mardi 9 janvier 2024

Louis II de Bavière, hôte royal de l'auberge de Fernstein . Un texte de Louis Chevallier (1899)

La passe Fernstein et le lac de Fernstein
Carte postale de 1905

UNE AUBERGE ROYALE

Un article de la Revue hebdomadaire du 18 novembre 1899

Je veux parler de Fernstein, cette oasis de verdure sombre et mélancolique posée comme un nid dans un fond de vallée tyrolienne, où le roi Louis II de Bavière avait élu pied-à-terre dans une auberge de rouliers. Venant d’un souverain, même d’un souverain fantasque, le cas est déjà peu banal, mais ce qui peut encore étonner davantage, c’est le contraste de cette retraite volontaire au seuil d’une grande route sillonnée de passants, dans un asile plus que modeste, avec les solitudes grandioses des marécages de Bavière où surgissaient, au moindre signe du caprice royal, les féeriques châteaux de Chiemsee, Linderhof, Neuschwanstein...

Quand on évoque les folles chevauchées nocturnes à la lueur des torches dans les forêts d’Oberland, les orgueilleuses incarnations en d'étincelantes cuirasses des dieux du Walhalla, puis, glissant sur les ondes, les mélodies berceuses aux orchestres invisibles, et que tout à coup l’on se trouve, sans transition, devant la petite auberge de Fernstein, on se demande à quelle mystérieuse influence pouvait obéir en de certains moments, la pensée du grand misanthrope. Ici, rien en effet de théâtral, ni le décor extérieur, ni l’habitation, mais plutôt un ensemble de douces tristesses, de souvenirs fuyants, propres à porter le rêve dans l’infini reposant. Peut-être, au surplus, était-ce là un lieu de méditation, de retour sur soi-même, où dût venir parfois le royal acteur, aux heures de froide raison, pleurer sur l’inanité de ses rêves vécus et l’impossibilité quand même d’échapper à la terre avant 1 heure marquée.

Femstein se trouve situé dans la vallée de Gurgl, sur la route de Nassereit à Lermoos.

Pour s’y rendre, on quitte la voie ferrée de Feldkirch-Innsbrück, à la petite station d'Imst. De là, un landau, une «Eilwagen», attelé de deux vigoureux postiers, vous emporte à travers la campagne jusqu'au village de Nassereit. 

Au sortir de la gare, on tourne à gauche, puis l’on traverse sur un pont en fer le torrent de l'Inn dont les eaux rapides et blanchâtres coulent à plein bord ; à droite, une petite chapelle à clocher vert rappelle l'accident de voiture où le roi de Saxe Frédéric-Auguste trouva la mort en 1854 ; ensuite la route s’enfonce en des bosquets touffus, décrit plusieurs courbes, et enfin se dégage en ligne droite, bordée de chaque côté de pâturages qui s’étendent au loin. Çà et là, sur la gauche, quelques chalets disséminés dominent l’embouchure de la vallée. Après environ un quart d’heure, on atteint le village d’Imst planté tout en longueur sur le bord de la route. . .

Parmi les maisons grises aux toits d'ardoises, la terrasse en sapin verni de l’hôtel de la Poste jette une note claire et gaie, puis voici le poteau aux couleurs nationales, rouge et jaune, surmonté de l’aigle à deux têtes ; accoudés à une fenêtre, quelques soldats, vêtus de l’uniforme marron, fument et bâillent.

Au claquement de fouet du postillon, la population est accourue. Femmes et enfants, ceux-ci très nombreux, sont là debout au seuil des portes, qui regardent curieusement tous ces visages étrangers quant aux hommes, ils sont déjà par la vallée ou bien ils travaillent et restent cachés, ceux que l'on rencontre sont forts, barbus et coiffés, en général, d’un chapeau de feutre vert à forme pointue ; aucun type particulier ne retient l’attention, quelques gloires font déjà leur apparition, même chez les tout petits.

Autrefois, paraît-il, le village d’Imst était très renommé pour l’élevage des serins, c'était un centre commercial très actif pour tous les Etats d’Autriche et d’Allemagne ; hélas! aujourd’hui, cette curieuse industrie n’existe plus, et c’est l’agriculture qui semble être devenue le principal élément de richesse du pays.

En quelques minutes on a dépassé les maisons ; la route continue de monter, très poussiéreuse, au milieu des mêmes pâturages que précédemment ; et sous les rayons obliques du soleil de neuf heures, les gouttes de rosée scintillent comme des diamants. A chaque instant l’on croise des « bildstæcke », statuettes en bois peint, grandeur naturelle, qui représentent le Christ, la Vierge, des saints ; un petit toit voûté en fer les protège de la pluie, parfois même une minuscule chapelle leur est consacrée, dans l’intérieur de laquelle achèvent de se faner quelques bouquets de fleurs de montagne cueillies par une main pieuse. On se croirait en Italie, au pays des toutes-puissances Madones ; d’ailleurs, dans tout le Tyrol, du nord au sud, on retrouve les mêmes signes extérieurs de dévotion, la vie nationale en est imprégnée profondément comme aussi du sentiment d’indépendance.

Çà et là, dans un pli de terrain, l’œil devine quelque hameau blotti dont seuls émergent les toits gris, et aussi le clocher d’église au dôme moscovite. Peu à peu la vallée se fait plus étroite, change en même temps d’aspect, et tandis qu’à droite la vue continue de s’étendre au loin, à gauche, au contraire, le flanc dé la montagne se rapproche, ferme l’horizon, dégage l’ombre et la tristesse. Voici en bordure quelques bouquets d’arbres, sapins maigrelets, églantines diaphanes, puis des touffes de fleurs rouges en forme d’étoiles, comme en portent à leurs chapeaux touristes et cochers.

Après environ une heure trois quarts, la voiture atteint Nassereit ; là, elle stationne une vingtaine de minutes, le temps de changer les chevaux ; tout a l’heure elle reprendra la route de Lermoos, qui passe devant Fernstein, mais comme elle n’accepte pas de voyageurs pour les stations intermédiaires, force est donc d’aller à pied ; d’ailleurs la route est fort belle.

Tout à coup la vallée s’est rétrécie ; aux plats pâturages de tout à l’heure s’est substitué un ravin encaisse. De chaque côté la montagne se dresse, sévère, mystérieuse : au premier plan, les ondulations gazonnées en pente douce, formant une bande de verdure claire entre la route et la paroi verticale ; au-dessus, les premiers contreforts, masses de granit écroulées, aux profils de monstres, aux angles tranchants, sur lesquelles se cramponnent désespérément des troncs déracinés et titubant ; puis, le grand rideau de verdure sombre escaladant le ciel, enfin au sommet le rocher gris et nu découpé en dents de scie sur le fond bleu, avec, dans les échancrures, des sillons de neige qui s’effilent en minces cascades, du faîte à la base. La gorge est vraiment sauvage, pas d’habitation, pas d oiseaux, nulle trace de vie, c’est le grand silence de la solitude que trouble seule, nuit et jour, l’éternelle et monotone plainte du torrent ; au pied de la montagne des ébouas de terre rouge et de quartiers de rocs dont quelques-uns ont roulé jusqu’à la route, rappellent les terribles avalanches du printemps, bientôt on traverse un pont de bois, sur le Pigerbrach qui décrit une boucle et passe de gauche à droite du chemin en roulant avec fracas sur son lit de galets arrondis, puis voici dans le lointain le son argentin des clochettes qui se répondent, carillonnent lentement, au pas errant des vaches...et soudain plus rien, sans doute un pli de terrain, un voile de brume, entre elles et moi... et c’est de nouveau le grand silence, la solitude du chaos.

En montant, le ravin devient plus étroit, les pentes gazonnées s’effacent, l’étau se resserre, il n’y a place que pour la route, il semble que l'on doive se heurter à une impasse. Tout à coup, par une éclaircie de la sapinière, un joli castel aux murs crénelés et flanqués de tourelles pointues surgit au flanc de la montagne. Tout de suite on pense que c’est Fernstein, l’asile caché du roi de Bavière, et l’on imagine un intérieur aux parquets creusés de trappes, aux parois mobiles comme des décors de théâtres... Encore quelques pas, et le paysage apparaît dans toute sa splendeur!

