dimanche 12 février 2023

Louis II de Bavière, un feuilleton illustré de L'Est républicain (2) Louis II et Richard Wagner

En avril 1951, le quotidien régional L'Est républicain publiait un feuilleton en 6 épisodes illustrés de vignettes résumant la vie du roi Louis II de Bavière. Ce petit feuilleton n'a bien évidemment aucune prétention historique et travestit la réalité, mais ce document fait partie de la réception du roi Louis II de Bavière en France et propose des représentations graphiques du roi et de son compositeur d'élection Richard Wagner.

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(À suivre)


in L'Est républicain du 14 avril 1951

RÉSUMÉ DU CHAPITRE PREMIER

Le 10 mars 1864, Maximilien de Bavière meurt subitement Son fils sous le nom de Louis II, lui succède. C'est un étrange adolescent timide, de santé fragile. Il a 19 ans, il connaît à fond l'Histoire d'Allemagne et d'Autriche, les langues anciennes, la musique. Avec cela, beau comme un dieu. Mais il lui manque peut-être je sens des réalités.,.

II

Louis avait toujours vécu dans un songe. Il n’avait eu qu’une passion : la musique. Les opéras de Wagner étaient pour lui une révélation inouïe. Il décida une fois pour toutes que les affaires de l’État n'étaient que des fadaises et son premier soin, après son couronnement, fut d'appeler Richard Wagner auprès de lui. Il envoya immédiatement à Zurich son ministre, M. de Pfistlermeister avec mission de ramener à Munich, à n’importe quel prix, le compositeur. Quand l’émissaire du roi lui rendit compte de sa mission, Wagner était dans une situation désespérée. Ses opinions politiques l'avaient contraint à l’exil. Il était couvert de dettes, ridiculisé par les critiques. Il songeait au suicide.

Le 5 avril. Richard Wagner est devant le roi de Bavière C'est un petit homme à face de casse-noisettes, aux favoris gris. Il accuse largement ses cinquante ans. Mais il y a dans son regard la flamme du génie. Louis se jette dans ses bras, et pleure. " Cette entrevue, je l'attends depuis mon enfance. Vous êtes, par votre musique ma raison de vivre !" Immédiatement, les dettes du compositeur sont réglées par la cassette royale, un palais est mis è la disposition de l’Homme Providentiel. De la misère, Wagner passe, en quelques heures, au sommet du la gloire. Enfin, il va pouvoir faire jouer son œuvre avec la magnificence dont il a toujours rêvé !

Louis II ne voit plus ses ministres que pour leur demander de l’argent, toujours plus d'argent ! Il veut, pour l'oeuvre wagnérienne, un théâtre digne de lui, le plus beau du monde, un vrai temple de l'art. Wagner a appelé auprès de lui son ami, le chef d'orchestre Hans de Bulow, qui s'établit à Munich avec sa femme Cosima. On engage, a prix d'or, les plus grands chanteurs et cantatrices de toute l'Europe. Wagner et le souverain, réfugiés dans la solitude d'un antique château, ne se quittent plus. Ils ne font à Munich que de rares apparitions, pour diriger les répétitions. Les Bavarois s'inquiètent de ces dépenses ; ils sont plus encore furieux de savoir que leur souverain donne toute te confiance a un révolutionnaire comme Richard Wagner.

Le nouveau théâtre est enfin achevé (1). Le 10 juin 1865, à 6 heures du soir, a lieu la représentation de Tristan et Ysolde. Jamais un opéra n'a été mis en scène avec ce luxe, et l'on a plutôt l'impression d'assister à un office religieux qu'à un spectacle musical. Le roi, en habit noir, est seul, dans sa loge. II goûte les plus belles heures de sa vie. Comme il est loin do la réalité, «reporté dans la galère de Tristan, envoûté par le philtre magique. Une seule ombre è ce tableau. Est-ce que Wagner ne serait pas, par certains cotés, un homme comme les autres ? Serait-il vraiment amoureux d'une femme... de cette Cosima de Bulow ? Cetto pensée torture le souverain.

(1) Grossière erreur du journal. Ce théâtre munichois ne fut jamais construit sous Louis II. qui plus tard contribuera largement à l'édification du Festspielhaus de Bayreuth.

