samedi 26 mars 2022

Achilleion (6) Futur nautique (Nautical future)

Une charmante statuette nous accueille près de l'entrée qui porte, gravé en français, sur son socle, le titre de Futur nautique. C'est un garçonnet, coiffé d'un béret, assis à l'avant d'une barque. L'enfant ressemblait, dit-on, au malheureux archiduc Rodolphe, et Elisabeth aimait cette statue qui lui rappelait l'enfance, si riche de promesses, de son fils que le drame de Mayerling lui enleva tragiquement. Lorsque l'Achilleion fut vendu à Guillaume II, il fit remiser cette statue dans les caves.

Marble Statue of a sweet little boy who wishes to go to sea, sat on the prow of a small boat. This charming statuette welcomes us near the entrance, bearing, engraved in French on its base, the title of Futur nautique (Nautical Future). It is a young boy, wearing a beret, sitting at the bow of a boat. It is said that the child resembled the unfortunate Archduke Rudolf, and Elisabeth loved this statue, which reminded her of the promising childhood of her son, who was tragically taken away from her by the tragedy at Mayerling. When the Achilleion was sold to Wilhelm II, he had the statue put back in the cellar.



Crédit photographique Luc-Henri Roger

Photographe non identifié

Rodolphe. Les textes de Mayerling

Les diverses versions du drame de Mayerling sont présentées dans le recueil  Rodolphe. Les textes de Mayerling (BoD, 2020).

Texte de présentation (quatrième de couverture):

   Suicide, meurtre ou complot ? Depuis plus de 130 années, le drame de Mayerling fascine et enflamme les imaginations, et a fait couler beaucoup d'encre. C'est un peu de cette encre que nous avons orpaillée ici dans les fleuves de la mémoire : des textes pour la plupart oubliés qui présentent différentes interprétations d'une tragédie sur laquelle, malgré les annonces répétées d'une vérité historique définitive, continue de planer le doute.
   Comment s'est constituée la légende de Mayerling? Les points de vue et les arguments s'affrontent dans ces récits qui relèvent de différents genres littéraires : souvenirs de princesses appartenant au premier cercle impérial, dialogue politique, roman historique, roman d'espionnage, articles de presse, tous ces textes ont contribué à la constitution d'une des grandes énigmes de l'histoire.

Le recueil réunit des récits publiés entre 1889 et 1932 sur le drame de Mayerling, dont voici les dates et les auteurs :

1889 Les articles du Figaro
1899 Princesse Odescalchi
1900 Arthur Savaète
1902 Adolphe Aderer
1905 Henri de Weindel
1910 Jean de Bonnefon
1916 Augustin Marguillier
1917 Henry Ferrare
1921 Princesse Louise de Belgique
1922 Dr Augustin Cabanès
1930 Gabriel Bernard
1932 Princesse Nora Fugger

Le dernier récit, celui de la princesse Fugger, amie de la soeur de Mary Vetsera, est pour la première fois publié en traduction française. Il n'était jusqu'ici accessible qu'en allemand et en traduction anglaise.

Luc-Henri Roger, Rodolphe. Les textes de Mayerling, BoD, 2020. En version papier ou ebook.

Commande en ligne chez l'éditeur, sur des sites comme la Fnac, le Furet du nord, Decitre, AmazonHugendubel, etc. ou via votre libraire (ISBN 978-2-322-24137-8).
In Italia via Amazon.it



Valery Gergiev est-il en en passe de devenir le superintendant des théâtres russes ?

Gergiev et Poutine en 2013
Crédit photo : www.kremlin.ru

Vladimir Poutine a invité Valery Gergiev à réfléchir à unir les destinées du Théâtre Bolchoï et du Théâtre Mariinsky, tout en rappelant  lors d'une conférence de presse que  la direction des théâtres impériaux était sous gouvernance unique sous l'Empire russe de 1786 à 1917. Gergiev a répondu en déclarant que "les théâtres Bolchoï et Mariinsky représentent tous deux l'une des plus puissantes traditions musicales ou musico-théâtrales de la planète". Il a aussi rappelé que de nouveaux théâtres sont actuellement en construction, notamment à Kaliningrad, Sébastopol et Vladivostok." avant d'ajouter : "Et je pense que cette tradition va se renforcer. D'incroyables jeunes chanteurs et danseurs remplissent actuellement les scènes de ces deux théâtres. Le moment est sans doute venu de réfléchir à la manière de coordonner les efforts."

Cela pose évidemment la question de l'avenir du directeur actuel du Théâtre Bolchoï, Vladimir Urin, qui a signé avec d'autres artistes un appel à cesser « les opérations spéciales en Ukraine ».

P.S. : le dernier directeur des théâtres impériaux fut Vladimir Arkadiévitch Teliakovski, qui fut arrêté par le gouvernement provisoire le 1er mars 1917 pour ensuite devenir caissier d'une gare de chemin de fer.

Il y a cent ans : L'Ukraine de 1918 au regard des services diplomatiques français (4) Les progrès du séparatisme et la séparation. Suite et fin.

Soldats de l'Armée populaire ukrainienne
devant le monastère Saint-Michel-au-Dôme-d'Or à Kiev en mars 1918.