A droite, dans un amphithéâtre de sapins, un lac minuscule aux eaux vertes, mais transparentes et vertes comme une fusion d’émeraude, et laissant voir presque à l’air libre les pierres plates, spongieuses et trouées comme des laves qui en tapissent le fond. Au milieu, un îlot se dresse conique et boisé, au sommet duquel deux pans de murailles en ruines rappellent l’ancien château féodal de Sigmundsburg, puis derrière, autour, de tous côtés, c’est un écran uniformément vert de mélèzes et de sapins aux panaches figés.

A gauche, assis sur le rocher nu et dominant la vallée, le petit castel de Fernstein entrevu quelques minutes auparavant, mais à présent pleinement dégagé, et déroulant en circuit sa longue enceinte de granit ; au pied, en bordure de la route, une auberge aux murs blanchis, au toit de tuiles, comme on en voit dans tous les villages de France.

Jusqu’ici, rien qui puisse indiquer la retraite royale, et l’imagination séduite par l’extérieur romantique du donjon gothique, persiste dans sa primitive tendance. C’est seulement en approchant davantage de l’auberge que cesse l’incertitude. Au fronton de la porte, une inscription, une affreuse enseigne-réclame accroche le regard :

Gasthof Fernstein mit 2 Königszimmer. 

Désillusionné, armé de scepticisme, on franchit le seuil. D’un côté, la porte béante de la cuisine par laquelle on aperçoit des tables chargées de concombres, de confitures, de pommes de terre, puis, sur le fourneau, une casserole de bouillon qui mijote, de l'autre, celle de la salle à manger où quelque paysan attablé boit lentement son verre de bière, tandis que la servante familière regarde silencieusement et attend qu'il parle. Puis c’est un long couloir au plafond enfumé et constellé de mouches, aux murs souillés d’affiches, de « fahrplan», à l’extrémité duquel dans la pénombre d'un demi-jour on gravit, en se tenant a la rampe massive, les marches fustes de l’escalier. Enfin l'on arrive au premier étage. Là, comme au rez-de-chaussée, un long couloir dans lequel se regardent symétriquement les portes des chambres à coucher ; sur la deuxième, un écriteau porte ces mots : "50 kreutzer bei personne."  C’est là! Vous entrez, et le spectacle le plus inattendu s’offre à vos yeux : une pièce d’environ quatre mètres et demi sur quatre, éclairée par deux fenêtres et entièrement tapissée de satin rouge broché tendu sur baguette d’or ; dans le fond, deux grands rideaux de la de même étoffe pendent du baldaquin sur un canapé ; à l’un des coins une vitrine Louis XV remplie d’objets de Sèvres, tasses à café, soucoupes, etc., en face une console de même style sur le marbre de laquelle dansent et se fond révérences toute une cour de petits ducs et marquises en porcelaine de Saxe ; au milieu une table à pieds dorés, puis des chaises, des fauteuils, enfin aur le mur une demi-douzaine de peintures à l’huile, portraits, scènes de danses ou cérémonies religieuses. Tout cela est si coquet, si mignard, quoi se croirait volontiers en un boudoir de quelque dame d’honneur de la Pompadour en rupture de cour ; d’instinct le regard fouille les meubles, cherche un vestige quelconque, miroir, boîte à mouches, éventail, oublié là par hasard ; hélas ! tout est net et rangé définitivement comme en une chambre mortuaire uniquement consacrée au souvenir. Sur la table sont là plusieurs photographies du roi, jaunies déjà, et piques des mouches. Il est en simple redingote, debout, la tête légèrement inclinée vers la terre, la face plus émaciée et la barbe plus négligée que dans les portraits courants ; sous la ligne droite des cheveux rejetés en arrière, son front large et découvert semble rouler un monde de pensées, et son regard franc et profond poursuivre dans le vague un rêve sans fin...

Mais ce n’est pas tout! Une seconde pièce est contiguë à celle-ci, c’est le salon ; un salon de satin bleu clair, aux meubles garnis de même étoffe et laqués blanc ; au-dessus de la porte, des panneaux peints sertis de lambris représentent des amours ; dans un coin, un canapé, puis une console, au milieu une table avec deux grands candélabres donnés par un ami, enfin, aux murs, des portraits royaux, Marie-Antoinette, Louis XV, Louis XVI enfant, d’autres encore, mais dans tout cela très peu de souverains allemands ; on dirait qu’il les fuit.

Comment, entre ces murs de satin, parmi ces meubles légers et presque féminins, le sosie du Roi Soleil, habitué aux salons grandioses, aux solennelles terrasses, à la décoration recherchée d’Herrenchiemsee pouvait-il ainsi venir sans transition se cloîtrer pendant des jours consécutifs, comme en une cellule de moine ? Sans doute, par les fenêtres grandes ouvertes sur le petit lac d'émeraude, sa pensée inquiète était libre de courir à l’aventure, d’imaginer une mort poétique et mystérieuse dans ces eaux aux clartés étranges, ou bien bondissant aux ruines altières du vieux donjon de Sigmundsburg, de revivre dans les siècles écoulés, au temps des armures et des franches lippues, ou bien encore d errer tout simplement à l’infini, de se perdre, sans but précis, sous les ramées silencieuses des sombres mélèzes s oui, sans doute, mais n’avait pas, en plus grand, ces mêmes joies solitaires, sur le roc inaccessible de Neuschwanstein ou sur la moire sévère de Stamberger See ? Alors, pourquoi ce pied-à-terre dans une auberge vulgaire, sur le bord dune grande route, ou devait évidemment, malgré sa présence, continuer le va-et-vient banal de la vie quotidienne? Il y a la, en apparent , un tel contraste avec les goûts connus du roi, que le jugement reste incertain, dérouté, et se demande, en présence de cette nouvelle manifestation de l'âme déjà si complexe de Louis II, quelles profondeurs secrètes il lui faut encore sonder pour se former une opinion définitive.

Était-ce là un besoin spontané de calme provoque par la fatigue cérébrale et physique de tout lettre, ou, ce qui paraît invraisemblable, un repos prémédité, hygiénique, dans sa vie ardente et fiévreuse! - ou bien, par violent dégoût des gestes et des hypocrisies déliés, un soudain désir de choses et de gens simples, plus vrais, plus conformes à la nature, et se laissant deviner dès l'abord! — enfin, comme je le disais aux premières lignes de cet article, Femstein tout simplement un lieu de méditation, de retraite volontaire, où le grand enfant qu'était au fond Louis  dût venir pleurer dans la douce mélancolie de ce vallon tyrolien, sur la vanité de ses rêves vécus, et l'impossibilité quand même d'échapper à la terre avant l'heure marquée!! Mystère, que tout cela! 

Cependant, voici un léger indice ; le menu du dernier repas loyal pris dans cette auberge. Il porte la date du 16 décembre 1880 et se compose de la façon suivante :

Consommé aux petites quenelles. 
Truites hollandaises.
Bœuf jardinière. 
Kechten Kremt. 
Pâté foie gras. 
Punch à la glace
Faisan rôti.
Asperges. 
Gâteau cerises. 
Glace groseille et framboise.

Quoique exempt de recherches, ce menu ne semble pas non plus celui d’un anachorète, son exécution paraît même fort dépasser la capacité moyenne d’une cuisinière d’auberge et exiger, pour certain mets, l’expérience d’un chef habile ; il faut donc en déduire que le roi ne venait pas ici tout à fait en solitaire, mais suivi de ses... gens, de ceux, tout au moins, dont il avait absolument besoin. D’un autre côté, cette date du 16 décembre laisse un peu rêveur. L’hiver, dans ce pays, doit être rigoureux ; sans être à une altitude bien élevée, la vallée se trouve déjà néanmoins à 1.000 mètres au-dessus du niveau de la mer la neige y est abondante, le froid mordant, et l’étranglement que fait à cet endroit la route doit, semble-t-il, canaliser le vent, comme le tuyau d’un soufflet. Ce ne sont guère là, en apparence, des conditions de bien-être pour villégiature hivernale !

