire les gens d'expérience. Ce fut, je crois, je lui en demande pardon, si je me trompe, l'exemple d'Elisa Pezold qui donna à S. M. l'Impératrice l'idée d'étudier le cheval à un autre point de vue que la pratique usuelle du dehors et de fouiller dans les replis les plus subtils cette science si ardue et si attrayante du manège ; elle ne tarda pas à y retrouver la même supériorité transcendante. Après avoir tout expérimenté, elle en arriva promptement, comme les êtres naturellement doués d'une intuition particulière, à ne procéder de personne et à se faire une manière à elle.
    Avant son mariage, l'Impératrice était déjà une femme de cheval accomplie ; ses poupées furent des poneys, ses bibelots de jeune princesse furent des pur-sang, des chiens et des fusils. Elle était de la race de Marie-Thérèse, de la race virile de cette souveraine que ses sujets, enthousiasmés par son courage au milieu des désastres, acclamèrent du titre de Roi, se serrant autour de cette femme admirable devant l'invasion ennemie, comme autour d'un homme, non pour la protéger, mais pour être commandés par Elle, immense témoignage d'amour et d'admiration !
    La manière de procéder de l'Impératrice était la bonne et la vraie, en ce sens qu'elle comprenait tout et n'était exclusive de rien. Ses chevaux étaient toujours équilibrés et d'aplomb, jamais écrasés à l'arrière-main, l'Impératrice pouvait faire faire à un cheval un travail de cirque et chasser avec lui le lendemain. L'animal s'allongeait et se raccourcissait à son gré, parce qu'il était dans un équilibre naturel.
    Certes il est donné à peu, pour ne pas dire à personne, de posséder l'instruction équestre au même degré que l'Impératrice, aussi montait-elle à cheval dans la perfection. Son travail était une œuvre de haut goût pour les dilettanti d'équitation. L'Impératrice était dans sa selle fine et souple, élégante, le cheval équilibré naturellement. Tout mouvement était obtenu sans effort appréciable chez l'écuyère comme chez l'animal ; on ne pouvait se lasser de la regarder tant elle était savante et harmonieuse.
    Être en selle, que ce fût au Prater, dans la plaine ou au manège, tel avait été toujours le seul et vrai plaisir de la souveraine. Il lui a donc fallu un vrai courage pour que, sur les conseils des médecins du Burg, elle échangeât sa triomphante cravache contre le pavillon d'un yacht.
    Tout en étant une écuyère de grand style, Sa Majesté, qui avait été élevée dans les sites montagneux de la Bavière, était une hunts woman ayant une préférence marquée pour les chasses d'Angleterre et d'Irlande, qu'elle mettait au-dessus même de ses chasses impériales de Hongrie.
    Lorsque l'Impératrice avait suivi quarante chasses, avec son équipage de Mégyer, et essayé un à un ses hunters, jeunement dressés, de Godollo, elle avait coutume d'aller chercher un sport un peu plus ardu, en Angleterre. Son premier déplacement date de 1876 ; elle chassa en mars avec l'équipage du duc de Grafton, mort, il y a quelques années, en laissant un grand vide dans le monde du sport ; elle occupait avec sa sœur, la reine de Naples, le pavillon d'Easton, près Towcester.
    Le 7 mars, après le premier run auquel l'Impératrice Élisabeth assista sur la terre étrangère, les honneurs du brush lui furent faits par Frank Beers, le vieux piqueur du duc. L'Impératrice était rayonnante ; tous les sportsmen, lord Grafton à leur tête, s'étaient découverts pour rendre hommage autant à l'impériale visiteuse qu'à l'intrépide huntress, arrivée à la prise avant le maître d'équipage.
