vendredi 13 janvier 2023

Trois apparitions de l'impératrice Elisabeth. Une communication de Leopold von Sacher-Masoch

Le journal politique parisien anticlérical et de sensibilité socialiste (et donc pas monarchiste pour un sou) Le Cri du peuple publiait le 21 juillet 1887 la communication suivante, qu'il attribuait à l'écrivain journaliste Leopold von Sacher-Masoch (1836-1895). [ Les incohérences orthographiques ont été reproduites telles quelles. ] En 1887, le journal était placé sous la direction de la journaliste libertaire et féministe Séverine.


L'IMPÉRATRICE D'AUTRICHE
Trois apparitions. — Comment l'impératrice Elizabeth a conquis et perdu sa popularité en Hongrie.

M. Sacher Masoch a adressé à un Journal du matin l'intéressante communication suivante:

On nous annonce de Vienne que l'impératrice Elizabeth vient de partir pour l'Angleterre, où l'attire sa passion pour la chasse a courre.
Autrefois, le voyage de la belle souveraine eut produit une impression pénible en Autriche comme en Hongrie. Mais on y est accoutumé aux excentricités de l'impératrice, depuis qu'on n'a plus que de l' indifférence pour cette femme autrefois si aimée et si populaire.
J'ai rencontré trois fois dans ma vie cette apparition étrange, qui n'est pas moins fantastique que celle du roi Louis de Bavière. Ces trois rencontres jettent une vive lumière sur cette nature à part.
La première fois que je la vis, c'était au bord du lac de Starhemberg [sic] ; j'étais très jeune alors. Un soir par un beau clair de lune, j'étais couché dans l'herbe, plongé dans mes rêveries, lorsque tout à coup un bruit de rames et le son d'une cythare se firent entendre dans le lointain. Une barque se rapprocha lentement se balançant sur les flots argentés et laissant derrière elle une traînée d'étincelles. Dans cette frêle embarcation était assis un vieux paysan de la Haute-Bavière. Il portait des bas verts, des culottes de cuir qui laissaient voir ses genoux nus, une casaque grise et était coiffé d'un chapeau orné d une barbe de chamois et d'une plume de coq de bruyère. Il jouait de la cythare, entouré de trois belles filles aux tresses blondes, en costume de la Haute-Bavière. Leurs tournures étaient fières et élancées, et elles étaient vêtues de jupes courtes et de corsages bleus.
Lorsqu'elles ne furent plus qu'à quelques pas de moi, l'une d'elles se mit à entonner la chanson populaire que jouait le vieillard. Elle tourna vers moi son gracieux visage aux yeux bleus, et sourit en s'apercevant qu'elle avait trouve un auditoire, car plusieurs paysans s'étant approchés, restaient debout pour l'écouter, ils avaient ôté leurs chapeaux et suivirent des yeux la barque qui s'éloignait. Longtemps encore cette douce voix de femme plana au-dessus du lac.
— Qui est cet homme ? demandai-je à un vieux paysan, ces belles créatures sont sans doute ses filles ?
— C'est notre duc Maximilien de Bavière répondit le paysan, et ces jeunes filles sont les princesses. Celle que vous avez entendue chanter est la princesse Elisabeth.
Un peu plus tard la « Nixe » (l'ondine) du lac d'Autriche de Starhemberg était devenue l'impératrice d'Autriche. 
Je la rencontrai pour la seconde fois en 1867, au moment où la convention austro- hongroise venait d'être conclue.
C'était à Vienne, à la gare de Hongrie. Elle était au bras de l'empereur François-Joseph, et se rendait à Buda-Pest pour gagner les Hongrois. Je la trouvai très changée. Ce n était plus la gracieuse jeune fille aux blondes tresses, mais une femme majestueuse, digne de porter l'hermine impériale. Elle savait qu'elle était belle, et avait rehaussé encore par sa toilette le charme enchanteur répandu dans toute sa personne. Ses formes sveltes et élancées se dessinaient à ravir dans une robe de velours noir à courte traîne et un « Attila » (casaque collante) en velours garni de zibeline ; un chapeau hongrois donnait à sa tête fière un certain air viril d'amazone.
Elle fit en Hongrie la conquête de tous les cœurs. Après le couronnement, lorsque la cour résidait pendant quelques mois de l'année dans le palais royal de Buda-Pesth ou au château de Godollo, sa popularité était à son apogée. Elle portais toujours le costume hongrois, parlait couramment la langue magyare et s'occupait de la littérature hongroise avec sa lectrice, Mlle de Ferenczi. Elle parvint à enchanter tous les hommes marquants : le vieux Deak, chef du parti libéral, le romancier Jokai et le ministre baron Eotvos, l'auteur du célèbre roman, le Notaire de village.
Elle passait déjà à Vienne pour une amazone brillante et intrépide, mais elle fut prise tout à coup de cette folle passion pour la chasse à courre. Le Hongrois est vaillant et méprise le danger, mais il a le cœur sensible. Il admirait la fière amazone, mais le spectacle d'une chasse à courre était peu dans ses goûts. Il commença à blâmer la royale chasseresse de s'adonner à ce passe-temps inhumain, et ce blâme devint une vraie protestation le jour où l'impératrice poursuivit un cerf, de Godollo jusque dans les rues de Buda-Pesth.
Ce fut l'occasion de ma troisième rencontre avec elle.
Des milliers de promeneurs qui traversaient l'avenue Radiale pour se rendre au « bois de la Ville » furent témoins de la Curée et manifestèrent hautement leur mécontentement et leur indignation.
La belle femme aux joues enflammées, aux yeux étincelants, qui vit avec un sourire cruel le pauvre animal, traqué par les chasseurs, venir expirer à ses pieds, n'était plus à leurs yeux ni l'aimable cantatrice du lac de Starhemberg, ni la gracieuse souveraine qui avait fait son entrée triomphale à Buda-Pesth, mais une sauvage Walkyrie.
De plus, après cette chasse, elle accepta à déjeuner chez le comte Zichy.
Une affaire scandaleuse, dans laquelle était impliqué le comte Zichy, finit par un duel. Zichy fut tué par le comte Bathiany. Ce fut le coup de grâce pour la popularité de l'impératrice en Hongrie.