Et cependant, je me demande si ce n’est pas précisément dans le contraste de la tristesse extérieure, de la désolation glacée, des rafales de vent et de pluie qu’il pouvait contempler par ses fenêtres bien closes, avec la douce intimité de ce petit nid de satin couleur de ciel, sous l’œil des rois, ses modèles, accrochés à la muraille, que Louis II prenait plaisir à vivre à Fernstein.

Sans doute, ce n’est pas une jouissance ordinaire de roi, mais ce fils des Wittelsbach l’était si peu ; en tout cas ce pouvait être une jouissance d’artiste, or, pour bien goûter la mélancolie des givres sur les branches alourdies, la souffrance muette des oiseaux blottis en boule sous l’auvent des chalets, une chambrette aux horizons bornés ne valait-elle pas mieux que les longs vestibules fastueux des palais royaux ? .

Au moins, dans cet asile, il jouissait de la paix, loin des courtisans et des docteurs importuns, loin surtout des remontrances respectueuses de ses ministres a endroit de ses prodigalités. Et l'imagination libre, il pouvait, à loisir, dans cette auberge de routiers. rêver encore de châteaux nouveaux, plus solitaires, plus somptueux. plus... divins. .

Que deviendront tous ces souvenirs dans quelques années d’ici? 

Aujourd'hui, ils sont, dit-on, la propriété de son onde, le prince régent Luitpold, mais après lui, après son frère Othon, qui, sans doute, ne les connut et ne les connaîtra jamais, où iront-ils, dans quelles miuns étrangères ?

Peut-être l'errant qui vit hier Fernstein et chemine demain dans quelque autre lieu du monde les reverra t-il disséminés, une étiquette au dos, en de licencieux musées de province, en ces musées ou l'on entre quand il pleut. 

Quant à la chambre elle-même, elle reprendra sa vie première ; le papier à fleurs remplacera les tentures de satin ; la chromolithographie d'Andréas Hofer, le portrait de Marie-Antoinette ; une table en bois blanc, la console Louis XV. puis... quelque Anglais viendra et payera très cher pour y passer la nuit.

Louis CHEVALLIER.

dimanche 7 janvier 2024

01.01.1886 — Unser Kaiserhaus — La maison impériale fait la une du Morgenpost.

 



Quelle : ÖNB

 

L'impératrice Élisabeth dans ' La nouvelle Hélène ' de Jean Longnon

   

Jean Longnon (1887-1979) publia son roman La nouvelle Hélène en 1925 chez Plon-Nourrit et Cie. L'action principale du roman se déroule en 1917 en Grèce, au moment de l'abdication du roi Constantin. 

Le passage qui nous intéresse évoque l'entrée d'un jeune homme issu de la noblesse au service de l'impératrice sur le yacht Miramare. 

«J'avais dix-huit ans ; j'aimais toujours la mer et ses risques. Mon père, qui ne concevait pas une vie noble sans servir, me fit entrer à l’École de marine. Puis un après-midi d'hiver, il me mena, avec mon uniforme neuf, me présenter à la cour. Je me rappellerai toujours l'impression extraordinaire que me firent le cérémonial, les costumes éclatants, le scintillement des diadèmes, des aigrettes, des pierreries. L'Empereur fut très affable et me félicita de vouloir servir dans la marine. L'Impératrice souriait de ses beaux yeux d’or clair quand mon père me présenta et lui dit, tandis que je devenais tout rouge :

— Ah! c'est le petit Uscoque ? (1) J'espère que vous ne l’avez pas gâté : je n’aime rien tant que le naturel. Quand il sera sorti de l'École, il fera un excellent officier pour le Miramare. 

« Et voilà comment, aussitôt nommé aspirant, j’embarquai sur le yacht de l'Impératrice. L'impératrice Élisabeth ! [...] Les deux années que j'ai passées auprès d’elle sont les plus grands souvenirs de ma vie. Elle m'appelait toujours : « Mon petit Uscoque », se plaisant à imaginer, à tort ou à raison, qu'il était demeuré en moi quelque chose de sauvage. 
« Nous allions lentement de Miramare à Corfou, à travers toute l’Adriatique, nous arrêtant dans de petits ports de la côte. L'Impératrice me faisait nommer les îles, rapporter les particularités des habitants. Mais dans la traversée, ce qu’elle aimait encore plus que le voyage et les choses nouvelles, c'était la solitude du bord.
« — La vie sur le vaisseau, disait-elle, est beaucoup plus belle que nul rivage merveilleux. On se trouve comme sur une île d'où tous les ennuis et toutes les convenances sont bannis. C’est une vie idéale, toute pure, cristallisée, sans désir et sans conscience du temps.
« Comme sur une île ».. « Faire de soi une île », disait-elle encore parfois. Et elle m'interrogeait longuement sur ma vie, mes sentivents dans notre château de Brazza.
Parfois, quand la mer était houleuse, elle s’accoudait au bord du bateau et regardant l'écume des flots, elle récitait comme pour elle, la Nordsee de Heine :

Au loin, sur les roches écossaises.
Se tient une femme belle et malade,
Transparente et blanche comme un marbre.
Et le vent éparpille ses longues boucles
Et traîne son sinistre chant
Dessus la mer déserte et orageuse.

« Ah! je ne puis encore passer devant son monument du Volksgarten, ou en vue de l’Achilleion sans ressentir une profonde émotion à me rappeler ces heures sublimes de ma jeunesse.
« Après la mort de l’Impératrice, j'ai servi sur des vaisseaux de la flotte. Puis j'ai été employé à diverses missions, [...]

(1) Les Uscoques (en croate Uskoci, pluriel de Uskok « celui qui se tient en embuscade ») étaient des pirates croates installés en Adriatique aux xvie et xviie siècles. Basés à Senj dans la baie de Kvarner, ils étaient constitués par des populations chrétiennes de Bosnie ayant fui l'avancée des Turcs sur la côte de Dalmatie.

samedi 6 janvier 2024

La statue de Heinrich Heine à l'Achilleion de Corfou s'anime dans une caricature du Simplicissimus


— Je vous en prie, asseyez-vous !

Un dessin signé Durrer dans l'hebdomadaire satirique Simplicissimus (1908, page de couverture du cahier 8, 18 mai).

Alors que l'empereur Guillaume II, armé d'une hache, s'apprête à détruire le monument à Heinrich Heine qu'avait fait ériger dans les jardins de l'Achilléon l'impératrice Élisabeth d'Autriche, le poète, dont la lyre gît déjà à terre, propose courtoisement, mais non sans ironie, sa place à l'empereur allemand.

Guillaume II, on le sait, détestait Heinrich Heine. Lorsqu'il acheta l'Achilléon, il s'était empressé de faire démanteler le monument à Heinrich Heine, le poète favori de  l'impératrice Élisabeth.

Le Voltaire du 14 octobre 1909 (p.1) nous explique cette détestation :

" Une saute d'humeur de l'empereur allemand vient de proscrire, sinon Henri Heine, que la mort a mis hors d'atteinte, du moins la statue de l’écrivain que l’impératrice Elisabeth d'Autriche avait hospitalisée dans l'Achilléon de Corfou. On a la rancune tenace en Germanie. Il y a plus d’un demi siècle que Heine est mort, mais il reste au ban de 1'Empire pour avoir prévu, dès 1830, que la Prusse transformerait l’Allemagne et par conséquent l’Europe en un vaste camp retranché. " J'ai toujours observé avec inquiétude, écrivait-il dans la préface de la France,  cet aigle prussien et pendant que d'autres  vantaient sa hardiesse à regarder le ciel,  moi je n'en étais que plus attentif à ses serres. "

Rappelons encore les attaques contre l'institution sacro-sainte, la caserne prussienne, bafouée dans les notes de voyage de 1844 et notamment la page célèbre sur Aix-la-Chapelle où « les chiens s’ennuient dans les rues et ont l’air de vous faire cette humble prière : " Donnez-moi un coup de pied, ô étranger ! peut-être cela nous distraira-t-il un peu ! " N’a-t-il pas annoncé qu’en Allemagne l’idée républicaine se dégagerait un jour et suivrait une marche que rien n’arrêterait ? Qu’est-ce donc qu’un demi-siècle ou un siècle tout entier ? Les peuples sont immortels, il n’y a que les rois qui meurent : 

