samedi 12 septembre 2020

La rencontre de l'Empereur François-Joseph et du roi Édouard VII en 1904 à Marienbad

   
   Le roi Édouard VII avait pour habitude de prendre les eaux pendant quelques semaines en Bohème, dans la ville thermale de Marienbad, l'actuelle Marianske Lazne tchèque, qui faisait alors partie de l'empire austro-hongrois. Il appréciait tellement la petite ville qu'il y séjourna à neuf reprises, parfois, — comme il était de coutume chez les têtes couronnées cherchant à échapper au protocole, — sous un pseudonyme : archiduc de Lancaster ou lord Renfrew. 
   Édouard VII disait de Marienbad : " J'ai parcouru toute l'Inde et Ceylan, et séjourné dans toutes les stations thermales d'Europe, mais nulle part la poésie de la magnifique nature ne m'a touché le cœur comme à Marienbad. "  
   Le 16 août 1904, l'empereur François-Joseph, qui devait ensuite superviser des manœuvres en Bohème du sud, arriva à Marienbad pour y rencontrer le roi du Royaume-Uni. Cette rencontre est restée célèbre dans les annales de Marienbad, qui a élevé des statues aux deux monarques à l'une des entrées du parc thermal.
   La presse internationale rendit compte de cet événement, comme en témoigne le petit article du journal français L'Aurore du 17 août 1904 :

AUTRICHE-HONGRIE

L'entrevue de Marienbad

   Marienbad, 16 août. La rencontre de l'empereur François- Joseph et du roi d'Angleterre a été des plus cordiales. Les deux souverains se sont embrassés à deux reprises. Ils se sont rendus à l'hôtel, où le roi Edouard doit séjourner, au milieu des acclamations d'une foule considérable.
   Après avoir échangé des visites, les deux souverains ont fait une promenade dans la ville qui est pavoisée. Ils ont été l'objet dé nouvelles acclamations.

Marienbad, 16 août. 

  Au dîner offert par le roi Edouard en l'honneur de l'empereur François-Joseph, les deux monarques ont échangé des toasts extrêmement chaleureux relevant l'amitié traditionnelle les unissant.
   Le roi Edouard a remercié de la visite, dont il est profondément touché.
 François-Joseph a exprimé ses remerciements particuliers de pouvoir saluer le roi à Marienbad, car il n'aurait pas pu faire un long voyage en Angleterre.
   Ce soir Marienbad est illuminé.

Les dessous politiques de la visite royale

  Le Petit Parisien revient sur l'entrevue amicale des deux monarques à Marienbad, à laquelle il apporte un éclairage plus politique :

UNE VISITE ROYALE 

   Edouard VII et François-Joseph se sont rencontrés mardi à Marienbad, en Bohême, station thermale où d'habitude l'on va pour se soigner, mais non pour discuter les affaires de la politique. On serait fort tenté de croire qu'il s'agissait d'une simple démarche de courtoisie. L'empereur d'Autriche n'était point accompagné du comte Goluchowski, son chancelier, et le roi d'Angleterre n'avait pas mandé le marquis de Lansdowne, ministre des Affaires étrangères du Royaume-Uni. Il est donc bien difficile d'admettre que les deux monarques aient pu prendre des résolutions graves sans l'avis de conseillers aussi autorisés le souverain britannique trouverait même dans la constitution à laquelle il est soumis et dans les traditions de son pays un obstacle à pareille initiative.
   Mais, en sens inverse, et quelle que soit sa politesse, François-Joseph, dont on sait le grand âge [il vient de fêter son 75ème anniversaire], n'a pas fait le voyage si long d'Ischl à Marienbad sans avoir une bonne raison de se déplacer. On peut causer sans ouvrir un débat essentiel. Et dans les circonstances actuelles, l'Autriche et l'Angleterre doivent avoir beaucoup à se dire.
   Si l'on veut exclure les affaires d'Extrême-Orient, la situation en Orient peut fournir un excellent sujet de conversation. Il est fort vraisemblable que les deux chefs d'Etat se seront entretenus des résistances qu'apporte le sultan à l'exécution de ses promesses.
Mais surtout la rencontre de François-Joseph et d'Edouard VII doit être interprétée comme une nouvelle preuve des relations courtoises qui règnent entre les puissances. Il fut un temps où l'Angleterre et l'Autriche liaient leurs actions respectives contre la Russie, mais cette époque est passée, et Vienne et Pétersbourg vivent en fort bons termes. L'Autriche peut même servir éventuellement à aplanir certains différends entre la Russie et le Royaume-Uni. C'est pourquoi la visite de Marienbad, sans prendre place parmi les événements importants, méritait d'être soulignée.