III. - PROGRÈS DU SÉPARATISME UKRAINIEN

    Ce n'est pas du premier coup que les nationalistes ukraiiens arrivèrent aux solutions extrêmes. Au début de la Révolution, leurs revendications se bornaient à réclamer l'autonomie dans le cadre d'une République russe fédérative : c'était la doctrine de leurs précurseurs et de leurs chefs : K o s t o m a r o Dragomainov, Hrouchevski. Les indépendantistes (samostiinniki) formaient à cette époque une infime minorité. Peu à peu, par suite de la résistance maladroite du pouvoir central et surtout des progrès menaçants de l'anarchie, les samostiinniki prirent le dessus et triomphèrent des scrupules des autonomistes.

1. La Centrale de Kiev (Mars 1917-Avril 1918).

    Les quatre manifestes ou pour employer la terminologie du temps de l'hetmanat remise à la mode par les nationalistes, les quatre Universaux de la Rada de Kiev permettent de mesurer et de jalonner les progrès continus de l'idée séparatiste.
    Le Conseil central ou Rada qui s'était constitué spontanément à Kiev, dès le début de la Révolution sur le type du Soviet de Pétrograd s'empressa d'envoyer une délégation au gouvernement provisoire pour présenter les revendications de l'Ukraine. Ce programme comportait la reconnaissance immédiate en principe de l'autonomie de l'Ukraine, la constitution d'une armée nationale, l'ukranisation de renseignement, à tous les degrés, la création d'une église ukrainienne autocéphale sous l'autorité d'un patriarche résidant à Kiev.
    À ces demandes assez modérées, le prince Lvov opposa une fin de non recevoir. Le 1"1gouvernement provisoire, répondit-il, n'avait pas qualité pour trancher une question de cette importance qui engageait 1'avenir de la Russie : ce serait empiéter sur les attributions de l'Assemblée Constittuante. Les Ukrainiens n'avaient qu'à patienter quelques mois jusqu'à la convocation de la Constituante qui s 'efforcerait de leur donner satisfaction.
    Cette réponse dilatoire n'était pas de nature à calmer l'impatience des Ukrainiens qui voyaient avec dépitt les Finlandais e les Polonais bénéficier d'un traitement de faveur. L'interdiction par le ministre de la guerre Kerenski d'un Congrès militaire ukrainien porta l'exaspération à son comble. En dépit de l'ordre ministériel, 2000 députés-soldats se réunirent à Kiev. Le drapeau national jaune et bleu fut hissé sur la Douma municipale. Une manifestation tumultueuse s'improvisa devant la cathédrale Sainte Sophie, aux pieds du monument de l'hetman Rolidan Khmelnitski.
    C'est au milieu de cette effervescence que la Rada Centrale lança le 18 juin 1917 son premier Universal qui formule la déclaration des droits du peuple ukrainien. "Que, sans se séparer de la Russie, que le peuple ukrainien reçoive le droit de s'organiser le librement sur son propre territoire ! Que le régime de l'Ukraine soit fixé par une Diète nationale ! Le gouvernement central russe a rejeté toutes nos demandes et la main que lui tendait le peuple ukrainien. Comme il est hors d'état de créer chez nous un ordre légal, c'est à nous désormais qu'incombe cette tâche. Après un travail préliminaire d'organisation, nous convoquerons les représentants de toutes les nationalités de l'Ukraine et nous voteront ensuite les lois que nous soumettrons à la ratification de l'Assemblée Constituante.
     Dans ce premier document, il n est encore question que d'autonomie. La Rada se défend de vouloir séparer l'Ukraine de la Russie et reconnaît formellement l'autorité de l'Assemblée Constituante qui ratifiera en dernière instance les lois élaborées par le gouvernement local.       Le second Universal du 16 juillet marque un pas de plus en avant. Entretemps, le gouvernement provisoire, alarmé par cette explosion inattendue du sentiment populaire avait adressé une pathétique adjuration au peuple ukrainien, l'exhortanl à prendre patience et à ne pas rompre l'union sacrée en présence de l'ennemi et il avait délégué Kiev trois de ses membres : Tseretelli, Terechtchenko et Kerenski avec mission de prendre contact avecla rada et de proposer à l'amiable un modus vivendi. C'est à la suite de ces conférences que la Rada publia son second Universal. L'accord semblait établi entre les gouvernements de Pétrograd et de Kiev. La Rada centrale devait être complétée par l'adjonction de représentants des autres nationalités habitant l'Ukraine. Le pouvoir exécutif  appartiendrait au Secrétariat choisi parmi ses membres et cinfirmé par le gouvernement provisoire. l'Ukraine aurait son représentant accrédité auprés du ministre de la guerre pour étudier la formation de régiments exclusivement ukrainiens. 
    Cet arrangement provoqua une opposition irréductible des ministres Cadets, qui, préoccupés avant tout de l'unité et de l'intégri´té de l'État russe, désavouèrent leurs collègues et donnèrent en bloc leur démission. Lorsqu'une délégation de la Rada, présidée par Vinnitchenko, se rendit à Pétrograd pour faire ratifier officiellement par le nouveau cabinet Kerenski l'accord signé a Kiev, elle se heurta à la tactique dilatoire et à la mauvaise volonté de ministres qui semblaient vouloir reprendre d'une main ce qu'ils accordaient de l'autre. Des débats interminables s'engagèrent à propos de la délimitation du territoire ukrainien et des attributions du Secrétariat général. La délégation de Kiev revendiquait 9 gouvernements. La partie adverse n'en offrait que 5 et refusait d'abandonner au Secrétariat général les services d'intérêt commun tel que 1'armée, les voies de communications, les Postes et télégraphes.
    Finalement, le gouvernement de Pétrograd prétendit mettre fin à la discussion en édictant dans une sorte de charte intitulée : Instruction au Secrétariat général (17 août 1917) le statut provisoire de l'Ukraine. En attendant le règlement définitif de l'autonomie par l'Assemblée Constituante, 1'administration était placée sous la direction du Secrétariat général, présenté par la centrale, mais nommé par le gouvernement de Pétrograd. Son ressort s'étendit aux 5 gouvernements de Kiev, Volyllie, Podolie, Poltava et Tchernigov, à l'exception de 4 districts habités en majorité par des Vieux Croyants de nationalité grand russienne. Ses attributions comprenaient les Affaires intérieures, les Finances, l'Instruction Publique, le Commerce, les questions de nationalités. Quatre secrétaires au moins devaient être pris parmi les nationales non ukrainiennes. En cas d'urgence, le gouvernement provisoire se réservait le droit de s'adresser directement aux autorités locales sans passer par l'intermédiaire de la Rada centrale.
    Cette cote mal taillée ne satisfit ni les Russes ni les Ukrainiens : ceux-ci jugeaient insuffisantes les concessions que ceux-là trouvaient excessives. Les Ukrainiens reprochaient aux Moscovites de renier leurs jugements et de se considérer toujours, même après la chute du tsarisme, comme le Peuple roi : ils protestaient avec amertume contre ce «russocentrisme» et cet impérialisme invétérés. Les Russes de leur côté accusaient les Ukrainiens de faire le jeu de l'Allemagne en rompant l'unité morale du pays ou même d'être à la solde des Austro-Allemands. Cette incompréhension mutuelle ne pouvait qu'aggraver leur antagonisme. Au moment où le gouvernement de Kerenski s'effondra et où les bolcheviki s'emparèrent du pouvoir, le conflit était devenu aigu et les indépendantistes gagnaient visiblement du terrain.

