jeudi 1 février 2024

Der Vogelhändler de Carl Zeller au Theater-am-Gärtnerplatz. Une opérette mitonnée à la sauce bavaroise.

Alexander Grassauer (Baron Weps) et Matteo Ivan Rašić (Adam)

Le compositeur Carl Zeller

L'opérette viennoise doit plusieurs de ses plus grands succès au compositeur autrichien Carl Zeller (1842-1898), entre autres le Contremaître (der Obersteiger) et le Marchand d'oiseaux (der Vogelhändler). La carrière de Carl Zeller fut des plus brillantes. Légiste distingué, il obtint rapidement une haute situation au ministère des cultes et de l'instruction publique, et y exerça pendant quelques années les fonctions de directeur des beaux-arts. En même temps il gagna par ses compositions la faveur du public viennois, car son aimable talent, gracieux et insinuant, avait le goût du terroir. En dehors de quelques mélodies et de quelques choeurs pour orphéons, Zeller a surtout cultivé le théâtre. Son chef-d'oeuvre le Marchand d'oiseaux (parfois aussi traduit en français par L'Oiseleur), dont la valse est presque aussi populaire que celle de la Tsigane de Johann Strauss, caractérise non seulement le talent de son auteur mais aussi l'opérette viennoise. 

Les dernières années de Zeller furent contristées par une question d'héritage dans laquelle il fut accusé d'avoir prêté un faux serment pour augmenter sa part dans une succession et condamné par défaut. La cour de cassation avait annulé ce jugement et renvoyé l'affaire devant une autre cour d'assises, mais Zeller était déjà trop malade pour pouvoir comparaître devant le jury et il est mort sans avoir pu se justifier. Atteint de paralysie générale, Zeller décéda en mai 1898 à Baden, près de Vienne, après avoir enduré depuis deux ans des souffrances terribles. Il a laissé une fortune considérable, gagnée en partie avec ses opérettes.

Carl Zeller composa la musique du Vogelhändler  sur un texte de Moritz West et Ludwig Held, inspiré de la comédie-vaudeville française Ce que deviennent les roses de Victor Varin et Edmond de Biéville. Avec son opérette créée en 1891, Carl Zeller a réussi à créer le prototype de la "Heimatoperette" (l'opérette de terroir) autrichienne, écrite pour un public urbain pour lequel il a évoqué un passé rural glorifié. L'oeuvre connut immédiatement un grand succès. Quelques-uns des 17 numéros de la partition firent bientôt le tour du monde, notamment " Grüß euch Gott, alle miteinander ", "Ich bin die Christel von der Post", "Schenkt man sich Rosen in Tirol" ou "Fröhlich Pfalz, Gott erhalt's". La chanson d'Adam "Wie mein Ahnl zwanzig Jahr" avec la comptine "No amal, no amal sing nur sing, Nachtigall!" fit un tabac.  Der Vogelhändler fait partie de la demi-douzaine d'opérettes qui, depuis leur création, se sont maintenues sans interruption au répertoire des scènes germanophones.

Julia Sturzlbaum (Christel)

L'action

L'oiseleur tyrolien Adam et sa factrice " Christel von der Post " sont très amoureux. Ils aimeraient se marier, mais ils ne disposent pas des moyens financiers pour fonder une famille. Le métier d'oiseleur est loin d'être lucratif. Lorsque l'ingénieuse Christel, à la recherche d'un emploi pour Adam, s'approche un peu trop ouvertement du (prétendu) prince électeur et qu'Adam fait les yeux doux à la princesse électrice, les deux amoureux pètent un câble. Cela finira-t-il par s'arranger ? 

Der Vogelhändler est l'histoire d'un jeune amour qui doit pour s'affirmer affronter les intrigues stupides de la classe sociale supérieure dont les membres se livrent à des manigances peu reluisantes : les pots-de-vin, la prévarication, la concussion ou le  favoritisme sont, c'est le cas de le dire, monnaie courante, de même que l'organisation de mariages d'intérêt et les avances sexuelles intimidantes. Mais en fin de compte la fraîcheur pleine de sève de l'amour juvénile finit par triompher.

