mardi 26 avril 2022

Gräfin Maritza, l'opérette phare de Kálman au Volksoper de Vienne

Ursula Pfitzner (Gräfin Mariza) - © Barbara Pálffy/Volksoper Wien

Gräfin Mariza (Comtesse Maritza)  est une opérette en trois actes du compositeur hongrois Emmerich Kálmán, sur un livret de Julius Brammer et Alfred Grünwald, d’après Le roman d’un jeune homme pauvre d’Octave Feuillet. Cette opérette à la partition dotée de belles couleurs instrumentales constitue, avec Die Csardasfürstin,  le plus grand succès qu´ait connu le compositeur Kálmán. C'est aussi une des plus belles opérettes du répertoire austro-hongrois avec le Baron Tsigane de Strauss, une opérette à laquelle la comtesse fait par ailleurs référence lorsque elle lui emprunte le nom de son supposé fiancé, le baron Koloman Zsupan.  Sa première représentation  eut lieu à Vienne au Theater an der Wien, le 28 février 1924.  L´histoire tragi-comique de l´opérette, beaucoup plus comique et amusante que tragique, met en scène des personnages très différenciés et est émaillée de beaux duos romantiques, de nombreux numéros comiques et de mélodies désormais célèbres, dont, pour ne citer qu´eux, le duo  "Komm mit nach Varasdin", "Grüss mir die reizenden Frauen" ou encore le grand air de Tassilo, "Komm Zigany". L'oeuvre de Kálmán a rencontré un succès tel qu´elle a été quatre fois portée au cinéma (en 1925, 1932, 1958 et 1954).

L'oeuvre figure en bonne place au répertoire de l'Opéra populaire de Vienne (le Volksoper Wien), la seconde salle d'opéras de Vienne, qui attire un large public d'habitués amateurs d'opérettes et de comédies musicales, un public qui revient volontiers voir une opérette, comme c'est le cas pour l'actuelle reprise de Comtesse Maritza. Le metteur en scène Thomas Enzinger, passionné par l'oeuvre d'Emmerich Kálmán, a plusieurs fois sur le métier remis son ouvrage avec la Gräfin Mariza, qu'il a déjà mise trois fois en scène avec un art consommé du grand spectacle. 

L'actualité tragique d'un monde à nouveau touché par la guerre et une crise économique de très grande ampleur n'est pas sans rappeler celle de cette opérette bientôt centenaire : l'empire avait disparu, le monde de 1924 vivait lui aussi une grave crise économique et sociale, avec des différences de classe encore plus marquées, une partie de la noblesse, ruinée, n'avait plus que ses titres et s'était mise au travail, mais le goût des grandes fêtes était resté. L'opérette traitée comme une grande revue avec ses innombrables musiques entraînantes, ses danses, l'alcool qui coule à flot, ses interprètes de qualité qui sont tout à la fois chanteurs, acteurs et danseurs, permet pour quelques heures d'oublier la sinistre réalité du monde. Et pour la mettre en oeuvre il faut une troupe de qualité avec des interprètes de premier ordre qui privilégient l'esprit du travail d'équipe. C'est précisément ce que nous offre le Volksoper de Vienne.

Wiener Staatsballett - © Barbara Pálffy/Volksoper Wien

L´oeuvre, empreinte de romantisme et de passion, comporte également une bonne part d´amusement, avec une série de personnages qui cachent leur véritable jeu et s´enfoncent toujours plus avant dans leurs mensonges, ce qui conduit à toute série de malentendus et de quiproquos mais se termine pour tous et toutes par un happy end. La mise en scène de Thomas Enzinger est opulente, on trouve un spectacle qui utilise la panoplie du comique de situations, accentue les traits saillants des personnages jusqu'à la caricature, en renforçant l´accent hongrois de certains des protagonistes et en privilégiant comme il se doit le folklore hongrois, tant par les costumes que par les danses folkloriques exécutées par les magnifiques danseurs du Wiener Staatsballett entraînés par le chorégraphe Bohdana Szivacz. La diversité des costumes de Toto, qui est aussi le scénographe, correspond à la variété des musiques et des danses du vaste pot-pourri musical de l'oeuvre : on y voit les tsiganes qui dansent le csárdás avec ses pas latéraux à gauche et à droite, les valseurs en habits et robes mousseuses ou les danseurs de charleston. Le plateau tournant est utilisé à  bon escient pour des changements rapides de décor : les alles de réception succèdent aux jardins du château de la comtesse, il faut passer du château  au Tabarin, un grand cabaret mondain à revue où l'on dépense sans compter et où l'argent et l'alcool coulent à flots.