Die Memento mori des Freisinger Museums — 20 Bilder / 20 photos — Les Memento mori du musée de Freising. Reportage photos


 





















Bilder/photos © Luc-Henri Roger

Siehe auch / Voyez aussi
https://luc-henri-roger.blogspot.com/2023/02/diozesanmuseum-freising-24-fotos-24.html
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samedi 11 février 2023

La visite de Maurice Verne à Catherine Schratt, impératrice sans couronne (2)

Drames d’empereurs, drames de l’Europe Centrale 
Dans la maison de celle qui fut grande comme une impératrice sans couronne
Par Maurice Verne, dans L’Intransigeant du 17 décembre 1934

Pour lire la première partie de l'article, cliquer ici:

Photo de L'Intransigeant

La formule du malheur de l’impératrice Elisabeth...
Mme Schratt me dit :
— L’impératrice avait coutume de déclarer qu’il ne faut envisager les choses que sous leur pire point de vue, les surprises du destin risquant d’être moins douloureuses. Maxime logique de la cousine du roi Louis de Bavière qu’on trouva noyé dans le lac de Starnberg. Car le malheur ne quitta pas plus les Wittelsbach que les Habsbourg. Mme Schratt pourrait nous expliquer celle qu’on a classé rapidement, une fois pour toutes, parmi les grandes désenchantées de l’humanité. Mais est-il besoin de l’expliquer ? Quand elle parle de l’impératrice, la voix de Mme Schratt se trouble et tremble. L’expliquer ?... L’état passif d’une errante, sans cessa chassée d’un lieu vers un autre lieu, jamais satisfaite, qui ne se livre plus qu’à la solitude des paysages, aux chevauchées dans les bois, aux marches insensées à travers champs, que suivait mal sa dame d’honneur, n’est-ce pas en définitive l'aveu d'un principe sentimental, le fait d’un vide de cœur, et d’âme sans fond ? 
Que soupire l’impératrice à Mme Schratt quand on lui apprend que son fils adoré, Rodolphe, s’est tué par amour ? 
— Les mariages politiques ont leur nécessité, mais pourquoi en fait-on des unions conjugales ? 
Après l’enterrement, mélodramatique de la petite Vetcera, tuée par l’archiduc, alors que la cour maudit la réprouvée, coupable d’avoir aimé, comme plus tard sera coupable la duchesse de Hohenberg, quelle est la femme qui, le visage voilée, va dire une prière sur la tombe de Heilligen Kreuz ? l'impératrice.,. Quand elle arrive une autre femme est agenouillée, . la mère de Marie Vetcera... Les deux mères se contemplèrent, sans un geste, sans un mot, et l’impératrice se retira en silence. 
Une telle démarche, des aveux qui s'échappent d’un cœur trop lourd en disent long, et nous soupçonnons ce que Mme Schratt tait et qu’elle emportera dans la tombe. 
Est-ce au hasard qu’elle a entendu me livrer cette secrète formule superstitieuse d’une femme qui se savait marquée, elle la plus tendre, pour les pires violences du destin ? 
— La formule de l’impératrice, répondis-je, il serait possible de l’interpréter dans un sens favorable, madame. On dirait alors : « C’est par l'optimisme qu’on peut aimanter heureusement les événements, attirer le fluide bienfaisant. » 
Mme Schratt me regarde de son œil vif, circonspect. Sa tête dodelina selon un tic fréquent. 
— Le fluide bienfaisant ? Ah ! 
La phrase demeura suspendue dans un petit ricanement sceptique, et, sautant par-dessus les années, la survivante de Schœnbrunn dépeignit en quelques mots la peine des peuples d’Europe, depuis la guerre. — Le fluide bienfaisant ! Voyez ce  qui se passe... Dans un siècle ce sera peut-être vrai ce que vous dites... 
Le petit rire remonta, grêle, sans, espoir.
— Pas maintenant, pas maintenant... C’est l’impératrice qui avait raison. 