" Je ne crois pas de sitôt à une révolution allemande, et moins encore à une république allemande, mais je suis convaincu que lorsque nous serons paisiblement et depuis longtemps dans nos tombeaux on combattra en Allemagne, avec la parole et avec le glaive, pour la République. Car la République est une idée et jamais les Allemands n’ont encore abandonné une idée sans l’avoir fait prévaloir dans toutes ses conséquences. » Sa conviction était que le mouvement révolutionnaire sortirait tôt ou tard des excès policiers. Après la répression sanglante de 1 émeute des tisserands de Silésie, il écrivit des strophes menaçantes :

" Les hommes sombres, à l’œil sec, ne versent pas de larmes ; devant leur métier, ils chantent en grinçant des dents : « Vieille Allemagne, nous tissons ton linceul, nous mêlons à notre tissu mainte malédiction, « nous tissons, nous tissons... La navette vole, le métier craque ; nous tissons le jour, nous tissons la nuit ; vieille Allemagne nous tissons ton linceul, nous tissons, nous tissons... "

La place de la statue d’Henri Heine est dans ce Paris où il était venu vivre, penser et rire en se proclamant prussien libéré. Il aimait la France et il a raconté dans le Tambour Legrand  comment cet amour lui était venu. Un tambour de la Grande-Armée, logé chez ses parents, avait tambouriné devant lui, encore enfant, la liberté et la fraternité que les plis du drapeau français secouaient sur le monde. Plus tard, le retentissement des « trois glorieuses » l’attira à Paris et les lettres qu’il adressa à la Gazette d'Augsbourg firent interdire le territoire prussien à sa prose, puis à sa personne. En faut-il davantage pour que nous lui accordions la naturalisation du monument, après lui avoir donné celle de la tombe ? "

vendredi 5 janvier 2024

La Légende de Kaspar Hauser sur les scènes musicales allemandes. Le récit de la légende par Victor Cherbuliez.

Le jeune Kaspar Hauser (3)
La Légende de Caspar Hauser qui a depuis son origine inspiré une littérature abondante a ces dernières années été portée à plusieurs reprises sur les scènes musicales allemandes sous la forme de ballets, d'opéras, de comédie musicale ou de poème symphonique. En voici une liste, qui n'est peut-être pas exhaustive:  

2009 : Kaspar Hauser, ballet en deux actes ; Irineos Triandafillou (musique), Jaroslaw Jurasz (chorégraphie), Ballet du Nordharzer Städtebundtheater
2010 : Kaspar Hauser - Allein unter Menschen, comédie musicale ; Jürgen Eick (texte), Walter Kiesbauer (musique)
2012 : Kaspar Hauser, the Child of Europe, opéra ; Dylis Rose (texte), Rory Boyle (musique)
2014 : Kaspar Hauser, opéra en deux actes ; musique : Franz Schubert, arrangé par Alexander Krampe, idée et livret : Dominik Wilgenbus, mise en scène : Dominik Wilgenbus, orchestre de l'Opéra de chambre de Munich au château de Nymphenburg, Munich. Lire notre critique.
2016 : Kaspar Hauser, ballet de Tim Plegge, musique de Chostakovitch, Schubert, Górecki et Larcher, première le 13 février 2016 au Staatstheater Darmstadt
2016 : Kaspar Hauser, opéra de Hans Thomalla, création le 9 avril 2016 au théâtre de Fribourg, avec Xavier Sabata, mise en scène de Frank Hilbrich.
2018 : Kaspar Hauser - Aenigma eternum. Un poème symphonique pour chœur mixte et orchestre symphonique. Musique de Walter Kiesbauer.

Pour les lecteurs qui ne connaîtraient pas l'histoire et la légende de l'enfant de Nuremberg, j'ai choisi de reproduire un texte de l'Académicien français d'origine suisse Victor Cherbuliez (1829-1899), un récit relativement court mais bien informé, rédigé par une plume aussi éminente que remarquable. Ce fut en 1887 que Victor Cherbuliez publia dans la Revue des Deux Mondes, sous le pseudonyme de G. Valbert, un récit intitulé La Légende de Caspar Hauser. Cherbuliez-Valbert a publié dans cette revue bon nombre d’articles de critique littéraire, de chroniques politiques et d’études étrangères consacrées surtout à l’Allemagne qu’il connaissait fort bien. Lire notamment l'article qu'il consacra au roi wagnérien: Le Roi Louis II de Bavière, dans les Profils étrangers  de Victor Cherbuliez. 
LA LÉGENDE DE CASPAR HAUSER

L’an de grâce 1838, MM. D’Ennery et Anicet Bourgeois faisaient représenter à l’Ambigu un drame intitulé : Gaspard Hauser. La même année, on jouait à la Gaîté le Pauvre Idiot, ou le Souterrain d’Elberg, et le pauvre idiot était encore Gaspard ou Caspar Hauser. Il était mort depuis cinq ans et les âmes sensibles continuaient de s’intéresser à cet énigmatique personnage. Il avait rempli le monde de son nom et du bruit de sa mystérieuse aventure ; on l’avait surnommé l’enfant de l’Europe. Aujourd’hui nous l’avons presque oublié ; mais les Allemands n’ont pas cessé de s’occuper de lui, de chercher le mot d’une énigme qui a fait couler des flots d’encre et donné lieu à de violentes et injurieuses polémiques.

En 1872, le docteur Julius Meyer publiait « des communications authentiques sur Caspar Hauser, » et s’attirait une vive riposte du professeur Daumer, qui publiait à son tour une nouvelle et savante étude sur l’enfant de l’Europe, « sur son innocence, ses souffrances et son origine. » Il y déclarait « que tout bon Allemand était tenu de croire à l’origine princière de Caspar Hauser, qu’on ne pouvait en douter sans faire preuve d’incrédulité rationaliste et satanique. » En 1882, paraissait à Ratisbonne une brochure anonyme destinée à démontrer une fois de plus à l’univers que Caspar était le fils de la grande-duchesse Stéphanie et l’héritier légitime du grand-duché de Bade (1). Quelques années auparavant, l’empereur Guillaume avait déterminé le grand-duc son gendre à fermer la bouche aux calomniateurs en publiant quelques documens conservés dans les archives de Carlsruhe. Mais l’auteur anonyme prétendait avoir puisé les siens dans d’importans papiers laissés par une personne très haut placée, qui n’était autre que la grande-duchesse Stéphanie elle-même. Fort d’un tel témoignage, il avait entrepris de percer à jour un secret trop longtemps gardé et les mystères d’une ténébreuse et scélérate intrigue.

L’anonyme savait écrire, il savait conter, et nous avons lu dans le temps son opuscule avec autant d’intérêt que de défiance. Saisi de l’affaire, le tribunal de Ratisbonne fit justice du narrateur et de son récit, en déclarant que la fameuse brochure avait été compilée dans des publications antérieures, dénuées de toute autorité, et qu’elle fourmillait d’allégations inexactes ou mensongères, plus d’une fois démenties. L’éditeur, qui en appela, fut condamné aux frais et à retirer son livre du commerce. Une histoire critique, complète et sérieuse du soi-disant idiot de Nuremberg manquait encore ; M. Antonius von der Linde vient de l’écrire, et il ne s’est pas piqué d’être bref. Composer deux gros volumes inoctavo pour prouver que Caspar Hauser était un imposteur, c’est peut-être abuser de l’écriture. Mais les deux volumes de M. von der Linde intéresseront quiconque aime à savoir comment les légendes se forment, comment elles se propagent, comment elles s’imposent à l’humaine badauderie, pour qui le merveilleux a d’autant plus de charme qu’il a moins de vraisemblance (2).