    Une accalmie se produisit au moment de la révolution maximaliste de novembre. Il semblait  à première vue que le triomphe des Soviets dût aplanir tous les conflits de natiolonalités. Un des premiers soins du nouveau gouvernement fut de promulguer le 15 novembre une déclaration des droits des peuples de Russie qui flétrissait la politique de suspicion et de mesquines chicanes pratiquée Par Kerenski à l'égard des nationalités. Les bolcheviki reconnaissaient sans restrictions le droit des nationalités à disposer d'elles-mêmes, en allant si elles le désiraient jusqu'à la séparation complète et à la constitution d'Etats indépendants.
    Prenant acte de ces engagements, la Rada s'empressa de publier dès le 20 novembre un troisième Universal qui proclamait l'autonomie de la République populaire ukrainienne au sein d'une République fédérative russe. Le Secrétariat général, dont Kerenski voulait faire une simple émanation du gouvernement de Pétrograd, devenait l'organe exécutif de la Rada souveraine. Il étendait son autorité à toutes les provinces du sud de la Russie habitées par une population en majorité ukrainienne. En même temps, il faisait rentrer dans ses attributions les services de la guerre, du ravitaillement, des chemins de fer, des postes et télégraphes que le gouvernement de Kerenski prétendait soustraire à sa compétence.
   Le gouvernement bolcheviste ne pouvait rien objecter contre ces empiètements sur le pouvoir central, puisqu'il les avait autorisés et justifiés par avance. Mais par une singulière inconséquence, il ne reconnaissait le droit des Ukrainiens de se gouverner eux-mêmes qu'à la condition que leur gouvernement fut à l'instar des bolchevistes. Sous prétexte que la Rada « bourgeoise » de Kiev pactisait avec les contrerévolutionnaires, désarmait les troupes des Soviets et leur refusait le libre passage à travers l'Ukraine, le Conseil des Commissaires du peuple lui adressa un insolent ultimatum auquel le Secrétariat général de Kiev répliqua par une ironique fin de non recevoir. Après l'échange de ces cartels, la guerre civile éclata entre Nordistes et Sudistes. Le gouvernement bolcheviste qui avait signé un armistice et entamé des pouparlers de paix avec l'Allemagne accusa la Rada de s'être entendue secrètement avec les Alliés et notamment avec la Mission militaire française pour prolonger la lutte sur le front ukrainien et « saboter la cause de la paix ».
    En réalité, le gouvernement de Kiev ne songeait nullement à prolonger la guerre pour les beaux yeux de l'Entente et il était tout prêt à signer la paix avec l'Allemagne ; mais il déniait à la délégation bolcheviste de Brest-Litovsk qui ne représentait à ses yeux que la Grande Russie le droit de traiter en son nom. Le 10 janvier 1918, une délégation ukrainienne indépendante, s'étant redue à Brest-Litovsk, proclama le droit de l'Ukraine à négocier des accords internationaux, qui lui avait été ravi par les Moscovites depuis le traité de Pereïaslav, Cette prétention fut immédiatement reconnue par les plénipotentiaires des Empires du centre, Kühlmann et Czernin qui avaient tout intérêt à séparer la Russie en deux moitiés hostiles et impuissantes.
   Le 14 janvier, la Rada tirant la conséquence de cette reconnaissance formelle de l'indépendance de l'Ukraine par la Quadruplice, promulguait un quatrième Universal qui brisait les derniers liens entre l'Ukraine et la Russie. Le gouvernement de la République ukrainienne, constatant l'impossilité de constituer avec les débris de l'ancien Empire russe un Etat fédératif, renonçait à cette idée et proclamait l'indépendance complète de l'Ukraine.
   Quelques semaines plus tard, après des négociations secrètes avec les délégués de la Quadruplice, la Rada dont l'autorité était très ébranlée par le Soviet de Kharkov et qui craignait d'être renversé d'un moment à l'autre, signait par haine des bolchevistes, une paix séparée avec l'Allemagne. Elle renonçait à revendiquer la Galicie orientalle en échange de laquelle on lui offrait le district polonais de Kholm et elle s'engageait à céder aux Puissances germaniques en lutte avec ses anciens alliés tout l'excédent de sa production agricole. Cette paix honteuse du 9 février qui assurait le ravitaillement de l'Allemagne entraînait à bref délai la capitulation de la Roumanie et de la Russie bolcheviste, c'est-à-dire la disparition du front oriental.
    Cette trahison ne profita guère à la Rada. Chassée de Kiev par les bolchevistes, elle se vit réduite à implorer l'aide des armées allemandes. Pour tenir la main à l'exécution des clauses du traité de Brest-Litovsk, les Austro-Allemands mirent des garnisons dans toutes les villes de l'Ukraine. Kiev fut occupée le 2 mars, Odessa le 13. La Rada ne fut plus que l'agent d'exécution du maréchal von Eichhorn, commandant des troupes d'occupation.
   À la première velléité de résistance, ce gouvernement de fantoches que l'Allemagne, n'avait plus intérêt à soutenir fut impitoyablement brisé. Un lieutenant allemand fit irruption à la tête de quelques soldats dans le local des délibérations de la Rada, mit les ministres en état d'arrestation, dispersa les députés. Ainsi finit le gouvernement de la « République indépendante de l'Ukraine ».

