Deux articles précédents ont permis d’aborder la nouvelle production d’Il pomo d’oro d'Antonio Cesti au Festival d’Innsbruck sous deux angles complémentaires. Le premier était consacré à l’œuvre elle-même, à sa redécouverte et à la place singulière qu’elle occupe dans l’histoire de l’opéra. Le second remontait aux origines du spectacle, au Theater auf der Cortina de Vienne, où l’œuvre de Cesti fut créée en 1667 pour célébrer le mariage de l’empereur Léopold Ier et de l’infante Marguerite-Thérèse d’Espagne.
Ces deux éclairages permettaient de mesurer l’ambition exceptionnelle d’Il pomo d’oro : une œuvre où musique, théâtre, danse, machines scéniques et magnificence visuelle s’unissaient pour donner naissance à un véritable spectacle total. Trois siècles et demi plus tard demeure donc une question essentielle : comment rendre aujourd’hui la démesure d’un tel ouvrage sans se contenter de reconstituer les fastes d’un théâtre disparu ?
C’est tout l’enjeu de la production présentée à Innsbruck. Avant d’aborder la direction musicale et les chanteurs, la mise en scène impose d’abord son propre univers : un monde où merveilleux, splendeur et métamorphoses occupent une place centrale et où les choix de Fabio Ceresa cherchent à redonner vie à l’extraordinaire imaginaire scénique de l’œuvre.
Une mise en scène qui retrouve l’esprit du baroque
D’emblée, la mise en scène de Fabio Ceresa prend le parti du grotesque. Le prologue, censé célébrer la Gloria Austriaca, que viennent honorer les personnifications des territoires impériaux des Habsbourg en chantant les louanges de Léopold Ier et de son épouse Marguerite-Thérèse d’Espagne, se transforme en concours burlesque pour l’obtention du titre de Miss des territoires de l’Empire.
Devant un rideau pailleté, l’Espagne, l’Italie, le royaume de Hongrie, l’Empire, la Sardaigne, l’Amérique, l’Allemagne, portant en baudrier une écharpe mentionnant leur origine, rivalisent de grossièreté et d’incompétence pour se voir attribuer le titre de Miss Empire. Hymen (Filippo Mineccia) et Cupidon (Jiayu Jin), munis de micros, jouent les animateurs de ce concours improbable. Miss Italia fait tournoyer une pâte à pizza au bout de son index avec l’assurance d’un pizzaiolo professionnel ; Miss France est un barbu en bustier ; l’Amérique, transformée en femme obèse, est magnifiquement interprétée par le contreténor Alberto Allegrezza, dont l’élégante silhouette est métamorphosée en une figure obèse par tout l’arsenal des bourrages, bustier, faux-cul et autres mousses de latex ou de silicone.
On peut sourire devant l’inventivité de ces caricatures, mais le procédé laisse perplexe. Fabio Ceresa prend ici délibérément le contrepied du livret de Francesco Sbarra, qui faisait de cette entrée en matière une célébration de la puissance impériale. Léopold Ier, musicien réputé, auteur de plus de deux cents œuvres musicales, dont deux scènes du Pomo d’oro, avait commandité et financé l’opéra et fait construire un théâtre pour sa représentation. La Gloria Austriaca n’était donc pas un simple prétexte dramaturgique : elle constituait l’une des raisons d’être de cette gigantesque festa teatrale. L’humour et le grotesque appartiennent certes au théâtre baroque, mais leur emploi semble ici momentanément détourner l’œuvre de son dessein originel.
Ceresa reprend cette veine burlesque au terme de l’opéra. Dans le livret, la conclusion devait notamment honorer l’impératrice Marguerite-Thérèse. Dans la mise en scène, celle-ci disparaît et Jupiter reprend la pomme d’or à Vénus, choisie par Pâris comme la plus belle des trois déesses, pour finalement l’offrir à Miss Europe. Le finale devient ainsi une célébration de l’Union européenne contemporaine. L’idée n’est pas dépourvue d’intérêt, mais le lien dramaturgique avec le prologue et avec la fonction politique originelle de l’œuvre demeure insuffisamment explicité.
Après ces prémices plutôt désolantes, on pouvait donc craindre le pire. Jupiter merci, c’est précisément le contraire qui se produit. Dès que le véritable opéra commence, la mise en scène révèle une remarquable intelligence du monde baroque.
