lundi 3 avril 2023

" La vie ? Ou le théâtre ? " L'oeuvre de vie de Charlotte Salomon. Une exposition au Lenbachhaus de Munich


L'exposition du Lenbachhaus (Kunstbau)

"Leben ? oder Theater ?" (" La vie ? Ou le théâtre ? " ) est l'œuvre de l'artiste Charlotte Salomon (1917 Berlin - 1943 Auschwitz), réalisée au cours des deux années qui ont suivi sa fuite de Berlin vers le sud de la France, en 1939. Ce "Singespiel", comme elle l'appelait, se compose de 769 dessins à la gouache, divisés en trois actes, et est édité et géré par le Musée juif d'Amsterdam depuis 1971. Le riche enchevêtrement de dessins, de textes et d'annotations scéniques à la gouache est une œuvre artistique exceptionnelle du XXe siècle, riche en références à l'art, à la musique, au cinéma et à la philosophie de l'époque de Charlotte Salomon. Elle offre en même temps un aperçu unique de la vie mouvementée personnelle de Salomon.
La structure narrative de "La vie ? ou le théâtre ?" est restée inchangée  jusqu'à aujourd'hui. Les illustrations et le texte s'assemblent comme les scènes d'une production théâtrale ou d'un scénario, tout en anticipant la nature hybride des couches de texte et d'images des romans graphiques. Les personnages de l'œuvre sont basés sur le vécu et l'environnement de Salomon, mais elle les a développés avec soin et les a abstraits pour en faire des personnages de fiction dans une histoire plus vaste que la réalité. La narration de Salomon ne doit donc pas être lue comme un rapport autobiographique factuel, mais plutôt comme une mise en contexte de différentes situations et circonstances de la vie, dans un sens à la fois personnel et universel. Ainsi, dans son "Singespiel", Salomon accorde une importance primordiale aux événements interpersonnels de sa vie, tout en laissant planer la menace du national-socialisme comme un terrible bruit de fond.
"La vie ? Ou le théâtre ?" témoigne d'une pratique artistique assurée grâce à des inventions picturales novatrices et puissantes, ainsi qu'à de subtiles nuances ironiques. Parallèlement à son art, Salomon apparaît comme une protagoniste souveraine - malgré les malheurs familiaux et les persécutions antisémites. L'œuvre de sa vie offre ainsi un aperçu unique de la vie complexe et violemment écourtée d'une jeune artiste.

Une exposition du Lenbachhaus de Munich en collaboration avec le Musée juif d'Amsterdam.

Examiner toute l'oeuvre dans son fauteuil

Vous voulez voir toutes les pages de "La vie ? ou le théâtre ?" Cliquez sur https://charlotte.jck.nl/ Vous pouvez voir ici l'ensemble de l'œuvre composée de 769 gouaches et 320 pages transparentes. Chaque fois que le mot "Musique" apparaît en lettres noires à droite de l'image, vous pouvez écouter les morceaux correspondants. Bon parcours visuel et musical !

Planifier sa visite : L'expo est ouverte jusqu'au 10 septembre 1923. Cliquer ici pour accéder au site du Lenbachaus

Source du texte : traduction du texte du Lenbachhaus

Coups de coeur


L'artiste en train de peindre à Villefranche



































Schmetterling, deux chorégraphies de Sol León et Paul Lightfoot par le Ballet d'État de Bavière

Schmetterling —L. Summerscales, R. Strona © Carlos Quezada

La compagnie du Bayerisches Staatsballett présente jusqu'au 8 avril des représentations de son répertoire, avec notamment au programme sa dernière production, les Ouvertures de Tchaïkovski d'Alexei Ratmansky. C'est avec Schmetterling que le Bayerische Staatsballett a ouvert la semaine du Festival du ballet 2023.

Schmetterling, deux chorégraphies de Sol León et Paul Lightfoot

C'est la première fois que des chorégraphies de Sol León et Paul Lightfoot sont présentées à Munich. Le Bayerisches Staatsballett est aussi la première compagnie à représenter conjointement Silent Screen et Schmetterling en dehors du Nederlands Dans Theater (NDT). Depuis près de deux décennies, les deux chorégraphes ont forgé l'excellente réputation internationale de cette maison. 