Pavlo Skoropadsky (1873-1945)
en uniforme de Hetman d’Ukraine
2. Le rétablissement de l'hetmanat.

    À la place de la Rada dissoute, les Allemands trouvèrent un instrument plus docile dans la personne du général Skoropadski, beau-frère du maréchal Eichorn, que quelques centaines de paysans soudoyés proclamèrent hetman sur la place Sainte Sophie. La République populaire d'Ukraine fut baptisée Etat ukrainien (derjava) et remplacée par une dictature militaire. Le premier acte du nouveau gouvernement fut de jurer fidélité à l'Allemagne, protectrice de l'Ukraine et de s'engager à exécuter religieusement toutes les clauses du traité de Brest-Litovsk. Conformément à un des articles de ce traité, des négociations de paix s'engagèrent à Kiev entre l'Ukraine et la Russie. Avec l'appui de l'Allemagne, le plé- nipotentiaire ukrainien imposa aux bolchevistes des arrangements territoriaux et économiques désastreux pour la Grande Russie. L'Ukraine à la recherche de ses frontières renonce à la Bessarabie, au district de Kho-Kholm, mais revendique la Crimée.
    Cependant les exactions des garnissaires allemands et les réquisitions sans fin, excitaient de plus en plus la haine des paysans contre l'Allemagne et provoquaient de véritables jacqueries. L'hetman Skoropadski était absolument incapable de rétablir l'ordre. Le 30 juillet, le maréchal Eichhorn était assassiné à Kiev. Les détachements allemands étaient massacrés. L'anarchie était maîtresse du pays.