Le 26 mai 1828, arrivait à Nuremberg un gros garçon de seize à dix-huit ans, court de taille, rustique d’apparence, aux cheveux châtain clair, aux yeux gris, à la barbe naissante, coiffé d’un grand chapeau de feutre, vêtu d’une jaquette de gros drap gris sombre, d’une culotte de la même étoffe, chaussé de bas bleus et de demi-bottes garnies de clous. Il était muni d’une lettre adressée à M. Frédéric de Wessenig, chef d’escadron au 6e régiment de cavalerie légère. Cette lettre sans signature disait à peu près ceci : 
« Je vous envoie un enfant qui voudrait servir dans les chevau-légers comme son père. Il m’a été remis par sa mère le 7 octobre 1812. Je suis un pauvre journalier, chargé de famille. Je l’ai élevé dans la religion chrétienne, et je ne l’ai jamais laissé sortir de chez moi, en sorte qu’âme au monde ne sait où il a vécu jusqu’à ce jour. Ne l’interrogez pas à ce sujet, il ne pourrait vous répondre. Pour mieux le dérouter, je l’ai conduit de nuit jusqu’à Neumark. Il n’a pas un sou. Si vous ne voulez pas le garder, assommez-le ou pendez-le à la cheminée. » 
Cette lettre en renfermait une autre, censée plus vieille de seize ans, mais écrite avec la même encre, avec la même orthographe, sur un papier tout semblable et, selon toute apparence, par la même main. Cette seconde lettre disait en substance : 
« L’enfant est baptisé, il s’appelle Caspar, Quand il aura dix-sept ans, envoyez-le à Nuremberg, au régiment de cavalerie légère. Il est né le 30 avril 1812. Je suis une pauvre fille, je ne peux le nourrir et son père est mort. »

M. de Wessenig interrogea le jeune homme et n’en put rien tirer : il ne savait ni qui il était ni d’où il venait. Cette prodigieuse ignorance parut suspecte au chef d’escadron, qui remit les deux lettres au commissaire de police, en le priant d’aviser. La police considéra tout d’abord Caspar comme un vagabond, il fut mis sous clé. Trois points semblaient établis : il était né le 30 avril 1812, il était le bâtard d’une pauvre fille et d’un chevau-léger, et, comme l’indiquait son dialecte, il était né dans quelque district de la Bavière limitrophe de la Bohême. Au surplus, il avait quelque chose à cacher; il avait dû commettre quelque délit ou quelque fredaine qu’il se souciait peu de confesser à la police, et il s’appliquait à faire perdre sa piste. Quand il vit qu’au lieu de l’enrôler dans la cavalerie légère, on le conduisait en prison, il redoubla d’attention sur lui-même et se fit encore plus simple d’esprit, plus jocrisse qu’il ne l’était. « Si l’on eût recouru aux moyens qu’indiquait le bon sens, dit fort justement M. von der Linde, on eût bientôt éclairci cette affaire; mais on n’eut garde de chercher sur terre, on chercha dans les nuages. »

Cependant le bruit s’était répandu dans Nuremberg que la police venait d’incarcérer un être bizarre, extraordinaire, étrange, qui à toutes les questions qu’on ne cessait de lui adresser répondait : « Je ne sais pas. » Cet innocent devint l’objet d’une vive curiosité, et, bientôt après, d’une tendre compassion. On demandait à le voir, on l’examinait des pieds à la tête, on cherchait à le faire parler. Nuremberg avait alors pour premier bourgmestre un homme fort respectable, d’un cœur excellent et d’une bonne foi facile à surprendre. Il se mit en rapport avec Caspar Hauser, et ce taciturne se décida à raconter beaucoup de choses qu’on lui avait, disait-il, sévèrement interdit de révéler. Dès sa plus tendre enfance, il avait vécu enfermé dans un étroit caveau, percé de deux petites fenêtres qui n’y laissaient pénétrer qu’un jour incertain et blafard. Il y était demeuré de longues années, se traînant sur la terre battue, sans jamais voir le ciel, le soleil et la lune, sans entendre une voix humaine, le chant d’un oiseau, le cri d’un animal ou le bruit d’un pas. On lui apportait sa pitance pendant son sommeil; en se réveillant, il apercevait près de sa paillasse un quignon de pain noir et une cruche d’eau. Il n’avait pour compagnons de captivité que quelques jouets en bois.

Un matin, il avait vu sa porte s’ouvrir et un homme de taille moyenne, assez pauvrement vêtu, lui avait annoncé qu’un jour il connaîtrait son père, que sa destinée était de devenir cavalier comme lui, mais qu’au préalable il devait apprendre à lire, à écrire et à compter. Tous les cinq jours, l’inconnu reparaissait pour lui montrer l’alphabet. Une nuit enfin, ce même inconnu l’avait pris sur son dos, l’avait emporté hors du caveau, l’avait habillé, lui avait appris à marcher. On avait cheminé ensemble durant plusieurs jours et plusieurs nuits, après quoi « l’homme noir » avait remis à Caspar les deux lettres, en lui donnant ses dernières instructions, et avait disparu comme un songe.

Le bourgmestre se chargea lui-même de raconter à l’Allemagne cette étonnante histoire, et toute l’Allemagne s’en émut. A la vérité, quelques esprits forts refusaient d’y ajouter foi. Ils alléguaient que Caspar Hauser ne ressemblait guère à un jeune homme séquestré, pendant de longues années, dans un étroit et obscur caveau, qu’il n’en avait ni le teint ni le visage, ni l’allure. Il avait un air de santé, le corps bien constitué et la libre disposition de tous ses membres. Était-il vraisemblable, d’ailleurs, que ce prisonnier, qui ne s’était jamais servi de ses jambes, eût accompli une marche de plusieurs jours et de plusieurs nuits sans que la plante de ses pieds portât la marque d’aucune ampoule, de la moindre écorchure ?

On croyait remarquer aussi de frappantes contradictions entre ses nouvelles façons de parler et d’agir et l’attitude qu’il avait eue dans les premiers jours. Il était arrivé à Nuremberg chaussé de bottes trop étroites, qui pourtant ne l’empêchaient pas d’aller et de venir avec aisance. On lui en donna d’autres plus larges; il feignit, en les mettant, d’éprouver l’embarras d’un singe qu’on obligerait à se chausser pour la première fois ; il ne pouvait ni se tenir debout ni faire un pas. Lorsqu’il s’était présenté chez M. de Wessenig, il avait fait au chef d’escadron l’effet d’un gros lourdaud, assez court d’esprit, mais encore plus sournois que sot. Depuis qu’il serait décidé à raconter l’histoire du caveau, il affectait des ignorances, des ébahissemens à propos de tout. Le soleil et la lune étaient pour lui de nouvelles connaissances avec lesquelles il avait peine à se familiariser, et la lumière l’incommodait. Il semblait persuadé que les fleurs et les feuilles des arbres avaient été fabriquées par la main des hommes ; il disait dans son patois : « Que de temps cela doit leur prendre ! A quoi bon se donner tant de mal ? » Il parlait de lui à la troisième personne, il causait avec le pain qu’il mangeait et avec un poêle dont la couleur l’attirait. La première fois qu’il vit une bougie allumée, il demanda qu’on lui en donnât la flamme, qu’on lui permît de l’emporter pour en orner un cheval de bois sur lequel il aimait à se balancer et qui, prétendait-il, le mordait de temps à autre. Tout cela semblait suspect aux gens avisés ou réfléchis, mais leurs doutes paraissaient impies aux croyans (4). On avait décidé que la merveilleuse histoire était vraie, et tout Nuremberg y croyait. Il y a des épidémies morales et des temps où rien n’est moins commun que le sens commun.