Il ne pouvait évidemment être question de reproduire les décors somptueux imaginés pour la création et dont les gravures de Lodovico Ottavio Burnacini ont conservé le souvenir. Ceresa et le scénographe Nicolas Webern en retrouvent cependant l’esprit grâce aux perspectives en trompe-l’œil, aux toiles peintes mobiles, aux changements de décors et à une machinerie complexe qui mobilise les techniques contemporaines. La scène devient un espace en perpétuelle métamorphose où apparitions, disparitions, changements de plans et effets de perspective semblent prolonger directement l’imaginaire du théâtre baroque.
Neima Fischer (Proserpine), José Coca Loza (Plutone) |
Les scènes infernales comptent parmi les plus belles réussites. Proserpine entourée de ses diablotins et de Pluton, dieu masqué, compose un univers à la fois inquiétant et merveilleusement artificiel. Plus loin, Charon transporte les Furies aux chevelures hérissées de serpents vivants. Les deus ex machina surgissent des cintres ou descendent sur des nuages ; Amore, incarné par Jiayu Jin, volette dans l’espace scénique ; la Discorde apparaît elle aussi dans un nuage constitué de serpents menaçants.
Rien n’est statique. Les décors se déplacent, les couleurs se transforment, les ballets traversent l’action, les personnages surgissent de toutes parts. La musique semble elle-même mettre en mouvement la machinerie.
| Giacomo Nanni (Eolo), Mauro Borgioni (Euro), Jiayu Jin (Zeffiro), Danilo Pastore (Volturno), Žiga Čopi (Austro), Sophie Rennert (Giunone) |
C’est précisément ce que Fabio Ceresa paraît avoir compris de l’essence du Pomo d’oro. Il ne s’agit pas seulement d’un opéra au sens où nous l’entendons aujourd’hui, mais d’une gigantesque festa teatrale, une œuvre qui voulait embrasser le monde entier. « Je ne crois pas qu’il existe un autre opéra qui cherche, à ce point, à embrasser l’intégralité de la culture classique », explique le metteur en scène. Et l’entreprise est effectivement vertigineuse : dieux de l’Olympe, personnifications des territoires des Habsbourg, Grâces, Furies, figures allégoriques et puissances surnaturelles se succèdent et se mêlent dans une profusion qui semble vouloir embrasser tout l’univers.
Cette profusion pourrait facilement conduire à la confusion. Ceresa choisit au contraire de l’organiser. Il imagine la mise en scène comme une immense tapisserie dont chaque personnage serait un fil, possédant « sa propre couleur, sa propre texture et une fonction particulière au sein de la trame dramatique ». L’image convient particulièrement à une œuvre qui compte quarante-sept rôles distribués entre vingt solistes.
Cette attention au détail est d’autant plus importante que l’œuvre oppose constamment plusieurs registres. Ceresa distingue ainsi deux mondes : celui des dieux, flamboyant, extravagant, volontairement « plus grand que nature », et celui des humains, traité dans un registre hyperréaliste et dans diverses nuances de gris. Le premier relève du merveilleux, de l’artifice et de l’opulence baroque ; le second renvoie au quotidien, à une humanité dépourvue de couleurs jusqu’au moment où l’imaginaire vient la transformer.
À cet univers des dieux répond celui, beaucoup plus prosaïque, dans lequel évoluent les humains. La scénographie les enferme dans un vaste caisson aux lignes contemporaines, espace dépouillé qui se transforme selon les besoins de l’action : salon, chambre à coucher, salle de bains. Rien ici de l’exubérance des apparitions divines. C’est un intérieur presque banal où se déploie pourtant le drame intime d’Œnone et de Pâris.
On y voit naître leur amour, dans la proximité d’un quotidien réduit à quelques meubles et à des gestes familiers, puis ce même espace devient le théâtre du désespoir d’Œnone. Après les fastes, les machines et les créatures merveilleuses du monde divin, la tragédie humaine se joue ainsi dans un intérieur reconnaissable, presque nu. Aux dieux, le merveilleux et l’artifice ; aux hommes, la fragilité du quotidien.