    Son second déplacement eut lieu en décembre 1877, lorsqu'elle occupa, dans le même district, Cottes Brooke-Lodge ; chaque fois que la meute chassa, de décembre à mars,. Sa Majesté fut présente, escortée des veneurs de sa suite et du capitaine Middleton, qu'elle avait prié de diriger son écurie de seize chevaux, amenés d'Autriche.
    Depuis lors, l'Impératrice a chassé en Irlande, où elle a occupé le pavillon de Summerhill, qu'avait mis à sa disposition lord Langford; en 1879 et en 1880, elle n'a guère manqué de rendez-vous des équipages fameux de Kildare, Ward et Meath.
    En 1882, cédant aux sollicitations de l'Empereur, justement ému par les infâmes agissements des, Landleaguers, qui. comme on le sait, sont les citoyens les plus anti-sportifs du monde, Sa Majesté, abandonnant l'Irlande, est revenue chasser en Angleterre, où elle a occupé l'abbaye de Gombermere, le meilleur centre de chasse du Cheshire. Ce séjour, comme le précédent, fut entièrement consacré au sport; une écurie admirablement montée, confiée aux soins de, son premier palefrenier Tom Healy, lui permit de chasser tous les jours, tantôt, avec les fox-hounds, conduits par sir Watkin Wynn, tantôt avec sa propre meute de beagles.
    Dès le lendemain de son arrivée, le 4 février 1882, l'Impératrice faisait sa première apparition au rendez-vous de. chasse de sir Watkin Wynn, pilotée à travers champs par le major Rivers Bulkeley, poste d'honneur si bien rempli, les années précédentes, par le capitaine Bay Middleton.
    Lors du premier déplacement de Sa Majesté en Angleterre, elle arriva avec ses propres chevaux dressés à l'allemande, c'est-à-dire sautant peut-être très bien, mais n'ayant aucune habitude d'aborder l'obstacle grand train et en prenant leur mors.
   Ce fut une révolution dans la manière de faire de l'auguste écuyère. Elle ne tarda pas à reconnaître que chaque spécialité avait des exigences, et, renvoyant ses chevaux en Autriche, elle les remplaça par des hunters de premier ordre qu'elle acheta dans le pays. L'Angleterre d'ailleurs est le pays où les races de chevaux de toutes espèces sont parvenues au plus haut degré de perfectionnement. Il est peu de pays aussi coupés d'obstacles de tous genres, présentant par conséquent autant d'attraits à un véritable sportsman. Aussi nulle part ailleurs ne trouve-t-on des chevaux plus aptes à cette spécialité: L'Impératrice était arrivée à une trop grande supériorité dans l'art de l'équitation, pour ne pas métamorphoser rapidement sa manière ordinaire de monter. Elle ne tarda pas à se placer du reste au premier rang des ladies les plus renommées pour leur audace et leur intrépidité derrière les chiens. C'était un tableau charmant devoir l'Impératrice avec son cheval, s'envoler gracieusement par-dessus les obstacles. Il faut, connaître les chasses irlandaises pour se rendre compte de la valeur de cette performance, car l'Irlande n'est pas un pays où l'on se fait une réputation si on ne l'a pas vingt fois gagnée.
   Le plus remarquable des hunters de Sa Majesté en 1882 était Quickslow, jument irlandaise d'une haute qualité ; il suffit à un homme de cheval de la regarder pour être certain que rien ne doit l'arrêter à travers pays. L'Impératrice d'Autriche est du reste merveilleusement faite pour cet exercice qui était devenu son passe-temps favori.
   Aujourd'hui les renards de Mégyer, les cerfs de Godollo ont un « Merry Christmas»; l'Impératrice ne les chassera plus, et l'abbayede Combermere ne reverra plus son impériale visiteuse, les médecins du Burg, l'antique château des Habsbourg, en ont décidé ainsi !