IV. — LA SÉPARATION DE L'UKRAINE ET DE LA RUSSIE EST-ELLE DURABLE ?

    Le « but de guerre » essentiel des pangermanistes dans l'Europe orientale a toujours été la dislocation définitive de l'Empire russe. Un de leurs théoriciens les plus notoires, Paul Rohrbach écrivait dans Das grössere Deutschland : « Lorsque l'Ukraine cessera d'être russe, alors, mais alors seulement, disparaîtra le péril moscovite pour les Empires centraux et, ajoutait-il généreusement, pour la civilisation européenne ». — Le publiciste germanophile Lewicky proclamait de son côté dans une brochure de propagande (1) : « La Russie moscovite doit être repoussée de la Mer Noire et entre elle et les Balkans doit s'interposer une Ukraine indépendante ». Par Ukraine indépendante, il faut entendre un protectorat allemand annexé au système de la Moyenne-Europe. Cette Ukraine gravitant vers Berlin serait non seulement un merveilleux domaine de colonisation, mais la route idéale de l'Allemagne, vers la Perse et l'Inde, le « pont de l'Allemagne à l'Orient » (Deutschlands Brücke zum Morgenland).
    Voilà le rôle que l'Allemagne victorieuse réserve à l'Ukraine. En faisant miroiter à ses yeux la perspective d'une indépendance illusoire, elle ne songe qu'à l'asservir à ses propres intérêts. En réalité la séparation de l'Ukraine et de la Russie ne peut-être que préjudiciable aux deux partis. Les deux pays qu'aucune frontière naturelle ne sépare se complètent au point de vue politique et économique. Si la Russie a besoin des charbons du Donetz, l'Ukraine ne peut se passer des bois du nord ; le fer du bassin de Krivoï-Rog s'échange contre les cotonnades de Moscou. La Russie a besoin d'avoir accès à la Mer Noire pour conserver son rang de grande puissance. Mais l'Ukraine a besoin de s'épauler sur la Grande Russie pour être réellement indépendante et ne pas tomber sous l'humiliant vasselage de l'Allemagne.
    Les publicistes allemands les plus clairvoyants se rendent parfaitement compte eux-mêmes que l'Allemagne fait fausse route en pratiquant la politique à courte vue du Divide et impera et en spéculant sur l'antagonisme durable de la Russie et de l'Ukraine. « Ce serait une imprudence, écrit Hans Vorst dans le Berliner Tageblatt (2), que de tenir pour permanent le conflit actuel entre la Grande Russie et l'Ukraine. Le vœu unanime de l'Ukraine depuis la chute du tsarisme est une étroite alliance avec la Grande Russie au sein d'une République fédérale slave ». Le Vorwärts montre de son côté que l'antagonisme actuel entre l'Ukraine et la Grande Russie est d'ordre social et non politique : « Les Ukrainiens ne sont ennemis que des bolchevistes : le jour où un gouvernement bourgeois prendrait le pouvoir, l'Ukraine s'allierait avec enthousiasme à la Grande Russie ».
    Le séparatisme actuel n'est donc vraisemblablement qu'une crise provisoire. La dictature de l'hetman Skoropadski est un régime instable qui ne se maintient que par la force des baïonnettes allemandes. Le jour où les bolcheviki seront renversés et où les Allemands seront obligés d'évacuer l'Ukraine, les deux tronçons de Russie se rejoindront fatalement. Moscovites et Ukrainiens oublieront leurs différends passagers et reprendront conscience de leur solidarité ethnique, économique et culturelle.
    Il va sans dire que la nouvelle union de l'Ukraine avec la Russie sera, essentiellement différente du centralisme tsariste. Entre le centralisme brutal qui refuse aux nationalités le droit à la vie et le séparatisme qui les émiette, il y a place pour un régime fédératif, préconisé par tous les apôtres et tous les précurseurs de l'ukrainisme, qui reconnaît à toutes les national fédérées Ies mêmes droits et remplace la contrainte avilissante du despotisme par une association librement consentie. Les difficultés économiques et financières qui peuvent s'opposer à cet accord seront aisément surmontées si, de part et d'autre, on renonce sincèrement à toute arrière-pensée impérialiste de domination.
    En tout cas, le rétablissement de l'union non seulement douanière, mais politique entre le nord et le sud de la Russie est l'unique moyen qui s'offre à l'Ukraine de se libérer de l'emprise allemande. Elle ne peut reconstituer son unité que entre contre l'Autriche qui détient la Galicie et conquérir son inpendance que contre l'Allemagne qui l'occupe et l'exploite. Hors de l'union avec la Russie, il n'y a pour elle que morcellement et esclavage.

Bureau de la Presse Etrangère

(1) Lewicky, Die Ukraine, der Lebensnerv Russlands, Berlin 1915.
(2) 9 février 1918.

Source du texte : Bulletin périodique de la presse russe du 23 septembre 1918, France , Ministère de la guerre  / Ministère des affaires étrangères (via BnF - Gallica) . Les illustrations sont hors texte.

Voir les trois articles précédents sur le sujet : 

vendredi 25 mars 2022

Achilleion (5) La statue de l'Impératrice Elisabeth d'Autriche

 La maîtresse de maison nous accueille à l'entrée de sa demeure sous le porche d'entrée.






Crédit photographique Luc-Henri Roger

Cliquer sur les liens pour voir les posts précédents sur l'Achilleion : 


Rodolphe. Les textes de Mayerling

Les diverses versions du drame de Mayerling sont présentées dans le recueil  Rodolphe. Les textes de Mayerling (BoD, 2020).

Texte de présentation (quatrième de couverture):

   Suicide, meurtre ou complot ? Depuis plus de 130 années, le drame de Mayerling fascine et enflamme les imaginations, et a fait couler beaucoup d'encre. C'est un peu de cette encre que nous avons orpaillée ici dans les fleuves de la mémoire : des textes pour la plupart oubliés qui présentent différentes interprétations d'une tragédie sur laquelle, malgré les annonces répétées d'une vérité historique définitive, continue de planer le doute.
   Comment s'est constituée la légende de Mayerling? Les points de vue et les arguments s'affrontent dans ces récits qui relèvent de différents genres littéraires : souvenirs de princesses appartenant au premier cercle impérial, dialogue politique, roman historique, roman d'espionnage, articles de presse, tous ces textes ont contribué à la constitution d'une des grandes énigmes de l'histoire.

Le recueil réunit des récits publiés entre 1889 et 1932 sur le drame de Mayerling, dont voici les dates et les auteurs :

1889 Les articles du Figaro
1899 Princesse Odescalchi
1900 Arthur Savaète
1902 Adolphe Aderer
1905 Henri de Weindel
1910 Jean de Bonnefon
1916 Augustin Marguillier
1917 Henry Ferrare
1921 Princesse Louise de Belgique
1922 Dr Augustin Cabanès
1930 Gabriel Bernard
1932 Princesse Nora Fugger

Le dernier récit, celui de la princesse Fugger, amie de la soeur de Mary Vetsera, est pour la première fois publié en traduction française. Il n'était jusqu'ici accessible qu'en allemand et en traduction anglaise.

Luc-Henri Roger, Rodolphe. Les textes de Mayerling, BoD, 2020. En version papier ou ebook.

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Il y a cent ans : L'Ukraine de 1918 au regard des services diplomatiques français (3) Les causes du séparatisme ukrainien en 1918

Les Cosaques zaporogues écrivant une lettre au sultan de Turquie
Ilia Répine (1891)

II. - CAUSES DU SÉPARATISME UKRAINIEN

Les causes essentielles du mouvement séparatiste ukrainien peuvent être ramenées à quatre : le souvenir d'une existence politique indépendante ravivé par les poètes et less historiens nationaux — le joug du tsarisme moscovite, qui, en voulant « russifier » de force les Ukrainiens ne réussit qu'à éveiller et à exaspérer leur conscience nationale — l'intrigue des Austro-Allemands qui s'efforcèrent d'exploiter à leur profit cet antagonisme — enfin la Révolution russe de 1917 qui, en proclamant le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, en ruinant l'autorité du pouvoir central, en menaçant par des expériences socialistes inconsidérées les intérêts des paysans, renforça les aspirations séparatistes et transforma une agitation jusqu'alors assez superficielle et factice en un irrésistible mouvement populaire.