Le public du Volksoper participe à la fête. À la fin du spectacle, après un intermède théâtral et l'intervention d'un deus ex machina qui prend l'apparence d'une tante richissime qui résout tous les énormes problèmes financiers de son neveu, l'amour triomphe, des couples heureux se sont formés, et le public se met à battre des mains la cadence de la musique. 

Dernière représentation de la saison ce 29 avril au Volksoper. Places restantes.

Expo / Ausstelung Ai Wei Wei — Albertina Modern Wien — 20 Bilder / 20 photos

 






















 

lundi 25 avril 2022

Into the woods, la comédie musicale de Stephen Sondheim au Volksoper de Vienne

Le loup du petit chaperon rouge, un bel exemple des costumes
extraordinaires, absolutely fabulous, de Lena Weikhard

Into the Woods est une comédie musicale due au regretté Stephen Sondheim, décédé en novembre dernier, et à son comparse James Lapine. La première eut lieu à San Diego le 4 décembre 1986. Elle débuta à Broadway en novembre 1987. Into the Woods a remporté plusieurs Tony Awards en 1988, dont celui de la meilleure partition originale, du meilleur livret et de la meilleure actrice dans une comédie musicale (Joanna Gleason), ce qui est d'autant plus remarquable dans une année dominée par Le Fantôme de l'Opéra

L'horrible famille de Cendrillon et le compagnon du prince charmant 

Into the Woods entrelace les histoires de plusieurs contes de fées des frères Grimm. Les personnages principaux sont tirés du Petit Chaperon rouge, de Jack et le Haricot magique, Raiponce, et Cendrillon. Tous ces personnages sont réunis dans une histoire originale impliquant un boulanger et sa femme, un couple sans enfants qui rêve de fonder une famille, et une sorcière qui leur a jeté un sort. Pour annuler le sort le boulanger et sa femme vont devoir rapporter quatre objets à la sorcière (une vache blanche, une cape rouge, des cheveux dorés, un soulier en or...) Pendant leur périple ils rencontreront divers personnages de contes de fées comme Cendrillon ou le loup et le petit chaperon rouge dans une comédie musicale allie sagesse, humour et élégance musicale tout en étant d'une vivacité virevoltante. Sondheim et Lapine se sont inspirés de la Psychanalyse des contes de fées de Bruno Bettelheim, un livre qui vante les bienfaits de la lecture des contes de fées dans le développement de l'enfant.  Ce sont en grande partie des personnages bien connus dont les histoires s'entrecroisent et que nous accompagnons dans la forêt des contes jusqu'à l'entracte. Dans la seconde partie du chef-d'œuvre moderne de Sondheim, nous découvrons ce qui arrive aux personnages des contes une fois les histoires des contes terminées, car les adultes ont eux aussi besoin de contes de fées ! Le happy end n'est finalement pas celui qu'on croit.

Après A Funny Thing Happened on the Way to the Forum (Le Forum en folie) et Sweeney ToddInto the Woods est déjà la troisième comédie musicale de Sondheim à être programmée en traduction en langue allemande au Volksoper de Vienne, où elle a connu sa première en mai 2021. 