L’oasi, d’un empereur 

La maison de Mme Schratt, passée à l'ocre, comme le château de Schœnbrunn, où l’imagination des Viennois plaçait le centre sentimental de l’empire, est emplie de choses d'art — les beaux bois anciens, les marbres, les bronzes, les toiles de maîtres, les précieuses porcelaines. 
Dans la cour un puits ancien rapporté de Florence s’enroulait d’un noueux et charnu rosier de trente ans que François-Joseph aimait. 
Il vient de mourir à son tour. Une aile contient la salle à manger d’été, remise à neuf par l’empereur. L’ancienne comédienne y fit amener sa belle collection de porcelaines anciennes. Mais les assiettes, alignées au cordeau, lui semblèrent vite insipides. Elle imagina de recouvrir le plafond d’une voûte de bois où les assiettes s'incrustèrent en larges rocailles. C'est un fantaisiste miroitement ailé de fleurs et de paysages chimériques, Dans de larges panneaux, moulées dans le plâtre, les autres assiettes présentent un aspect décoratif inattendu ; ce décor forme une grotte de fées. 
Le jardin grimpe, au delà d’une grille Renaissance, un petit mamelon, les verdures s’enchevêtrent, d’une sauvagerie ordonnée, enveloppent au premier palier le kiosque du goûter où l'empereur venait prendre le café, puis au second palier de la grimpette la cabane légère sur la piscine d’eau vive pour le bain, et les fourrés mènent enfin au jeu de boules, dans un troisième pavillon empli de reflets verts dansants, où l’on soupait en compagnie brillante. Les fêtes de cette petite cour improvisée, sur quoi Alfred de Montenuovo ne pouvait rien au nom de l’étiquette, étaient de courts répits dans le drame. Maintenant c’est le jardin des souvenirs où la survivante, courbée par les ans, ne va plus que comme dans un cimetière, à la rencontre de ce que je pourrais appeler l’âme des émotions mortes.

Savez-vous ce qu'est un empereur ?

Une petite porte dans le mur jaune du château, et qui ouvrait sur le quartier Hietzing, servait à l'empereur. Il sortait incognito du parc, traversait la rue, tournait la Gloriettestrasse et entrait dans la maison de Mme Schratt. On a dit qu’il se dissimulait. C’est faux. Il venait en voisin, en ami.
La dure ordonnance, exigée par l’étiquette, pour lui et pour la cour, qui faisait le désert doré autour du trône a rendu la figure de François-Joseph indéchiffrable, plus lointaine de nous, qui furent ses contemporains, que celle Philippe II dans sa cellule blanchie à la chaux de l'Escurial. 
Sa politesse exacte demeurait distante, elle paralysait jusqu’aux membres de sa famille. 
Savez-vous ce qu’est un empereur dont les aïeux, depuis près de mille ans, ont eu les yeux des peuples fixés sur eux ? 
Une sorte de bohémianisme de petit bourgeois attachait François-Joseph à de modestes habitudes, lui rendant chers les plus pauvres objets. J’ai eu entre les mains le vieux rasoir qui lui servait et qui est enfermé dans un étui de cuir fatigué. Il portait pour les premières heures de travail, le matin, de 4 heures à 8 heures, un vêtement usagé. Nulle puissance au monde ne lui aurait fait changer le vieux vêtement. Mme Schratt le rendit malheureux en lui offrant, pour son lunch de l’aube, un sceau d’argent. L’empereur, depuis un demi-siècle, trouvait sur le plateau que lui apportait cérémonieusement son maître d’hôtel, galonné comme un ambassadeur, une vieille boite de fer blanc cabossée où tenaient les biscottes. Il dut quitter la vieille boîte de fer blanc. 
J’ai passé en revue les objets conservés par la famille. Ils parlent un langage touchant. Voici les fidibus de. bois léger qui allumaient ses longs et minces cigares qu’il affectionnait et trouvait dans l’oasis de Gloriettegasse. Ses longues moustaches lui imposaient un fume-cigare. Voici les plumes d’oie de son écritoire, taillées par lui, avec minutie. 
Une petite vie se reconstitue timide, presque sournoise et inquiète, qui répandait sur la pompe morne de Schœnbrunn de toutes petites joies douces. 
Ces objets conservaient pour l’empereur, comme pour un enfant, des merveilles tutélaires. De quels rêves captifs celui qui, depuis l'âge-de dix-huit ans, n'avait plus le droit d’être un simple mortel, le délivraient-ils ?  Impénétrable, François-Joseph ? Ah ! non.