Sacher-Masoch.

Ainsi qu'on le sait, l'impératrice Elisabeth est sœur de la duchesse d'Alençon qui devint folle et fut internée à Gratz.
L'impératrice a une autre sœur, la princesse Marie-Sophie, l'ex-reine de Naples qui fournit à Alphonse Daudet le type principal de son roman des Rois en exil.
Elle est enfin la cousine-germaine du roi Othon, le fou actuellement enfermé et qui avait succédé au roi Louis II qui lui aussi mourut fou.

La fille aînée de l'impératrice d'Autriche, la princesse Gisèle, est mariée au prince Léopold de Bavière, Quant à son fils, le Kronprinz Rodolphe, il a épousé la princesse Stéphanie, la nièce de l'ex-impératrice Charlotte qui a fourni à la presse de si jolis scandales. 

Les rencontres secrètes de Louis II de Bavière et de Leopold von Sacher-Masoch, racontées par Adrien Marx

Leopold von Sacher-Masoch
 Dans Silhouettes de mon temps, (Paris, E. Dentu, 1889), Adrien Marx consacre un chapitre à Leopold von Sacher-Masoch dans lequel il évoque les rencontres secrètes de cet écrivain avec le roi Louis II de Bavière (pp. 186 et svtes).

[...] Cette touchante conclusion me remet en mémoire une incroyable aventure survenue à Sacher-Masoch il y a cinq ans. Il sera bien surpris de la lire, car elle est ignorée et, pour des raisons trop longues à donner ici, je suis, sinon le seul à la savoir, du moins le premier à la raconter. 

Sacher-Masoch a publié une nouvelle dans laquelle un comte polonais s'éprend d'un adolescent. Il l'attache à sa personne, se consacre à son éducation, à l'épanouissement de ses aptitudes et en fait le confident de ses joies et de ses peines. Bientôt l'élève est de force à discuter avec son professeur les thèses les plus ardues et les plus subtiles, et cette union dure jusqu'au jour où le comte s'aperçoit que son jeune ami est une femme! L'idée qu'une question matérielle peut altérer la nature philosophique et immatérielle de leurs relations met le grand soigneur en fuite... Et le roman finit sur cette découverte à la Jocelyn. Quelque temps après l'apparition de ce livre, Sacher-Masoch reçut une lettre anonyme où on lui proposait une liaison spirituelle comme celle du comte polonais : on ajoutait que son sexe le mettait à l'abri d'une rupture semblable à celle de sa nouvelle. On répétait, à chaque ligne, qu'il s'agissait d'une amitié sincère et inaltérable et l'on concluait par un appel sentimental à sa pitié. « Consoler une âme éplorée et meurtrie, rattacher à la vie un esprit déçu jusqu'à songer au suicide. » Telle était la phrase finale.de cette épître singulière. 

Le Gallicien intrigué pensa que cette élégie émanait d'une femme, et son imagination enfourcha cette hypothèse pour chevaucher en pleine fantaisie. Le style d'une deuxième lettre, l'étrangeté d'un rendez-vous dans une bourgade de Styrie, la condition qu'on lui imposait sine qua non de garder un bandeau sur les yeux durant les entrevues, mirent ses dernières hésitations en déroute, et le voilà parti ! Il arriva à l'heure dite dans un appartement composé de trois pièces : celle du milieu était réservée au colloque — ce qui indiquait la résolution d'en soustraire les termes à toute oreille indiscrète. Fidèle à son serment, Sacher-Masoch se banda les yeux : deux minutes après, une voix masculine — mais admirablement timbrée et particulièrement mélodieuse — lui disait : « merci ! » et lui renouvelait les propositions de la lettre anonyme dans un idiome bavarois, correct et débordant de protestations attendries. Bien que désappointé de percevoir un bruit de bottes où il croyait entendre le froufrou d'un jupon, Sacher- Masoch écoutait, attentif, les propos que lui tenait la voix d'or. Il se sentit bientôt captivé et hypnotisé au point qu'il accepta sa mission d'ange sauveur... Et il subit ce magnétisme inexplicable un an — durant lequel il eut la constance de conserver sur le front le foulard qui lui dérobait les traits de son interlocuteur. Des controverses de l'ordre le plus élevé et relevant du domaine passionnel ou psychologique servaient de bases à ces dialogues intermittents. Lorsqu'ils ne pouvaient avoir lieu, Sacher-Masoch — d'après des instructions précises — dépêchait des lettres à Londres, à Vienne, à Paris, à Stockholm, etc. Les réponses qu'il recevait, écrites sur un parchemin luxueux frappé d'une couronne ducale, étaient invariablement signées d'un nom presque ridicule, si on le rapproche du mystère et de l'originalité de l'aventure. Ce nom (Anatole) prosaïque et grotesque, effaroucha d'abord le romancier : plus tard il s'y habitua. Et puis il voulait en avoir le cœur net. Il espérait qu'un jour il serait relevé de son serment et pourrait enfin contempler l'inconnu. En effet, Anatole lui dit une après-midi : 

— Je t'autorise à me regarder. 

Sacher-Masoch, enlevant son bandeau, aperçut devant lui un garçon superbe, au visage contristé et mélancolique, qui lui tendit la main et l'interpella en ces termes : 

— Si tu m'aimes un peu, si tu as compris que ta destinée est de me sauver, de me guérir, et que ton rôle est de m'arracher à la désespérance et au trépas, quitte ta demeure. Que mon foyer devienne le tien... tu seras grand, riche et puissant entre tous. 

L'écrivain demeurait interloqué. L'image de sa femme chérie et de son fils bien-aimé passèrent devant ses yeux. Il demanda à réfléchir et finalement déclina l'offre d'Anatole... 

Passant quelques jours plus tard devant la vitrine d'un papetier de Vienne, il resta saisi de stupeur devant une photographie qui n'était autre que celle d'Anatole. Au bas, une étiquette portait cette inscription : 

S. M. LOUIS II, ROI DE BAVIÈRE 

La lumière se fit dans son esprit. Le prince dément avait rêvé, à ses côtés, un Wagner littéraire en guise de pendant au Wagner musical!