1. Traditions d'indépendance nationale

    L'Ukraine ne s'est donnée à la Moscovie qu'au milieu du 17e siècle, en 1654. Elle est donc restée pendant de longs siècles complètement indépendante de Moscou. Les liens se rappellent avec orgueil que la métropole Kiev fut la première capitale de la Russie, qu'elle rivalisait de splendeur avec Byzance alors que Moscou n'était pas même une bourgade. Les villes de la Moscovie ne sont que des colonies fondées au 12e siècle en pays finnois par les cités mères de l'Ukraine : Vladimir sur la Kliazma est fille de Vladimir de Volynie, Iaroslav sur la Volga, de Iaroslav sur le San, Perciaslav-Zalèski. (d'outre-forêts) de Perciaslav du Dnipr. De là une tendance naturelle des Ukrainiens à considérer les Moskals comme des parvenus qui ont usurpé l'hégémonie aux dépens de la vieille Rous Kievienne.
    L'invasion tartare du 13e siècle obligea les Ukrainiens à abandonner la vallée du Dnipr et à se replier à l'ouest vers les Carpathes ou ils fondèrent le royaume de Galicie-Lodomérie (Vladimirie) ainsi appelé du fait de ses deux capitales Halitch ou Galitch et Vladimir de Volynie. Le royaume galicien survécut jusqu'au milieu du 14e siècle. À partir de 1349, l'Ukraine est absorbée par le grand état polono-lithuanien. Mais l'esprit d'indépendance et de révolte se perpétue chez les libres Cosaques de la steppe (za porogi) organisés en république guerrière sous le commandement suprême d'un hetman. Retranchés dans une île du bas Dnipr, en aval des rapides (za porogi), les Zaporogues attiraient à eux tous les serfs en rupture de ban,tous les aventuriers en quête de butin. C'est en vain que la République de Pologne essaya de soumettre ces outlaws : ils réussissaient toujours par échapper aux prises de leurs puissants adversaires.

2. Le joug moscovite

    Le moment vint cependant où l.'hetman des Cosaques, Bohdan Khmelnitski, cerné tout parts, dut se placer sous la protection de ses voisins. Il avait le choix entre le sultan de Turquie, le Khan de Crimée, le roi de Pologne et le tsar moscovite.Mais le sultan et le Khan de Crimée étaient musulmans ; les Polonais étaient catholiques ; seul le tsar orthodoxe appartenait à la même religion que les Cosaques. C'est lui qui l'emporta.
    Le traité signé à Pereiaslav en 1654 n'autorisait nullement le tsar à annexer l'Ukraine à ses Etats : c'était un pacte librement consenti qui réservait, formellement les droits et les privilèges des Cosaques. " L'Ukraine doit être gouvernée par son propre peuple. Si l'hetman vient à mourir par la volonté de Dieu, que l'Ukraine elle-même élise un nouvel hetman parmi son propre peuple, en informant seulement le tsar de cette élection. Que Sa Majesté tsarienne n'en prenne pas ombrage : car c'est une ancienne coutume du pays. Que les impôts soient perçus par des fonctionnaires ukrainiens. Que l'hetman puisse recevoir les ambassadeurs qui de tout temps sont venus des pays étrangers en Ukraine».
    Cette charte des libertés ukrainiennes, confirmée par lettres patentes du tsar Alexis Mikhaïlovitch, fut délibérément violée par ses successeurs. La révolte du légendaire hetman Ivan Mazépa fut écrasée par Pierre le Grand à la bataille de Poltava (1709). Dès lors l'Ukraine perdit tout vestige d'indépendance. La dignité d'hetman fut abolie en 1764. En 1775 la Sitch, quartier général des Zaporogues, fut rasée et les Cosaques ukrainiens durent émigrer dans le district de la Kouban qui appartenait alors à la Turquie. En 1783, Catherine Il introduisit le servage.
    La persécution religieuse s'ajoute à la violation des droits politiques. En 1839, sous Nicolas Ier, l'Eglise uniate ou catholique de rite grec à laquelle adhéraient beaucoup d'Ukrainiens, est supprimée d'un trait de plume par le Synode de Polotsk. Les couvents sont fermés, les prêtres et les fidèles convertis de force à l'orthodoxie. 
    Dans sa fureur de russification, le gouvernement tsariste s'en prend même à 'a langue ukrainienne qu'il prétend extirper. Par un oukaze en date du 30 mai 1876, Alexandre II, le « tsar libérateur » interdisait l'impression de toutes publications ainsi que les conférences et les représentations dramatiques en dialecte petit-russien. Cette réglementation draconienne resta en vigueur pendant trente ans.
    La révolution de 1905 rendit aux Ukrainiens quelques libertés. Ils furent autorisés à fonder des sociétés d'enseignement populaire (Prosvita), à former aux deux premières Doumas un club national (hromada), analogue au Kolo polonais. Mais le coup d'Etat de Stolypiac mit fin dès 1907 à ces velléités de libéralisme. L'Ukraine perdit sa représentation à la Douma, la presse retomba dans son ancienne servitude, les associations furent dissoutes.