Caspar Hauser, devenu l’enfant adoptif de toute une ville, n’était plus en prison. Après avoir été recueilli par la famille du geôlier Hiltel, il avait logé chez le professeur Daumer, qui le tenait pour un prodige, puis dans la maison du conseiller municipal Biberbach. Sa renommée s’était répandue partout. On s’occupait de son aventure jusque dans les cours et les chancelleries. On s’épuisait en conjectures pour découvrir ses parens (4), pour scruter le mystère de sa longue séquestration. On lui faisait raconter ses rêves dans l’espérance d’en tirer quelque lumière. De grands personnages passaient tout exprès par Nuremberg pour le voir et l’interroger. Le comte Stanhope le prit en si vive affection qu’il voulut se charger de son avenir. On lui avait donné des maîtres, on s’efforçait de le dégrossir, de le façonner; on tâchait de lui apprendre le latin. Il l’étudiait depuis des années qu’il écrivait encore : « Veræ et certæ hos nutios sunt, » ce qui voulait dire sans doute : « Ces nouvelles sont vraies et certaines. » Paresseux, engourdi comme une marmotte, il se plaignait qu’on lui desséchât l’esprit dans l’étude de tous ces fatras. Son seul goût marqué était pour l’équitation, où il excellait. Il montrait, du reste, peu de reconnaissance des soins et des devoirs qu’on lui rendait. Il avait l’âme basse et grossière, le cœur dur, ingrat, et son insupportable vanité, imprudemment choyée, croissait de jour en jour. Les femmes raffolaient de lui, le comblaient de grâces et de présens (4), lui contaient des douceurs ; on eût dit Titania caressant Bottom et sa tête d’âne. « Ô Caspar ! s’écriait l’une, que tes petites oreilles sont charmantes ! « Une autre s’offrait à lui chausser ses éperons. Plusieurs étaient sérieusement éprises de ce butor; dans le cœur d’une Allemande, la pitié s’échauffe, fermente et se convertit bien vite en amour.

Un incident, qui fit beaucoup de bruit, acheva de démontrer aux gens de bonne volonté que Caspar Hauser était un jeune homme de haute liguée et que ses persécuteurs inconnus avaient un grand intérêt à le faire disparaître. Le 17 octobre 1829, pendant qu’il logeait chez le professeur Daumer, il fut surpris dans le cabinet d’aisance par un homme noir, qui le frappa au front avec un instrument tranchant et s’éloigna en disant : « Tu mourras avant d’avoir quitté Nuremberg. » Caspar avait reconnu dans cet homme noir celui qui l’avait tiré de son caveau et qui voulait sans doute le punir d’avoir rompu le silence et révélé son histoire à un bourgmestre bavard. Cet homme noir n’avait été vu que de Caspar ; après avoir frappé le jeune homme, il s’était évanoui dans l’air comme une fumée. On multiplia les recherches, les enquêtes pour retrouver ses traces ; point de nouvelles. Mais, de ce jour, on s’occupa de protéger l’enfant de l’Europe contre les assassins qui le guettaient ; il ne sortait plus qu’escorté de deux gardiens attachés à ses pas.

On se relâcha peu à peu de ces précautions et, à quelque temps de là, Caspar quitta Nuremberg pour s’établir à Ansbach par les soins et aux frais du comte Stanhope. Il devint le pensionnaire du maître d’école Meyer, à qui il causait beaucoup de tracas et de chagrins. Le 14 décembre 1833, comme il se promenait seul dans le jardin public, il fut accosté par un second homme noir qui lui présenta une bourse et, pendant qu’il la prenait, il reçut au côté gauche un grand coup de stylet. La bourse contenait un billet écrit en caractères renversés et ainsi conçu : « Hauser pourra vous dire exactement l’air que j’ai et d’où je suis. Pour lui épargner cette peine, je veux vous le dire moi-même. J’arrive de la frontière de la Bavière. Je vous dirai aussi mon nom : M. L. Ö. » Ce second assassin fut aussi introuvable que l’autre. Malheureusement la blessure était plus grave qu’on ne l’avait cru d’abord et, le 17 décembre, Caspar expirait après s’être écrié : « Ah ! Dieu ! ah ! Dieu ! faut-il crever ainsi dans la honte et dans l’opprobre ! »

Il y avait alors à Berlin un conseiller de police, nommé Merker, logicien très méthodique, très exact, dont la sagacité se laissait difficilement tromper. Frappé de toutes les invraisemblances accumulées dans les récits de Caspar Hauser, il en avait tiré cette conclusion : « Ou il faut croire aux miracles, ou Caspar est un imposteur. » — « On dira un jour, dans un cours d’histoire universelle, écrivait-il, qu’un jeune homme apparut un soir dans une ville d’Allemagne comme s’il tombait d’une étoile : mais le ciel n’était pas sa patrie, il sortait d’un cachot souterrain et voyait, pour la première fois, la lumière du jour. Un mystérieux inconnu l’avait tiré de son trou, et cet inconnu était à la fois son geôlier, son maître, son instituteur, son libérateur et l’homme chargé de l’assassiner. La police de la ville de Nuremberg trouva du louche dans cette histoire et regarda l’enfant miraculeux comme un vagabond très ordinaire ; mais bientôt on se ravisa. On écrivit des livres et force articles de journaux. L’être extraordinaire devint l’objet de profondes recherches scientifiques. Sa salive, ses urines, ses évacuations furent savamment analysées ; on étudia, on commenta comme des affaires d’état toutes ses façons d’agir et ses moindres éternuemens. Quiconque se hasardait à exprimer un doute était honni, conspué, et un événement miraculeux était doctement expliqué par d’autres événemens plus miraculeux encore. »

Ce qui confirmait Merker dans sa défiance et son scepticisme, c’est que toutes les personnes qui avaient pratiqué Caspar Hauser l’avaient surpris une fois ou l’autre en flagrant délit de mensonge. Mme Biberbach écrivait, le 19 février 1832 : « Que d’heures amères nous a fait passer cet enfant ! que de chagrins et de dégoûts il nous a causés par son manque absolu de véracité ! Quand on le prenait sur le fait, il affectait le repentir, promettait de se corriger, et nous recommencions à l’aimer ; mais le démon du mensonge avait si bien pris possession de lui qu’il retombait sans cesse dans son péché et s’enfonçait de plus en plus dans son vice. Du jour où il se vit démasqué, son cœur s’éloigna de nous. » Le comte Stanhope, qui l’avait aimé comme un père, commençait à se refroidir, à se défier. Après avoir rêvé pour lui la plus brillante carrière, revenu de ses illusions, il ne songeait plus qu’à lui trouver un emploi dans quelque grande écurie. Merker en inférait que l’enfant miraculeux, se sentant déchoir de ses hautes espérances, inquiet sur son avenir, avait éprouvé le besoin de ramener ses bienfaiteurs, de raffermir leur foi chancelante par une nouvelle comédie, qu’une fois encore il avait évoqué le fantôme de l’homme noir auquel le comte Stanhope ne croyait plus qu’à moitié, que l’assassin de Caspar Hauser était Caspar lui-même, qu’il s’était frappé d’un stylet, mais qu’il avait frappé trop fort, qu’il était la victime de sa maladresse, que sa mort était un suicide involontaire.

Les badauds raisonnèrent tout autrement que le méfiant et sagace conseiller de police. Ils crurent plus que jamais à l’homme noir et à la noble origine de Caspar Hauser. Ils avaient fait de lui tour à tour un fils de curé de village ou de chanoine ou d’évêque, ou de baron, ou de comte ou de magnat hongrois. Ils tinrent désormais pour certain qu’il était né dans un palais, que sa mère avait régné quelque part et que des collatéraux sans foi ni loi avaient ravi son héritage à l’enfant de l’Europe. Bientôt les soupçons se portèrent sur la maison de Bade et le grelot fut si bien attaché qu’aujourd’hui encore il tinte au moindre vent d’orage qui vient à souffler sur Carlsruhe. (5)

Le margrave Charles-Frédéric, devenu grand-duc en 1806, s’était marié deux fois. Après la mort de la princesse Caroline de Hesse-Darmstadt, il avait conclu une union morganatique avec Mme Hochberg, comtesse de l’empire, née Geyer de Geyerberg. Il eut pour successeur son petit-fils Charles, lequel épousa Stéphanie-Louise-Adrienne de Beauharnais, élevée par l’empereur Napoléon au rang de princesse impériale de France. Elle eut cinq enfans (4), dont deux fils, morts l’un peu de jours, l’autre peu de mois après sa naissance. Le premier, ne le 20 septembre 1812, était décédé le 16 octobre de la même année ; le second vécut du 1er mai 1816 au 8 mai 1817. Par la mort de ces deux princes, la succession passa à Louis Ier, oncle du grand-duc Charles, et, après lui, aux descendans (4) du second lit, à la ligne morganatique qui règne aujourd’hui à Carlsruhe. Il se trouva quelqu’un pour imaginer et pour affirmer que le prince né en 1812 n’était pas mort, que les gens intéressés à sa disparition l’avaient fait enlever en lui substituant un autre enfant qui n’avait pas tardé à succomber et que le gros garçon qui, le 26 mai 1828, s’était présenté, une lettre à la main, devant le chef d’escadron Frédéric de Wessenig, était le véritable grand-duc héritier de Bade, qu’on avait enfermé sous terre durant seize ans.