Paul Lightfoot (1966, Angleterre) a rejoint le Nederlands Dans Theater en 1985, y commençant une carrière de danseur qu'il y poursuivra jusqu'en 2008. C'est au cours de cette période qu'il s'est mis à chorégraphier avec Sol León. De septembre 2011 à août 2020, il fut également directeur artistique de la compagnie. Sol León a rejoint le NDT après avoir obtenu son diplôme à l'Académie nationale de ballet de Madrid en 1987. Elle y dansa entre autres dans les ballets de Jiří Kylián, Hans van Manen, Mats Ek et Ohad Naharin. En 2003, León interrompit sa carrière de danseuse pour se consacrer entièrement à la chorégraphie, en collaboration avec Paul Lightfoot. De 2012 à 2020, León a également été conseillère artistique du NDT. La début du travail conjoint des deux chorégraphes remonte à 1989. Ensemble, ils ont créé plus de 60 ballets pour le Nederlands Dans Theater, dont ils furent résidents de 2002 à 2020. Les deux chorégraphes forment un couple tant à la scène que dans la vie, ils ont une fille, prénommée Saura. À ce propos, une particularité : la plupart de leurs ballets portent un titre commençant par la lettre 'S', qui renvoie au prénom de Sol León. La lettre 'S' leur sert de mascotte ou de porte-bonheur. Et ce fut aussi déterminant dans le choix du prénom de leur enfant.

Le spectacle en deux parties présente deux pièces fondatrices de leur travail de collaboration artistique dans un langage de danse qui participe d'une même conception : il se caractérise par une théâtralité particulièrement forte et l'expression de puissantes émotions qu'ils exposent dans leur langage de danse inimitable, excellant par sa finesse technique. Derrière chaque pas, geste et figure se cache une attitude émotionnelle, un contenu narratif ou un concept poétique. La vie humaine se déploie dans les deux ballets comme un espace d'expérience spécifique, dans lequel s'expriment tant la soif de vivre que la conscience de la mort.

Silent Screen a fêté sa première mondiale en 2005. Sol León et Paul Lightfoot se sont inspirés, entre autres, de films muets qui, comme dans le ballet, traitent de la communication interhumaine d'une manière non verbale. La scène dévoile le décor de trois grands écrans déployés comme un paravent où défilent les flots de la mer du Nord séparés par un brise-lame. Les silhouettes de trois personnages, deux hommes et une femme vus de dos se découpent sur le fond marin. Le plus grand des hommes appartient au film et se détache de l'alignement qu'il formait avec l'homme et la femme pour s'avancer sur le brise-lames. L'homme et la femme s'engagent dans un dialogue dansé, tournant autour des différentes phases de la relation d'un couple, dont la structure étendue est formée par un collectif composé d'individus totalement différents. L'amour sous ses formes changeantes comme la peau d'un caméléon et les relations — il s'agit toujours de relations, avance le couple de chorégraphes hispano-britannique. Les différentes scènes obéissent moins à une histoire cohérente qu'à une logique onirique, interprétée par l'ensemble sur les musiques du compositeur américain Philip Glass. Plus tard, dans le film muet, s'avancera une jeune fille vêtue d'un manteau rouge jusqu'au point d'un gros plan sur son visage puis sur ses yeux grands et magnifiques qui regardent le couple dansant ou qui nous fixent, ce que l'on comprendra, c'est selon. Un tourbillon se forme qui semble tout aspirer et nous font pénétrer dans une sorte de rêve dansé où des couples se forment, se déforment, s'aiment ou se déchirent. Le film de la fin de Silent Screen redessine le chemin parcouru en mode inverse : le tourbillon, les yeux, la petite fille qui s'en va vers la mer, l'homme et puis, pour finir,  " la mer, la mer, toujours recommencée ", — un procédé ouroborique,

Au retour d'entracte, un danseur accroché au rideau se met à battre des ailes simulées, une femme âgée et percluse en petite robe noire un peu courte traverse la scène les pieds nus (une spectatrice qui s'est trompée de porte ?). L'homme la remet sur le droit chemin la poussant vers les coulisses. Mais elle a perdu son sac et revient en scène... Un intermède typique du travail des deux chorégraphes.

