Les conversations allaient bon train hier soir alors que le public s'amassait autour du Festspielhaus dans l'attente de la première journée, celle de la Walkyrie. Après le désastre scénique du prologue, on se demandait, sans grand espoir cependant, si l'intelligence artificielle, combinée au live-coding et à l'holographie, avait mis la nuit à profit pour changer les données de la nouvelle représentation. On entendait plutôt de la résignation, on allait fermer les yeux pour ne pas être étourdi par la valse des images et des couleurs, on allait se concentrer sur l'écoute des merveilleux chanteurs et se laisser porter par l'extraordinaire musique interprétée avec maestria par l'orchestre, on se consolait en se disant qu'on ferait contre mauvaise fortune bon coeur, et qu'on apprécierait le Ring de cette année à la manière d'une version de concert. Au premier entracte, l'impression était à la résignation, même si on percevait quelque amélioration : on voyait mieux les chanteurs, ils ne semblaient plus miniaturisés, à certains moments ils se positionnaient dans des trouées ménagées dans les projections lumineuses, et, dans l'ensemble, il y avait davantage de mouvement. Cependant les projections restaient floutées dans leur mouvance incessante, les costumes de pigeons froufroutant n'avaient pas beaucoup évolué, ils étaient davantage ailés, sans plus, et puis le projet annoncé de retracer par l'image l'histoire des représentations du Ring au Festspielhaus ne semblait pas plus abouti. Les quelques documents d'époque épars ci et là perdaient toute netteté visuelle en raison de leur agrandissement démesuré, et on ne voyait pas toujours la raison de leur présence. Quel lien établir entre Hitler et ses sbires, quelques Africains faméliques et que venait donc faire ici Thomas Mann ? Et en quoi ces images apparaissant de manière aléatoire correspondaient-elles au livret ? En gros on voyait surtout défiler des projections à l'esthétique abstraite très colorée, le genre d'oeuvres qu'on apprécierait sans doute pendant quelques minutes dans une exposition d'art contemporain. La perspective du retour constant de ce procédé pendant toute la durée du Ring était désolante. À la fin de la représentation, on entendit à nouveau des huées pour la mise en scène, moins longues que la veille, mais suffisantes pour indiquer la désapprobation d'une importante partie du public.
Une direction musicale exemplaire
Mais fi de la sinistrose ! La direction musicale de Christian Thielemann, — précise, au plus près des indications de la partition, intelligente et inspirée, a balayé toutes les désillusions de l'absence de mise en scène et des strates visuelles plongeant les chanteurs dans un brouillard lumineux malvenu. Ce que les images se refusaient à raconter, la musique et le chant nous l'ont magistralement communiqué, en combinant leurs forces narratives et en nous faisant vibrer dans l'intensité de la ferveur wagnérienne. Christian Thielemann dirige moins les effets que les métamorphoses. Avec lui, l'orchestre ne commente pas l'action ; il révèle les mouvements souterrains de la psychologie des personnages. Cette capacité à faire sentir, par le seul modelé du son, le passage de la puissance au doute, de l'amour au renoncement ou de la révolte à la compassion fait de sa lecture une véritable dramaturgie musicale, où la fosse devient le lieu secret où s'élabore le destin des héros. Christian Thielemann pense l'œuvre comme un immense arc dramatique qui crée une architecture monumentale de l'oeuvre. Son attention aux chanteurs est constante, il développe une respiration commune à l'orchestre et aux chanteurs, qui marie harmonieusement le phrasé orchestral au chant. C'est particulièrement sensible dans le monologue de Wotan au deuxième acte, qu'il traite comme un grand récit intérieur.
"Wer meines Speeres Spitze fürchtet, durchschreite das Feuer nie !"
Car La Walkyrie n'est pas seulement une succession de tableaux héroïques ou de symboles à illustrer ; elle est avant tout une exploration vertigineuse des âmes, des blessures et des renoncements. Et c'est précisément cette dimension que Christian Thielemann, entouré d'un plateau exceptionnel, restitue avec une intensité rare. Sous sa direction, les passions humaines ne sont jamais écrasées par la monumentalité de l'œuvre : elles respirent, elles tremblent, elles souffrent. Le dieu Wotan devient un père inconsolable, Brünnhilde découvre la compassion, Siegmund et Sieglinde incarnent une humanité qui cherche encore une lumière au milieu du chaos.
Peut-être est-ce là le paradoxe de cette production : alors que la scène cherche à convoquer l'image du monde, c'est la fosse qui en révèle l'essence. Là où les projections multiplient les signes, l'orchestre retrouve le sens. Là où la technologie échoue à fabriquer du spectacle, le chant et la musique rappellent que le véritable théâtre wagnérien naît d'abord d'une respiration, d'un mot, d'une ligne mélodique capable de traverser les siècles.
Cette Walkyrie aura donc offert une expérience contrastée, parfois frustrante dans son écriture visuelle, mais profondément bouleversante dès que l'on accepte de se laisser guider par ce qui demeure le cœur battant de l'œuvre : la rencontre mystérieuse entre le drame humain et la musique. Et à la fin, lorsque Wotan murmure son adieu à sa fille bien-aimée, lorsque le dieu renonce à ce qu'il possède de plus précieux, il ne reste plus ni images ni dispositifs, seulement cette émotion suspendue qui rappelle pourquoi, près de cent cinquante ans après sa création, le Ring continue de nous atteindre avec une force intacte.
Production et distribution le 28 juillet 2026
Conception artistique et technique Marcus Lobbes et Nils CorteDramaturgie Andri Hardmeier
Narration numérique et intelligence artificielle Roman Senkl
Code créatif / Arts visuels : Nils Corte et Phil Hagen Jungschläger
Scénographie Wolf Gutjahr
Costumes Pia Maria MackertSiegmund: Klaus Florian Vogt
Wotan: Michael Volle
Sieglinde: Elza van den Heever
Brünnhilde: Camilla Nylund
Fricka: Anna Kissjudit
Gerhilde: Martina Welschenbach
Ortlinde: Brit-Tone Müllertz
Waltraute: Karis Tucker
Schwertleite: Freya Apffelstaedt
Helmwige: Magdalena Hinterdobler
Siegrune: Alexandra Ionis
Grimgerde: Marie Henriette Reinhold
Rossweisse: Natalia Skrycka
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