avec en fond de scène la silhouette de la Frauenkirche à Munich

La mise en scène

La mise en scène de Bernd Mottl nous offre une réinterprétation pétillante et authentiquement bavaroise  de l'opérette dont l'action se déroulait selon le livret original dans le Palatinat électoral (Kurpfalz). Mottl l'a déplacée en Haute-Bavière dans la municipalité de Bayrischzell, une riante localité montagnarde de Haute-Bavière située au pied du Wendelstein , pour la porter ensuite dans la Résidence munichoise. L'ouverture propose une scène de mime qui préfigure l'action et qui a lieu sous les armoiries actuelles de la Bavière au centre desquelles se trouve le fameux blason de fusils obliques (des losanges) bleus et blancs, surmonté d'une couronne qui souligne l'attachement indéfectible des Bavarois au souvenir de la royauté wittelsbachienne. Les Bavarois sont restés sentimentalement monarchistes. Toute la production est placée sous le signe du kitsch et de l'ironie la plus absolue : il s'agit de se gausser gentiment des traditions auxquelles on est le plus attachés, ce qui en soi constitue une manière de les affirmer joyeusement. Ce sont les décors de Friedrich Eggert entièrement losangés de bleu et de blanc, c'est le crucifix qui pend dans la salle où des experts corrompus examinent les candidatures à des postes de fonctionnaires, réunis ici en l'occurrence pour désigner un directeur de la ménagerie, poste qui reviendra nécessairement au marchand d'oiseaux. La présence du crucifix dans les bâtiments publics est sujette à polémique mais n'est pas considérée comme contraire à la neutralité de l'état en matière de religion dans cet État libre (Freistaat) à la tradition catholique bien ancrée. Ce sont les costumes synthétiques qui reproduisent en tissus de plastique toute une série de tenues typiquement bavaroises, les hommes avec les Lederhosen en polymères, les nobles en costumes, les vêtements servant à établir la hiérarchie des classes sociales. L'or est réservé au prince et à la princesse : costume et bagage dorés pour le prince, lit doré et tentures de lamé or pour la chambre de la princesse. Le conte Stanislaus (Alexandros Tsilogiannis) est un bellâtre tout de rose vêtu. La postière Christel est en jaune et bleu brillants, les couleurs de la poste bavaroise. En plastique encore les robes de mariées de la baronne Adélaïde et de Christel. Tout cela est du meilleur mauvais goût et contribue avec bonhomie à l'amusement. L'excellent choeur, groupe de personnages au coeur de l'action, est extrêmement présent dans cette opérette, et il faut tout le talent de  Karl Alfred Schreiner, le chorégraphe de la maison, pour en organiser les danses et les déplacements sur la scène assez réduite du théâtre, d'autant que la production a sollicité la contribution de six Schuhplattler, du groupe D'Schwuhplattler, pour rendre encore mieux les traditions locales (voir notre article consacré à cet extraordinaire groupe de danseurs queer). Bien sûr, le texte a été réadapté aux réalités du jour, comme il se doit dans la tradition des mises en scène d'opérette, il est farci d'expressions bavaroises, et des dialogues ont été insérés pour célébrer ce pays qui s'étend du Karwendel à la Rhön. Comme cela se doit, la bière coule à flots continus dans les chopes de grès de la brasserie de Bayrischzell.
 
        Lukas Enoch Lemcke et Juan Carlos Falcón, les professeurs corrompus

Et tout cela n'est que valses et chansons

Le rôle-titre du marchand d'oiseaux Adam a été confié à Matteo Ivan Rašić, un tyrolien autrichien de souche, un chanteur solaire dont le ténor énergique aux brillantes clartés sonores domine sans effort le plateau. Christel, la blonde postière, est chantée par Julia Sturzlbaum, dont le chant d'entrée "Ich bin Christel von der Post" a comme il se doit suscité des applaudissements nourris. Une mention spéciale revient à deux rôles secondaires superbement mis en scène et chorégraphiés, ceux des professeurs Süffle et Würmchen, deux fonctionnaires corrompus jusqu'à la moelle qui attendent promotions et décorations pour prix de de leur soumission. La composition qu'en donnent Juan Carlos Falcón et Lukas Enoch Lemcke est absolument hilarante et constitue un grand moment scénique avec une superbe coordination de mouvements physiques exagérés jusqu'à l'absurde et un chant à l'avenant. Regina Schörg donne avec beaucoup d'humour dans l'art du grotesque avec son Adélaïde, une vieille baronne immensément riche et prête à céder sa fortune pour trouver enfin chaussure à son pied. La basse Alexander Grassauer compose admirablement le côté bouffon du très désargenté baron Weps qui finit par épouser Adelaïde après avoir en vain essayé de lui fourguer son neveu endetté. Enfin Sophie Brommer séduit dans le rôle de la princesse électrice Marie, d'abord déguisée en paysanne. Michael Brandstätter imprime à l'orchestre un tempo et un rythme captivants.