    Ce portrait était fait et la mise en page commencée, lorsque m'est parvenue à Londres, au moment où j'y arrivais, la nouvelle abominable de l'assassinat de l'Impératrice Élisabeth. Je n'y change rien ; j'ajoute seulement que ce meurtre, qui met l'humanité tout entière en révolte et en deuil, a été commis par un Italien du nom de Luccheni.
    Qu'un pareil forfait puisse s'exécuter encore, se concevoir même, c'est la faillite du XIXe siècle dans ses revendications les plus émouvantes !

(1) in Le sport en France et à l'étranger. Silhouettes sportives. Tome premier, (Paris), J. Rotschild, 1899, par le baron Charles-Maurice de Vaux.

Pratique de la méditation : Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage !

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Dans les années 1990, je suivais les enseignements de la vénérable Ayya Khema*, avec qui j'entretins bientôt une correspondance. Je me souviens des enveloppes et du papier à lettres d'Ayya Khema, qui avait pour habitude de ne rien jeter qui fut réutilisable. Ainsi recyclait-elle les enveloppes qui lui avaient été adressées en collant sur la surface écrite un morceau de papier sur lequel elle écrivait l'adresse de son destinataire. De même, si quelqu'un lui avait envoyé une carte postale, elle ne la conservait pas ni ne la jetait, mais y collait la lettre qu'elle souhaitait vous envoyer. Elle dactylographiait ses lettres avant de les signer de sa main. La dactylographie indiquait son souci de lisibilité, c'était une attention au lecteur.

Un beau jour, je reçus la carte postale reproduite en illustration de ce post et qui montrait l'évolution d'un exercice d'écriture, d'une écriture maladroite vers une écriture calligraphiée. Üben en allemand signifie s'exercer. J'ai précieusement conservé comme une précieuse relique cette carte postale et la lettre dactylographiée qu'Ayya Khema avait collée au verso.

Le message d'Ayya Khema était clair : les progrès dans la pratique de la méditation sont comme l'apprentissage de l'écriture, il s'agit de constamment s'y appliquer, de ne pas perdre courage et de ne pas attendre de résultats. Se mettre en chemin et prendre le chemin tel qu'il vient, sans s'inquiéter des bénéfices obtenus.

Cela me rappelle les célèbres vers de l'Art poétique de Boileau qui me semblent parfaitement applicables à la pratique de la méditation: 

Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage,
Polissez-le sans cesse, et le repolissez,...

*Voir notre post précédent : Ayya Khema (1923-1997) — Le parcours de vie d'une nonne bouddhiste allemande. (Cliquer sur le lien).

 

lundi 19 avril 2021

L'empereur François-Joseph dans le Journal illustré (février 1889)

 

Le 10 février 1889, quelques jours après le drame de Mayerling, le Journal illustré publiait une série de portraits particulièrement bien dessinés de la famille impériale. Voici pour terminer la série celui de l'empereur François-Joseph, père de feu l'archiduc Rodolphe, prince héritier, décédé le 30 janvier 1889. Les portraits sont signés H. Meyer.

Rodolphe. Les textes de Mayerling.

Les diverses versions du drame de Mayerling sont présentées dans le recueil  Rodolphe. Les textes de Mayerling (BoD, 2020).

Voici le texte de présentation du recueil  (quatrième de couverture):

   Suicide, meurtre ou complot ? Depuis plus de 130 années, le drame de Mayerling fascine et enflamme les imaginations, et a fait couler beaucoup d'encre. C'est un peu de cette encre que nous avons orpaillée ici dans les fleuves de la mémoire : des textes pour la plupart oubliés qui présentent différentes interprétations d'une tragédie sur laquelle, malgré les annonces répétées d'une vérité historique définitive, continue de planer le doute.
   Comment s'est constituée la légende de Mayerling? Les points de vue et les arguments s'affrontent dans ces récits qui relèvent de différents genres littéraires : souvenirs de princesses appartenant au premier cercle impérial, dialogue politique, roman historique, roman d'espionnage, articles de presse, tous ces textes ont contribué à la constitution d'une des grandes énigmes de l'histoire.

Le recueil réunit des récits publiés entre 1889 et 1932 sur le drame de Mayerling, dont voici les dates et les auteurs :

1889 Les articles du Figaro
1899 Princesse Odescalchi
1900 Arthur Savaète
1902 Adolphe Aderer
1905 Henri de Weindel
1910 Jean de Bonnefon
1916 Augustin Marguillier
1917 Henry Ferrare
1921 Princesse Louise de Belgique
1922 Dr Augustin Cabanès
1930 Gabriel Bernard
1932 Princesse Nora Fugger

Le dernier récit, celui de la princesse Fugger, amie de la soeur de Mary Vetsera, est pour la première fois publié en traduction française. Il n'était jusqu'ici accessible qu'en allemand et en traduction anglaise.

Luc-Henri Roger, Rodolphe. Les textes de Mayerling, BoD, 2020. En version papier ou ebook.

Commande en ligne chez l'éditeur, sur des sites comme la Fnac, le Furet du nord, Decitre, AmazonHugendubel, etc. ou via votre libraire (ISBN 978-2-322-24137-8).

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