Cette opposition donne à la profusion visuelle une véritable fonction dramaturgique. Il ne s’agit plus simplement d’accumuler les effets : le merveilleux devient le moyen par lequel l’homme échappe à la grisaille du réel.
Tout cela exige une impressionnante organisation. Quarante-sept rôles, vingt solistes, une succession de transformations, de ballets, d’apparitions et de changements de décors : machinistes, costumiers, accessoiristes, éclairagistes, danseurs et interprètes participent à une véritable mécanique théâtrale. Ceresa souligne lui-même que Il pomo d’oro représente une entreprise exigeant « la convergence de toute la machinerie et de tous les artisans gravitant autour de la scène ». À Innsbruck, cette convergence est particulièrement visible.
Et c’est sans doute là que réside la plus grande qualité de cette réalisation : elle ne cherche pas à réduire Il pomo d’oro pour le rendre compatible avec notre conception contemporaine de l’opéra. Elle accepte au contraire son gigantisme, son goût du merveilleux, son extravagance, ses changements incessants, ses allégories et ses machines. Elle restitue quelque chose d’un théâtre où tout pouvait devenir spectacle : les dieux comme les nations, les allégories comme les créatures fantastiques, les nuages, les ballets et les apparitions.
Le résultat est d’autant plus convaincant que la scénographie ne prétend jamais être une reconstitution archéologique. Elle invente un baroque contemporain, utilisant les moyens d’aujourd’hui pour retrouver l’esprit d’un spectacle disparu. Les perspectives peintes, les machines, les couleurs et les mouvements ne cherchent pas à imiter servilement le XVIIe siècle : ils en prolongent l’imagination.
On comprend alors mieux la dernière image proposée par Fabio Ceresa pour définir son rapport à l’œuvre : « Il pomo d’oro est un magnifique joyau qui n’a besoin que d’un peu de lumière pour refléter la multitude de couleurs qu’il recèle. » À Innsbruck, cette lumière est généreusement distribuée.
Hormis un prologue et un grand finale dont les choix restent discutables, la mise en scène réussit l’essentiel : rendre visible, sensible et profondément jubilatoire l’extraordinaire richesse d’un opéra qui semblait justement avoir été conçu pour mettre le théâtre tout entier en mouvement.
Reconstituer Cesti : une partition entre science et intuition
À cette entreprise scénique hors norme répond une autre, moins visible mais tout aussi vertigineuse : celle d’Ottavio Dantone, chargé de restituer la musique d’un opéra dont une partie essentielle a disparu.
Les actes III et V d’Il pomo d’oro sont en effet absents de la partition viennoise conservée dans la Schlafkammerbibliothek, la « bibliothèque de la chambre à coucher » de l’empereur Léopold Ier. Il ne s’agissait donc pas simplement de remettre en circulation une partition ancienne, mais de reconstruire une œuvre dont des pans entiers avaient disparu.
Dantone est parti du livret intégral, qui lui fournissait l’architecture dramatique, puis de manuscrits conservés à Modène. Ceux-ci contiennent quelque trente-cinq airs avec leur partie vocale et leur basse continue, mais sans orchestration. Une matière lacunaire, certes, mais d’une valeur exceptionnelle : elle permet d’approcher directement l’écriture mélodique de Cesti, son traitement de la voix, ses cadences et les procédés qui caractérisent son langage.
À partir de ces fragments, Dantone a confronté les données disponibles aux autres opéras du compositeur, recherchant les formules récurrentes, les structures, les tournures mélodiques et les procédés d’écriture susceptibles d’éclairer les passages disparus.
L’ampleur du travail impressionne d’autant plus qu’il a été réalisé en deux mois seulement, parallèlement aux nombreux engagements du chef. Deux mois pour pénétrer le langage d’un compositeur, analyser ses procédés, reconstituer les pages manquantes, imaginer les orchestrations absentes et donner à l’ensemble une cohérence dramatique et stylistique : la performance relève presque de la gageure.
Mais c’est surtout à l’écoute que l’exploit prend sa véritable mesure. Une reconstruction réussie est paradoxalement celle qui sait se faire oublier. Or, à Innsbruck, il est pratiquement impossible de distinguer les actes conservés des actes reconstitués. Aucune rupture de style, aucune couture apparente ne vient interrompre le cours de l’œuvre. La musique semble couler d’un seul tenant. Les pages nouvellement composées ne donnent jamais le sentiment d’une imitation extérieure : elles semblent appartenir organiquement à l’œuvre. Partout, c’est du Cesti.