3. L'intrigue austro-allemande.

    Persécutés par le tsarisme, les « Mazépistes » (1) se réfugièrent en Galicie, sur territoire autrichien. Lviv devint, à défaut de Kiev le foyer du nationalisme ukrainien de même que Cracovie devenait au détriment de Varsovie la capitale du nationalisme polonais. Une Société scientifique placée sous l'invocation du poète national Chevtchenko se donna pour tâche de publier en langue ukrainienne toute une collection d'ouvrages d'enseignement et de propagande qui circulaient par delà la frontière du Zbroutch sous le manteau. La Galicie autrichienne fut dès lors considérée comme le Piémont de l'Ukraine, le refuge hors des atteintes du tsarisme d'où devait partir le signal du « resorgimento » national.
    Lorsque la guerre mondiale éclata en 1914, le gouvernement autrichien n'eut garde de négliger un aussi précieux levier de propagande anti-russe. Il favorisa la création d'une Ligue pour la libération de l'Ukraine (Soïouz Vizvolenia Oukraïni) qui sous couleur de défendre les aspirations nationales devait provoquer une révolution dans les provinces du sud afin d'immobiliser une partie de l'armée russe. L'occupation de la Galicie par les troupes du tsar déjoua ces projets et la Ligue dut quitter précipitamment Lviv et émigrer à Vienne. De ce centre elle mena une ardente campagne contre la Russie, soit en subventionnant des revues et journaux en toutes langues : Vistnik Soiouza, Ukrainische Nachrichten, Ukramisches Korrespondenzblatt, Revue ukrainienne de Lausanne, etc., soit en recrutant dans les camps de prisonniers des agents de propagande, des espions ou des combattants, enrôlés dans -des légions de tirailleurs de la Sitch (Sitchovi Striltsi).
    La louche besogne de cette officine viennoise fut singulièrement facilitée par la brutale politique de russification que le gouvernement de Petrograd, trop fidèle à ses vieux errements, crut devoir appliquer en Galicie pendant la période d'occupation. À la suite des armées russes, une nuée de tchinovniks, de gendarmes et de popes, s'abattit sur le pays « comme un vol de corbeaux ». Le célèbre historien Hrouchevsk i, professeur à l'Université de Lviv et président, de la Société Chevtchenko, fut déporté en Sibérie. Le musée national ukrainien fut saccagé. En même temps sévissait sous la direction du fameux convertisseur Euloge, archevêque de Jitomir, une violente persécution religieuse contre les Uniates. L'archevêque uniate de Lviv, le comte André Szepticki fut interné par ordre du Saint Synode dans un monastère de Souzdal qui sert de pénitencier aux popes indociles. Les misères de l'évacuation furent encore pires que celles de l'occupation. Au moment de la retraite des troupes russes, des milliers de paysans ruthènes furent évacués par ordre dans l'intérieur de la Russie. Beaucoup de ces malheureux, déracinés sous prétexte de nécessités stratégiques, moururent sur les routes de l'exil.
    Ces inutiles violences n'expliquent que trop la haine que tant d'Ukrainiens avaient vouée à la Russie tsariste. La ligue pour la libération de l'Ukraine et le parti socialiste-révolutionnaire s'accordaient pour faire appel à l'Autriche dont la tutelle tracassière paraissait encore préférable au joug moscovite. Le Conseil national ukrainien écrivait en août 1914 : « La victoire de la Russie consommerait l'asservissement de l'Ukraine. La victoire de la monarchie austro-hongroise sera notre victoire ». Et le parti des socialistes-révolutionnaires ukrainiens appelait lui aussi de tous ses vœux la défaite de la Russie. « Peuple ukrainien, tu sais que tu ne peux vivre sous la domination russe. Tu ne peux conquérir ta liberté et ton indépendance que sur les ruines de la Russie actuelle. C'est pourquoi les soldats autrichiens et allemands ne sont pas tes ennemis, mais tes libérateurs. Nous devons faire cause com- mune avec l'Allemagne et l'Autriche en vertu de ce principe : Les ennemis de nos ennemis sont nos amis ».