Qui sait ce qui serait advenu si Sacher-Masoch s'était prêté à la cure de ce fou couronné ? Peut-être eût-il préservé ce royal cerveau des hallucinations qui l'ont conduit à un trépas prématuré et Louis II, l'ami des Français, l'ennemi de Bismark, régnerait peut-être encore! [...]



Le commentaire d'un aimable lecteur

Cette anecdote est également rapportée par Wanda de Sacher-Masoch, dans son autobiographie intitulée Confessions de ma vie, parue en France chez Gallimard ( pages 141 à 159 ). Très peu de biographes relatent cette anecdote ( en France, seul Pierre Combescot en parle ).

jeudi 12 janvier 2023

Boutique de Reine — Le magasin de la reine de Naples, Marie-Sophie en Bavière, 3, rue Saint-Roch, à Paris


Un article du Matin du 10 juillet 1906 (aussi dans le Gaulois du 12 juillet 1906)

BOUTIQUE DE REINE

    C'est un tout petit magasin d'ouvrages de dames et de broderies pour enfants, 3, rue Saint-Roch, à deux pas des Tuileries. Pour un peu, l'on passerait sans le voir, tant l'aspect en est sobre et discret. L'enseigne modeste Aux Ouvrages calabrais ne dit rien tout d'abord. Mais l'ensemble est si élégant, si blanche la devanture, d'un blanc silencieux et doux, si blanches les dentelles et broderies exposées, que l'on se sent gagné par cette blancheur qui caresse l'œil et le charme, blancheur chatoyante et multicolore presque, comme si, à mesure que le regard s'y appuie, le blanc, s'éveillant, se mettait à chanter. Quelle main de fée, quels doigts de grâce et de caprice ont mis en ordre, et parfois en désordre, joli, pimpant, affriolant, ces coussins, ces sachets, ces colifichets-et ces fouffes ? L'on s'arrête, l'on entre, l'on veut savoir. et l'on apprend la très charmante et très touchante histoire que voici.
    Il y a un an que se produisit, on s'en souvient, le terrible tremblement de terre qui ruina la Calabre et jeta dans la misère plus de cinquante mille infortunés. Le premier mouvement de générosité fut admirable et de toutes parts les dons affluèrent. Mais, l'enthousiasme tombé, d'autres sinistres accaparèrent l'attention, et les malheureux Calabrais, continuant à subir les conséquences du désastre, aujourd'hui oublié, se trouvent dans un état de misère profonde.
    C'est alors qu'une reine, leur reine, celle qu'ils avaient, il y a cinquante ans, réduite à l'exil, mais qui, devant le malheur de ses sujets, sentait renaître et refleurir toute sa tendresse pour eux, eut l'idée, pour leur venir en aide d'une façon constante, efficace, de fonder là-bas, dans le pays, des ouvroirs où les brodeuses et les dentellières exécuteraient leurs ouvrages, et de faire vendre à Paris les produits de leur travail. Et voilà comment S. M. Marie-Sophie, reine de Naples, des Deux-Siciles et de Jérusalem, duchesse de Parme, de Plaisance et de Castro, grande-duchesse de Bavière et de Toscane, est devenue directrice d'un magasin d'ouvrages de dames, 3, rue Saint-Roch, à deux pas des Tuileries.
    Elle y vient tous les jours, presque, donner ses instructions, s'enquérir de la vente. Elle préside elle-même, avec des mains à la fois pieuses et coquettes, à l'étalage, en belle place, des soies brochées, couleur de soufre, de pâle azur, de rose douloureux et tendre, que l'or et l'argent des broderies traversent comme des rayons frémissantes, chefs-d'œuvre de grâce, de patience, que de pauvres mains de femmes du peuple ont exécutés, point à point, là-bas, dans les longues journées tristes, et que des mains de reine, de reine exilée (car c'est elle la reine en exil de Daudet) aux gestes lents et graves, pleins de douleurs anciennes, s'efforcent de rendre coquets, riants, gracieux à l'œil (car il faut attirer le chaland, et la charité, qui est une science exacte, veut des mains diligentes).
    On comprend maintenant d'où vient le charme exquis de l'étalage la main d'une reine a froissé ces dentelles et les a faites plus jolies, plus précieuses, de même que le parfum d'une rose délicate reste un peu de temps encore aux doigts qui l'ont touchée.

*****

D'autres détails sont mentionnés dans La Liberté du 9 juillet 1906 :

Il existe à Paris un magasin tenu par une reine. Il est sis au numéro 3 de la rue Saint-Roch, et une majesté authentique, l'ex-reine de Naples, Marie-Sophie, y vend des broderies., Il faut dire qu'elle , ne poursuit, ce faisant, aucun but commercial ; la pensée qui la guide est toute charitable, et c'est au bénéfice de ses compatriotes éprouvés par le tremblement de terre des Calabres qu'elle opère. On y trouve des sachets exquis et puis des  coussins agrémentés des plus délicieuses broderies, des dentelles au fuseau, des layettes,  des chemins de table. Quant la reine préside à la vente, on distribue aux acheteurs des bouquets de violettes aux couleurs des Deux-Siciles.

mercredi 11 janvier 2023

Le siège de Gaëte, un récit de Charles Le Goffic rappelle l'héroïsme de la reine Marie-Sophie

Peu après le décès de Marie-Sophie en Bavière, l'écrivain et critique Charles Le Goffic (1863-1932), futur académicien, offrait aux lecteurs du Figaro ce récit remarquable rappelant l'héroïsme de la reine de Naples lors du siège de Gaète, rappelant aussi que la reine de Naples inspira d'éminents romanciers comme Alphonse Daudet ou Gabriele d'Annunzio.

