samedi 6 novembre 2021

Auf den Höhen von Partenkirchen — 35 Bilder / 35 photos — Sur les hauteurs de Partenkirchen


































© Luc-Henri Roger

Rituel, une nouvelle arboricole de Luc-Henri Roger


    Tous les après-midi il partait désormais promener sa jambe malade en traînant la patte, comme d'autres valétudinaires qui peinent à sortir leurs chiens. Les médecins lui avaient conseillé de prendre de l'exercice sans forcer, ce qui l'obligeait à modérer son tempérament combatif. Il avait toujours su que la vie était une lutte amère et la maladie lui avait enseigné en complément que c'était un combat perdu d'avance. 
    Il sortit donc avec pour modeste objectif d'aller faire le tour du parc voisin qu'un riche industriel berlinois, qui avait bâtit sa fortune dans les papeteries et qui était aussi amoureux des Alpes, avait fait aménager sur les huit hectares du Burgberg, la colline du château. Le château, quel château ? Il y avait bien la grande villa Jugendstil qui dominait le parc et qu'un talentueux archiecte avait construite pour le papetier. Elle était aujourd'hui un des fleurons de la petit ville.
    Mais il divaguait, que lui importait l'histoire locale ? Il aurait mieux fait de concentrer son attention sur sa jambe, sur cette cuisse et cette rotule torturées de constantes paresthésies qui ne s'apaisaient jamais et lui faisaient subir le martyre la nuit plus encore que le jour. Ce n'étaient que picotements, secousses électriques, lourdeurs, bétonage et sensations de brûlures qui traversaient la cuisse et la rotule droites, tristes résultats d'une opération de rabotage d'une vertèbre lombaire au cours de laquelle un nerf avait été touché. La faculté lui avait prédit des mois de douleurs et souvent il se sentait trop épuisé, renonçait, avait envie de se laisser aller, de sombrer dans un abîme sans fond et de s'en aller pour toujours .
    Le parc n'était qu'à quelques mètres de sa maison, mais tout en couvrant cette petite distance son cerveau déprimé avait eu le temps de parcourir sa destinée en déroulant le palimpseste d'une vie toujours réécrite et d'en souhaiter la fin. 
     Il passa sous le portail d'entrée à la manière d'un nouveau converti qui vient d'obtenir le droit de franchir la frontière du narthex au seuil d'un lieu sanctifié. Il fut immédiatement saisi par l'atmosphère si particulière de ce parc qu'il chérissait en toutes saisons. Son regard se porta comme toujours sur le groupe des arbres plantés sur une petite élévation circulaire qui avait été aménagée au milieu d'une vaste prairie et à laquelle on accédait par une allée sablonneuse dont les abords, plantés de fleurs au printemps et en été, avaient déjà été nettoyés par les jardiniers municipaux en ce milieu d'automne lumineux. Une table ronde en pierre grise occupait le centre du cercle formé par les arbres et trois bancs placés entre les arbres invitaient au repos aux beaux jours.
    Ce fut comme une invitation et il emprunta l'allée, pensant simplement contourner le cercle pour continuer sa promenade plus avant. Mais l'invite se fit plus pressante et il gravit les quelques degrés pour s'approcher des géants centenaires. Il observa leurs écorces à laquelle il n'avait jusqu'ici jamais prêté  attention. Elles étaient recouvertes de lichens et de mousses : les lichens foliacés d'un blanc grisâtre semblaient plutôt exposés au nord tandis que les mousses vertes d'une espèce pourvue de longs filaments couvraient davantage la paroi sud des colosses. Il se mit à les caresser, posant la main droite sur les lichens et la main gauche sur les mousses, et ses mains lui dirent la différence de cette parure bicolore. Il les passa un bon moment sur ces matières accueillantes qui atténuaient la rudesse des écorces, en un mouvement pendulaire qui se transforma bientôt en l'élévation d'une caresse montante. Il fut ensuite saisi de l'envie de se coller au premier arbre à gauche des