La mise en scène de Tambosi et Eicheberger pour l'opéra populaire de Vienne nous entraîne dans une farandole de contes de fées qui se déroulent dans des décors imaginatifs, colorés et luxuriants comme un patchwork (Frank Philipp Schlößmann). C'est un kaléidoscope de couleurs variées à l'infini. Un narrateur qui brûle les planches, une équipe de chanteurs set de chanteuses soudée qui débordent de talent et de peps, et de présence scénique, Tout cela virevolte avec une rapidité qui donne le tournis dont le rythme est donné par un orchestre agile mené de main de maître par le maestro James Holmes. Le mélodrame, le chant parlé et la chanson alternent dans une farandole d'un rythme effréné et l'humour est toujours au rendez-vous.

Prochaines représentations au Volksoper de Vienne le 28 avril et les 5, 8, 9 et 16 mai.  Réservations via le site de l'opéra.

Remarque importante : le spectacle est en allemand, et une bonne connaissance de cette langue est nécessaire pour suivre le pétillement incessant des répliques pleines d'humour. Rire assuré pour les germanophones !

Distribution

Chef d'orchestre, James Holmes, Mise en scène, Olivier Tambosi et Simon Eichenberger, Chorégraphie,
Simon Eichenberger, Scénographie, Frank Philipp Schlößmann, Costumes, Lena Weikhard, Vidéo, Roman Hansi, Narrateur / Homme mystérieux, Robert Meyer, Cendrillon, Laura Friedrich Tejero, Hans, Oliver Liebl, Mère de Hans, Ursula Pfitzner, Boulanger, Peter Lesiak, Femme du boulanger, Julia Koci, La belle-mère de Cendrillon, Martina Dorak, Florinda, sa fille, Elisabeth Schwarz, Lucinda, sa fille, Theresa Dax, Le père de Cendrillon, Franz Suhrada, Le Petit Chaperon rouge, Juliette Khalil, La sorcière, Bettina Mönch, La mère de Cendrillon / La grand-mère du Petit Chaperon rouge, Regula Rosin, Le loup / le prince de Cendrillon, Drew Sarich, Raiponce, Morgane Heyse, Prince de Raiponce, Martin Enenkel, Valet de chambre, Christian Comte, Voix de la géante, Erika Pluhar, Blanche-Neige, Vanessa Zips, La Belle au bois dormant, Theresa Wollnitzke.

Crédit photographique © Barbara Pálffy / Volksoper Wien

Don Pasquale à l'Opéra d'État de Vienne — Entretien avec le ténor Cyrille Dubois

 L'opéra de Vienne a remis le Don Pasquale  à l'affiche en ce mois d'avril. Ce délicieux opéra fait partie du répertoire du Wiener Staatsoper depuis avril 2015 dans la mise en scène d'Irina Brook. Cette année, le ténor français Cyrille Dubois fait ses débuts sur la célèbre scène viennoise où il interprète le rôle d'Ernesto. Cyrille Dubois nous a fait l'amabilité de répondre à quelques questions.


Luc Roger (LR) Cyrille Dubois, je viens de lire vos commentaires sur votre double première de ce samedi 23 avril, votre prise de rôle d'Ernesto dans le Don Pasquale de Gaetano Donizetti et vos débuts au Wiener Staatsoper. Je vous cite : 
 
Ça a été une semaine folle! ! 4 jours pour rentrer dans un rôle, être sûr de la musique, et apprendre la mise en scène pour, sans une seule répétition avec Orchestre, faire mes débuts dans cette salle mythique ! Ils ont été repoussés 2 fois (en avril dernier avec le Barbier puis la première série en décembre)... Mais ce soir c'est la bonne!! Quel immense privilège de fouler la scène de cette salle légendaire du Wiener Staatsoper pour ce Don Pasquale de Donizetti! (Et pas dans le costume de n'importe qui, vous noterez.....) Il y a des étapes dans la vie d'un chanteur et celle-ci en est incontestablement une... Je suis stressé comme rarement je l'ai été dans ma vie... Mais je compte profiter de chaque minute !!!! 

Qu'est-ce qui a causé cette précipitation ? Les répétitions de novembre et de décembre avaient-elles été complètement annulées ? Et dans ces circonstances, pouvez-vous nous relater votre expérience de la soirée d'hier ? Le stress bien naturel que vous mentionnez a-t-il généré des effets positifs et porteurs ?