C’est là sans doute le plus bel hommage que l’on puisse rendre au travail de Dantone. Le spectateur n’est pas placé devant une démonstration de musicologie appliquée : il écoute un opéra. La question de savoir où s’arrête le document historique et où commence la reconstruction cesse bientôt de se poser, parce que la cohérence musicale est telle que les deux se fondent dans une même expérience théâtrale.
Une exception concerne les ballets. Leur musique n’est pas de Cesti, mais du violoniste et compositeur autrichien Johann Heinrich Schmelzer (1623-1680). Ce voisinage entre deux compositeurs correspond à la nature même de la festa teatrale baroque, spectacle total dans lequel musique vocale, musique instrumentale, danse, machines et effets scéniques pouvaient relever d’interventions artistiques différentes. Les pages de Schmelzer s’intègrent ainsi à l’architecture générale de l’œuvre.
Accademia Bizantina : la musique vivante
À la tête d’Accademia Bizantina, Ottavio Dantone donne à cette reconstruction une vie qui dépasse largement la réussite musicologique. L’ensemble italien possède cette connaissance intime du langage baroque qui permet aux lignes instrumentales de conserver leur souplesse sans jamais perdre leur précision. Les cordes respirent, les attaques sont incisives sans sécheresse, le continuo demeure constamment mobile et attentif à la scène. Rien n’est pesant, rien n’est figé. La musique semble toujours prête à changer de direction au gré du texte et de l’action.
Il faut rendre ici un hommage appuyé aux musiciens d’Accademia Bizantina. Leur jeu possède cette alliance rare de raffinement, de nervosité et de sensualité qui convient idéalement à Cesti. Ils savent faire entendre la délicatesse de ses lignes mélodiques comme la vivacité de son théâtre. Dans les moments les plus intimes, l’orchestre se fait presque murmure ; ailleurs, il accompagne le déploiement spectaculaire de la scène avec une énergie qui donne aux machines, aux ballets et aux apparitions leur véritable impulsion. La fosse n’accompagne pas le spectacle : elle en est l’un des moteurs.
Le même éloge doit être adressé au chœur, remarquable par sa cohésion, sa précision et la qualité de son articulation. Dans une œuvre aussi foisonnante, où les interventions collectives participent à la grandeur cérémonielle du spectacle, il apporte une assise indispensable. Les ensembles possèdent à la fois la puissance nécessaire aux moments solennels et une remarquable souplesse dans les passages plus théâtraux. La diction reste claire, les attaques sont nettes, les équilibres soignés. Surtout, le chœur ne donne jamais l’impression d’être une masse sonore ajoutée à l’action : il appartient pleinement à l’univers scénique.
Cette qualité collective est d’autant plus précieuse que Il pomo d’oro exige une extraordinaire mobilité de tous ses interprètes. À Innsbruck, la circulation entre fosse et scène se fait avec une remarquable fluidité.
Cette démarche est particulièrement délicate dans un opéra où la musique entretient un rapport aussi étroit avec le texte. Dantone insiste sur la métrique, la prosodie et la dimension expressive des paroles : la musique doit naître du texte, en suivre les inflexions, les tensions et les nuances. Il ne s’agit donc pas seulement de retrouver des notes plausibles, mais une manière de faire parler la musique. En cela, sa reconstitution est à la fois philologique et théâtrale. Elle cherche à rendre à Il pomo d’oro non seulement une partition, mais son mouvement dramatique.
Dantone reste constamment attentif à ce qui fait la singularité du langage de Cesti. La transparence de l’écriture, la souplesse du continuo, la mobilité des tempi et l’attention portée aux voix permettent de retrouver cette alliance si particulière entre élégance mélodique, sensualité et théâtralité qui caractérise le Seicento italien.
Ce qui frappe surtout est la liberté avec laquelle Dantone fait respirer cette musique. Les récitatifs ne sont jamais traités comme de simples articulations entre deux airs : ils participent pleinement à l’action. Les changements de rythme, les inflexions du continuo, les silences eux-mêmes contribuent à faire progresser le drame. Dans les moments lyriques, Dantone sait au contraire laisser s’épanouir les longues lignes vocales sans les surcharger d’effets.