Marie-Sophie de Bourbon, reine des Deux-Siciles, en 1861 

Le Figaro du 24 janvier 1925. Supplément littéraire du dimanche

Le siège de Gaëte

    Le siège de Gaëte ? Sans doute on a fait mieux depuis. En ce temps-là (1861), il ne le cédait qu'au siège de Sébastopol qui avait duré onze mois et coûté 80.000 hommes à chacune des armées belligérentes. Le siège de Gaëte, lui, dura tout juste trois mois et le chiffre des pertes ne dépassa pas dans les deux camps quelques milliers d'hommes. II eut cependant et à juste titre un retentissement considérable, dû, pour une part, au redressement soudain des troupes napolitaines, assez molles jusque-là et dont on n'attendait aucune résistance sérieuse, et, pour une part plus grande encore, au rôle joué dans la défense par une amazone de dix-neuf ans, Marie-Sophie-Amélie, reine des Deux Siciles, qui vient de s'éteindre discrètement à Munich sous le nom de duchesse de Castro.
    Quand Alphonse Daudet écrivait les Rois en exil, c'est à cette Marie-Sophie qu'il songeait et qu'il demanda les principaux traits de sa reine Frédérique il n'eut à les accuser ni à les estomper, et il lui suffît de les porter tout vifs de la réalité dans son livre. Nul ne s'y méprit et l'on reconnut tout de suite dans la Frédérique du siège de Raguse la Marie-Sophie du siège de Gaëte, la moderne Bradamante à cheval par tous les temps, courant les avant-postes en toque à plume, grande cape et bottes à l'écuyère, ou, comme au fort Saint-Ange, quand pleuvait le fer, sautant, de selle et, pour donner du cœur aux soldats, faisant deux fois le tour du redan, droite et fière, la traîne relevée sur le bras, la cravache au poing, comme dans son parc de la Quisisana. 
       — C'est elle, le vrai Roi, disait le P. Alphée. 
   Gabriele d'Annunzio, lui, dans les Vierges aux rochers, l'appelle simplement la Reine, comme si la nommer l'eût diminuée et qu'elle fût la Reine par excellence. Mais aucun doute, ici non plus, n'est possible : l'identification est d'autant plus certaine que la conversation où Marie-Sophie est évoquée se tient, entre don Ottavio et l'auteur, le jour anniversaire de la reddition de Gaëte. Don Ottavio, on s'en souvient, est ce vieillard de naissance illustre resté fidèle à la fortune des Bourbons de Naples et nourrissant, dans sa farouche solitude de Rebursa, l'espoir d'une impossible restauration. Il vit là entre sa femme démente, ses deux fils anémiés et ses trois filles, les princesses Massimilia, Anatolia et Violante, « différentes des trois soeurs antiques en ce qu'elles furent, non pas originaires, mais victimes de la Nécessité ». Violante était demeurée avec son père dans Gaëte, tandis que le reste de sa famille s'embarquait pour  Civita-Vecchia. Elle avait cinq ans à peine et elle était le grand amour de la Reine.
   — Je me souviens de tout s'écrie-t-elle, frémissant soudain à l'évocation de cette immense lueur empourprée répandue sur son enfance. Je me souviens de tout, de tout, comme des choses arrivées hier... Le chambre était isolée par deux cloisons faites de drapeaux cousus ensemble. J'en vois distinctement les couleurs : c'étaient des pavillons pour signaux, bleus, jaunes et rouges. Les lampes étaient allumées, parce que les blindes couvraient les fenêtres. Lorsque l'explosion se produisit (1), il pouvait être trois ou quatre heures du soir. Nina Rizzo, la camériste de la Reine, venait de sortir à l'instant. Je tenais dans les mains une tasse de lait que m'avaient envoyée les sœurs de l'hôpital
*
*      *
    C'est elle, plus que don Ottavio, reclus dans son deuil, qui nous révèle en phrases brèves, d'une voix un peu sourde, le regard un peu extatique, ces particularisés précises du siège, « comme si elle les eût vues dans une succession d' éclairs ». Et l'image de Marie-Sophie, aperçue à leur lueur, en emprunte une fulgurante beauté, cette sorte de vérité supérieure que confère le génie des grands écrivains, mais que contestent parfois les données plus humbles et plus exigeantes de la réalité. 
    Fut-ce le cas, cette fois encore ? 
    Le 7 septembre 1860, après que Garibaldi et ses chemises rouges sont entrés à Naples, tout n'est pas encore perdu pour François II. C'est un prince bon, mais faible, sur qui pèse, un peu adoucie par son ascendance maternelle, la plus triste hérédité fils de ce Ferdinand Il, surnommé le roi Bomba, dont le gouvernement, selon le mot de Gladstone, était la négation insolente de Dieu », il vaut infiniment mieux que son père et que son grand-père surtout, le féroce Ferdinand I, sans être beaucoup plus apte qu'eux à tenir tête au destin. Mais il a épousé par procuration. le 8 janvier 1859, a Munich, la seconde fille de Maximilien, duc en Bavière, Marie-Sophie-Amélie, qui n'a pas encore dix-huit ans et qui, grande, blonde et mince, est une manière de jeune centauresse, au sang riche et fougueux ; elle l'a laissé gouverner à sa guise, tant que l'Etat ne penchait pas sur son déclin ; elle montait à cheval, chassait, canotait, brûlant cigarette sur cigarette... Quand Lanza se fut fait battre à Palerme, elle commença de s'inquiéter. Mais les événements allaient plus vite qu'elle ; Naples tombait presque aussitôt ; François II, déjà, voulait traiter, et elle s'y opposa, lui remontra qu'avec ses 40,000 hommes de troupes régulières il pouvait encore faire front victorieusement, appuyé sur la ligne du Vulturne et couvert par la forteresse de Capoue. C'eût été possible, en effet, si un autre ennemi ne s'était avancé du nord, mais, au moment où François II se croyait le plus assuré de la parole impériale, Napoléon III l'abandonna et Victor-Emmanuel, les mains libres, prit ouvertement la direction des hostilités. Vaincu au Vulturne, le 7 novembre 1860, François II se retira derrière le Garigliano. Capoue, peu après, ouvrait ses portes aux Piémontais, et il ne resta plus au malheureux prince qu'à s'enfermer dans Gaëte avec les débris de ses troupes. Marie-Sophie l'y avait précédé.
    Il faut consulter sur ce siège les journaux du temps. Tous s'accordent au début pour prédire le peu de durée de la résistance. Dès le 5 novembre, un correspondant écrivait de Turin au Journal des Débats
« On s'attend à voir François Il et sa famille partir de Gaëte d'ici la fin de la semaine. » Le 6 novembre : « L'opinion générale des personnes bien informées et même du monde diplomatique est que François II ne tardera guère à quitter Gaëte et qu'une dépêche nous apprendra bientôt que le dernier reste de royauté qui existait encore dans cette forteresse a définitivement disparu. » Le 7 novembre : « La forteresse de Gaëte est investie et ne tardera pas à capituler, ainsi que je vous l'ai écrit hier. Cette partie de la question italienne peut être considérée comme résolue. » Le 11 novembre : « Gaëte tient toujours. Avant-hier, on regardait ici la capitulation comme à peu près conclue. Aujourd'hui il semblerait que François Il veut se défendre à outrance, sans qu'il soit possible de savoir quel est le mobile de cette résolution et quel espoir peut soulever le courage du Roi dépossédé. » Le 17 novembre : « On paraît avoir perdu tout espoir de décider le Roi de Naples à une capitulation. » Le 20 : « La résistance de Gaëte paraît devoir se prolonger. » 
    Tout commentaire serait superflu. Un point est à retenir pourtant de ces déclarations contradictoires : l'ignorance où on était à la cour de Turin du « mobile » de François II, du secret « espoir » qui soutenait son courage, et l'inquiétude qu'on en concevait. On l'avait cru défaillant, aux abois. Il tenait tête. Dans l'attente de quoi et à l'instigation de qui ?
   Une correspondance d'un des journalistes qui suivaient les travaux du siège, Maxime Vauvert, répondit d'une façon inattendue, le 29 décembre, à la seconde de ces questions.
    « On a remarqué, écrivait M. Vauvert à son journal, que chaque jour, vers quatre heures, se réveillait une recrudescence dans la force du tir de la cité assiégée. Les journées mêmes où le feu n'avait pas été très vif, on était sûr qu'une forte canonnade d'une heure allait gêner les travailleurs du général Caldini. Les officiers des avant-postes, placés sur les lieux d'observation et armés de longues-vues, cherchaient à découvrir le motif de ce redoublement de vigueur. Ils remarquèrent qu'une jeune femme, vêtue du costume calabrais, venait tous les jours à la batterie de la Reine et assistait au tir. Elle arrivait souvent en voiture, parfois à cheval. Cette jeune femme n'est autre que la reine de Naples. »
*
*      *