Cyrille Dubois C'est LA façon de procéder des théâtres dits "de répertoire" germanophones. Ils ont en stock un grand nombre de productions qui ont connu un certain succès qu'ils remettent régulièrement à l'affiche dans leur saisons avec des distributions différentes. Cela leur permet de jouer un nombre extrèmement important d'oeuvres sur une année. Avec le revers que le temps de reprise est très court et souvent limité à une semaine tout compris. Il faut donc arriver extrèmement bien préparé: n'avoir aucun doute sur la partition et avoir déjà quelques bases de la mise en scène. Les répétitions de la première série de décembre ont été - pour les raisons qu'on sait - complètement annulées, mais cela n'aurait pas été plus long... Ici nous avons fait 1 journée de musicale avec le Maestro puis grosso-modo, 1 jour par acte. A peine un filage pour "vérifier" que nous avions intégré les fondamentaux de la mise en scène, et sans aucune répétition avec orchestre. C'est presque cela le plus stressant. Ne jamais avoir expérimenté l'acoustique d'un lieu avant d'y chanter, c'est comme se jeter dans la mer sans être passé par la piscine.... Comme c'était ma prise de rôle et mes débuts dans cette salle incroyable, la pression était énorme. Quand on commence un rôle, on ne sait jamais où la mémoire peut nous jouer des tours. Heureusement, pas de trou... pas d'accident de parcours. L'adrénaline a joué son rôle et j'ai pu arriver au bout sans trop de doutes... Et les réflexes de maintenant plus de 10 ans de scène font qu'on se laisse porter par l'expérience pour en profiter au maximum... Mais cela laisse songeur sur les temps de répétition de certains spectacles: car au final quand tout le monde est vraiment prêt, il ne faut pas si longtemps pour arriver à un résultat superbe!

LR Quelle est votre approche personnelle du personnage d'Ernesto ? Qui est-il à vos yeux, quels aspects de sa psychologie cherchez-vous à interpréter ? Qu'est-ce qui vous le rend particulièrement sympathique?

Cyrille Dubois J'avoue ne pas avoir pu creuser réellement la psychologie du personnage d'Ernesto. Souvent c'est un travail qui est accompagné par la vision du metteur en scène. Comme ici cette reprise s'est faite extrèmement vite, nous n'avons pas pu avoir ce travail. Néanmoins, on ressent chez ce personnage un amour sincère qui se voit contrarié par les plans ourdis par son oncle pour se marier. Il y a donc un vrai désespoir dans la scène de l'adieu (" Povero Ernesto ") qui débute le 2è acte, puis un réel amusement dans cette sérénade du milieu du 3è (Come è gentil'). Le duo final Norina/Ernesto est un petit bijou bel cantiste et vrai duo d'amour où les voix s'entrecroisent. Mais c'est un peu le classique du ténor amoureux de la soprane contrarié par le baryton (rires).

LR Qu'appréciez-vous dans la mise en scène et dans la direction d'acteurs de la metteure en scène Irina Brook ?

Cyrille Dubois Là encore il est un peu délicat de parler de travail de direction d'acteur lorsqu'on a eu si peu de temps pour s'approprier la mise en scène. Néanmoins ce que j'aime dans cette mise en scène c'est le côté très coloré (presque piquant... tellement de rose) et le comique qui s'en dégage.

LR Vous avez fait cette année deux grandes prises de rôle dans des opéras de Donizetti, votre Ernesto viennois et, en version concertante, votre Nemorino du Théâtre des Champs-Élysées. Percevez-vous une communauté de caractères entre ces deux personnages ? Qu'est-ce qui vous séduit chez l'un et chez l'autre ?