Dans la seconde moitié du spectacle de ballet, le Bayerisches Staatsballett interprète la chorégraphie Schmetterling qui fut créée en 2010 au Nederlands Dans Theater. Le papillon du titre qu'on vient de voir simulé en fin d'entracte  est ici symbolique de l'éphémère, de la transformation et de la beauté. La pièce commence par la relation entre une femme âgée et son fils, confronté à la mort de sa mère. Autour de cela se forme un groupe de personnages supplémentaires, tout de noir vêtus, qui incarnent les différentes phases et aspects de l'existence humaine. Schmetterling est réglé sur la musique de Max Richter, avec certaines des 69 chansons d'amour du groupe de rock indépendant Magnetic Fields qui forment également le paysage sonore. Ils réverbèrent tout ce qui est absurde, triste, sarcastique, passionné, désirable et humain dans un monde d'émotions, dans lequel l'amour dans toutes ses nuances forme le noyau énergétique. " Panta rhei ", tout se transforme constamment, la vie humaine est mobile et éphémère comme la vie d'un insecte, elle côtoie constamment la mort avant d'y disparaître. Alors que Silent movies laissait encore entrevoir en son début tout au moins un amour possiblement harmonieux, un cocon protecteur, les relations de Schmetterling se passent dans l'espace réduit d'une succession de portiques noirs placés en emboîtement  au milieu de la scène. Les expressions des danseurs sont outrées, sarcastiques, empreintes d'un humour provocateur et ricanant, elle dérangent, mettent mal à l'aise, semblent évoquer le désespoir d'être vivant dans un monde insensé. Les amours sont volages, la vie transitoire, sans direction, ce que les danseurs et danseuses expriment par des mouvements syncopés, un comportement déréglé ou des visages grimaçants. C'est inquiétant et parfois à la limite du supportable. Sur la musique finale de Max Richter, les portes noires emboîtées, symboles peut-être de la vie qui passe et trépasse, disparaissent pour laisser place au spectacle d'un paysage marin projeté sur un vaste rideau en hémicycle et qu'un danseur vient entièrement ouvrir : avec le rideau qui s'ouvre disparaît le film paysagiste. Est-ce à dire qu'après la mort, il n'y a plus rien ? 

Ceci dit, c'est magnifiquement dansé. Et c'est sans doute le travail accompli et la technicité parfaite  des merveilleux interprètes du Bayerisches Staatsballett qui suscite l'énorme enthousiasme, les trépignements et les bravi d'un public déchaîné aux applaudissements, peut-être aussi libératoires et cathartiques.

SILENT SCREEN
Chorégraphie, scène, design de costumes et concept de fil Sol León et Paul Lightfoot
Musique Philip Glass
Réalisation des costumes Hermien Hollander et Joke Visser
Lumières Tom Bevoort
Réalisation du film Metropolis Film / Dicky Schuttel

SCHMETTERLING
Chorégraphie et scène Sol León Paul Lightfoot
Musique Magnetic Fiels et Max Richter
Costumes Joke Visser et Hermien Hollander
Lumières Tom Bevoort
Photographies projetées Rahi Rezvani

Solistes et troupe du Bayerisches Saatsballett

Prochaines représentations les 21, 28 et 29 avril. Chemin vers les réservations.

dimanche 2 avril 2023

Sissi à Madère — Extrait du feuilleton "L'impératrice errante" du journal Ce Soir (1939)

Sissi et ses dames de compagnie à Madère
(illustration hors article)

En 1939, le journal parisien Ce soir dirigé par Louis Aragon publiait en feuilleton la biographie romancée de l'impératrice Élisabeth d'Autriche, due à la plume de Suzanne Normand, sous le titre Une impératrice maudite. La vie errante d'Elisabeth d'Élisabeth d'Autriche. Voici le chapitre consacré au séjour de Madère, dans l'édition du 16 juin,