   La Presse du 20 août 1904 développe une information politique déjà soulignée par divers quotidiens français : les deux monarques se seraient entretenus d'une médiation possible dans la guerre russo-japonaise qui a éclaté en février de la même année :

PACIFISTES

   L'empereur François-Joseph, qui célébrait hier l'annivcrsaire de sa soixante-quinzième année, s'est rencontré à Marienbad avec le roi Edouard VII, venu, comme tous les ans, faire une cure d'eau en Autriche. Leur entrevue n'avait, dit-on, aucune indication politique. Les deux ministres, le comte Goluchowski et Lord Lansdowne, n'y assistaient pas ; il ne s'agissait que d'une simple visite de courtoisie, de souverain à souverain, nous apprennent les feuilles officieuses. Rien de plus.
  Cela est-il vraisemblable, devant les graves événements qui se déroulent en Extrême-Orient? Est-il possible que ces deux grands détenteurs de pouvoir, tous les deux si près de la Russie, l'un par ses propres frontières, l'autre par les frontières de sa plus grande colonie, l'Inde, dans un entretien, et se rencontrant à la veille de si considérables événements l'assaut suprême donné par les Japonais à Port-Arthur et la grande bataille des deux cent mille hommes de Kouropatkine contre les trois armées Kuroki, Oku et Nodu, est-il possible que l'empereur d'Autriche et le roi d'Angleterre n'aient parlé entre eux que de la pluie et du beau temps ? Et voici, d'ailleurs, que, dans les cercles bien informés, la vérité se fait jour sur cette rencontre, sans objet bien déterminé peut-être, mais qui fut, pour les deux souverains, une occasion d'échanger des vues sur une délicate éventualité. Le roi d'Angleterre se proposerait d'offrir sa médiation aux belligérants, dans le cas d'une victoire des Japonais mettant les Russes dans un état d'infériorité sensible en Mandchourie. Telle, par exemple, la prise de Port Arthur.
   Cette médiation ne peut être offerte qu'avec le concours et l'appui de plusieurs puissances, et il appartenait à l'empereur François-Joseph, l'un des doyens, par son âge, des souverains d'Europe, d'être pressenti l'un des premiers.
   Peut-être les cercles viennois, d'où provient l'information, ont-ils grossi l'importance d'une proposition dont [l'impact] réel ne fut qu'effleuré mais la nouvelle qu'ils nous apportent a toutes les chances d'être vraie, an moins dans sa signification essentielle.
 Il est hors de doute qu'un grand triomphe japonais mettrait en balance toutes les puissances européennes dans l'Asie.
  Contrôle de l'Asie sur terre, contrôle du Pacifique sur mer, voilà le programme des Nippons. Et l'Angleterre ne se soucie pas de voir trop grandir ces alliés dangereux. Le mouvement de l'opinion anglaise très radoucie en ce qui concerne les Russes, est un symptôme de cette clairvoyance de la nation.
   Tous tes vœux de l'Angleterre sont contre la Russie. Mais tous ses vœux ne sont pas pour d'écrasantes victoires remportées par les soldats du Mikado.
   Une médiation, arrêtant net tes Japonais dans leur marche en avant vers l'Asie Centrale, laissant la Russie humiliée, voilà le moyen terme auquel l'Angteterre consentirait volontiers, satisfaisant tous ses intérêts. Mais, avant que la médiation soit acceptée, il reste la volonté du Tsar et de la nation russe. Avant même qu'elle puisse être offerte, il y a le canon de Stoessel qui a refusé la capitulation, et il y a l'armée de Kouropatkine, qui se rassemble et se prépare à combattre vaillamment.. Et qui sait si t'avenir donnera quelque raison d'être aux combinaisons des deux souverains pacifistes ? De quel côté sont nos vœux, à nous Français, on le sait.
LÉON BAILBY.
    


Photos © Luc-Henri Roger

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Invitation à la lecture 

  J'invite mes lectrices et lecteurs que l'histoire des Habsbourg et des Wittelsbach passionne, et qui s'intéressent aussi aux complexités des relations internationales, à se plonger dans les textes que j'ai réunis dans Rodolphe. Les textes de Mayerling (BoD, 2020). Certains de ces textes, dont surtout celui d'Arthur Savaète, aborde la problématique des relations internationales de cette époque qui allait conduire au carnage de la première mondiale. 

Voici le texte de présentation du recueil  (quatrième de couverture):

   Suicide, meurtre ou complot ? Depuis plus de 130 années, le drame de Mayerling fascine et enflamme les imaginations, et a fait couler beaucoup d'encre. C'est un peu de cette encre que nous avons orpaillée ici dans les fleuves de la mémoire : des textes pour la plupart oubliés qui présentent différentes interprétations d'une tragédie sur laquelle, malgré les annonces répétées d'une vérité historique définitive, continue de planer le doute.
   Comment s'est constituée la légende de Mayerling ? Les points de vue et les arguments s'affrontent dans ces récits qui relèvent de différents genres littéraires : souvenirs de princesses appartenant au premier cercle impérial, dialogue politique, roman historique, roman d'espionnage, articles de presse, tous ces textes ont contribué à la constitution d'une des grandes énigmes de l'histoire.