Cyrille Dubois J'essaie d'aller prudemment vers ce répertoire du bel canto. Les attentes du public sont très élevées quant à la pyrotechnie vocale, et je ne suis pas un chanteur démonstratif de ce côté là: je connais mes forces qui sont plus sur le dire, le raconter, la musicalité, que sur l'exubérance vocale... Néanmoins pour la beauté des lignes de chants on ne peut lui dénier un indiscutable attrait. Ces deux personnages de Ernesto et Nemorino, sont extrêmement candides. Une forme d'ingénuité qui est toujours amusante à jouer. Il ne faut pas chercher à dire plus que la véracité des émotions décrites par la musique. Donizetti a cette faculté de faire sortir l'émotion vraie de sa musique. Et l'orchestration est fabuleuse. Quand on pense au duo avec Basson dans 'una furtiva lagrima' ou ici avec la trompette dans " cercherò lontana terra " on ne peut que se laisser emporter.

LR Une année Donizetti ! Sur le plan vocal, sur le plan technique, quels défis sont-ils á relever dans l'interprétation du rôle d'Ernesto? Particulièrement dans " Cercherò lontana terra " ou " Com'è gentil " ?

Cyrille Dubois Ohhhhh oui! Que ce premier air est difficile ! C'est une tonalité extrèmement aigüe ! Il faut une grande détente pour arriver au bout. La clé est de ne jamais sur-chanter ! Pour un ténor, le centre de gravité de cet air est légèrement au dessus d'une zone qu'on appelle "le passage" au-delà duquel on doit s'investir plus pour atteindre ces notes. Mais le secret est de toujours porter la voix sur le souffle et ne pas laisser le larynx remonter même lorsque s'enchainent les montées (" sa -a -ra -a paaaaago ") sinon on ne fait jamais l'aigu (attendu mais non écrit) final. Chanter du bel canto fait extrèmement de bien à l'instrument, il permet de rejouer avec le legato qu'on peut parfois abandonner sur des répertoires plus "textuels". On ne peut pas " tricher " lorsqu'on interprète ce répertoire et il y a une forme de jubilation à repousser les difficultés techniques au service de (on ne l'invente pas) du bien chanté (ben canto) et du beau chant (bel canto)...

LR Enfin aviez-vous déjà eu l'occasion de travailler avec le maestro Evelino Pidò ? Qu'appréciez-vous dans sa direction musicale et dans son approche de la musique de Gaetano Donizetti ?

Cyrille Dubois C'est la première fois que je travaillais avec Maestro Pidò. Mes collègues m'avaient indiqué sa très grande exigence et j'avoue avoir apprécié celle-ci. Il connaît extrèmement bien la partition et sait exactement ce qu'il veut. Ce qui est très précieux lorsqu'on aborde un nouveau rôle. Sa science de ce répertoire, des effets, des travers dans lesquels ne pas tomber, est porteuse. Je n'ai jamais eu de problème avec l'exigence — c'est souvent l'inverse avec lequel j'ai beaucoup de mal. Mais ici je me suis mis au service de sa vision. Il est légataire de cette grande tradition de l'interprétation de la musique italienne et c'est agréable d'être guidé par quelqu'un qui sait. Il nous a corrigé à de nombreuses reprises sur des erreurs de la partition chant piano, grace aux recherches qu'il a effectué sur le manuscrit. J'ai donc beaucoup aimé cette première rencontre.

LR Merci infiniment Cyrille Dubois d'avoir pris le temps de participer à cette interview, de nous avoir éclairé sur le fonctionnement des maisons d'opéra germanophones et livré de précieux renseignements sur la technique du chant.

Crédit photographique © Philippe Delval

Lucia di Lammermoor au Wiener Staatsoper — De la musique avant toute autre chose !

