Dans l’ancienne Église des Dominicains, à Krems, le silence de l’architecture gothique est aujourd’hui traversé par une œuvre qui n’a rien de silencieux. Jusqu’au 26 octobre 2026, la Kunsthalle Krems y présente Soli Kiani. Hope moves History towards Freedom, une installation conçue spécialement pour cet espace par l’artiste iranienne, née à Chiraz en 1981 et installée à Vienne depuis 2000. Ce qui se déploie dans la nef n’est pas simplement une exposition de sculptures, de dessins et de peintures : c’est une confrontation entre un lieu chargé de spiritualité et une œuvre qui parle de violence politique, de répression, de liberté, de condition féminine et de résistance, une œuvre d’une beauté poignante, qui bouleverse l’âme et atteint, dans son dépouillement et sa ferveur, la puissance spirituelle d’une Pietà.
Soli Kiani appartient à cette génération d’artistes pour lesquels l’histoire personnelle ne peut être séparée de l’histoire politique. Enfant à Chiraz, elle dessine et peint très tôt, réalisant notamment des paysages, des portraits et des scènes de la vie quotidienne. Lorsqu’elle arrive en Autriche en 2000, elle poursuit sa formation artistique à l’Université des arts appliqués de Vienne, où elle étudie notamment la peinture, le film d’animation et la tapisserie auprès de Christian Ludwig Attersee, dont elle obtient le diplôme en 2012. Son parcours commence pourtant loin de l’art ouvertement politique qui caractérise aujourd’hui son travail. Elle cherchait d’abord, selon ses propres mots, à faire de « beaux tableaux ». Ses recherches deviennent ensuite abstraites, ornementales, presque décoratives, avant qu’un tournant ne s’opère : elle se plonge dans l’histoire de l’Iran, lit abondamment sur son pays natal et commence à transformer ses préoccupations personnelles en une œuvre beaucoup plus directement confrontée à la réalité politique.
Cette évolution explique en grande partie la force particulière de son travail actuel. La politisation de son art possède également une racine intime : selon une publication consacrée à l’exposition, un de ses oncles fut exécuté pour des raisons politiques après l’arrivée au pouvoir des mollahs. Pendant longtemps, Kiani avait pourtant tenu la politique à distance, notamment à la demande de son père. Sa réflexion sur l’histoire récente de l’Iran, sur la violence exercée par le pouvoir et sur la place assignée aux femmes l’a progressivement conduite vers une pratique artistique dans laquelle le corps, les vêtements et les matériaux deviennent eux-mêmes des instruments de contestation.
À Krems, cette histoire personnelle devient monumentale. Dans la nef, de hautes sculptures verticales semblent surgir de simples socles de béton. Elles sont constituées de tissus raidis, de cordes de chanvre, de colle, d’acrylique et d’éléments métalliques. Certaines atteignent près de trois mètres de hauteur. À première vue abstraites, elles prennent pourtant immédiatement une apparence presque humaine : elles ressemblent à des corps enfermés, ligotés, contraints ou dressés dans une attente silencieuse. Le tissu, matériau essentiel de Kiani, possède ici une ambiguïté fondamentale. Il peut protéger, envelopper et dissimuler, mais il peut aussi contraindre et enfermer. Les formes font notamment référence au tchador, vêtement traditionnel iranien qui devient dans son œuvre le symbole d’une tension entre protection et restriction.
Mais les cordes introduisent une dimension encore plus brutale. Elles évoquent les liens, les barreaux, les clôtures et les dispositifs d’enfermement ; certaines formes de nœuds font explicitement référence aux cordes utilisées lors des exécutions. Kiani ne cherche pourtant pas à produire une imagerie documentaire de la violence. Son choix est au contraire celui de la métaphore : le spectateur se trouve devant des formes abstraites qui semblent avoir une colonne vertébrale, une peau, une tension musculaire. La matière elle-même paraît souffrir. « Mes sculptures sont abstraites, mais je veux aussi qu’elles paraissent humaines », explique l’artiste, qui cherche à faire ressentir physiquement au visiteur cette impression d’être comprimé, entravé, empêché de respirer.
Ces sculptures ont également une fonction mémorielle. Plusieurs socles portent les noms de personnes mortes dans les manifestations et les mouvements de protestation en Iran. Le monument n’est donc plus anonyme : derrière chaque nom se trouve une existence individuelle. Kiani refuse ainsi que la violence politique soit réduite à des statistiques. Les noms gravés dans le béton donnent à ces disparus une présence physique au cœur de l’église. Des QR codes permettent en outre d'accéder à leur histoire, faisant entrer dans l’espace sacré non seulement la mémoire, mais aussi une documentation concrète sur les victimes.