Le recueil réunit des récits publiés entre 1889 et 1932 sur le drame de Mayerling, dont voici les dates et les auteurs :

1889 Les articles du Figaro
1899 Princesse Odescalchi
1900 Arthur Savaète
1902 Adolphe Aderer
1905 Henri de Weindel
1910 Jean de Bonnefon
1916 Augustin Marguillier
1917 Henry Ferrare
1921 Princesse Louise de Belgique
1922 Dr Augustin Cabanès
1930 Gabriel Bernard

1932 Princesse Nora Fugger

Le dernier récit, celui de la princesse Fugger, amie de la soeur de Mary Vetsera, est pour la première fois publié en traduction française. Il n'était jusqu'ici accessible qu'en allemand et en traduction anglaise.

Luc-Henri Roger, Rodolphe. Les textes de Mayerling, BoD, 2020.

Commande en ligne chez l'éditeur, sur des sites comme la Fnac, le Furet du nord, Decitre, Amazon, etc. ou via votre libraire (ISBN 978-2-322-24137-8)

Pour lire gratuitement un extrait :

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jeudi 10 septembre 2020

lundi 7 septembre 2020

Mayerling — Le mémoire de la baronne Hélène Vetsera, mère de Mary

Une publication berlinoise du Mémoire de la baronne Vestera
Le 1er septembre 1889, la Revue-magasin publiait une recension du Mémoire de la baronne Vetsera, un texte apologétique dans lequel la baronne racontait sa version du drame de Mayerling. Le même texte se retrouve dans plusieurs quotidiens, dont notamment Le Temps du 26 août et dans L'Éclair. 

Baronne Hélène Vetsera
LE MÉMOIRE DE LA BARONNE VETSERA

On a parlé, il y a quelques jours, d'un mémoire de la baronne Vetsera sur la triste fin de sa fille cadette, mémoire écrit pour quelques personnes de sa famille et de ses amis, en Autriche et à l'Etranger.

A ce propos, la Gazette de Cologne, qui ne paraît pas avoir eu le document sous les yeux, apprécie le rôle des personnes mêlées à cette tragédie, d'une façon qui n'est pas conforme à la réalité des choses ni même à l'exposé qu'en donne le mémoire. Le journal rhénan dit, par exemple, que la mère de la jeune baronne devait connaître les relations dans lesquelles sa fille s'était engagée. La lettre que le Temps reçoit d'un de ses correspondants permet de rectifier entièrement, cette allégation. En même temps elle contient plus d'un indice sur la grave question qu'on entend souvent encore poser : Suicide ou meurtre ? Ces indices, on le verra, sont contenus dans divers billets de la jeune baronne. Mary à une amie et à sa famille. Que le correspondant du Temps les ait traduits littéralement ou seulement par extraits, ils semblent concluants.

Voici cette lettre :

«Une amitié déjà ancienne me vaut la bonne fortune d'une communication aussi intéressante qu'émouvante. Je viens de lire le mémoire écrit sous l'inspiration de la baronne Vetsera, sinon par elle-même. C'est une brochure de près de cent pages, écrite pour « rétablir la vérité et remplir un devoir envers les vivants ainsi qu'envers la mémoire de la morte ». Le drame même de Meyerling n'est touché qu'en passant par la publication des billets d'adieu que la jeune fille a laissés en mourant. Je vous dirai simplement qu'ils indiquent la résolution arrêtée, dans tous ses détails, d'un double suicide, et que l'hypothèse d'un meurtre doit être écartée ».

La première partie du mémoire est une succession de détails minutieux qui établissent d'abord que, jusqu'à la veille de la catastrophe, la mère ignorait complètement l'entraînement subit et mutuel de sa fille et du prince Rodolphe, et que, même dans la terrible incertitude des deux derniers jours, les soupçons qu'elle aurait pu nourrir furent constamment détournés et dissipés par la comtesse Marie L... W... [pour Larisch Wallersee], dont on a beaucoup parlé alors et depuis, et qui servait, depuis le commencement de l'intrigue, d'intermédiaire aux deux jeunes gens. La baronne Vetsera, alarmée par les confidences de la femme de chambre de sa fille et la découverte d'un objet d'orfèvrerie où était gravé le nom de Rudolf, avait été calmée par la comtesse en qui elle avait une entière confiance. «C'est à moi, lui avait dit la comtesse, que ce cadeau a été fait, et c'est moi qui l'ai donné à Mary, dont je sais l'enthousiasme pour le prince. »

Rassurée, la baronne Vetsera s'était contentée de faire à sa fille de sérieuses représentations sur ce qu'elle croyait être simplement « une folie d'enfant » bien compréhensible chez la jeune baronne, dont les seize ans ne connaissaient, ni le monde ni la vie.

Tandis que la comtesse L... W... endormait l'inquiétude de la mère par le crédit que lui donnait sur elle une amitié déjà ancienne, elle avait sur la conscience d'avoir favorisé les rendez-vous de la baronne Mary et du prince.