Cette légende, renouvelée de l’histoire de Cyrus, de Romulus et d’autres grands hommes, était dure à digérer. Les substitutions d’enfans (4) souffrent quelques difficultés, surtout quand il s’agit d’un enfant royal ou presque royal, d’un héritier ardemment désiré, impatiemment attendu, qu’on couve des yeux. Le 4 octobre 1812, la grand’mère du petit prince, la margrave Amélie de Bade, écrivait en français à sa fille l’impératrice Elisabeth de Russie : «La femme de Charles est accouchée, le 29 septembre, d’un garçon énorme pour la taille de sa mère ; aussi a-t-il coûté beaucoup de peines et de souffrances pour venir au monde ; cet événement cause beaucoup de joie ici. » La grand’mère avait examiné de près l’enfant, car, le 11 octobre, elle écrit encore à sa fille : « Ici tout est dans la joie sur la naissance d’un héritier; ce qui me fait le plus de plaisir, c’est que je trouve qu’il me rappelle son père à pareille époque.» Héla s! L’allégresse fut courte. Le 18 octobre, à onze heures du matin, la margrave reprenait la plume « pour annoncer la mort du pauvre petit. » — « Il n’a vécu que dix-sept jours, d’une force et d’une santé qui faisait espérer pour sa conservation; il prit tout à coup ein Stickfluss avec des convulsions dans la tête... Charles en est très affecté, jamais il ne m’a paru aussi affligé; j’en suis peinée parce que cet enfant avait tant de ressemblance avec la famille de Bade ! j’ai été obligée de l’annoncer hier matin à sa mère, qui ne se doutait de rien; personne ne voulait s’en charger. » Elle ajoutait le 25 octobre : « La mort de cet enfant qui m’intéressait par le rapport que je lui trouvais avec la famille de Bade, que j’ai vu expirer... et l’extrême douleur de Charles, tout cela m’a bouleversée. »

La grand’mère avait vu naître l’enfant, elle l’a vu mourir, et le père aussi était là, ainsi que la nourrice. Le corps fut examiné et ouvert en présence du ministre d’état de Berckheim et de neuf médecins. Personne ne s’est douté de la substitution. Faut-il admettre que tout le monde était dans le complot, la grand’mère aussi ? Personne n’a osé le soutenir. On a prétendu jadis que l’homme au masque de fer était le comte de Vermandois, fils naturel de Louis XIV, mort publiquement de la petite vérole, en 1683, à l’armée, qu’on enterra à sa place une bûche, à laquelle Louis XIV fit faire un service solennel. Il est plus facile de croire à cette bûche qu’à la méprise d’une grand’mère.

Un conte invraisemblable ne fait son chemin dans le monde qu’à la condition d’être patronné par un grand personnage qui a quelque intérêt à l’accréditer. Personne ne contribua plus à propager la légende de Caspar Hauser que le roi Louis Ier de Bavière, qui voulait peu de bien à ses voisins de l’ouest. Son père, Maximilien-Joseph, s’était promis d’annexer à ses états le palatinat badois, et avait conclu à cet effet, en 1815, un accord secret avec l’Autriche. On en veut toujours aux gens qu’on n’a pas réussi à dépouiller. Le roi Louis eût été bien aise de déconsidérer les descendans (4) du second lit, qui étaient montés sur le trône en 1830, dans la personne du grand-duc Léopold Ier. L’occasion lui parut bonne de révoquer en doute la validité de leurs droits, d’insinuer à l’Europe qu’ils étaient arrivés au pouvoir par un abominable complot, que l’héritier légitime était le gros garçon qu’il avait recueilli dans sa bonne ville de Nuremberg. Pour lui plaire, il fallait avaler la légende les yeux fermés, la bouche toute grande ouverte ; les sceptiques, les chicaneurs le désobligeaient sensiblement.

Soit complaisance, soit amour du merveilleux, quelques personnes de haut parage inclinaient à croire au prince Caspar. Le peintre Greil avait fait son portrait au pastel ; il l’avait peint tel qu’il le voyait, c’est-à-dire comme un rustre peu avenant et de physionomie basse. Ce portrait fut gravé et le graveur transforma le rustre en un prince Charmant. La princesse royale de Prusse, qui ne connaissait que la gravure, écrivait, en 1832, à la reine Caroline de Bavière, sœur du grand-duc Charles : « Le portrait de ce pauvre jeune homme m’a vivement intéressée... Je ne sais si c’est l’effet de mon imagination frappée, mais il m’a semblé trouver quelque ressemblance entre les traits de Hauser et ceux de votre pauvre frère... Ce visage m’inquiétait comme un spectre. » Mais c’est la mère surtout, c’est la grande-duchesse Stéphanie qu’il importait de persuader, de gagner à la bonne cause. Très souffrante des suites d’une couche laborieuse, elle avait peu vu son enfant, elle ne l’avait pas vu mourir, et il est bien tentant pour une mère de croire que son fils n’est pas mort. On lui parlait souvent de Caspar Hauser, on l’engageait à le faire venir, dans l’espérance que le cœur lui dirait quelque chose. Elle secouait la tète, elle demeurait incrédule. Le célèbre jurisconsulte Mittermaier, professeur de droit à Heidelberg, eut avec elle un entretien à ce sujet. Elle lui déclara que l’enlèvement de son fils et la substitution d’un autre enfant était « une pure impossibilité. » — « Ma mère, écrivait la duchesse d’Hamilton, n’a jamais cru un mot de cette histoire. Que le roi Louis ait cherché à la persuader, c’est une autre, affaire. Quant à moi, j’ai toujours répondu que je m’en tenais au jugement de ma mère, qui a souvent dit, comme la vieille margrave : « c’est impossible ! »

Mais le roi Louis avait pour complices tous les mécontens (4) du grand-duché. Tel fermier de jeux, qui se plaignait d’un déni de justice, tel solliciteur éconduit vengeait son injure en disant : « Caspar Hauser vous devenait incommode, vous l’avez fait assassiner. » On donnait audacieusement le nom du mystérieux personnage qui avait conduit cette affaire et on accusait le comte Stanhope d’avoir été l’entremetteur du crime. S’agissait-il de fournir des preuves, on battait la campagne. De temps à autre, quelque habile homme, en quête d’argent, mandait à la cour de Carlsruhe qu’il était en possession de papiers secrets où la tragique aventure était contée de point en point. Il demandait une forte somme, on ne lui donnait rien, il publiait ses papiers, et les gens qui avaient du flair et de la lecture reconnaissaient dans son opuscule des chapitres entiers de vieux factums, tombés dans l’oubli, et des scènes tirées d’un roman de Seybold que personne ne lisait plus. Telle est, selon M. von der Linde, l’histoire de la fameuse brochure de 1882, dont le tribunal de Ratisbonne a fait justice.

Merker avait réduit la question à ces termes : nous ne savons rien sur Caspar Hauser que ce qu’il lui a plu de nous dire lui-même, et personne n’a passé huit jours avec lui sans le surprendre plus d’une fois à mentir. Quelle créance mérite une légende fondée sur le témoignage d’un fieffé menteur ? — Mais, objectaient les croyans (4), est-il possible d’admettre qu’un jeune homme d’esprit inculte et très court ait possédé le génie d’invention, et qu’il ait soutenu son imposture jusqu’au bout, sans jamais se trahir, sans jamais sortir de son rôle ? — À cela les incrédules répondaient qu’on s’était bénévolement appliqué à lui faciliter sa tâche, qu’on lui avait ouvert les chemins, qu’il n’avait pas eu la peine de les frayer. Quelqu’un a dit qu’en France le premier jour est pour l’engouement, le second pour la critique, le troisième pour l’indifférence. Les engouemens des bourgeois de Nuremberg sont, paraît-il, plus durables que les nôtres ; le jour de la critique et de l’indifférence n’est jamais venu pour Caspar Hauser.