" RÉSUMÉ

Avril 1854: Vienne accueille triomphalement une enfant, belle et rêveuse, Elisabeth de Wittelsbach, fille du duc de Bavière, qui va devenir la femme du jeune empereur François.Joseph. Août 1858 : la jeune souveraine met au monde l'héritier tant attendu et qui sera l'archiduc Rodolphe. Mais cela n'empêche pas Elisabeth, en butte à l'hostilité implacable de sa belle-mère, l'archiduchesse Sophie, d'étouffer, entre les murs de la Hofburg ; comme dans une prison.

Elle n'aura plus, tenace comme un vertige, cette envie de s'arracher à tout.

Mais, autour d'elle, il n'est pas question de tendresse. Il s'agit seulement de savoir si cela se fait, ou ne se fait pas., Sa vie est en danger, mais vers cette vie, pas un élan, rien que des calculs.

— Oui, je crois, insiste-t-elle, je crois qu'un hiver à Madère me ferait du bien.

... À Anvers, le yacht qui l'emmènera à Madère se balançait doucement sur les eaux livides de la mer du Nord. Il parlait de liberté, d'espace, et pourtant, ce qu'Elisabeth regrettait encore à cette heure, c'est le mot d'amour que le cœur distrait de son mari persistait à lui refuser. Loin de la Cour, va-t-il retrouver enfin la gentillesse d'autrefois ? Mais, au départ, ses paroles restaient celles de tout le monde :
— Allons, soigne-toi bien. Guéris tes poumons.

Ses poumons ? Et son âme ?