Ce que le mémoire nous donne de confidences épistolaires nous montre la pauvre jeune fille en sa pleine nature, bien de son âge, et victime de la littérature et de l'art, d'une conspiration de poésie et de musique amoureuses. Cela se lit entre les lignes de tel billet remis à la famille, après la catastrophe par l'amie à laquelle il était écrit : « Je ne peux vivre sans le voir et lui parler. » Et dans un autre : «Oh! si nous pouvions vivre l'un avec l'autre dans une chaumière, que je serais heureuse ! Nous en parlons toujours, et cela nous fait du bonheur. Mais, hélas ! cela ne peut être. Si je pouvais lui donner ma vie pour le voir heureux, je le ferais avec joie, car que vaut la vie ?...! etc. » Ne dirait-on pas des motifs de lieder. et d'élégies qui ont passé de la mémoire dans l'imagination et dans le coeur ?

Avec cela seize ans, l'éveil inévitable de tout l'être, la séduction puissante des attentions secrètes envoyées de loin et de si haut, à la promenade, au théâtre. Ce mystère, où un prince l'enlevait elle seule avec lui, en fallait-il tant pour conquérir et son cœur et sa volonté, et l'amener à désirer les rendez-vous que la comtesse L... W..., très bien en cour, lui ménageait avec empressement. ?

Le mémoire explique le système très simple imaginé par la comtesse, et qui lui permit d'emmener, chaque fois qu'elle le voulait, la jeune baronne Mary, sans que la mère s'aperçût de rien. Elle prétextait des courses, des achats, une promenade, prenait la jeune fille avec elle, et, au bout de quelques heures, la ramenait en personne à la maison, avec tous les dehors d'un porte-respect.

« Vous recevrez aujourd'hui une lettre pleine de bonheur, écrivait la jeune baronne à sa confidente car j'ai été chez lui. Marie L... est venue me chercher pour faire des achats, puis nous avons été chez Adèle nous faire photographier, pour lui, naturellement ; ensuite nous nous sommes rendues derrière le Grand-Hôtel, où nous attendait sa voiture. Nous nous sommes couvert la figure de nos boas, et au grand galop jusqu'à la Burg ! A une petite porte de fer nous attendait un vieux domestique, qui nous conduisit par une enfilade d'escaliers et de chambres sombres, et s'arrêta enfin devant une porte où il nous fit entrer.

« Vous devez me jurer de ne-souffler mot de cette lettre à personne, ni à ma soeur ni à maman, car si l'une d'elles apprenait jamais quelque chose, je n'aurais plus qu'âme tuer. »

Cette première entrevue eut lieu le 5 novembre 1888.

Les rencontres se succédèrent, favorisées toujours des mêmes prétextes jusqu'au 26 janvier, jour où la femme de chambre de la jeune baronne s'ouvrit à la mère, mais sans lui rien dire qui pût la mettre sur la trace véritable de l'intrigue et lui faire même soupçonner l'irréparable. L'amie et confidente de la baronne Mary, n'avait ose parler. Les menus objets que la baronne mère trouva chez sa fille, l'étui à cigarettes avec le nom de Rudolf et un médaillon que la jeune baronne portait jour et nuit, passaient pour des cadeaux de la comtesse.

On vit plus tard que ce médaillon contenait un petit fragment de batiste taché d'une goutte de sang. Une alliance de fer avait été donnée par le prince et portait les lettres I. L. V. B. I. D. T., initiales des mots allemands : In liebe vereint bis in den tod (Unis par l'amour jusque dans la mort).

Cette alliance paraît avoir échappé aux recherches de la mère.

Deux jours après l'explication avec sa mère, la pauvre enfant disparaissait, et la baronne ne la revit plus, même morte. La comtesse l'avait prise le matin pour aller chez un marchand de maroquinerie de luxe, sous prétexte d'acquitter en son nom la commande d'un étui à cigarettes que la jeune baronne Mary avait faite à l'intention du prince.

Le détail des allées et venues de la comtesse pendant cette matinée n'ajoute rien à l'intelligence de l'événement. Il suffit de dire que, tandis qu'elle rentrait comme bouleversée chez la baronne Vetsera et lui disait : « Mary s'est enfuie pendant que j'étais dans le magasin », elle savait que la jeune fille était déjà sur la route de Meyerling. Et la comtesse, tout en laissant entrevoir à la mère une partie de la vérité, c'est-à-dire un enlèvement, s'offre, pour aplanir cette grosse affaire, à voir le directeur de la police et le ministre. Ces démarches lui étaient, faciles, à elle qui vivait, de la vie de la cour, qui touchait même par alliance à la famille impériale. Une intervention de sa part, toute seule, sauvait les apparences et était plus efficace. La baronne Vetsera la crut encore et la laissa agir. Mais, eût-elle été sincère dans sa tentative, il était trop tard, ou, du moins, comme il s'agissait de l'héritier de la couronne, les autorités se sentaient perplexes et impuissantes.