    C'était elle, en effet, âme splendide de la résistance. Alphonse Daudet n'a indiqué qu'en une phrase ou deux ce rôle de Marie-Sophie. Annunzio est autrement explicite : il la peint, la taille prise dans un corsage étincelant comme l'étui d'un scarabée, souriante sous les plumes de son feutre, et qui s'avance d'un pas souple sur les esplanades battues de la mitraille, les balles ne la font pas ciller, elle n'a d'attention que pour ses soldats qu'elle enivre du philtre de ses regards longs et appuyés et « dont l'orgueil semble élargir les blessures, tandis que ceux qui ne sont pas blessés envient la gloire d'une tache sanglante. » Des canonniers quittent leurs pièces et se jettent à genoux pour baiser le bas de sa robe. Un magnétisme secret émane d'elle ;  tous, en sa présence, deviennent des « lions ». Le 22 janvier fut « le jour le plus glorieux du siège, parce qu'elle resta jusqu'à la nuit sur les batteries ». Et voilà bien l'admirable : c'est que tous ces traits, qui tiennent de la légende, sont confirmés, par les rapports des témoins.

    On vit là ce que peut une volonté vraiment forte sur la masse inerte et molle qu'elle pétrit à son gré. L'assaillant, décidé à en finir, resserrait ses approches : le typhus, la dysenterie s'en mêlaient. Dans la ville assiégée, presque sans vivres et déjà sans munitions, une boue noirâtre, causée par des pluies persistantes, ajoutait à l'horreur des explosions, au fracas des casemates qui sautaient, des maisons qui s'écroulaient. Les processions ne sortaient plus ; les châsses des saints avaient été descendues dans les cryptes, où on les invoquait aux chandelles, et les hôpitaux regorgeaient. Mais là encore Marie-Sophie passait, si blonde, si gaie, et son sourire suffisait à éclairer les salles ; les blessés se soulevaient pour crier : « Vive la Reine ! » Et tout le secret de ce grand amour des soldats pour Marie-Sophie, c'est qu'elle-même les aimait. Elle ne se plaisait vraiment qu'avec eux et tout d'elle aussi leur était cher, même son parler un peu rauque d'étrangère. Fantaisiste jusque dans l'héroïsme, on la voyait allumer la mèche des canons avec sa cigarette d'Orient. È ella Madona del Obbizzo, « c'est la madone des boulets»,  disaient en riant les artilleurs. Et je regrette un peu que l'auteur des Vierges aux rochers n'ait pas recueilli ce propos soldatesque et bien italien, où achève de se préciser, en une formule populaire, la figure de Marie-Sophie, dernière reine des Deux-Siciles.

*
*      *
    On sait le reste et comment le rappel de la flotte française, qui avait permis jusque-là le ravitaillement par mer de Gaëte, acheva de ruiner les derniers espoirs de la défense. 
    — Cette fois, il faut céder, dit François Il.
    — Non, dit encore Marie-Sophie. 
    — Ou mourir, dit le Roi.
    — Cela vaut mieux.
    — Oui, peut-être, s'il n'y avait que nous. Mais tous ces braves gens, ces soldats, ce peuple, ces enfants. Avons-nous le droit de les sacrifier, à une cause définitivement perdue ? Elle obtint pourtant un léger répit. Les jours qui suivirent furent particulièrement atroces le feu de l'amiral Persano, conjugué avec celui du général Cialdini, déterminait à chaque instant de nouvelles explosions ; l'une d'elle ouvrit dans l'enceinte une brèche de 40 mètres. Gaëte est un rocher comme Monaco et presque une île comme lui. Sur le mont Orlando, qui domine la ville, une colonne ruinée porte sur ses douze faces, en latin et en grec, les noms des douze vents connus des anciens.