Dantone le dit lui-même : sa reconstitution ne veut pas être « un simple exercice philologique », mais un acte d’interprétation. C’est précisément ce que l’on perçoit à Innsbruck. L’entreprise musicologique disparaît derrière le spectacle vivant. Ce qui demeure n’est pas le sentiment d’écouter une œuvre mutilée que l’on aurait artificiellement complétée, mais celui de découvrir un opéra qui retrouve son unité, sa respiration et sa vie. Et le plus remarquable est peut-être que cette résurrection ne donne jamais l’impression d’être une reconstruction. Elle sonne comme du Cesti.
Une distribution d’exception
À une telle entreprise musicale, il fallait des chanteurs capables de se mesurer à l’extraordinaire profusion de l’œuvre. La distribution réunie à Innsbruck impressionne d’abord par son homogénéité : les vingt solistes appelés à se partager les quarante-sept rôles sont tous remarquables, aussi bien par la qualité vocale que par leur engagement scénique.
La multiplication des rôles pourrait facilement produire un effet de dispersion. Il n’en est rien. Chaque interprète paraît investir ses personnages avec une couleur propre, une gestuelle, une manière de dire et de chanter qui lui appartiennent.
Parmi les figures qui dominent la distribution, Sophie Rennert s’impose par une présence particulièrement affirmée. Dans l’Austriaca du prologue comme dans Giunone, elle possède l’autorité vocale et scénique qui convient aux figures de pouvoir. Son mezzo-soprano, riche, dense et parfaitement maîtrisé, apporte à ses interventions une véritable assise, jusque dans le grotesque du prologue.
Jone Martínez, qui incarne Spagna puis Venere, offre une tout autre couleur. Son soprano lumineux et souple possède la grâce nécessaire à Vénus, mais aussi une réelle capacité d’incarnation. La voix conserve sa légèreté sans jamais devenir éthérée, et la virtuosité demeure constamment au service de l’expression.
Shira Patchornik, dans le rôle de Pallade, s’impose par une présence scénique vibrante et un soprano incisif, joliment ornementé. Son chant, précis et lumineux, se déploie avec une virtuosité toujours maîtrisée. Elle donne à la déesse une autorité qui n’exclut ni l’élégance ni la mobilité, faisant de Pallade une figure véritablement centrale du monde divin.
Jiayu Jin, qui prête sa voix à Amore, Hebe et Zeffiro. Son Amore est l’une des figures les plus séduisantes du spectacle. Sa voix claire, agile et lumineuse est parfaitement adaptée à cette créature aérienne et espiègle. Mais le personnage doit aussi beaucoup à son incarnation scénique : Cupidon volette littéralement dans l’espace, intervient dans le déroulement de l’action et appartient autant au monde de la machinerie baroque qu’à celui de la musique. Jiayu Jin donne à Amore une légèreté qui n’est jamais mièvre, une vivacité qui ne devient jamais agitation. Sa voix semble appartenir à ce monde suspendu où le théâtre baroque fait oublier les lois de la pesanteur.
Mathilde Ortscheidt, dans le rôle d’Œnone, offre l’un des moments les plus bouleversants de la soirée. Son interprétation donne toute sa dimension au lamento, forme dans laquelle Cesti excelle et qui constitue l’une des matrices essentielles de l’expression lyrique italienne. Les plaintes d’Œnone ne sont pas un simple épisode pathétique au milieu de la gigantesque fresque du Pomo d’oro : elles en constituent l’un des moments clés. Ortscheidt possède l’art de laisser la douleur se déployer sans jamais la surcharger. La voix semble se briser puis se reprendre, comme si chaque phrase naissait d’une respiration difficile. Elle sait donner aux silences leur poids, aux répétitions leur intensité, aux inflexions mélodiques leur pouvoir de suggestion. Rien de démonstratif dans cette douleur : c’est précisément sa retenue qui la rend si poignante. Dans le décor domestique imaginé pour le monde des humains, loin des machines et des apparitions du monde divin, le désespoir d’Œnone acquiert une vérité presque nue. Après les couleurs, les ballets et les effets merveilleux, quelques lignes vocales suffisent à suspendre le temps.