La seconde partie de la brochure, qui passe forcément sous silence la catastrophe de Meyerling, est remplie du récit des angoisses de la famille Vetsera et des démarches auxquelles elle se décide enfin, trop tard. Après les deux visites aux fonctionnaires de la police qu'elle a faites pour l'apparence, la comtesse a quitté Vienne. La baronne Vetsera va voir elle-même le directeur de la police, qui a un mot d'homme du métier : « Etes-vous bien sûre de la comtesse ? » D'ailleurs, il se sent paralysé et ne le .dissimule pas. Que pouvait-on bien faire ? La police a ordre de se retirer aussitôt qu'elle rencontre le prince héritier. Le ministre de l'intérieur n'est pas moins perplexe. Il conseille d'attendre. Sans doute, le prince impérial ne manquera pas de venir le soir à la Burg, où il y a un dîner de famille. S'il ne paraît pas, ce sera un indice. Sur la demande d'une intervention directe auprès de l'empereur, le ministre répond : Avez-vous quelque preuve ? Pensez seulement à ce qui adviendrait après une pareille démarche, si au bout de l'enquête il n'y avait rien !

Le reste de la journée et de la soirée se passe dans une inquiétude mortelle. Le lendemain matin, la baronne reçoit de la comtesse, partie pour la Bohême, un billet qui la décide, en l'absence de toute autre nouvelle, à faire une grande démarche. Elle se rend à la Burg, presse une dame d'honneur de faire savoir à l'impératrice qu'elle désire être reçue, que c'est une question de vie ou de mort, et l'impératrice paraît... pour lui dire que tout est fini.

Le mémoire rappelle avec amertume les mesures que, dans le premier moment de trouble, la raison d'Etat parut commander : le départ de la baronne, l'enlèvement du corps de sa fille accompli dans le plus grand secret, l'enterrement clandestin et sommaire, à minuit, au cimetière d'Heiligenkreuz, toutes mesures prises « pour dépister les reporters qui rôdaient par toute la contrée.»

La brochure s'étend avec des détails émouvants sur ce tragique épilogue et sur le surcroît de douleurs que ces mesures ont causé à la famille.

La baronne Vetsera reçut, le lendemain du jour où elle avait été frapper à la porte du directeur de la police, les trois billets d'adieu que la jeune fille avait laissés pour sa mère, sa soeur et son frère. Ils avaient été cachetés dans une enveloppe dont l'adresse était écrite de la main du prince Rodolphe.

Ces billets, avons-nous dit, ne laissent aucun doute sur la mort volontaire. En voici des extraits :

« Chère mère, « Pardonnez-moi ce que j'ai fait... Je ne puis résister à l'amour. D'accord avec lui, je veux être enterrée près de lui, dans le cimetière d'Alland... Je suis plus heureuse dans la mort que dans la vie. 
« Ta MARY »

Les adieux à sa soeur se résument ainsi : « Nous partons avec joie vers l'au-delà mystérieux. Pense quelquefois à moi. Sois heureuse, et ne fais qu'un mariage d'amour. Je n'ai pu en faire un, et comme je ne pouvais résister à l'amour, je m'en vais avec lui. — Ta Mary.
Ne me pleure pas, je pars joyeuse. »

Dans une lettre à sa confidente Hermine, la jeune baronne écrivait un jour qu'elle croyait devoir « lui consacrer son amour coûte que coûte, car il se sent malheureux. »

On se demandera encore longtemps quelles raisons ont pu décider le prince héritier d'Autriche à partager cet amour de la mort qui posséda son amie.

Quelle contagion rapide, quelle exaltation mystérieuse a pu rendre insupportable, en un jour, au prince sa vie princière et la vie elle-même ? 

A cette question l'énigme commence, et rien n'y pourra répondre. »

Ainsi écrit notre correspondant, Nous reproduisons simplement sa lettre, car que peut-on ajouter à cette touchante et terrible histoire, sinon ce pieux mot de Shakespeare qui n'aura jamais été mieux appliqué :

« Ne troublons pas son fantôme. Laissons-le passer. Ce serait lui vouloir du mal que de chercher à le retenir plus longtemps sur la roue de ce monde barbare. »

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Vous avez apprécié ce texte de presse ? Pour découvrir d'autres textes sur les questions que ne manquent pas de poser le drame de Mayerling, je vous invite à vous plonger dans les textes que j'ai réunis dans Rodolphe. Les textes de Mayerling (BoD, 2020)


Voici le texte de présentation du recueil  (quatrième de couverture):


   Suicide, meurtre ou complot ? Depuis plus de 130 années, le drame de Mayerling fascine et enflamme les imaginations, et a fait couler beaucoup d'encre. C'est un peu de cette encre que nous avons orpaillée ici dans les fleuves de la mémoire : des textes pour la plupart oubliés qui présentent différentes interprétations d'une tragédie sur laquelle, malgré les annonces répétées d'une vérité historique définitive, continue de planer le doute.
   Comment s'est constituée la légende de Mayerling ? Les points de vue et les arguments s'affrontent dans ces récits qui relèvent de différents genres littéraires : souvenirs de princesses appartenant au premier cercle impérial, dialogue politique, roman historique, roman d'espionnage, articles de presse, tous ces textes ont contribué à la constitution d'une des grandes énigmes de l'histoire.