gradins et se souvint que le roi Louis II, qui avait régné sur ces contrées, avait été taxé de folie pour avoir aimé enlacer certains arbres qu'il chérissait particulièrement. Quelle insanité que cette accusation ! Quoi de plus sain que d'aller à la rencontre de la nature et d'être pris du besoin de la rencontrer physiquement, de tout son être, de tenter de se réconcilier avec le monde et l'univers en fusionnant avec elle ! Il jeta cependant des regards furtifs tout à l'entour, craignant d'être observé, puis, estimant sa crainte ridicule, il colla tout son corps à l'arbre et se mit à lui donner de tendres baisers.
    Alors il se mit à percevoir le calme et la lenteur de la vie végétale, et aussi sa sagesse et sa puissance. Le temps sembla s'arrêter et un silence  de bonace se fit en lui, comme si le déluge continuel des pensées s'était soudain tari. Ce fut une unisson, comme une sainte communion. Il sentit la force tranquille de l'arbre qui le pénétrait et prenait possession de tout son être. Il remarqua que les douleurs de sa jambe s'amenuisaient progressivement. Alors il se souvint de l'ancienne promesse d'un rituel sacré : il fallait en progressant dans le sens des aiguilles d'horloge embrasser lentement chacun des arbres formant un cercle, formuler un souhait du fond du coeur puis faire taire toute pensée, sentir le lent mouvement de la sève, unir avec gratitude son âme à l'âme des arbres, revenir chaque jour accomplir la lente procession jusqu'à l'accomplissement du souhait. Il prit ensuite appui sur la table de pierre pour pencher la tête en arrière et observer les troncs élancés vers le ciel dont les branches intérieures au cercle avaient été élaguées. Les cimes formaient un rond, comme une porte ouverte sur l'univers infini et cette vision combla son coeur de joie.
    Il quitta le cercle apaisé et décida de contourner la prairie que de fortes pluies récentes avait inondée, formant une espèce de lac où s'ébattaient quelques colverts et dans lequel le cercle magique des arbres venait miroiter. Il leur adressa quelques paroles amicales, puis continuant son chemin, son attention fut  retenue par un bout de clope écrasé. Par égard aux blessures de son dos, il se baissa avec lenteur en fléchissant les genoux pour ramasser une feuille morte dont il se servit pour s'emparer du mégot imbécile qu'il jeterait dans la prochaine poubelle. 
    Cet abject symbole d'une humanité insouciante et criminelle réveilla la mémoire d'une chanson dont il se mit à fredonner le refrain car il n'en savait que le premier vers : Kupite koyft zhem koyft zhem papirosn... Papirosn ! La célèbre chanson yiddish au titre tabagique qu'Herman Yablokoff avait composée en Lithuanie ou en Pologne dans les années 20, juste après la guerre, précisément à l'époque où le papetier Max Krause achevait l'aménagement de son parc et que Riemerschmid posait les fondations de sa belle villa qu'il ferait peindre en jaune Marie-Thérèse. Il y vit une coincidence, mais elle se transforma aussitôt en synchronicité et les larmes se mirent à nouveau à couler sur son visage pour se transformer en une crise incoercible mais libératoire, dont il sentit qu'elle lui faisait plus de bien que de mal. Il se remit à bégayer le premier vers et à tenter de le répéter à travers des hoquets de sanglots, apercevant au travers de ses humides la silhouette décharnée et haillonneuse d'un petit enfant juif tentant désepérément de vendre quelques cigarettes aux passants indifférents ou peut-être, pour un petit nombre d'entre eux, forçant le pas de pour cacher leur honte. La douleur du spectre de l'enfant rejoignait sa propre souffrance et son impuissance à la soulager. Cela lui faisait du bien de se laisser transporter par les émotions.
    Le tour de la prairie achevé, il rentra lentement chez lui empli de reconnaissance et se promettant de revenir accomplir le rituel jusqu'au moment de la guérison, et sans doute au-delà.