L’âme de la vieille pendule 

Dans son fauteuil, contre la boiserie du salon qui fait monter des rocailles en bois doré, où se posent des perruches de faïence, Mme Schratt se souvient. 
— J'avais, au cours de mes visites chez les antiquaires, trouvé une charmante petite pendule de bronze vert, c’était à l'époque des vacances, l’empereur était à Ischl. Quand il me rendit visite, à son retour, la pendule se mit à sonner l’heure. L’empereur s'arrêta de parler, attendit que les derniers coups eussent retenti... Mme Schratt ne comprenait rien au silence subit de François-Joseph, et voici que le vieillard, d’une voix contenue, se livra : 
— Je n’ai jamais entendu sonner cette pendule chez vous, mon amie ?... Est-ce une acquisition nouvelle? Or cette sonnerie, je la connais bien, je ne l'ai jamais oubliée, c'était celle d'une pendule qui se trouvait sur la table de chevet de ma mère et chaque soir, en allant l’embrasser, avant d’être couché par la gouvernante, je l’entendais sonner.
Mme Schratt, dès le lendemain, fit une enquête chez l’antiquaire. Elle apprit, en effet, que la pendule avait été vendue par la descendante d’une femme de chambre de l'archiduchesse Sophie, mère de François-Joseph ; cette dernière la lui avait léguée à sa mort. On était en 1908, l’empereur était âgé de soixante-dix-huit ans, il y avait donc plus de soixante ans qu'il n’avait entendu chanter la vieille pendule. De celle-ci il ne pouvait dans sa mémoire identifier la forme, mais son âme musicale avait frappé son cœur à jamais. 
Mme Schratt a fait don de la pendule à mon ami, le Dr Théodore Schmidt, ancien diplomate et le grand animateur du sport en Autriche.
Ces histoires, qui mêlent de la tendresse au grand appareil de la cour de Vienne sont d'une qualité de charme qui crée toujours un monde aérien autour du cœur inassouvi des Habsbourg, 
(A suivre.) 

MAURICE VERNE.

Louis II de Bavière, un feuilleton illustré de L'Est républicain (1)


in L'Est républicain du 13 avril 1951, via Gallica (BnF)

En avril 1951, le quotidien régional L'Est républicain publiait un feuilleton en 6 épisodes illustrés de vignettes résumant la vie du roi Louis II de Bavière. Ce petit feuilleton n'a bien évidemment aucune prétention historique, mais ce document fait partie de la réception du roi Louis II de Bavière en France et propose des représentations graphiques du roi.

(À suivre)

vendredi 10 février 2023

La visite de Maurice Verne à Catherine Schratt, l'amie de l'empereur François-Joseph (1)

Catherine Schratt et l'empereur en 1895
(photo hors article)

Visite à Mme Schratt, celle que l’impératrice Elisabeth désigna pour la remplacer dans la solitude glacée d’un trône

Par Maurice Verne, dans L’Intransigeant du 16 décembre 1934

 — Vous venez me voir comme le dernier acte d’un drame, disait volontiers à ses visiteurs l’impératrice Eugénie, creusée par les ans et devenue aussi frêle qu’un enfant dans son fauteuil à œillères. Elle entendait ainsi, sans illusions, se donner le rôle du spectre vivant d’une époque mise au linceul de l’Histoire. Mme Catherine Schratt est le dernier acte d’un empire. Du palais de Schœnbrunn où elle régnait, à peine visible, elle dominait le réseau des intrigues et des drames. 
Son destin lui donnera une place à part dans l’histoire. L’impératrice Elisabeth, qui fuyait la Cour, fuyant elle-même, mit les mains de la jeune femme dans les mains de François-Joseph et lui demanda de ne plus quitter l’empereur. Catherine Schratt jouait la comédie moderne au Burg-Théâtre. La comédienne pouvait entrevoir, son destin comme une féerie. Elle trouva, au palais de Schœnbrunn, dans une cour raidie sous la férule du prince de Montenuovo, la surhumaine austérité auprès d’un homme qui avait maîtrisé l’humain en lui et ne consentait à redevenir sensible que dans ses colloques avec Dieu.
Elle ne fut pas la maîtresse de François-Joseph, ni la favorite. Elle fut l'amie. Un rôle qui n’avait pas encore été joué près d’un trône. Par certains côtés, il se rapprocherait d’une partie des fonctions de Mme de Maintenon, évertuée à amuser un homme qui n’était plus amusable. Mme Catherine Schratt traversa la dernière partie du règne de François-Joseph ravagée, désolée, avec une raison calme. Pendant près de trente ans, elle frôla les rois qui venaient à Vienne, les empereurs, les grands politiques. Mais elle se tint à l’écart de la politique. Elle demeura, dans ce palais malheureux, presque maléfique, comme une héroïne qui aurait vu se rallumer périodiquement sur les murs l’inscription phosphorescente de Babylone Mane, thecel, phares... 
C’est elle que l'impératrice, éperdue de douleur, vient reprendre par la main pour aller annoncer à François-Joseph le suicide de Rodolphe, après le meurtre romantique de la petite Marie Vetcera. C’est elle qui se charge d’apprendre à l’empereur l'assassinat de l’impératrice, à Genève. 
C’est elle qui se tient près de l’empereur quand parvient la dépêche du double assassinat de Sarajevo qui va déchaîner la guerre. — Mon amie, lui dit d’une voix basse le vieillard, rien ne m’aura été épargné !... C’est à elle que va le premier geste d’empereur de Charles Ier quand il la vit, reléguée et presque honnie, au seuil des appartements après que François-Joseph eût rendu le dernier soupir. Le nouvel empereur se pencha vers çette femme sanglotante, la prit par le bras et l’amena au pied du petit lit de camp où reposait celui qui venait de mourir... 
C’est elle qui, demeurée à Vienne dans le tumulte de la révolution après la chute de Charles Ier, reçoit l'hommage respectueux du peuple. Aujourd'hui, seule dans sa maison de Schœnbrunn, à cent mètres du palais vide abandonné aux visiteurs en troupeau, elle contemple un abîme de cendres. Le dernier acte de l’Empire : une femme solitaire et dénuée, de 81 ans.., 