Le recueil réunit des récits publiés entre 1889 et 1932 sur le drame de Mayerling, dont voici les dates et les auteurs :


1889 Les articles du Figaro
1899 Princesse Odescalchi
1900 Arthur Savaète
1902 Adolphe Aderer
1905 Henri de Weindel
1910 Jean de Bonnefon
1916 Augustin Marguillier
1917 Henry Ferrare
1921 Princesse Louise de Belgique
1922 Dr Augustin Cabanès
1930 Gabriel Bernard

1932 Princesse Nora Fugger

Le dernier récit, celui de la princesse Fugger, amie de la soeur de Mary Vetsera, est pour la première fois publié en traduction française. Il n'était jusqu'ici accessible qu'en allemand et en traduction anglaise.

Luc-Henri Roger, Rodolphe. Les textes de Mayerling, BoD, 2020.

Commande en ligne chez l'éditeur, sur des sites comme la Fnac, le Furet du nord, Decitre, Amazon, etc. ou via votre libraire (ISBN 978-2-322-24137-8)

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vendredi 4 septembre 2020

L'archiduc Rodolphe — L'héritier des Habsbourg — Un article de Maurice Paléologue

L'archiduc Rodolphe en 1871 - Collection ÖNB
Photo Joseph Albert
L'HÉRITIER DES HABSBOURG 

    Le 21 août 1878, l'archiduc Rodolphe, prince impérial d'Autriche, héritier du trône, prince royal de Hongrie et de Bohême, accomplit sa vingtième année. 
  Son père, François-Joseph, règne déjà depuis trente ans, depuis le jour sinistre de décembre 1848, où la tourmente révolutionnaire a forcé le piteux empereur Ferdinand Ier à déposer la couronne, où le grand Metternich lui-même, naguère encore dans toute sa gloire et son arrogance, a dû s'enfuir devant l'émeute. Sa mère, l'impératrice Elisabeth, née «duchesse en Bavière », appartient à l'antique maison des Wittelsbach, la plus antique des maisons régnantes, puisque, après l'extinction de la race carolingienne en 911, le margrave Arnulph de Wittelsbach, fils de Luitpold, fut le premier duc de Bavière. Il a reçu au baptême le prénom de Rodolphe, qui évoque l'illustre fondateur de la dynastie habsbourgeoise au XIIIe siècle. 
   Très tôt, l'enfant a témoigné une intelligence vive, alerte, déliée, curieuse de tout. Il s'exprime en termes justes, naturels et variés ; il apprend les langues étrangères avec une étonnante facilité ; il surprend, il embarrasse même, à chaque instant, son entourage par la promptitude et la finesse de ses observations. Moralement, il a le cœur tendre, l'âme sensitive, généreuse et fière ; il aime l'indépendance ; il se laisse conduire docilement par la douceur et l'affection ; il se cabre impétueusement, si l'on prétend le maîtriser. Quand il s'emporte, ses colères sont terribles. 
    On peut dès lors prévoir que l'héritier des Habsbourg aura de la personnalité. De qui la tient-il, cette personnalité ?... De son père ? Non. 
     François-Joseph est le moins original des hommes ; il a l'esprit judicieux et pondéré, mais lent, étroit, méthodique, formaliste et sans la moindre curiosité. Il vit sur un très petit nombre d'idées simples et traditionnelles, qu'il ne revise jamais. Il porte, dans l'exécution de sa tâche impériale, un sens très élevé, très scrupuleux, des grands devoirs que ses ancêtres lui ont légués. Il se compare volontiers à un factionnaire que Dieu lui-même a placé dans un poste éminent. Et, durant soixante-dix années de règne, il observera minutieusement sa consigne. Quelqu'un qui l'a bien connu disait un jour : « Les deux traits caractéristiques de François-Joseph sont l'étroitesse d'esprit et la conscience professionnelle. Au fond, il a une âme de garde-chasse. » 
     Dès le sortir de l'enfance, Rodolphe est mis entre les mains de précepteurs intelligents qui savent le comprendre, gagner son cœur et satisfaire à toutes les curiosités de son ardente nature. Il témoigne les goûts les plus variés. L'histoire, la géographie, la zoologie, la botanique, la physiologie, l'ethnographie, toutes les connaissances positives l'intéressent, le passionnent ; il n'est pas moins ouvert aux idées générales et aux spéculations supérieures.       Ses études le rapprochent beaucoup de sa mère, qui, d'esprit très indépendant, s'est, depuis quelque temps, affranchie de toutes les contraintes officielles et s'isole chaque jour, durant des heures, avec ses livres. Comme elle a le don des langues, et qu'elle en parle aisément quatre ou cinq, elle peut s'offrir le luxe de prédilections variées. C'est ainsi qu'elle a pour auteurs favoris Dante, Shakespeare, Jean-Jacques Rousseau, Byron, Shelley, Keats, Schopenhauer, George Sand, Leopardi, Henri Heine, tous écrivains qui ont fortement exprimé l'incurable misère de la destinée humaine, l'attrait décevant du monde invisible, la tragique énigme de la souffrance et de la mort, le néant des grandeurs sociales, la beauté des libres énergies, les droits imprescriptibles et sacrés de la conscience individuelle, enfin l'obligation qui prime toutes les autres, celle de la sincérité vis-à-vis de soi-même.                         Parallèlement à ses études scolaires, le jeune prince reçoit une forte éducation physique et sportive. Dans ce domaine, il ne pourrait avoir un plus magistral instructeur que son père qui est le plus beau cavalier de tout l'Empire, comme il en est le plus habile chasseur. 
  Donc, au mois d'août 1878, Rodolphe accomplit sa vingtième année. C'est l'âge où, traditionnellement, il doit inaugurer par une fonction publique son rôle de prince héritier. Nommé colonel du 36e régiment d'infanterie, en garnison à Prague, il exercera effectivement les devoirs et les prérogatives de son grade sous la tutelle discrète d'un mentor. Il se prend aussitôt d'un vif intérêt pour son métier, il y déploie un zèle opiniâtre ; il y gagne promptement l'estime et la sympathie de ses officiers, le respect et le dévouement de ses hommes. 
    Certes, il attache une grande importance à n'être jamais en défaut pour la connaissance et l'exécution des règlements militaires, à se montrer impeccable dans le commandement des manœuvres et des hommes, car il sait que l'autorité d'un chef a pour condition première la science technique. Mais ce n'est là, pour lui, que la partie inférieure de sa mission. Avec une rare liberté d'esprit et son aptitude aux idées générales, il a tout de suite aperçu le rôle prépondérant qui incombe à l'armée dans l'ossature politique de la vieille monarchie habsbourgeoise. 
    Il est surtout frappé du fait que, dans cette monarchie, l'unité nationale n'existe pas, du moins au sens de l'unité française qu'il admire profondément, car elle lui apparaît comme le type le plus achevé, le plus solide, le plus harmonieux de l'unité nationale. Au contraire, l'empire des Habsbourg n'est qu'un groupement factice, un mélange inextricable et disparate de vingt peuples hétérogènes, où les Allemands, les Magyars, les Tchèques, les Slovaques, les Serbes, les Croates, les Slovènes, les Roumains, les Polonais, lès Ruthènes, les Italiens se détestent férocement de groupe à groupe, chacun ne voulant parler que sa propre langue, chacun prétendant exclure ou tyranniser les autres. 
    Entre tous ces antagonismes ethniques, la fusion n'est possible qu'au sein de l'armée. C'est là ce que Rodolphe comprend à merveille. L'institution militaire lui apparaît comme une grande école de loyalisme politique et, par conséquent, de solidarité nationale. Mais il ne s'en tient pas là; il estime que l'armée doit avoir, en outre, une vertu éducative et civilisatrice. La tâche de l'officier n'est pas seulement d'inculquer aux soldats les préceptes militaires ; il doit travailler aussi à leur développement intellectuel et moral. 
  Vers 1879, ces préoccupations généreuses n'étaient pas communes dans l'armée des Habsbourg, quoique la majorité des officiers austro-hongrois, habituellement peu fortunés, souvent réduits à leur maigre solde, n'aient jamais eu, à l'égard de leurs subordonnés, la raideur, la morgue et la brutalité des officiers allemands. 
   Pour mieux remplir cette partie supérieure de sa mission, pour entrer en contact plus direct avec ses hommes, le jeune colonel s'est imposé l'effort d'apprendre le tchèque et le hongrois, deux langues difficiles, mais qu'il parle bientôt avec aisance. Le séjour de Prague est donc fructueux, et ses brillantes facultés s'y épanouissent intelligemment. 
    Il fait en outre quelques voyages rapides à Munich, à Berlin, à Londres, à Paris, à Rome, à Madrid, à Lisbonne. Et chacun de ces voyages lui remplit le cerveau d'impressions fortes, d'idées neuves, qu'il n'oubliera plus. 
    Dans ces années si actives et lumineuses, la vie du cœur ne tient pas une grande place ; on n'y aperçoit aucun roman poétique. Mais ce qu'on y voit beaucoup, c'est l'impérieux attrait du sortilège féminin, le goût irrésistible des aventures galantes et des voluptés sensuelles.