    — Et dire, soupira Marie-Sophie, qu'aucun de ces vents n'est pour nous ! 
    Une fumée tacha l'horizon c'était la Mouette, l'aviso français mis par Napoléon III à la disposition des souverains pour le jour où ils croiraient devoir signer le revers. Du moins ne s'y décidèrent-ils que sous condition et avec les honneurs de la guerre. Encore, avant de s'embarquer sur le vapeur français, François II voulut-il passer une dernière revue de ses troupes, Marie-Sophie au bras ; elle souriait, de son éternel sourire, plus fière des magnifiques funérailles qu'elle avait faites à la légitimité qu'une autre eût pu l'être de son trône reconquis. Mais l'on nota que, pour la première fois, ce sourire qui l'illuminait toute ne parvint pas à sécher les larmes de ceux-là qui restaient et dont elle emportait le cœur. 

Charles Le Goffic

(1) L'explosion de la poudrière de la batterie Saint-Antoine, le 5 février.

mardi 10 janvier 2023

Louis II de Bavière est le dernier Parsifal — Un conte d'Ernest Gaubert

LE DERNIER PARSIFAL

La lumière crépusculaire de l'été traînait sous les arbres antiques. Du fond de sa cage de pierres tristes, au-dessus des futaies, l'horloge du château sonna six heures. Dans une allée au bord de l'eau, deux hommes marchaient lentement. Ils étaient tous deux de stature haute et forte. Cependant que l'un, le plus grand, allait pensif, la tête pesante, les bras ballants, l'autre d'un regard plein de malice, le geste vif, paraissait surveiller les moindres attitude de son compagnon. Il murmurait :
— Pour peu que vous le vouliez vous-même, dans peu de temps, sire, et en vous confiant entièrement a moi, votre malaise aura disparu.
— Qui vous dit que je le veuille ?
— Mais vos sujets ?
— Ah ! mes sujets! Aucun d'eux n'a bougé, aucun d'eux ne s'est révolté contre l'injustice effroyable dont je suis la victime !
— Le prince régent qui...
— Le prince rebelle, voulez-vous dire, Herr Gudden !... Combien vous donne-t-il pour mentir, pour signer les certificats de ma folie ? Il y a des princes dans la Confédération germanique dont la liste civile n'atteint pas le chiffre de vos honoraires, Herr Gudden, vous êtes un aliéniste fort sensé sur le chapitre de vos intérêts. Il y a douze ans, quand je vous rencontrai chez ma mère qui vous avait fait appeler pour le prince Othon, je vous avais déjà jugé, Herr Gudden !...
— Que Votre Majesté m'excuse ! Je suis ici pour diriger sa cure de repos !
— Je ne suis plus qu'un roi en tutelle, qu'un roi détrôné auquel on a refusé ce matin même la permission d'entendre la messe, ce qu'on accorderait à un condamné à mort !... Et vous m'appelez Majesté ? Dérision !... Herr Gudden, je ne suis pas fou, vous le savez bien. On m'enlève le trône parce que j'ai dépensé trop d'argent dans mes palais de Chiemsee, de Linderhof et de Neu-Schwanstein. Et puis je n'aime pas la Prusse, moi ! Je suis venu trop tard dans une vie rapetissée par les besoins mesquins ! Je suis un homme de clarté, de sincérité, de force, de bonté. Non, ne ramassez pas ma canne. Je ne suis plus roi, je me sers de serviteur à moi-même. Serviteurs !... Je n'en avais plus qu'un, Weber, fidèle et doux, vous me l'avez pris. Je l'ai revu pourtant. Il m'a avoué qu'on ne me pardonnerait jamais, que je resterais prisonnier à vie.
— Oh ! sire, comment pouvez-vous croire !...

*
*       *

Le roi n'entendait plus. Au bord du lac, dans la féerie du soir, il regardait voguer des cygnes. L'un d'eux s'approcha de la rive et son col flexible et pur se leva vers le souverain.

— Salut, oiseau divin dont la blancheur exalta le poète. Adieu ! Tu ne mèneras plus l'esquif mystérieux sur l'eau bleue, la barque lunaire où je me suis dressé, casque en tête et lance au poing, sous la cuirasse étincelante de Lohengrin.

Impatienté et redoutant toujours quelque pensée de suicide, le docteur s'approcha de son royal malade.

— Sire !...
— Vous taisez-vous, Herr doctor Gudden. Vous ne comprenez pas. Est-ce qu'un aliéniste a jamais compris ? Je vis, entendez-vous ? je vis en ce moment, je m'évade. Vous ne pouvez plus rien contre moi. Mon songe est plus haut que vos ordonnances. Ah ! ah ! Non, je ne suis plus Lohengrin, je n'ai plus d'amour à espérer ni d'innocence à protéger ! Je ne suis plus le chevalier captif des délices du Vénusberg. J'ai une autre mission, j'ai une tâche plus haute. Vous ne devinerez jamais, Herr doctor, comme ce Wagner m'a éclairé sur moi-même ! Seul je l'ai compris, protégé, glorifié, réalisé... Je fus tour à tour les héros qu'il évoqua, et ce qu'il sculptait dans l'ivresse du poème ou la magie des sens, je le vivais orgueilleusement. Petit médecin, petit médecin, qui classes de petites manies sous de grands mots, valet diplômé à étiquettes pour badauds !... traître, tu ne sais pas encore qui je veux être ! Il en est un de ces héros que je n'ai pas incarné, et c'est pourtant celui qui me ressemble le plus, c'est ce Parsifal qui a su résister aux embûches de Klingsor, à l'appel des Filles-Fleurs, aux tendres pièges de Kundry. Tu sais, Herr Gudden, de quels noms elle le nomme cet adolescent si fier ? Elle le traite d'enfant candide et fou. Candide et fou, voilà des épithètes qui me conviennent. Candide, oui, vraiment, je le fus, et dans le double sens du mot, celui qui signifie la fière pureté, et celui qui signifie la naïve confiance !... Candide et fol, oh ! oui, vraiment, cela convient à ce roi spolié que vous traînez à vos côtés, à ce roi sans espérance, pour lequel sont à jamais fermées les routes du Montsalvat ! Cependant il y a un exploit, un dernier exploit à accomplir. S'il me faut paraître devant toi, ô Justicier suprême, dont le sang a coulé dans le Graal, je veux y paraître comme un nouveau Perséus, avec la tête de la Gorgone sur un bouclier. Non, je n'ai pas tué le cygne, mais je démasque le traître et je fais justice, car tu m'as fait roi, car toi seul peux me délier, car je suis marqué du sceau, car ne le serais-je pas, dans ce château de Berg, ne serais-je que margrave, j'ai droit de justice haute et basse et je vous condamne, Herr Gudden, vous allez mourir. À genoux ! 