Sur les râles de la ménagerie de Marie-Thérèse 

S. E. M.Friedrich Wiesner m’avait présenté à Mme Schratt. On connaît le rôle diplomatique de M. Friedrich Wiesner. Sur les dessous de la guerre, il a apporté des éclaircissements qui font loi. Le document Wiesner se trouve dans toutes les chancelleries. Nous reparlerons de son rôle. Mme Schratt, depuis vingt ans, condamne sa porte. Elle repousse la badauderie. Mais elle refuse aussi bien la visite de l’Altesse étrangère de passage à Vienne que celle de l’historien qui pourrait recevoir d'elle, la survivante, les secrets de -l’Empire,
 — On a écrit des livres sur moi, on m'a consacré des articles dans tous les pays, on m’a même représentée à la scène... Je n'ai vu personne de ceux qui me mettent en cause, je ne leur ai fait aucune déclaration écrite. J'ai dû souvent informer mon avocat, je voudrais tout arrêter, me dit, dès l'accueil, la survivante. Laissez-moi dans l’ombre, je veux mourir en paix... 
Et malicieuse : 
— Après moi, qu’on dise ce qu’on veut ! Qu’importent les légendes !... Un regard rapide, le regard prisonnier d’une femme jeune dans ce visage qui, en dépit du temps, demeure piquant, léger. 
Catherine Schratt, c’était l’esprit de Vienne. Elle porte coquettement des cheveux d’un brun roux. Il est je ne sais quoi de tout elle même qui repousse ses 81 ans. A ses côtés vivent son fils et son intelligente belle-fille d’origine russe. Le fils de Mme Schratt, baronne Kiss, le baron Kiss, qui est Hongrois, remplit une carrière diplomatique, pleine de sens et de tact, que la chute de l'empire arrêta. Il se retira volontairement, mais demeure un Européen informé dont on regrette l’action. Nous sommes dans un des derniers salons de cette Vienne impériale, polyglotte, cultivée et fine, qui avait conservé l’atmosphère de 1814. Et ce salon, l’individualité d’un empereur l’a absorbé. ; nous n’y recueillerons que des émotions sobrement notées, les regrets du passé s’y exhalent sans éclat, sans sensiblerie ni naïveté, maintenus dans l’ordre de la spéculation historique, de ses antinomies comme de ses inévitables recommencements.
— Retournez vous au palais, madame ? ai-je demandé, un peu cruellement à Mme Schratt.
— Jamais...
Elle ajouta moins sèchement :
— J'y fus il y a trois années, je suis entrée dans l’appartement privé de l’empereur, mais le cœur m’a manqué, je suis partie, je n’y retournerai plus jamais.
Elle entendait spécifier : « Je fermerai les yeux à la vie sans le revoir autrement que par mes souvenirs. » Elle voudrait s'arrêter à l’avant-guerre, repousser les misères, les malheurs, les laideurs du jour. 
— Je suis ruinée comme les autres, avoue-t-elle avec un geste de la main qui semble abattre un carte. 
Et elle murmure : 
— Rien ne va plus maintenant. 
La guerre. La famine s’était abattue à l’arrière des fronts sur l’Autriche, sur Vienne. Un jour, l’empereur donne ordre de mettre bas les parterres centenaires et de labourer , les pelouses du parc de Schœnbrunn. — Les fleurs sont inutiles désormais, dit François-Joseph. 
Et on planta des pommes de terre à Schœnbrunn. 
Le matin, François-Joseph parcourait de son pas lent, à petits coups de la canne sur laquelle il s’appuyait chaque jour davantage un peu plus courbé, ces champs de pommes de terre destinés aux pauvres de Vienne. La ménagerie dans le parc est une des plus vieilles d’Europe. Marie-Thérèse, copiant Louis XIV à Versailles, aimait venir déjeuner dans le pavillon des perroquets, près des fauves qui étaient arrivés d’Afrique, par l'Espagne. 