Source du texte : extrait d'un article de Maurice Paléologue dans la Revue des Deux-Mondes (1939).

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Nouvelle parution


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dimanche 30 août 2020

Le roi Louis II au coeur d'un poème du recueil Orchestres de Léo Larguier

De Verlaine en 1886 à nos jours, Le Roi Louis II de Bavière a inspiré nombre de poètes français, dont nous avons recueilli les textes dans le recueil récemment publié Le Roi Louis II de Bavière dans la poésie française (BoD, 2020) (1) 

Nous découvrons aujourd'hui, — un peu tard mais avec le bonheur de l'orpailleur qui vient de dénicher une pépite, — un poème de Léo Larguier qui a échappé à nos recherches. 

En 1914, l'écrivain Léo Larguier publiait son quatrième recueil de poèmes intitulé Orchestres. Le poème XLVI, sans titre, rappelle un épisode de l'enfance du futur roi Louis II de Bavière, alors prince héritier, avec lequel Helene von Dönniges avait été admise à jouer. Devenue par mariage princesse Racowitza, elle évoque ce souvenir dans Von anderen und mir. Erinnerungen aller Art qu'elle publia en 1909. On peut supposer que Léo Larguier en avait pris connaissance. Notre traduction de ce passage figure à la suite du poème. 