Une production des plus réussies promise à un très bel avenir.

Timbre autrichien de la série philatélique de 1970
consacrée aux opérettes. 

Distribution du 31 janvier 2023

Direction musicale Michael Brandstätter
Mise en scène Bernd Mottl
Chorégraphie Karl Alfred Schreiner
Décors Friedrich Eggert
Costumes Alfred Mayerhofer
Lumières Kai Luczak
Dramaturgie Michael Alexander Rinz

Adam Matteo Ivan Rašić
Christel Julia Sturzlbaum
Électrice Marie Sophia Brommer
Baronne Adélaïde Regina Schörg
Baron Weps Alexander Grassauer
Comte Stanislaus Alexandros Tsilogiannis
Professeur Süffle Juan Carlos Falcón
Professeur Würmchen Lukas Enoch Lemcke
Schneck Caspar Krieger
Mme Nebel Angelika Sedlmeier
Jette Sushila Sara Mai
Quendel Frank Berg
D'Schwuhplattler

Chœur et figurants du Staatstheater am Gärtnerplatz
Orchestre du Staatstheater am Gärtnerplatz

Crédit photos © Marie-Laure Briane

mercredi 31 janvier 2024

Schuhplattler et Schwuhplattler — Tradition et modernité bavaroises au Theater-am-Gärtnerplatz

D'Schwuhplattler 
© Marie-Laure Briane

Le Theater-am-Gärtnerplatz fait actuellement le buzz avec sa nouvelle production de l'opérette viennoise Der Vogelhaendler (Le marchand d'oiseaux) que l'Autrichien Carl Zeller composa en 1891. Le livret plaçait l'action dans le Palatinat électoral mais le metteur en scène Bernd Mottl l'a remise au goût du jour en la réorientant dans la Bavière actuelle et en faisant intervenir des éléments du folklore contemporain : le théâtre a convié à la scène un groupe de Schuhplatter gay, de forts gaillards qui mixent la tradition d'une danse bavaroise avec la modernité queer et qui ont baptisé leur groupe de danseurs les Schwuhplattler, un succulent mot-valise que nous allons tenter d'expliquer ici.  

Mais qu'est-ce donc que le  Schuhplattler?

Le Schuhplattler est une danse folklorique austro-bavaroise qui remonte à des temps très anciens: même si la dénomination de la danse n'est attestée que depuis la moitié du 19ème siècle, la danse en elle-même fut déjà décrite en l'an 1050 par un moine de l'abbaye du Tegernsee dans un poème intitulé Ruodlieb. Cette danse folklorique est vivante dans les Alpes orientales: la Bavière supérieure (Oberbayern), les états autrichiens du Tyrol et de Salzbourg, et au Tyrol du Sud.

À l'origine, il s'agissait d'une danse de séduction exécutée par des jeunes gens qui cherchaient à impressionner par leurs prouesses des jeunes filles en âge de se marier. Une danse qui faisait en quelque sorte office de parade nuptiale.  Les danseurs se tapent rythmiquement les cuisses, les genoux et les semelles de leurs chaussures dans des mouvements agiles et rapides en rivalisant d'adresse.

Aujourd'hui, la pratique de cette danse est maintenue très vivace par des associations dénommées "Trachten-Vereine" : des associations de personnes (Vereine) qui portent le Tracht, le vêtement bavarois traditionnel, dont la pièce essentielle est le Lederhose, la culotte de peau. En français, on parle souvent de danse tyrolienne.

L'origine de la danse est clairement hétérosexuelle, on peut le comprendre.

Les Schuhplattler gays :les Schwuhplattler

La langue allemande se prête parfois aussi aux jeux de mots. Un groupe de gays a décidé en 1997 de constituer la première association gay de Schuhplattler. Or il se fait qu'en allemand gay se dit aujourd'hui Schwul. Et c'est presque tout naturellement que l'association des Schuhplattler gays s'est baptisée d'Schwuhplattler!