4. La Révolution russe.

    La haine des Ukrainiens était moins dirigée contre la Russie que contre le régime tsariste. Ce régime une fois tombé sous les coups de la Révolution de mars, on pouvait croire que rien ne s'opposerait plus à la réconciliation des deux grands peuples frères. Les arguments contre la Russie tsariste ne portaient plus contre la Russie révolutionnaire. L'orientation autrichienne n'avait plus de raison d'être. Les libéraux sincères pouvaient-ils hésiter entre une République russe respectueuse du droit des peuples et la monarchie policière des Habsbourg ? Les patriotes qui, par haine du tsarisme, prêchaient le rattachement de, l'Ukraine russe à la Galicie autrichienne n'allaient-ils pas être amenés à demander maintenant l'union de la Galicie irredenta à l'Ukraine libérée ? L'organe le plus influent des Ruthènes d'Autriche, le Dilo de Lviv, exprimait l'opinion presque unanime en écrivant à propos de ce revirement de la situation : « Si le nouveau gouvernement russe sait agir et se pose en champion de notre cause, les rôles de l'Autriche et de la Russie dans la question ukrainienne pourraient bien être intervertis ».
    On sait qu'il en advint tout autrement et que le conflit entre la Russie et l'Ukraine, loin de se calmer, s'exaspéra. Le mouvement ukrainien qui n'était avant la Révolution qu'un félibrige assez inoffenssif, une agitation d'intellectuels chimériques et d'émigrés politiques aigris ou stipendiés, gagna les masses populaires. Les revendications politiques auxquelles le peuple des campagnes reste toujours assez indifférent acquirent une force irrésistible en s'appuyant sur la coalition des forces sociales. La conspiration des professeurs de Lviv prit les proportions d'une révolte de paysans.
    Les causes de cette transformation sont multiples. Le gouvernement provisoire issu de la Révolution avait eu l'imprudence de proclamer le droit des peuples de Russie à disposer d'eux-mêmes. Toutes les nationalités allogènes le prirent au mot. Il fit spontanément des concessions très larges à la Finlande et à la Pologne. L'Ukraine réclama immédiatement le même traitement de laveur, sans vouloir admettre la moindre différence entre le statut polonais et le statut ukrainien. La faiblesse du pouvoir central, miné et discrédité par les Soviets, semblait autoriser tous les empiètements. Puisqu'il était notoirement incapable de maintenir l'ordre et d'enrayer l'anarchie, il ne restait plus aux provinces d'autre ressource que de s'organiser elles-mêmes, sans tenir compte du pseudo gouvernement de Pétrograd. L'instinct de conservation primait tous les scrupules juridiques. Ainsi tout progrès de l'anarchie révolutionnaire devait entraîner fatalement par voie de réaction un progrès du séparatisme.
    Mais ces considérations ne suffisent pas à expliquer la participation des masses paysannes au mouvement ukrainien. L'idée fixe du paysan est la possession de te terre. La liberté ne vient dans ses préoccupations, comme dans la devise des socialistes révolutionnaires (Zemlia i Volia) qu'après la terre. C'est la menace que le gouvernement de Pétrograd faisait peser sur lui en proposant le partage uniforme des terres qui le dressa contre les Moscovites. Le paysan ukrainien est très attaché à la propriété individuelle. Il ne connaît guère la propriété communautaire du mir qui a été introduite en Moscovie à la suite du servage. D'autre part, les riches terres noires du tchernoziom sont infiniment plus fertiles que les tourbières moscovites. En partageant sur un pied d'égalité avec les moujiks besogneux, les Khliboroby ukrainiens savent fort bien qu'ils avaient plus à perdre qu'à gagner. Ils sont partisans du partage des grandes propriétés, des latifundia de l'aristocratie russe ou polonaise : mais à condition que ce partage se fasse exclusivement entre eux. Les chefs du mouvement ukrainien n'eurent pas de peine à les persuader que le seul moyen de garantir leurs droits était de proclamer l'autonomie ou l'indépendance de l'Ukraine. A partir de ce moment, les paysans ukrainiens furent acquis au nationalisme.

(1) C'est le nom sous lequel on désignait les nationalistes ukrainiens.

(À suivre)

Source du texte : Bulletin périodique de la presse russe du 23 septembre 1918, France , Ministère de la guerre  / Ministère des affaires étrangères (via BnF - Gallica)

Voir les deux articles précédents sur le sujet : 

jeudi 24 mars 2022

Achilleion (4) Le faune dansant.

 Le faune dansant est l'une des trois statues qui accueillent le visiteur à l'entrée de l'Achilleion.




Crédit photographique Luc-Henri Roger

Cliquer sur les liens pour voir les posts précédents sur l'Achilleion : 


Rodolphe. Les textes de Mayerling

Les diverses versions du drame de Mayerling sont présentées dans le recueil  Rodolphe. Les textes de Mayerling (BoD, 2020).

Texte de présentation (quatrième de couverture):

   Suicide, meurtre ou complot ? Depuis plus de 130 années, le drame de Mayerling fascine et enflamme les imaginations, et a fait couler beaucoup d'encre. C'est un peu de cette encre que nous avons orpaillée ici dans les fleuves de la mémoire : des textes pour la plupart oubliés qui présentent différentes interprétations d'une tragédie sur laquelle, malgré les annonces répétées d'une vérité historique définitive, continue de planer le doute.
   Comment s'est constituée la légende de Mayerling? Les points de vue et les arguments s'affrontent dans ces récits qui relèvent de différents genres littéraires : souvenirs de princesses appartenant au premier cercle impérial, dialogue politique, roman historique, roman d'espionnage, articles de presse, tous ces textes ont contribué à la constitution d'une des grandes énigmes de l'histoire.

Le recueil réunit des récits publiés entre 1889 et 1932 sur le drame de Mayerling, dont voici les dates et les auteurs :

1889 Les articles du Figaro
1899 Princesse Odescalchi
1900 Arthur Savaète
1902 Adolphe Aderer
1905 Henri de Weindel
1910 Jean de Bonnefon
1916 Augustin Marguillier
1917 Henry Ferrare
1921 Princesse Louise de Belgique
1922 Dr Augustin Cabanès
1930 Gabriel Bernard
1932 Princesse Nora Fugger

Le dernier récit, celui de la princesse Fugger, amie de la soeur de Mary Vetsera, est pour la première fois publié en traduction française. Il n'était jusqu'ici accessible qu'en allemand et en traduction anglaise.

Luc-Henri Roger, Rodolphe. Les textes de Mayerling, BoD, 2020. En version papier ou ebook.

Commande en ligne chez l'éditeur, sur des sites comme la Fnac, le Furet du nord, Decitre, AmazonHugendubel, etc. ou via votre libraire (ISBN 978-2-322-24137-8).
In Italia via Amazon.it


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