Photos et textes © Luc-Henri Roger



Garmisch — Promenade entlang der Partnach — 28 Fotos / 28 photos — Balade le long de la Partnach

[DE] Eine Promenade entlang der Partnach zwischen Bahnhofstraße und Olympia-Skistadion.
[FR] Promenade le long de la Partnach entre la rue de la gare et le stade olympique de ski.





























© Luc-Henri Roger




mardi 2 novembre 2021

Autopsie partielle de l'Impératrice Elisabeth d'Autriche : le rapport du Dr Louis J.A. Mégevand (3)

 Voir les articles précédents sur le sujet :


Introduction

Cette partie du rapport, retranscrite du rapport manuscrit, a été rédigée par le Dr et privat-docent de médecine légale Louis Mégevand. Le document complet est conservé aux Archives d'État à Vienne.
Le dr Mégevand nous explique la procédure judiciaire qui a permis de procéder à l'examen du corps de l'impératrice suite à son assassinat et relate ensuite le premier examen du corps qui s'est limité à une observation externe du cadavre dans la chambre de l'hôtel Beau-Rivage où le corps avait été transporté. L'autopsie proprement dite sera effectuée par la suite par le Pr Dr Hippolyte Gosse (voir les articles précédents).

On ne dispose pas de photographie de l'impératrice décédée sur son premier lit mortuaire à Genève. La photo est extraite d'une scène du film muet de Rolf Raffé de 1921 Kaiserin Elisabeth von Österreich et ne correspond pas à la réalité décrite par le rapport qui évoque la nudité du corps de l'impératrice recouvert par un drap.

Retranscription du rapport manuscrit du Dr Mégevand

Je soussigné, Louis J.A. Mégevand, docteur en médecine, privat-docent de médecine légale à la Faculté de Médecine de Genève, asssistant au Laboratoire de médecine légale de la dite Faculté, commis en vertu d'une réquisition de Monsieur le Juge d'Instruction de la République et canton de Genève, en date du 10 sept. 1898 et reçue à quatre heures de l'après-midi, réquisitions ainsi conçues :

" Le Juge d'Instruction de la République et canton de Genève délègue Mr le Dr L.Mégevand aux fins d'adresser au Juge d'Instruction un rapport au sujet du décès de Sa Majesté l'Impératrice d'Autriche; cause du décès, autopsie s'il y a lieu d'accord avec le ou les héritiers de l'Impératrice. Monsieur le Dr Mégevand s'adjoindra au besoin un ou deux confrères, professeurs de la Faculté." 

" Serment préalablement prêté

déclare m'être rendu le 10 septembre 1898 à 5h de l'après-midi à l'hôtel Beau-Rivage, quai du Léman, Genève, aux fins de procéder à l'examen du cadavre de Sa Majesté. J'ai procédé à cet examen en présence du docteur Auguste Reverdin, professeur à la Faculté de Médecine de Genève, mandé également par le parquet. Le professeur Gosse, absent de Genève, n'a pu assister à cette première partie de l'examen. Le Dr Étienne Golay ayant donné des soins à Sa Majesté a été autorisé par Monsieur le Juge d'Instruction à assister à cette constatation.

10 septembre 1898 à 5h du soir. Arrivé à l'hôtel Beau-Rivage nous avons été introduit dans la chambre numéro 34, située au premier étage et donnant sur le quai du Léman. Dans cette chambre se trouve étendu sur un lit le corps d'une femme que Madame la Comtesse de Staray nous a dit être celui de Sa Majesté Élisabeth Amalia Eugénie, Impératrice d'Autriche, Reine de Hongrie. 
Le corps est entièrement nu et recouvert d'un drap. 