Au départ, deux copains Schuhplattler, Sepp et Schorsch,  ont eu l'idée d'inviter quelques amis gays qui pratiquaient cette danse folklorique dans diverses associations pour danser entre gays. Une dizaine d'invitations ont été lancées et déjà après quinze jours un petit groupe de gays composé de six danseurs et deux musiciens Schuhplattler était formé ! Le groupe s'est étoffé et constitué en association en 2001 sous le nom de Schwuhplattler. Il se produit lors de manifestations gays, mais aussi à l'occasion d'anniversaires, de festivals, etc. Le groupe est officiellement reconnu comme groupe de danses folkloriques par les autorités bavaroises. Il participe aujourd'hui au succès de la nouvelle production du théâtre de la Gärtnerplatz pour la plus grande joie du public. Les six Schwuhplattler dansent à divers moments du spectacle et quand la princesse électorale Marie, déguisée en paysanne, offre un bouquet de rose à Adam, le marchand d'oiseaux, les Schwuhplattler ont une rose entre les dents et forment trois couples qui dansent tendrement. Marie entonne la fameuse chanson "Schenkt man sich Rosen in Tirol", bientôt reprise par tous.



mardi 30 janvier 2024

La salutation angélique en l'église Saint-Laurent de Nuremberg / Englischer gruß in St. Lorenz Nürnberg





Photos © Luc-Henri Roger

[FR] Le sculpteur de Nuremberg, Veit ou Gui Stoff, exécuta dans le style d'Albert Dürer dont, peut-être, il était l'élève, des ouvrages également fort remarquables, parmi lesquels on cite surtout la Salutation angélique qu'il fit dans l'année 1518 pour l'église de Saint-Laurent de Nuremberg. Devant l'autel et à une élévation suffisante, on voit pendre librement de la voûte, au milieu d'un rosaire de 13 pieds de haut et de 11 pieds de large, les figures en bois peint et doré de la Sainte-Vierge et de l'ange Gabriel, entourés d'autres petits anges. Au-dessus du rosaire, on a représenté Dieu le Père, aussi au milieu d'anges en adoration et porté par un autre ange. Dans le rosaire lui-même, on a placé de petits bas-reliefs ronds qui ont pour sujet les sept joies de Marie, et tout au-dessous se trouve le serpent dont la Vierge doit écraser la tête. Les têtes de ces figures sont un peu rondes, et leurs formes ne sont pas des plus belles, mais elles ont beaucoup de noblesse, et quoique les draperies voltigeantes et découpées offensent les règles de la plastique, cet ouvrage n'en tiendra pas moins un rang très-distingué. La pensée d'avoir suspendu librement en l'air une pareille composition dont tous les contours se détachent nettement est originale, et l'exécution en est très-soignée. Cette sculpture s'étant détachée en 1817, se brisa en mille pièces, mais on parvint à la restaurer très-habilement. (in M. Rigollot, Histoire des arts du dessin,   Dumoulin,  Paris, 1863.)

Englisches Gruss, le Salut angélique, ou même appelé l’Annonciation du Rosaire. Superbe chef-d’œuvre de sculpture gothique allemande exécuté entre 1517 et 1519 par le grand Veit Stoss commandé par le noble Anton Tucher. Il montre les figures de Marie et de l’archange Gabriel au moment de l’Annonciation. Les figures sculptées grandeur nature en bois peint et doré sont inscrites dans un cercle de 372 × 320 cm composé de 55 roses dorées où sont fixés sept médaillons avec les Sept Joies de Marie. À l’intérieur du cercle se trouve une volée d’anges de la musique, suspendus sous un serpent avec de la pomme dans la bouche et dominant toute la scène, au sommet, la Bénédiction du Père. (Wikipedia)

[DE] Das 1517/18 von Veit Stoß (ca. 1447-1533) im Auftrag von Anton II. Tucher (1458-1524) gefertigte Schnitzwerk in der Nürnberger St. Lorenzkirche zeigt die Szene des biblischen Engelsgrußes: In dieser verkündet der Engel Gabriel der Jungfrau Maria, den Sohn Gottes zu gebären. Umrundet ist diese Darstellung von einem Rosenkranz, zumeist musizierenden Engelchen und sieben Medaillons mit Szenen aus dem Leben Christi und Mariens; darüber thront Gott-Vater, auf der unteren Seite befindet sich die Paradiesschlange. Nach Einführung der Reformation in Nürnberg 1525 wurde der Engelsgruß verhüllt. Erst ab dem 19. Jahrhundert wurde das mehrmals restaurierte Kunstwerk wieder offen im Hallenchor der Lorenzkirche gezeigt.(Historisches Lexikon Bayern) 

#nuernberg #Bayern

Un buste français de Wagner fait face à l'opéra de Nuremberg

Le Richard Wagner Verein Nürnberg, le Cercle Richard Wagner de Nuremberg, a offert aux théâtres municipaux de Nuremberg le buste de Wagner réalisé par le sculpteur français Jules Jouant. Il est en bonne place, il fait face à l'opéra, sur la place Richard Wagner à Nuremberg.