La présence des contre-ténors constitue une autre richesse de cette distribution. Filippo Mineccia, dans Hymen, Apollon et Adraste, se montre d’une remarquable aisance, passant du registre cérémoniel du prologue aux exigences de personnages d’une tout autre nature. Sa voix possède cette souplesse et cette luminosité qui s’accordent idéalement au langage de Cesti.
Alberto Allegrezza, dans America et Filaura, est l’un des grands révélateurs de la veine burlesque de cette production. Son incarnation de l’Amérique dans le prologue compte parmi les réussites les plus spectaculaires du début de soirée : la caricature physique et gestuelle aurait pu n’être qu’un simple numéro comique ; Allegrezza lui donne au contraire une véritable existence théâtrale. Mais c’est surtout en Filaura qu’il déploie toute l’étendue de son talent. Il compose une énorme matrone dominatrice, débordante de sensualité et assumant sans la moindre retenue une vulgarité franchement réjouissante. Tout, dans son allure, ses gestes et son jeu, participe à l’excès : le personnage est à la fois grotesque, outrageusement sexuel et irrésistiblement drôle. Le public ne s’y trompe pas et lui réserve, au terme de son apparition, une véritable ovation. Chez Allegrezza, le comédien ne prend jamais le pas sur le chanteur : voix, corps et gestuelle se fondent dans une incarnation d’une irrésistible efficacité..
Du côté des voix masculines graves, Mauro Borgioni, dans le rôle de Paride, apporte à ce personnage une présence à la fois noble et sensuelle, avec un baryton qui possède la couleur et l’autorité nécessaires au héros autour duquel se noue le conflit. La mise en scène souligne ce qu’il y a d’abominable dans son comportement : cet homme qui prétend aimer Œnone n’hésite pas à l’abandonner dès que son désir et ses ambitions le portent ailleurs. Sous le vernis du prince amoureux apparaît ainsi un personnage profondément machiste, dont l’inconstance condamne celle qui l’aimait à une douleur qu’il semble à peine mesurer.
Giacomo Nanni, dans Giove, Imperio et Eolo, impose pour sa part une belle stature vocale et scénique. Sa voix donne au monde des dieux l’autorité nécessaire sans jamais l’alourdir. Un détail a beaucoup amusé le public : Fabio Ceresa transforme le dieu Éole en une caricature burlesque de Donald Trump. Le maître des vents délaisse ses attributs divins traditionnels pour revêtir les codes visuels du politicien américain : veste bleue, cravate jaune vif et emblématique casquette rouge portant déjà le chiffre 2028, comme une annonce anticipée d’une candidature présidentielle. À la fin de l’acte IV, Éole-Trump revient sur scène pour déchirer un carton rouge : une ultime image aussi inattendue que savoureuse qui rappelle l'intervention éhontée du président américain dans la récente coupe du monde de football.
Rocco Cavalluzzi, dans le rôle de Momo, mérite également d’être distingué. Momo est le dieu grec de la raillerie et de la critique (Momos ou Momus), une figure satirique qui observe les dieux et les hommes avec une ironie volontiers mordante. Dans une œuvre où le merveilleux côtoie constamment le grotesque, sa présence n’est donc pas anodine : il apporte au monde divin, qui ne l'apprécie guère, une distance moqueuse, presque irrévérencieuse. Cavalluzzi lui prête une belle autorité de basse et un sens aigu du théâtre, donnant au personnage ce mélange de malice et d’insolence qui en fait l’un des observateurs les plus savoureux de la vaste comédie divine.
Tous les chanteurs contribuent à la cohérence de l’ensemble, tous savent caractériser leurs personnages, même lorsque ceux-ci ne disposent que de quelques interventions. Cette homogénéité constitue l’une des grandes forces de la production. Il pomo d’oro ne permet guère de se reposer sur quelques rôles principaux entourés de personnages accessoires. L’œuvre procède par une succession de figures, d’affects et de situations qui exigent de chacun une véritable présence.
Et lorsque, dans le lamento d’Œnone, Mathilde Ortscheidt fait soudain entendre la solitude d’une femme abandonnée, toute cette gigantesque machine théâtrale paraît se resserrer autour d’une seule voix. À l’inverse, lorsque Jiayu Jin, en Amore, traverse l’espace avec sa grâce aérienne, c’est le théâtre baroque tout entier qui semble retrouver ses ailes. Entre ces deux extrêmes, le tragique et le merveilleux, la distribution d’Innsbruck donne à l’œuvre sa chair et sa vie.