Dans le chœur, l’exposition change de registre. Aux volumes sculpturaux répondent de grandes œuvres sur toile, des peintures et des dessins d’une précision presque photographique. Le corps humain, et plus particulièrement le corps féminin, y devient le véritable champ de bataille de l’œuvre. L’une des images les plus frappantes représente une femme qui retire sa burqa, geste apparemment simple mais chargé d’une immense puissance symbolique. Le vêtement abandonné cesse alors d’être seulement un élément vestimentaire : il devient le signe visible d’une libération, d’une reconquête du corps et du droit de disposer de soi-même.
Cette représentation du nu féminin est particulièrement intéressante dans une ancienne église. Kiani reprend en quelque sorte un motif traditionnel de l’histoire de l’art occidental — le corps féminin exposé au regard — mais en inverse profondément la logique. Ici, le corps n’est pas offert au regard masculin : il affirme sa propre autonomie. La nudité devient une décision, un acte de liberté. L’artiste s’inscrit ainsi dans une histoire de l’art féministe dont elle revendique progressivement l’importance, citant notamment Valie Export et Marina Abramović parmi les artistes qui ont nourri sa réflexion.
Le matériau joue chez Kiani un rôle aussi important que le sujet. Tissu, corde, chaîne, béton, acier, colle, acrylique : chacun porte une signification. Le tissu peut devenir peau ou enveloppe ; la corde, lien ou instrument de supplice ; le béton, mémoire et tombeau ; la chaîne, entrave ; le dessin, au contraire, restitue au corps une précision et une fragilité que la sculpture semblait lui avoir retirées. Toute son œuvre repose ainsi sur des oppositions : cacher et montrer, protéger et enfermer, immobiliser et libérer, silence et parole, individu et pouvoir. La matière n’illustre pas le propos politique : elle le fait ressentir.
Cette dimension politique n’est donc jamais un simple commentaire ajouté à une œuvre esthétique. Elle constitue son langage même. Kiani parle de la situation des femmes, du contrôle du corps, des structures patriarcales, de la répression et des droits humains, mais elle le fait par des formes qui possèdent leur propre autonomie plastique. C’est ce qui distingue son travail d’une œuvre de propagande : le message politique est puissant, parfois frontal, mais il passe par la métamorphose des matériaux et par l’expérience physique du spectateur.
Le choix de la Dominikanerkirche renforce considérablement cette confrontation. Les anciennes peintures murales, les voûtes, la hauteur de la nef et le caractère religieux du bâtiment donnent aux sculptures l'apparence de présences presque processionnelles. Les stèles peuvent être perçues comme des monuments funéraires, mais aussi comme les silhouettes d'une foule qui se serait immobilisée au milieu d'une manifestation. La confrontation entre la permanence de l'architecture médiévale et l'urgence politique de l'Iran contemporain produit ainsi une étrange sensation de continuité : pendant des siècles, les édifices religieux ont été des lieux de mémoire, de pouvoir et parfois de contestation ; Kiani transforme à son tour l'église en lieu de mémoire et de résistance.
Le titre de l'exposition, Hope moves History towards Freedom, résume cette démarche sans l'adoucir. L'espoir dont parle Kiani n'est pas une consolation abstraite. Il devient une force historique : celle qui permet à l'individu de résister à ce qui voudrait le réduire au silence. Chez cette artiste, l'espoir n'efface donc jamais la violence ; il naît précisément de sa reconnaissance. Les morts sont nommés, les corps sont entravés, les vêtements deviennent symboles de contrainte, mais partout subsiste la possibilité d'un mouvement, d'un dévoilement, d'une libération.
Soli Kiani a reçu en 2019 le prix de reconnaissance du STRABAG Artaward, après avoir exposé notamment à Vienne, Graz, Salzbourg et dans plusieurs institutions et galeries autrichiennes. Son parcours témoigne d'une transformation remarquable : partie de la peinture et d'une recherche formelle, elle a progressivement élaboré une œuvre où l'expérience de l'exil, la mémoire de l'Iran, la condition féminine et la violence politique se rencontrent. À Krems, cette évolution trouve une expression particulièrement forte : ses sculptures ne racontent pas seulement la répression, elles donnent à celle-ci une forme physique, presque corporelle.
Dans cette église devenue espace d'exposition, Soli Kiani ne demande finalement pas au visiteur de choisir entre beauté et politique. Elle montre au contraire que la beauté peut devenir une forme de résistance lorsqu'elle refuse de détourner le regard. Ses œuvres sont parfois sévères, parfois douloureuses, mais elles ne sont jamais résignées. Leur véritable sujet demeure le passage de la contrainte à la liberté : un passage qui commence par le corps, se poursuit par la mémoire et trouve dans l'art un espace où, malgré la violence, la parole demeure possible.
Soli Kiani – Hope moves History towards Freedom, Kunsthalle in der Dominikanerkirche Krems, Körnermarkt 14, Krems an der Donau. Exposition jusqu'au 26 octobre 2026.
Visiter la page facebook de l'artiste.
Crédit photographique: Luc-Henri Roger









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