La trêve de Madère

Sous les fenêtres d'Elisabeth, à Madère. l'Atlantique, plus bleu que le ciel, léchait. le rivage à petits coups doux. L'air était plein de l'odeur des mimosas. Là-bas, à Vienne, la Hofburg, sous le vent d'hiver, devait être glaciale, et ses hôtes moroses. Seuls, deux visages d'enfants, qui, loin d'elle, essayaient leurs premiers pas, leurs premiers rêves, avaient le pouvoir d'étreindre le cœur de l'impératrice. Elle y pensait sans trêve, en parlait à ses femmes :
— Mais, quand je suis à la Hofburg, ne sont-ils pas aussi loin de moi ?
La vie est douce, ici. C'est une petite cour sans étiquette : d'impératrice l'a voulu ainsi. Il y a deux ou trois dames de compagnie, toutes jeunes, toutes belles, éperdues de dévouement.
Quelques hommes, aides de camp, officiers. De loin en loin, on voit débarquer un gentilhomme, envoyé par l'empereur, qui vient prendre des nouvelles, et apporte les derniers échos de la Cour.
Mais la Cour ne manque pas à Elisabeth, avec ses tyrannies imbéciles, sa pompe d'un autre âge, son faste aux minuties remplies de pièges.
Même, si quelque chose lui gâche subtilement le plaisir d'être ici, c'est bien la perspective de retrouver un jour la somme barbare de ces stériles devoirs.
Du moins, à Madère, a-t-elle repoussé toutes les contraintes.
Inutile de compter sur ses visites, sur ses réceptions.
Le comte Carvalho, seigneur de l'île, en a été pour ses frais.
Il voulait mettre son palais à la disposition de l'impératrice.
Elle a préféré cette simple villa, ce jardin qui éclate de fleurs, le chant infatigable de la mer, sous ses fenêtres.
La voir ? On ne la voit pas.
Elle est malade, elle est venue ici pour se reposer. Qu'on ne l'oublie pas.
De temps à autre seulement, elle monte l'un des poneys qui peuplent les écuries.
Mais ce ne sont plus les folles chevauchées de jadis : une heure de promenade, c'est tout, et au pas. Au retour, elle s'étendait auprès de sa fenêtre ouverte. 
— Votre Majesté sortira-t-elle de nouveau ?
— J'ai des lettres à écrire, Marie. Et puis lire, lire. Là-bas, songes-tu qu'il fallait presque me cacher, pour lire ? À quoi cela peut-il bien servir à une impératrice, la lecture ?
Elle touchait ses livres avec une sorte d'amour, les reprenait sans fin. C'étaient les Confessions de Jean-Jacques Rousseau, les poésies de Lamartine, celles de Henri Heine. Elle découvrait ce douloureux génie, il éveillait en elle de longues résonances : « J'ai cherché l'amour sur toutes les routes, j'ai tendu la main à toutes les portes, mendiant une pauvre aumône d'amour, mais on ne m'a donné en riant que la haine froide. »
— Le courrier est-il arrivé ?
 Il n'y avait jamais assez de courrier. 
— Pourquoi ma sœur Marie n'écrit-elle pas ?
Cette attente tournait à la torture.
Mais Marie ne pouvait guère écrire. Dans Gaète, où, avec son pitoyable époux, elle avait accepté de se réfugier après l'entrée à Naples de Garibaldi, cette souveraine de vingt ans refusaif de capituler, refusait de suivre à Rome le corps diplomatique qui s'y retirait dignement.
Le général assiégeant priait qu'on lui désignât, afin de les épargner, les hôpitaux et le palais royal ? Marie, acceptant l'offre pour les hôpitaux, la déclinait pour le palais.
En février, Elisabeth apprit que Marie avait perdu sa couronne. Pour l'impératrice, c'était là un mince malheur. La mésentente du couple proscrit lui paraissait autrement cruelle.
— Les choses s'arrangeront.
Elle n'y croyait plus à présent. Et, loin des siens, elle sent avec une violence accrue, presque douloureuse, les liens qui l'attachent à eux.
— Savez-vous que ma sœur Hélène me promet sa visite ?
Elle arrivera bientôt.
Hélène apportait avec elle le climat, la couleur, le parfum de Possenhofen et tous les visages qui depuis toujours le peuplaient.
Auprès d'elle, l'enfance d'Elisabeth, ce paradis perdu, ressuscitait, avec la fantaisie du père, la sagesse maternelle, et les jeux fraternels dans les prairies bavaroises, dans les eaux du lac, fraîches sous le soleil.
— Tu te souviens ?
Il y avait, à se souvenir, une sorte de bonheur sans prix, où l'exaltation se compliquait d'un regret poignant.
Maintenant, tout était perdu de ce royaume introuvable, il n'y avait plus place pour les sortilèges ingénus que dans la mémoire et dans le cœur. Maintenant, c'était l'âge morose de la raison.
Dans la grâce éclatante des jardins de Madère. Elisabeth regardait sa sœur paisible, sans rêves et sans révoltes, indifférente à son visage et à sa toilette. En pensée elle posait, sur cette tête sage, la couronne d'Autriche.