Lisette Oropesa
Edgar Allan Poe rencontre Walter Scott dans la mise en scène de Laurent Pelly qui a créé, en collaboration avec la scénographe Chantal Thomas, un espace scénique directement inspiré de La Chute de la maison Usher, le célèbre film d'horreur muet de Jean Epstein datant de 1928. Le décor dépouillé et sommaire, en noir et blanc tout comme le film, présente surtout un triste camaïeu de tons gris avec, au loin, une maison fantomatique devant laquelle la lande écossaise prend la forme d'une simple dune grisâtre recouverte de neige au premier acte. Laurent Pelly est toujours le costumier de ses productions, son travail de dessinateur l'aidant à mieux se pénétrer de la psychologie de ses personnages. Et les costumes sont à l'image du monde déchu du pays de Lammermoor, sombres, mornes et gris. Seule Lucia apparaît dans des vêtements dont la blancheur éclatante symbolise l'innocence et la pureté, avant d'être souillée d'un sang dont le rouge envahira l'ensemble du décor. De grands panneaux translucides aux dessins géométriques signalent sans doute l'architecture d'un château qui a, comme celui du Candide de Voltaire, portes et fenêtres, un château qui peut devenir oppressant lorsqu'un de ces panneaux descend à la manière d'une guillotine sur le corps couché d'une Lucia broyée que le désespoir a terrassée. Au cours de l'action, le château se rapproche et son découpage évoque peut-être les barreaux d'une cage ou d'une prison où sont enfermés les protagonistes. Laurent Pelly a tenté de placer la malheureuse protagoniste dans un environnement dans lequel les frontières entre la réalité, le rêve et les dérives du mental sont fluides et imprécises : Lucia, psychologiquement instable depuis la mort de sa mère, devient l'instrument innocent et la victime impuissante d'un monde masculin empêtré dans des luttes de pouvoir.

La mise en scène et les décors ne nous ont pas semblé rendre compte du foisonnement de la musique et du chant et si on a pu vivre une très grande soirée d'opéra c'est grâce au travail magistral de l'orchestre, de son chef et des chanteurs. 

À tout seigneur tout honneur, c'est au minutieux travail de recherche historique du maestro Evelino Pidò que l'on doit de pouvoir vivre la musique de Donizetti au plus proche de ce que le compositeur a conçu et voulu transmettre, en exprimant toute la palette belcantiste variée et colorée d'un des plus grands drames de l'histoire de l'opéra. Chercheur érudit inlassable et précis, Evelino Pidò nous convie au coeur même de la partition initiale et parvient, au cours de nombreuses répétitions, à en relever les défis, avec un orchestre soudé autour de son chef, au sein duquel il convient de souligner la beauté d'exécution sensible de l'accompagnement de la  harpe dans l'aria "Regnava nel silenzio" et de l'harmonica de verre dans le grand air de la folie. À propos de ce dernier, Evelino Pidò souligne qu'il avait été prévu  par Donizetti lors de la création de l'oeuvre, mais refusé au profit de la flûte par l'intendant du San Carlo, soucieux de faire des économies.

Les cinq chanteurs rivalisent d'excellence. Que la mise en scène soit relativement peu animée est un atout pour les interprètes qui sont le plus souvent placés debout face au public et peuvent ainsi  entièrement se concentrer sur le chant. 

C'est une nouvelle distribution qui assure la reprise de Lucia cette année, à l'exception du baryton roumain George Petean qui interprétait déjà Enrico lors de la  première en 2019. George Petean a le physique de l'emploi et ce spécialiste des rôles de méchants à la voix puissante et imposante sait donner à Enrico le caractère insensible et brutal d'un tyran avide de pouvoir, avec ici un accent particulier porté sur le psychisme d'un personnage dont le comportement barbare trouve peut-être son origine dans des antécédents familiaux. Très applaudi dans le rôle de Raimondo, la basse Roberto Tagliavini, très apprécié à Vienne pour notamment ses rôles récents dans Macbeth ou Nabucco, charme par la beauté de ses notes graves, préférant, et c'est de bon aloi, de composer son rôle en lui assurant une belle ligne mélodique plutôt que de rechercher l'effet. Josh Lovell, membre de l'ensemble, prête son ténor léger, clair et lumineux au rôle d'Arturo, Deux membres de l'Opéra studio, Patricia Nolz et Hiroshi Amako, interprètent respectivement Alisa et Normanno. 