— Nous n'avons pas le droit de distraire un gramme de viande due au peuple, décréta encore François- Joseph. 
Les bêtes, nourries de succédanés trompeurs, hurlaient, gémissant jour et nuit. On les abattait une à une, avant qu’elles ne périssent de la faim. Mme Schratt fuyait ce coin du parc. 
Voilà le quotidien d’un empire qui sombre... L’empereur de 84 ans ne voyait plus que la mort abattre sans arrêt autour de lui. Après les siens qui l’entouraient d’ombres tragiques, son peuple qui se mourajt de privations. Mais sa parole avait été donnée à Berlin, il ne pouvait faire la  paix. 
Die Waffentreue! La fidélité des armes !
Je ne sais rien de plus grand que cette fin de règne que Mme Schratt a vécue dans un palais où l’abondance maléfique atteint aux plus grandes infortunés antiques. On vivait à Schœnbrunn écrasé par les misères de l’histoire. Et chaque jour à son réveil, sur les murs du cabinet de la terrasse, François-Joseph voyait Marie-Antoinette enfant danser un fantomatique ballet... Il ne restait plus à cet homme pour lui apporter un peu de vie que la fille du maître poste de Baden, Catherine Schratt. avec son énergie populaire. 
Le 1er août 1914, l’empereur avait dit à Mme Schratt : 
— Si la monarchie doit absolument sombrer, que ce soit du moins avec honneur. Il n’avait plus d’illusion sur la durée de l’empire des Habsbourg qui jadis s’étendait jusqu'aux limites de l’Europe et sur quoi le soleil ne se couchait jamais. Chaque jour, Mme Schratt l’entendait évoquer la paix. Comment ne pas saluer avec admiration cette femme qui soutenait, selon le mot orgueilleusement désespéré d’un autre Habsbourg, ce que l'empereur rejetait de mortel vis-à-vis des rois, de ses ministres, de ses peuples, pour n'apparaître à leurs yeux que l’empereur qui ne meurt jamais... 
L’orgueil la fonction_maintint jusqu’au bout François-Joseph.
— Mais l’homme était timide, dit le baron Kiss, il le dissimulait par une majesté impénétrable. 
La part de Mme Schratt a été finalement plus lourde que celle d’une vraie impératrice. L’éloignement n’est pas nécessaire pour grandir sa figure dans ce palais de Schœnbrunn où les heures de guerre eurent quelque chose de hanté. Vers neuf heures, chaque soir, le vieillard, appuyé sur le bras de son fidèle Ketterl, le valet de chambre, gagnait le prie-Dieu, contre le petit lit de camp qui lui servait depuis soixante-huit ans, et à genoux, devant le crucifix, dans son ardente prière il redevenait, loin de tous, un homme écrasé de détresse. 
Mme Schratt rompit le silence où cédait son cœur pour m’apprendre la formule du malheur qui servait quotidiennement à l’impératrice Elisabeth, car pour son usage spéculatif l’impératrice Elisabeth ne pouvait soumettre l’examen des motifs de la vie que sous l’angle noir du destin... 

(À suivre)

Mittenwald — Eissymphonie im Laintal — 7 Bilder








 © Luc-Henri Roger

jeudi 9 février 2023

Deuxième chapitre de Sa Majesté des 7 douleurs, un feuilleton illustré sur l'impératrice Elisabeth d'Autriche.

Le journal L'Est républicain publiait en 1951 un feuilleton illustré de vignettes illustrant la vie de l'impératrice d'Autriche. Le texte peut induire en erreur. Ce journal n'avait pas vocation à faire œuvre d'historien. On peut aujourd'hui lire tout cela grâce à Gallica, l'excellent site de la BnF. 

in L'Est républicain du 21 avril 1951

Le Mystère du « Mont Sacré » : L’incroyable histoire du Saint Prépuce d’Andechs et de la petite souris

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