Le Parisien Auguste Jules Alphonse Jouant (1882–1921) a sculpté plusieurs bustes de musiciens, ainsi ceux de Beethoven, Chopin ou Wagner. On trouve un buste semblable de Wagner dans les collections de la Philharmonie de Paris.








Photos © Luc-Henri Roger


lundi 29 janvier 2024

Ivan Repušić dirige Aleko et Francesca da Rimini de Rachmaninov. Un bonheur de tous les instants.

La soprano Kristina Mkhitaryan chante Semfira et Francesca

Concert en tous points remarquable au Prinzregententheater de Munich où le maestro Ivan Repušić dirigeait le Chœur de la radio bavaroise et l'Orchestre de la radio de Munich pour une soirée découverte avec au programme deux opéras de Sergueï Rachmaninov, Aleko et Francesca da Rimini, chantés par des solistes tous extrêmement talentueux. La version concert de ces opéras a été donnée dans le cadre des concerts du dimanche du Münchner Rundfunkorchester, qui ont pour ambition de faire connaître et apprécier des opéras moins connus. 

Aleko (Алеко) est le premier des trois opéras achevés de Sergueï Rachmaninov. Le livret russe, adaptation du poème Les Tziganes (Цыга́ны) d'Alexandre Pouchkine datant de 1827, a été écrit par Vladimir Nemirovich-Danchenko. L'opéra fut composé en 1892, —Rachmaninov est alors âgé de 19 ans, — comme travail de fin d'études au Conservatoire de Moscou, où il remporta les plus hautes récompenses des juges examinateurs. Il fut représenté pour la première fois au Bolchoï le 9 mai 1893, où il rencontra un succès des plus prometteurs.

Francesca da Rimini, la dernière des trois œuvres scéniques que Rachmaninov a achevées, a été composée treize années plus tard, soit en 1906. Les deux pièces en un acte reflètent ainsi l'évolution stylistique du compositeur : une comparaison fascinante entre deux drames de la jalousie, qui débouchent chacun sur un double meurtre. Sur le plan musical, Aleko est plutôt traditionnel, d'après un texte de Pouchkine, tandis que Francesca da Rimini, d'après un épisode du cinquième chant de l'Enfer de la Divine Comédie de Dante, se distingue par ses couleurs sombres et ses accents quasi symphoniques. Rachmaninov a composé son opéra sur un livret de Modeste Tchaïkovski, le frère du compositeur, qui a composé un texte ouroborique qui conserve le cadre littéraire de Dante : il commence et se termine en enfer avec les personnages de l'ombre de Virgile et de Dante Alighieri. La relation entre le compositeur et le librettiste connut des moments conflictuels, notamment à propos du duo d'amour, que Rachmaninov aurait souhaité plus long. Il compensa le manque ressenti en composant un passage orchestral de 51 mesures pour illustrer le baiser des amants interdits. Un autre point d'accrochage fut l'absence de paroles du choeur des damnés qu'entendent l'ombre de Virgile et Dante en pénétrant dans le deuxième cercle de l'enfer, le cercle de la luxure. Pour palier ce manque, Rachmaninov composa  un choral de plaintes et de gémissements qui expriment les douleurs atroces des voluptueux, une souffrance dont l'intensité sera ensuite résumée par les deux amants qui chantent le vers célèbre de Dante :  "Non c'è un dolore più grande che ricordarsi del tempo felice cuando si è miseri !" (" Pas de plus grande souffrance que de se souvenir dans la misère des temps heureux ").