Benjamin Bernheim et Lisette Oropesa

Au firmament étoilé brillent l'extraordinaire Edgardo de Benjamin Bernheim, et la brillantissime Lucia de Lisette Oropesa. Le ténor français fait des débuts des plus acclamés dans sa prise de rôle d'Edgardo de Ravenswood avec une puissance d'interprétation phénoménale. Tout concourt à saluer un grand chanteur : le jeu scénique qui sait détailler toute la complexité d'un personnage aux humeurs et aux émotions changeantes,  une technique vocale impeccable, une voix bien projetée et puissante, la beauté solaire d'un timbre clair, de la sûreté dans les aigus, un volume éclatant, de la séduction, de l'héroïsme, de la passion tant dans l'expression amoureuse que dans celle de la colère ou du désespoir. Rien que du bonheur ! Benjamin Bernheim reprendra en mai et juin le rôle à Zurich avec Lisette Oropesa en Lucia dans une mise en scène de Tatjana Gürbaca.

La soprano cubano-américaine Lisette Oropesa avait fait sa prise de rôle dans la Lucia de Londres en 2017 et s'est depuis imposée comme une des meilleures interprètes, — sinon la meilleure, — de ce rôle redoutable tant par sa difficulté que par l'endurance vocale qu'il suppose. Lisette Oropesa détaille brillamment la palette émotionnelle complexe de cette jeune femme durement frappée par la mort de sa mère, qui n'était en fait que le début d'un long calvaire accompagné d'une dérive mentale qui la conduit à la folie.  Les prémices de la folie se marquent dès le premier acte, au moment où la jeune femme confie à Alisa son rêve hanté par le fantôme de la femme tuée par un Ravenswood ("...Ed ecco ! ecco su quel margine..."). La qualité du jeu théâtral de Lisette Oropesa culmine avec la longue scène de la folie dans laquelle Laurent Pelly lui fait exécuter une marche périlleuse sur une série de chaises rangées l'une à côté de l'autre. La voix claire et légère de la soprano fait jaillir les étincelles de son filigrane argenté dans les ornements d'un  colorature d'une souplesse étonnante.  Les longues ovations d'un public aux anges ont tout au long de la soirée salué chacune des interventions de la prima donna.

La qualité des chanteurs et de la direction d'orchestre font oublier les morosités de la mise en scène et l'on sort du Wiener Staatsoper avec l'impression marquante d'avoir vécu une grande soirée d'opéra.

Crédit photographique © Michael Poehn, Wiener Staasoper

dimanche 24 avril 2022

Taïa, le roman d'Albert t'Serstevens sur le drame de Mayerling

Albert  t'Serstevens publia son roman Taïa en 1929 aux éditions Albin Michel. Gabriel Marcel, qui fut entre autres critique littéraire et philosophe, revint sur ce roman dans un article paru dans Sept : l'hebdomadaire du temps présent en avril 1936. 