Non, l'inquiétude héréditaire des Wittelsbach n'habite pas sous ce front-là. Ni l'inquiétude, ni l'indiscipline. Un jour, Hélène parlait à Elisabeth de « leur tante Sophie ».
Elle vit sa sœur pâlir brusquement :
— Ce n'est plus tante Sophie, souffla-t-elle. tu ne sais pas.
Tout ce que la Cour d'Autriche avait fait peser sur elle de contraintes, d'incompréhension, tout le despotisme qu'elle exerce — non point seulement sur ses gestes et sur ses actes, ce qui ne serait rien, mais surtout, surtout, sur sa pensée, sur sa vie intérieure — tout, à présent, est symbolisé par cette «femme forte», qui a sacrifié une âme à la grandeur de l'Empire, à ce qu'elle croit être la grandeur, car le jour où l'on fera le compte de ses erreurs.
Elisabeth regarde le ciel, la mer, couleur de jacinthe, elle respire le doux vent qui a passé sur les jardins, et tout ce bonheur ne réussit pas à lui alléger le cœur.
Elle avoue :
— J'ai écrit, à tout le monde, à tous en Bavière, à Vienne.
Seul son nom n'a pu venir sous ma plume. Et pourtant elle voudrait une réconciliation. Même, elle m'a envoyé dernièrement un Saint-Georges.
— Tu l'as remerciée ?
— Par l'intermédiaire de mon beau-frère, Louis-Victor. 
— Sois raisonnable, murmura Hélène.
Sur le bureau de l'impératrice souriaient les petits visages de Gisèle et de Rodolphe.
Quand Elisabeth tourna la tête vers Hélène, celle-ci vit que sa sœur avait les yeux pleins de larmes.
Sur le yacht Victoria-et-Albert que la reine d'Angleterre, une seconde fois, avait mis à sa disposition, Elisabeth refaisait en sens inverse la même route, celle du retour.
Elle multipliait les escales, tâchant de retrouver, dans les ports où le bateau jetait l'ancre, l'éclat et la douceur du printemps de Madère auquel elle avait dû s'arracher.
Avril finissait. Aux escales d'Espagne, ce fut le mois de mai. Comme elle voudrait que le paysage fût seul à l'accueillir ; et non les hommes, non les honneurs ! À Cadix, elle refuse toute réception. A Séville, repoussant une invitation des souverains pour Aranjuez, elle court aux arènes.
Et voici Gibraltar, Majorque, Malte, voici Corfou, dans son anneau d'écume, sous les orangers en fleurs et les cyprès noirs.
Voici Trieste où François-Joseph est venu à sa rencontre, ému peut-être.
Et voici Vienne. Les enfants, la joie ? Non, la Hofburg où, à peine arrivée, elle doit, sans transition, retrouver le fidèle cauchemar du cérémonial : l'interminable présentation des grandes dames de la Cour.
Et voici l'archiduchesse, éternellement pareille à elle-même, intangible, inébranlable.
Voici que tout recommence.
Et jusqu'à la maladie. Et, de nouveau, le départ.
Le départ ou la fuite ?
Cette fois, c'est l'île d'or Corfou, où l'accompagne l'archiduc Max, le frère de l'empereur, et où Hélène, toujours vigilante, ira la retrouver et, une fois de plus, la raisonner. Où l'empereur, après quatre mois d'absence, débarquera, sans réussir à la convaincre de revenir à Vienne. 
— Du moins, dit-il, pourrais-tu ne pas résider en dehors du royaume ?
Elisabeth l'écoutait, méfiante et têtue.
Le royaume ?
Elle choisirait donc Venise, la ville chimérique et hostile où, du moins, elle ne serait point accablée d'obligations.
Mais était-ce assez loin de Vienne ?
De loin en loin, son mari surgissait. La comtesse Esterhazy lui amenait ses enfants, avec toutes sortes d'interdictions serinées par l'archiduchesse. Et Ludovica, inquiète de toutes ces absences, de tous ces manquements à l'étiquette, arriva soudain, gonflée de maternelles objurgations.
Perplexe, elle regardait sa fille, changée, bouffie, et qui souffrait des pieds, elle, cette Atalante.
Elle la convainquit d'aller se soigner à Kissingen en Bavière.
Mais la meilleure cure, c'était peut-être Possenhofen, avec la présence de Marie, qui, elle aussi, fuyait son piteux mari, celle de Mathilde, mariée depuis peu au frère de François II, le prince Trani, et tout cet inexprimable qui la rendait à la joie : Possenhofen à jamais pétri des souvenirs de l'enfance perdue :

Ô hirondelle, prête-moi tes ailes!
Emmène-moi au pays lointain ; 
Que je serais heureuse de briser toute entrave.
De rompre tout lien. "

Cet élégant portrait, réalisé par le peintre Franz Schrotzberg, a été offert par l’impératrice en 1861 à Richard Davies, le propriétaire de la Quinta Vigia à Madère, le lieu de villégiature de l’épouse de François-Joseph entre novembre 1860 et avril 1861. L’impératrice avait offert son portrait à ses hôtes en remerciements de leur accueil et cette toile est depuis restée propriété de cette famille, qui le revendit en 2018.

Mit der Kamera über den Bozner Markt — 22 Fotos

  © Marco Pohle