Il y a deux sortes de ruses. L’une, qui a quelquefois du génie, concerte, combine d’avance un grand plan, y conforme toute sa conduite et prépare de loin à ses adversaires des pièges aussi imprévus qu’inévitables. C’est la ruse du prudent Ulysse et de tous les grands politiques. Caspar Hauser n’eut jamais que la ruse passive du caméléon qui change de couleur selon les objets qui l’entourent. Il s’accommodait aux circonstances, il se prêtait avec une complaisance infinie aux désirs et aux préjugés de ses bienfaiteurs, il exploitait leurs préventions et leurs crédulités candides. Le maître d’école Meyer l’a représenté comme un homme robuste de corps, adroit de ses mains et plus souple d’esprit qu’on ne le pensait, devinant assez vite à qui il avait affaire et réglant là-dessus sa contenance et son langage. Il était arrivé à Nuremberg sans autre intention que celle de devenir Schwolisch ou chevau-léger. Il trouva des gens disposés à croire qu’il était un héros de roman et la victime d’une noire conspiration. Il entra dans leur idée, il inventa l’histoire très enfantine du caveau. On le regardait comme un innocent, on parlait librement devant lui ; il faisait son profit de tout ce qu’il entendait et il fut tout ce qu’on voulait qu’il fût. L’habileté relative avec laquelle il joua son personnage s’expliquerait plus facilement encore si l’on admettait avec Merker qu’il s’était échappé de quelque cirque ambulant, où il avait acquis quelques lumières sur l’art de monter à cheval et le talent de composer son visage pour divertir les badauds dans les intermèdes. On assure que, dans les derniers mois de sa vie, il avait conçu le projet de faire son tour d’Europe, de s’en aller de ville en ville, se montrant pour de l’argent dans une baraque. Cette façon de gagner son pain lui souriait beaucoup plus que les emplois que lui proposait le comte Stanhope. C’était l’homme naturel qui reparaissait et triomphait du rôle appris : tôt ou tard il laisse passer le bout de l’oreille.

Les honnêtes gens qui s’étaient laissé prendre à l’histoire du caveau n’en voulurent jamais démordre ; elle fut pour eux jusqu’à la fin parole d’évangile. Il est dur de décroire et d’avouer qu’on a été dupe. On a vu à Paris un mathématicien de grand mérite tenir pour authentiques des lettres où Pascal enseignait l’attraction avant Newton et continuer de croire à ces lettres quand personne n’y croyait plus. On a vu en Prusse un illustre égyptologue recommander à l’Académie des sciences de Berlin comme un ouvrage d’un prix inestimable un manuscrit grec fabriqué par un faussaire, où il trouvait la confirmation de quelques-unes de ses conjectures les plus hasardeuses ; on eut bien de la peine à lui arracher l’aveu de son erreur. L’éminent criminaliste Anselme Feuerbach, qui joignait à une âme chaude, à une vive imagination le goût des raisonnemens subtils et l’art de déchiffrer le secret des cœurs, ne sut pas déchiffrer Caspar Hauser. Dès le premier jour, il l’avait considéré comme un miracle, et l’ayant dit une fois, il ne fallait pas lui demander de s’en dédire. « Ce cher enfant trouvé, écrivait-il à un ami en 1830, est depuis des années le principal objet de mes études, de mes recherches et de mes soins. Un habitant de Saturne tombant une nuit dans la ville impériale de Nuremberg ne serait pas enveloppé de plus de mystère. » Il finit par décider que Caspar était un prince badois, et jusqu’à sa mort, il fut avec le roi Louis le plus zélé champion de la légende.

De leur côté, les physiologistes et les moralistes, convaincus qu’un jeune homme qui avait passé seize années dans la solitude d’un caveau pouvait fournir de précieux renseignemens (4) sur les lois primordiales de la nature humaine, l’étudiaient avec une religieuse attention. Les uns croyaient découvrir en lui tous les symptômes « de l’homme animal, » et les notaient avec soin. D’autres, persuadés avec Rousseau que nous naissons bons et purs, que la société nous pervertit, s’extasiaient «devant la miraculeuse innocence de cet adolescent paradisiaque, image d’Adam avant la chute. » Un médecin homéopathe, le docteur Preu, découvrit que les dilutions infinitésimales produisaient sur cet être primitif des effets prodigieux ; il lui suffisait d’ouvrir sa trousse ou de déboucher un de ses petits flacons pour que le complaisant Caspar tombât en syncope, et Hahnemann, informé de l’événement, déclarait que l’enfant de l’Europe était la démonstration vivante de l’homéopathie et la confusion de ses ennemis. Ce même docteur Preu, posant en axiome « que dans un homme qui a passé sa jeunesse dans un souterrain le principe tellurique doit prévaloir sur le principe solaire, » employa des jours et des semaines à étudier l’action des métaux et des minéraux sur le système nerveux de Caspar. Il constata que le jaspe lui refroidissait le bras jusqu’au coude, que la calcédoine le congelait jusqu’à l’épaule. Caspar se prêtait obligeamment à ces expériences variées. On lui disait: «Tu dois sentir ceci, tu dois sentir cela. » Il répondait : « Je le sens. » Et le docteur Preu enregistrait précieusement ses observations et ses analyses, comme des documens dignes de passer à la postérité la plus éloignée. Que l’imposteur fût démasqué, homéopathes, moralistes, philosophes, théologiens, jurisconsultes eussent été couverts d’un ineffaçable ridicule. Quand ils montaient la garde autour de la légende, c’était leur amour-propre qu’ils protégeaient contre les rieurs.

M. von der Linde a surabondamment prouvé que Caspar Hauser n’était pas un grand-duc. Il ressort aussi de son livre que de tous les aventuriers qui se sont imposés quelque temps à l’attention du monde et l’ont contraint à apprendre leur nom, de tous les héros de contrebande frauduleusement célèbres, de tous les intrus de la renommée, Caspar fut le moins intéressant et le plus dénué de tout prestige comme de tout charme et de toute grâce. La plus grande marque de sagesse qu’il ait donnée fut de mourir à vingt ans. S’il avait vécu, on n’eût pas tardé à renvoyer à son tourne-broche ce Laridon que Feuerbach croyait de la race des Césars. Lui consacrer deux volumes in-octavo, c’est vraiment lui faire trop d’honneur.

G. VALBERT

(1) Kaspar Hauser, seine Lebensgeschichte und der Nachweis seiner fürstlichen Herkunft, aus nunmehr zur Veröffentlichung bestiminten Papieren einer hohen Person. Regensburg, 1882.
(2) Antonius von der Linde, Kaspar Hauser, eine neugeschichtliche Legende, Wiesbaden, 1887.
(3) Le jeune Kaspar Hauser. Dessin à la plume encré non daté de Johann Georg Laminit (1775-1848) d'après une gravure de Friedrich Fleischmann réalisée en août 1828.
(4) Orthographe d'époque.

Mittenwald —Die Hl.Könige in der Krippe— Les Rois Mages de la crèche

















Les Rois Mages, un sonnet d'Edmond Rostand

Mais le pauvre Roi noir, méprisé des deux autres ...

Les Rois Mages

Ils perdirent l'étoile, un soir ; pourquoi perd-on
L'étoile ? Pour l'avoir parfois trop regardée,
Les deux rois blancs, étant des savants de Chaldée,
Tracèrent sur le sol des cercles au bâton.

Ils firent des calculs, grattèrent leur menton,
Mais l'étoile avait fui, comme fuit une idée.
Et ces hommes dont l'âme eût soif d'être guidée
Pleurèrent, en dressant des tentes de coton.

Mais le pauvre Roi noir, méprisé des deux autres,
Se dit "Pensons aux soifs qui ne sont pas les nôtres,
Il faut donner quand même à boire aux animaux."

Et, tandis qu'il tenait son seau d'eau par son anse,
Dans l'humble rond de ciel où buvaient les chameaux
Il vit l'étoile d'or, qui dansait en silence.

Le Mystère du « Mont Sacré » : L’incroyable histoire du Saint Prépuce d’Andechs et de la petite souris

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