L'aliéniste était robuste, mais le roi valait six hommes, disent les rapports du temps. Ce que fut cette lutte, au bord de l'eau dormante, nul ne l'a pu dire. Ce n'est qu'à neuf heures du soir que les domestiques et les officiers, surpris de ne pas voir rentrer les promeneurs, se mirent à leur recherche. On trouva le roi étendu, au fond de l'eau, serrant, contre lui, le corps du médecin Gudden.

Ainsi, dans la clarté d'un soir walkyrien d'il y a vingt-cinq ans, périt sons les eaux du lac de Starnberg Louis deuxième du nom, roi de Bavière et prince palatin du Rhin. 

Ernest Gaubert*

* Marie-Ernest-Augustin Gaubert de Valette de Favier, dit Ernest Gaubert, né à Saint-André-de-Sangonis (Hérault) le 27 janvier 1881 et mort le 6 janvier 1945, est un journaliste, romancier et poète français. Son conte Le dernier Parsifal a été publié en 1914 dans la série des Contes des mille et un matins du journal Le Matin.

Un roman wagnérien sur le roi Louis II

Hedwig Brand (Courths-Mahler) 
La pupille du roi Louis II de Bavière

C'est en 1911 que Hedwig Courths-Mahler publia son roman sentimental historique König Ludwig und sein Schützling, sous le pseudonyme d'Hedwig Brand. Ce roman wagnérien a été traduit en français sous  le titre La pupille du roi Louis II de Bavière par Luc-Henri Roger.

La protégée du roi est l'enfant d'un couple de forestiers vivant au coeur d'une forêt proche du château de Hohenschwangau. Au hasard d'une rencontre, le roi se lie d'amitié avec la petite fille au point de vouloir lui assurer la meilleure des formations scolaires possible. La petite fille, Walpurga Malwinger, dite Burgerl, est douée pour la musique et le chant et le roi favorise sa formation musicale. L'enfant grandit et devient une ravissante jeune fille. Un jour le hasard veut que Richard Wagner l'entende chanter et tombe immédiatement sous le charme de sa voix merveilleuse...

Un conte initiatique qui devrait ravir les amis de Louis II et de Richard Wagner.

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L'Orchestre national de Bavière fête son 500ème anniversaire avec un Concert d'Académie. Création mondiale d'une oeuvre de Brett Dean.

© Wilfried Hösl

L'Orchestre de l'État de Bavière, dont l'histoire a commencé il y a un demi-millénaire, fête cette année son 500e anniversaire. L'année 1523 a été retenue comme date de sa fondation, car  les premières notifications d'embauche  documentant les salaires des musiciens permanents de la cour ont été retrouvées portant mention de cette époque. Au fil du temps, le petit orchestre formé dans le contexte de la cour s'est transformé en un grand orchestre d'opéra, qui a joué régulièrement des œuvres symphoniques et qui, depuis le début du 19e siècle, organisa la première série de concerts publics à Munich dans le cadre de l'Académie musicale. Des œuvres importantes ont été créées au Théâtre national, de L'Idomeneo de Wolfgang Amadeus Mozart aux oeuvres de Richard Wagner (Tristan et Isolde, Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg, L'Or du Rhin, La Walkyrie). Plus récemment des compositeurs contemporains y créèrent leurs oeuvres comme Krzysztof Penderecki (Ubu Rex), Aribert Reimann (La Maison de Bernarda Alba), Jörg Widmann (Babylon), Miroslav Srnka (South Pole) et Hans Abrahamsen (La Reine des neiges). 

Aujourd'hui, l'Orchestre national de Bavière, composé d'instrumentistes de  vingt-quatre nationalités différentes, fait partie des meilleurs ensembles internationaux. L'excellence et la polyvalence de ce grand orchestre, aussi à l'aise dans la fosse que sur la scène, sont appréciées dans le monde entier ; depuis 2013, le Staatsorchester a été élu huit fois de suite "Orchestre de l'année" par 50 critiques internationaux, un jury constitué par le magazine Opernwelt

Les festivités du 500e anniversaire de l'orchestre viennent de commencer avec une matinée festive et deux soirées de concert symphonique de l'Académie. Le programme commémore l'histoire avec des œuvres de grands compositeurs honorés comme les dieux lares de la Maison tout en s'inscrivant dans le présent et en ouvrant l'avenir avec la création mondiale d'une œuvre de commande.

Vladimir Jurowski © Wilfried Hösl

3e concert d'Académie

Vladimir Jurowski, l'actuel Directeur général de la musique qui a succédé à Zubin Mehta, Kent Nagano et Kirill Petrenko, a conçu un concert qui fait le lien entre les premiers débuts musicaux de l'orchestre avec des extraits musicaux d'œuvres pour cuivres de Ludwig Senfl, Orlando di Lasso et Giovanni Gabrieli, et l'époque actuelle avec une œuvre commandée à Brett Dean, dont l'opéra Hamlet, créé en 2017, connaîtra sa première munichoise en ouverture du festival d'été 2023. En seconde partie, la Symphonie alpestre, oeuvre majeure du compositeur munichois Richard Strauss, vient souligner l'ancrage territorial de l'orchestre. 

Les cuivres, trompettes, cors, tubas et trombones, sont à l'honneur dans les trois courts extraits introduisant le concert, qui sont pour la première fois au programme des concerts d'Académie. C'est en 1523 que le compositeur Ludwig Senfl, un maître de la polyphonie, fut appelé à la cour des Wittelsbach, celle du duc Albrecht V, pour contribuer à former l'orchestre de la Cour.  Son madrigal  "Mit Lust trit ich an diesem Tag" ouvre le concert de manière festive. Il est suivi d'une musique funèbre, "Il magnanimo Pietro", extrait des Lagrime di San Pietro de Roland de Lassus (italianisé en Orlando di Lasso), qui arriva à la cour munichoise en 1556. La partie commémorative du concert se termine avec la "Canzon septimi et octavi toni a 12" de Giovanni Gabrieli qui fut l'élève de précédent.  Les douze cuivres sont répartis en trois groupes de quatre de façon à entraîner l'auditoire dans un état de frénésie acoustique, ce qui rappelle que Gabrieli fut premier organiste à San Marco à Venise,  où il utilisa la particularité de la disposition de l'église, avec ses deux loges pour les chœurs se faisant face, pour créer de saisissants effets spatiaux.