Nous procédons à l'examen du cadavre, lequel paraît être celui d'une femme âgée d'environ 60 ans et dont voici le signalement ;

A./ La figure est calme et sans contraction musculaire apparente. La peau est encore tiède, la rigidité cadavérique n'existe pas. Teint jaune, pâle. Les cheveux sont châtains-bruns. Yeux gris bleus. Bonne dentition. Le panicule adipeux est peu développé. Taille 1m72. Sur l'abdomen vergetures nacrées, anciennes. Nous ne constatons aucun écoulement par le nez ni par la bouche. Sur la partie antérieure et latérale gauche du thorax, nous notons les lésions suivantes :
À 11 cm au-dessus de la clavicule gauche, à 11 cm en dehors de la ligne médiane du sternum, du côté gauche, il est à 4 cm au-dessus du mamelon, existe une plaie en forme de V. ouverture supérieure externe. La branche supérieure qui se dirige de haut en bas et un peu de gauche à droite mesure 0.01 cm de largeur. De sa partie inférieure part une autre branche à direction presque horizontale de 0.012 de largeur. Les bords de la branche verticale présentent un écartement de 0.002 mill., ceux de la branche verticale de 0.004. La plaie elle-même a un aspect légèrement bleuâtre de quelques millimètres de largeur.
Autour du mamelon se voient quelques lésions qui nous ont été indiquées par les Drs Golay et Mayor comme étant le résultat de l'application du marteau de Mayor. Ces lésions toutes superficielles nous paraissent correspondre à la déclaration de nos confrères.

B./ Le poignet droit est entouré d'une bande de gaze hydrophile, tachée de liquide sanguinolent. Après avoir enlevé cette bande, nous constatons à la partie inférieure de la région radiale, une petite plaie, bord nettement délimité rectiligne, parallèle à l'axe des membres et correspondant au trajet de l'artère radiale.Cette  plaie mesurant 0.02 cm de long environ a été faite post mortem, aux dires de nos confrères, dans le but de constater la réalité du décès. Les bords sont réunis par deux points de suture. 

En foi de quoi nous avons signé le présent rapport. 

Genève le 12 septembre 1898
(signé) L. Mégevand. "

Genève 13 septembre 1898 
(signé) Professeur Auguste Reverdin. 

Certifié conforme à l'original

(Signé) Professeur Auguste Reverdin 

Ce texte manuscrit fut ensuite certifié conforme à l'original par le juge d'instruction et par le greffier qui y ont apposé leurs signatures.

N.B. Je N'ai pu trouver de photographie du Dr Louis J.A. Mégevand. 

Le Jour des Morts, un poème du marquis Louis Jean-Pierre de Fontanes (1759-1821)

 


LE JOUR DES MORTS.

    DÉJÀ, du haut des Cieux, le cruel Sagittaire 
Avoit tendu son arc, et ravageoit la terre ; 
Les coteaux et les champs et les prés défleuris, 
N'offroient de toutes parts que de vastes débris ; 
Novembre avoit compté sa première journée.

     Seul alors, et témoin du déclin de l'année,
Heureux de mon repos, je vivois dans les champs.
Et quel poëte, épris de leurs charmes touchans,
Quel sensible mortel, des scènes de l'automne
N'a chéri quelquefois la beauté de l'automne ? 
Oh ! comme avec plaisir, la rêveuse douleur,
Le soir, foule à pas lents ces vallons sans couleur,
Cherche les bois jaunis, et se plait au murmure
Du vent qui fait tomber leur dernière verdure !
Ce bruit sourd a pour moi je ne sais quel attrait.
Tout à coup si j'entends s'agiter la forêt,
D'un ami qui n'est plus la voix longtemps chérie
Me semble murmurer dans la feuille flétrie.
Aussi, c'est dans ce temps que tout marche au cercueil
Que la religion prend un habit de deuil ;
Elle en est plus auguste, et sa grandeur divine
Croit encore à l'aspect de ce monde en ruine.

Première page de ce poème de Louis de Fontanes (1757-1821) imité de Thomas Gray que publia le journal Paris de Jean Gabriel Peltier en octobre 1795. L'orthographe d'époque a été respectée.


Louis de Fontanes, professeur de belles-lettres à l’École centrale des Quatre Nations. Huile sur toile conservée au musée du château de Versailles et de Trianon. Portrait attribué à Henri-Pierre Danloux.


Du lit de fièvre aux strophes de sable : l’empreinte de Mozart à Olomouc

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