dimanche 24 mai 2026

Viaggio a Reims — Les tribulations de la montre offerte par Charles X à Gioachino Rossini

Le monde de l'opéra bruisse pour le moment des heureuses nouvelles en provenance du Festival de Pentecôte de Salzbourg où Cecilia Bartoli, le maestro Gianluca Capuano et le metteur en scène Barrie Kosky remportent un franc succès avec leur nouvelle production du Viaggio a Reims, l'opéra  que Gioachino Rossini composa à l'occasion des fêtes du sacre rémois du roi Charles X. Le roi offrit une montre au compositeur en témoignage de sa reconnaissance. 

Plusieurs anecdotes ont circulé à propos de cette montre. La première est touchante, elle se déroule à la terrasse d'un café parisien et a fait l'objet d'une petite bande dessinée publiée dans la revue pour jeunes filles Âmes vaillantes du 17 avril 1955. Une seconde anecdote relate la fin tragique de la précieuse montre, que Le Ménestrel relata dans son édition du 30 septembre 1894. 

Âmes vaillantes — La montre mystérieuse

Le grand compositeur Rossini se promenait un jour dans les rues de Paris. Ayant soif, car il faisait grand soleil, il s’arrêta à la terrasse d’un café et s’attabla devant un verre de bière. Tout en savourant la fraîche boisson, il tira de sa poche une très belle montre et se mit, par amusement, à en faire sonner les heures. Un inconnu qui avait pris place à la table voisine semblait prendre beaucoup d’intérêt à ce manège. Il se rapprocha bientôt de Rossini et le félicita d’être le propriétaire d’une montre aussi remarquable.








— Elle est entièrement incrustée de diamants authentiques, répondit Rossini avec fierté... Depuis plusieurs années qu’elle m’appartient, elle n’a pas varié d’une minute. Elle est à répétition ; elle sonne les heures, les demies, les quarts. Elle indique aussi les mois et les jours de la semaine...  De plus, en appuyant sur un ressort secret, elle fait entendre les premières mesures de la prière de mon « Moïse »... L’inconnu s’extasia devant le bijou : — Elle est vraiment admirable... Et même, plus encore que vous le pensez...






— Comment cela? s’étonna le musicien. — Oui, plus admirable encore, car cette montre possède deux autres particularités originales que vous ne semblez pas connaître... — Ma montre possède deux autres particularités que j’ignore? Vous voulez plaisanter, je suppose, répondit Rossini avec feu. — Je plaisante si peu que je vais vous proposer un pari : celui de vous apprendre les deux particularités que vous ignorez. Si j’y parviens, la montre est à moi ; si j’échoue, je vous verserai alors 10 000 florins.






Rossini accepta sur-le-champ la gageure. Alors l’inconnu prit la montre entre ses mains et fit tourner un petit bouton d’or. Le portrait de Rossini apparut en médaillon et, tout aussitôt, la montre se mit à jouer la fin de la prière de « Moïse ». — J’ai perdu, avoua Rossini en soupirant, mais comment avez-vous percé ce secret? — Je n’abuserai pas, dit l’inconnu. Reprenez votre montre. Sachez que je suis l’orfèvre Plivée, et que c’est à moi que le roi a confié le soin de fabriquer votre montre... Bruno PATRICE.






Le Ménestrel

Incendie du Théâtre Royal Italien. Nuit du 15 Janvier 1838. peint par Mr Ferri

Une montre ayant appartenu à Rossini vient d'être vendue à l'enchère à Bologne et adjugée pour un prix considérable à un Anglais. Cette montre a son histoire. Quand Charles X monta sur le trône, en 1824, il fit cadeau à Rossini, qui venait de composer l'opéra Il Viaggio à Reims pour les fêles du sacre, d'une magnifique montre en or, à répétition, ornée de diamants. Cette montre, une véritable oeuvre d'art, marquait les heures, les jours et le quantième et renfermait le portrait de Rossini. Lorsqu'on ouvrait le couvercle, elle jouait deux motifs célèbres du maître. Après treize années de bons et fidèles services, la montre s'arrêta le 1er janvier de l'année 1838, et il n'y eut pas moyen de la remettre en mouvement. Rossini était alors à Bologne, et comme personne, à part le fabricant, ne comprenait le fonctionnement de cette montre, il pria son ami Fabiano, un ancien ténor, de l'emporter avec lui à Paris. À son arrivée dans la capitale, Fabiano se rendit à l'Opéra italien, où des chambres étaient réservées à l'usage de Rossini d'une façon permanente. Le même soir (on donnait Don Juan), un incendie se déclara, qui consuma en quelques heures l'édifice entier et tout ce qu'il renfermait. C'est à grand peine que Fabiano échappa à la mort ; par exemple, il ne put sauver que sa vie : la montre avait disparu dans les flammes. Désespéré de la perte de ce trésor, il se mit à la recherche de l'horloger Plivée, qui en était l'auteur; il le trouva au Palais-Royal et lui conta sa peine. Plivée, en artisan prévoyant, avait confectionné une seconde montre, semblable à celle que le roi lui avait commandée, et la remit à Fabiano, qui rayonnait de joie. Celte seconde montre était identique à l'original, jusque dans les plus petits détails, mais les diamants étaient faux. Rossini, qui ne s'attendait pas à retrouver une montre semblable à celle qu'il avait perdue dans l'incendie, fut heureux comme un enfant en recevant la copie en question. Il ne s'en sépara pas de toute sa vie. C'est cette montre qui vient d'être vendue à Bologne, à la suite du décès d'un parent éloigné de Rossini.

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