Brett Dean © Luc-Henri Roger

Création mondiale de Nocturnes and Night Rides du compositeur australien Brett Dean

L'altiste et chef d'orchestre australien Brett Dean, né à Brisbane en 1961, est un compositeur dont les œuvres s'inscrivent dans un vaste ensemble de références. L'une de ses premières compositions datant de 1997, Carlo, renvoyait déjà au compositeur baroque Carlo Gesualdo. Des réminiscences similaires se retrouvent régulièrement, que ce soit sous la forme de liens avec des époques de l'histoire de la musique, d'allusions à la musique dite légère ou de sources littéraires ayant servi d'inspiration à une œuvre. Le titre de l'oeuvre créée aujourd'hui à Munich, Nocturnes and Night Rides, que Dean appelle en plaisantant sa "petite musique de nuit pas si petite que ça", renvoie d'une part au contexte de l'histoire de l'esprit de sa composition, mais suggère également le double caractère de cette œuvre. Dans les pièces intitulées "Notturno" (Nocturnes), les compositeurs du XIXe siècle examinaient les fondements de l'âme, l'homme dans sa rencontre avec lui-même. Les nocturnes sont des musiques qui suggèrent le calme, la solitude, la contemplation. La nuit était considérée par les romantiques comme le lieu d'une réalité supérieure, au-delà de la banalité du quotidien, comme le lieu de l'expérience des limites, mais aussi comme le lieu de la créativité, de l'inspiration et de l'excès. A l'inverse, Night Rides, la deuxième partie du titre ouvre la voie à de toutes autres associations. Ici, la nuit se transforme en un espace d'expérience intense d'une chevauchée sauvage à travers la grande ville. On y entend les bruits de la nuit dans la ville moderne, avec le passage des voitures, les sirènes de voiture de police ou d'ambulances, etc. La forme musicale globale de l'œuvre en cinq mouvements rappelle en revanche la forme classique de la sérénade, précurseur du notturno, telle que nous la connaissons par exemple chez Mozart. Cela permet au compositeur d'exprimer une grande variété d'ambiances et d'humeurs. Brett Dean s'amuse à inventer de nouvelles techniques musicales, à intégrer dans ses compositions divers obstacles qui transforment le jeu des musiciens en une chevauchée très exigeante à travers la partition. Et à la fois, avec cette oeuvre, Brett Dean, qui fut pendant 15 ans (1985 à 1999) un des altistes de l'Orchestre philharmonique de Berlin, a voulu rendre hommage aux musiciens de l'Orchestre d'État de Bavière, l'un des plus anciens et des meilleurs orchestres du monde. Une découverte à la fois prenante et saisissante. Le compositeur, présent dans la salle, a recueilli de vibrants applaudissements.

La Symphonie alpestre (Eine Alpensymphonie, Op. 64de Richard Strauss a été choisie à bon escient en point culminant de  cette soirée festive car cette oeuvre, — composée entre 1911 et 1915 alors que Strauss vient d'acquérir une propriété à Garmisch, est un opus à la distribution gigantesque : l'Alpestre se compose  de nombreuses courtes pièces, jouées d'une seule traite, ce qui offre au plus grand nombre possible de membres de l'orchestre la chance de  faire preuve de leurs savoir-faire. Les hautbois, le cor anglais, les cors, l'orgue, les harpes sont mis à l'honneur, pour ne citer qu'eux. L'œuvre qui s'enracine dans la terre d'élection de Strauss, les Alpes, évoque les expériences du randonneur de montagne. Le poème symphonique de Strauss nous invite à un parcours musical puisqu'il suit très précisément le parcours d'une journée de randonnée en montagne, de l'aube au crépuscule, de la fin de la nuit à son début. Le choix de la symphonie est en ce sens bien échu puisque la création de Brett Dean s'inscrit dans l'espace nocturne.

On est entraînés dans une ascension sonore en 21 épisodes dans un cheminement descriptif naturaliste en fondu enchaîné (et qui ne suit donc pas les divisions classiques de la symphonie, on peut sans doute parler davantage d'un poème symphonique). Le langage musical straussien décrit successivement la splendeur du lever de soleil,  une chute d'eau, une prairie émaillée de fleurs, l'errance parfois  angoissée hors des sentiers battus, un glacier (c'était un temps où ils existaient encore), l'arrivée au  sommet et la contemplation sublime et calme du panthéon divin, et bientôt les nuages, l'orage et ses colères aussi grandioses que dangereuses, la redescente dramatique vers la plaine paisible et le repos de la nuit. Cette symphonie témoigne du goût prononcé du compositeur munichois pour la montagne, qui avait fait de Garmisch-Partenkirchen et du pays de Werdenfels sa patrie d'élection. L'orchestre et son chef ont pleinement rendu la puissance et le coloris de la palette orchestrale et la  virtuosité des timbres instrumentaux. 

Ce choix de programme n'est pas simplement un voyage à travers le temps parcouru par l'orchestre depuis sa création. Jurowski a tenu à pouvoir rendre hommage tant aux familles d'instruments qu'aux solistes. Sa direction serrée, d'une tension nerveuse et d'une puissance de concentration remarquables, mène l'orchestre au sommet de sa perfection. Réussir une soirée qui mêle autant de genres musicaux différents, et, qui plus est, offre la création d'une oeuvre jamais entendue, avec en apothéose le poème complexe de la Symphonie alpestre, constitue un défi de taille que Vladimir Jurovski et l'orchestre d'Etat de Bavière ont relevé avec brio. Aux tutti puissants de la symphonie a succédé l'énorme ovation du public reconnaissant.

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