Une expérience qui s’achève trop vite
Il faut enfin mesurer ce que représente une telle expérience pour le spectateur : près de huit heures de représentation réparties sur deux soirées, une œuvre d’une richesse presque démesurée, des dizaines de personnages, des changements incessants de décors, de costumes, de situations et de couleurs musicales.
Et pourtant, le temps semble avoir disparu.
Lorsque Il pomo d’oro touche à son terme, après cette longue traversée du merveilleux baroque, on éprouve moins la fatigue d’une œuvre monumentale que le sentiment d’avoir été emporté par elle. La réaction du public ne laisse aucun doute : une immense ovation debout salue les chanteurs, Ottavio Dantone, l'Accademia Bizantina, le chœur et l’ensemble des artisans du spectacle. La mise en scène de Fabio Ceresa est elle aussi chaleureusement applaudie. La production a réuni tous les suffrages.
Pour le reste, il est difficile de ne pas éprouver, lorsque le rideau tombe, une forme de regret. Après près de deux jours passés dans cet univers, on se surprend presque à regretter que le voyage soit déjà terminé. Il ne reste que l’impression d’avoir traversé un monde immense, foisonnant, merveilleux, et d’en ressortir encore étourdi par une telle profusion de musique, de théâtre, de couleurs et de visions.
Un voyage dont on peut espérer qu’il ne restera pas seulement un souvenir : une captation vidéo aurait été réalisée, qui permettra à cette résurrection exceptionnelle de Cesti de connaître une vie au-delà d’Innsbruck.
Distribution des 15 et 16 août 2026
Direction musicale Ottavio Dantone
Mise en scène Fabio Ceresa
Scénographie Nikolaus Webern
Costumes Giuseppe Palella
Lumières George Tellos
Chorégraphie Davide Riminucci
Répétition de la chorale Brigitte Wurzer
Accademia Bizantina
Chœur du NovoCanto
Street Motion Studio (Compagnie de danse)
Fattoria Vittadini (Compagnie de Danse)
Sophie Rennert | Mezzo-soprano | Austriaca & Giunone (Gloire autrichienne et Junon)
Jone Martínez | Soprano | Spagna & Venere (L'Espagne et Vénus)
Shira Patchornik | Soprano | Sardigna & Pallade (Sardaigne et Pallas Athena)
Jiayu Jin | Soprano | Amore & Hebe & Zeffiro (Cupidon, Hébé et Zéphyr)
Neima Fischer | Soprano | Proserpine & Tesifone & Aglaie (Proserpine & Tisiphone & Aglaia)
Ester Ferraro | Mezzo-soprano | Discordia (la Discorde) & Alecto & Euphrosyne
Mathilde Ortscheidt | Alto | Ennone (Œnone)
Marguerite Maria Sala | Contralto | Italia & Mercurio & Alceste (Italie & Mercure & Alceste)
Filippo Mineccia | Contre-ténor | Himeneo & Apollo & Adrasto (Hymen, Apollon et Adraste)
Rémy Brès-Feuillet | Contre-ténor | Aurindo
Paul Figuier | Contre-ténor | Boemia & Ganimede & Elemento del foco (Bohême & Ganymède & le Feu)
Danilo Pastore | Contre-ténor | Megera & Volturno & Pasithea (Mégère, Volturne et Pasithée)
Alberto Allegrezza | Ténor | America (Amérique) et Filaura
Ziga Copi | Ténor | Marte & Austro (Mars et Auster)
Mauro Borgioni | Baryton | Hongheria & Paride & Euro (Hongrie & Paris & Eurus)
Giacomo Nanni | Baryton | Imperio & Giove & Eolo (Empire & Jupiter & Éole)
Balazs Bán | Basse | Germania & Bacco (L'Allemagne et Bacchus)
José Coca Loza | Basse | Plutone & Caronte & Sacerdote (Pluton & Charon & Prêtre)
Federico DE Sacchi | Basse | Nettuno & Cecrope (Neptune et Cécrops)
Rocco Cavalluzzi | Basse | Momo
Crédit photographique @ Birgit Gufler
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