    [...] Se fondant à la fois, semble-t-il, sur des confidences dont il aurait été le dépositaire et sur certains renseignements parus dans la presse, M. t' Serstevens n'a pas craint de nous présenter une vision entièrement nouvelle et du drame de Mayerling et de l' attentat de Sarajevo, ces deux grandes tragédies mystérieuses étant liées à l'en croire par une connexion secrète. On admettait généralement jusqu'à présent que l'archiduc Rodolphe et la comtesse Marie Vetsera s'étaient tués, cherchant dans un Liebestod wagnérien le refuge suprême contre les déceptions et les trahisons de la vie. D'après M. t'Serstevens, ils auraient en réalité été assassinés par François-Ferdinand, peut-être avec la complice de 1'empereur ; il savait en effet l' archiduc Rodolphe animé de sentiments à ses yeux beaucoup trop favorables aux Slaves de la monarchie, et disposé à l'établissement d'un régime politique infiniment plus libéral ; et c'est pour empêcher la réalisation de ces desseins qu'on n' aurait pas hésité à le supprimer. Mais de sa liaison avec Marie Vetsera une enfant serait née, qui plus tard, parvenue à l'âge adulte, aurait décidé de venger ses parents et aurait été l'âme du complot de Sarajevo. Je me garderai de me prononcer sur cette interprétation que son caractère ultra-romanesque ne permet pas, malgré sa totale invraisemblance, d'exclure. Une femme qui se disait la fille de l' archiduc Rodolphe et de Marie Vetsera, et fut reçue en cette qualité dans les milieux les plus aristocratiques, s'est suicidée à Londres en 1919. Était-ce ou non une aventurière ? Je l'ignore absolument. Mais il me paraît à vrai dire douteux qu'un auteur dramatique soit bien inspiré en choisissant comme donnée une aventure comme celle-ci qui est liée aux événements les plus tragiques et les plus centraux de l'histoire contemporaine, mais présente en elle-même un caractère problématique irritant pour l'esprit. Il n'est pas possible que le spectateur ne soit pas continuellement obsédé par la question : est-ce vrai ou faux ? est-ce exact ou non ? Quelles raisons a l' auteur d'adhérer à cette interprétation ? — et ces questions qui déjà, je le notais à propos des Conquérants, viennent en travers de la réalité propre au roman et la sapent par en dessous, sont plus incompatibles encore avec l'attitude de docilité et de participation qui doit être celle d'un spectateur.
    [...] Albert t'Serstevens écrivait un roman et son avant-propos donne à supposer qu'il a connu directement une personne liée de fort près à la princesse, et qui lui a fait des confidences intimes. Il était dans son droit strict de romancier en prenant pour « centre d'intérêt » la tendre relation qui unit la fille de l'Archiduc à ce Français, à cet officier de marine mort à Corfou en 1925. [...]

 GABRIEL MARCEL

Rodolphe. Les textes de Mayerling

Les diverses versions du drame de Mayerling sont présentées dans le recueil  Rodolphe. Les textes de Mayerling (BoD, 2020).

Texte de présentation (quatrième de couverture):

   Suicide, meurtre ou complot ? Depuis plus de 130 années, le drame de Mayerling fascine et enflamme les imaginations, et a fait couler beaucoup d'encre. C'est un peu de cette encre que nous avons orpaillée ici dans les fleuves de la mémoire : des textes pour la plupart oubliés qui présentent différentes interprétations d'une tragédie sur laquelle, malgré les annonces répétées d'une vérité historique définitive, continue de planer le doute.
   Comment s'est constituée la légende de Mayerling? Les points de vue et les arguments s'affrontent dans ces récits qui relèvent de différents genres littéraires : souvenirs de princesses appartenant au premier cercle impérial, dialogue politique, roman historique, roman d'espionnage, articles de presse, tous ces textes ont contribué à la constitution d'une des grandes énigmes de l'histoire.

Le recueil réunit des récits publiés entre 1889 et 1932 sur le drame de Mayerling, dont voici les dates et les auteurs :

1889 Les articles du Figaro
1899 Princesse Odescalchi
1900 Arthur Savaète
1902 Adolphe Aderer
1905 Henri de Weindel
1910 Jean de Bonnefon
1916 Augustin Marguillier
1917 Henry Ferrare
1921 Princesse Louise de Belgique
1922 Dr Augustin Cabanès
1930 Gabriel Bernard
1932 Princesse Nora Fugger

Le dernier récit, celui de la princesse Fugger, amie de la soeur de Mary Vetsera, est pour la première fois publié en traduction française. Il n'était jusqu'ici accessible qu'en allemand et en traduction anglaise.

Luc-Henri Roger, Rodolphe. Les textes de Mayerling, BoD, 2020. En version papier ou ebook.

Commande en ligne chez l'éditeur, sur des sites comme la Fnac, le Furet du nord, Decitre, AmazonHugendubel, etc. ou via votre libraire (ISBN 978-2-322-24137-8).
In Italia via Amazon.it

Mit der Kamera über den Bozner Markt — 22 Fotos

  © Marco Pohle