Ivan Repušić et l'Orchestre de la radio munichoise rendent avec bonheur les couleurs romantiques russes de ces deux opéras dans lesquels le compositeur a fait la part belle aux parties orchestrales. Si son opéra de jeunesse tient de la tradition avec sa succession de numéros, Francesca da Rimini, que Rachmaninov qualifiera lui-même d'opéra symphonique, est un drame musical psychologique composé comme une symphonie. Dans Aleko, soulignons la beauté de l'introduction avec ses instruments à vents qui évoquent le campement des tsiganes au bord du fleuve, où s'élève le récit nostalgique du vieux gitan abandonné par la femme qu'il aimait, qui l'a laissé seul avec leur fille Semfira. Cette paix un peu triste est interrompue par l'agitation de l'introduction du thème de la jalousie. Une interruption semblable se produit au final lorsque l'arrivée et la violence meurtrière d'Aleko mettent abruptement fin au duo de Semfira et de son jeune amant.

La prestation du choeur par soixante de la radio bavaroise est de toute beauté. Il joue un rôle prépondérant dans les deux opéras. Dans Aleko, le choeur initial des tsiganes campe  l'action et en lui conférant une couleur exotique orientale, — ils célèbrent au bord du fleuve la liberté de leur vie nomade, — puis, au final, le choeur orthodoxe, confronté à la violence meurtrière du protagoniste, le condamne et l'exclut  de la communauté. Dans Francesca et Paolo, au choeur des damnés de l'entame fait pendant le choeur du pardon céleste de l'épilogue.

Le Münchner Rundfunkorchester a réuni de brillants solistes. Le baryton-basse Kostas Smoriginas a créé la sensation avec sa formidable interprétation des rôles d'Aleko et de Lanciolotto. De sa voix puissante qui atteint de ténébreuses profondeurs, il rend admirablement les noirceurs de ces deux personnages ténébreux dévorés de passions brûlantes. Il joint l'expressivité de la physionomie au chant avec une présence scénique incarnée qui dépasse de loin les impératifs d'une version de concert.  Née dans le sud de la Russie, au bord de la mer Noire, la soprano Kristina Mkhitaryan, formée au Théâtre Bolchoï de Moscou, est connue pour l'authenticité de ses interprétations de Violetta ou de Musetta. Sa voix chaleureuse a du volume et une belle ampleur, ce qui correspond aux nécessités de ses deux rôles qui exigent, tout en disposant d'un medium solide, de partir à la conquête des sommets ou de savoir descendre dans de profondes abysses, mais aussi d'exceller dans le pianissimo au moment de la note la plus aigue, de se faire " musicienne du silence ". La chanteuse a de l'ardeur et de la passion, un regard incandescent et un type de beauté méridional pour faire battre le coeur romantique  de ses héroïnes. Elle avait déjà interprété Francesca en 2021 à Baden Baden avec le Berliner Philharmoniker, lors d'un concert où chanta également le ténor Dmitry Golovnin, qui a repris à Munich le rôle de Dante Alighieri. La basse géorgienne Shavleg Armasi (le père de Semfira / l'ombre de Virgile)  impressionne par la beauté de ses couleurs, la chaleur de son timbre et une expressivité nuancée jusque dans le pianissimo. Il dresse un portrait vocal convaincant de ses personnages. Le ténor russe Andrei Danilov chante avec une ferveur lyrique les tourments et l'impatience amoureuse du jeune tsigane et de Paolo. Enfin le petit rôle de la gitane âgée a été confié au talent très prometteur de la mezzo-soprano Natalya Boeva, lauréate en 2018 du premier prix du concours de musique international de l'ARD dans la catégorie chant.

Une très grande soirée qui a de loin dépassé les attentes.

Distribution

ALEKO

Kristina Mkhitaryan Semfira
Natalya Boeva Gitane âgée
Andrei Danilov Jeune gitan
Kostas Smoriginas Aleko
Shavleg Armasi Un vieil homme, père de Semfira

FRANCESCA DA RIMINI

Kristina Mkhitaryan Francesca, épouse de Lanciotto Malatesta
Andrei Danilov Paolo, frère de Lanciotto Malatesta
Dmitry Golovnin Dante Alighieri, écrivain
Kostas Smoriginas Lanciotto Malatesta, fils du régent de Rimini
Shavleg Armasi L'ombre de Virgile

Chœur de la Radio bavaroise
Orchestre de la radio de Munich
Ivan Repušić, direction d'orchestre
Stellario Fagone, préparation  du choeur

Du lit de fièvre aux strophes de sable : l’empreinte de Mozart à Olomouc

Quand la fièvre enfantine devint symphonie Palais Hauenschild - Photo @ Marco Pohle Sous un ciel morave autrefois assombri par le spectre de...