Les souvenirs de la princesse Racowitza furent traduits en francais dès 1910 par Jules Hoche et parurent sous le titre Princesse et comédienne, souvenirs de ma vie. On y peut lire, entre autres choses, qu'elle inspira la forme de l'Apollon de Carpeaux, dans l'immortel groupe de la Danse, ce grand ange dionysiaque et féminin qu'entourent les bacchantes, ce que Léo Larguier mentionne vers la fin de son poème. 

ORCHESTRES
XLVI

Comme vous m'émouvez, ô troubles héroïnes, 
Aventurières toujours tristes et divines : 
Wanda qui méprisiez votre sinistre époux 
Sacher Masoch, l'amant des fourrures ; et vous 
Hélène de Racowitza, belle et si rousse 
Qu'en un parc de Munich aux troncs jaunes de mousse, 
L'enfant royal qui devait être Louis Deux 
Croyant que le soleil mourait dans vos cheveux, 
Prit votre chignon d'or dans sa main potelée, 
Tandis que s'effaraient en tunique étoilée 
D'Aigles Noirs et de Croix de Fer, les chambellans.
Et que riait à vos cheveux, à vos rubans, 
Cette petite altesse en bonnet de dentelles 
Qui chérissait déjà les choses les plus belles, 
Et qui devait mourir dans le lac de Starnberg 
Pour avoir trop aimé les Cygnes de Wagner. 
Elisabeth, l'Impératrice vagabonde, 
Vous ressemblait, Hélène, et votre nuque blonde, 
Votre épaule de marbre et vos bras durs et beaux 
Firent pendant des nuits rêver le vieux Carpeaux 
Qui se levait plus tôt quand il vous avait vue 
Accoudée au balcon d'une loge, mi-nue, 
Dans les velours royaux des robes d'apparat, 
Par ces soirs de galas fleuris à l'opéra 
Qui sentent les gants blancs, les violettes de Parme, 
Et ce parfum léger qui, plus que tous, me charme, 
D'une robe de soie échauffée au soleil. 
Hélène de Racowitza, grand corps vermeil 
De princesse allemande et de fille guerrière 
De Sparte, j'eus voulu vous voir sous la lumière 
D'un lustre, et respirer, parmi les roses-thé, 
L'odeur d'œillet poivré de votre bras ganté.

Les souvenirs d'Helene von Dönniges, compagne de jeu du prince héritier Louis II de Bavière et modèle du sculpteur Carpeaux.

Helene von Dönniges, parfois écrit Helene von Döniges (Berlin-1845-1911), était la première des sept enfants du Professeur Wilhelm von Dönniges (plus tard diplomate), que le  prince Maximilien de Bavière , le futur Maximilien II, père du futur roi Louis II, appela à sa cour en raison de ses compétences scientifiques en tant qu'historien. 

Elle épousa le Valaque Janco Gregor von Racowitza (Iancu Racoviţă) et devint ainsi Princesse Racowitza. Le prince mourut jeune, et la princesse connut encore deux mariages, on la retrouve sous les patronymes de Helene Friedmann puis, après divorce et remariage, de Helene von Schewitsch. Elle fut écrivaine et actrice de théâtre, sous le nom de princesse de Racowitza.

C'est sous le nom de Princesse de Racowitza qu'elle publia en 1909 à Berlin (Gebrueder Paetel) Von anderen und mir. Erinnerungen aller Art, traduit en 1910 en anglais sous le titre An autobiography (New York, The Mac Millan Company). La princesse raconte dans le chapitre III qu'elle fut eut l'occasion de côtoyer la famille princière bavaroise et les jeunes princes royaux, dont elle fut une compagne de jeu. 


Voici une traduction libre de ce chapitre:

Le prince Louis avec tambour et blocs de construction
Chapitre III

[...] Ce qui va suivre provient d'histoires qui m'ont été racontées par la suite.

Quand j'avais environ dix mois, mes parents firent un séjour avec le couple royal, le prince héritier Max et la princesse Marie, à Hohenschwangau. Ma mère m'avait laissée avec la nourrice dans le jardin du petit château, mais la nourrice s'était éloignée et m'avait laissée seule.

La jeune princesse héritière se promenait dans une allée voisine, quand les pleurs d'un enfant attirèrent son attention. Elle se précipita vers l'endroit d'où provenaient les pleurs et lorsqu'elle me trouva allongée sur l'herbe, elle me reconnut aussitôt. La grande dame me prit dans ses bras  avec compassion, essaya de me réconforter et me porta vers ma mère, qui se hâtait dans notre direction. Avant de me remettre à ma mère, la princesse a pris mon petit poing de bébé, le secoua en direction de maman et lui dit:

«La petite Hélène ne doit pas être abandonnée comme cela, elle est née pour être aimée et elle va pleurer jusqu'à en mourir  si on la laisse seule."

Cette petite anecdote datant  de ma plus tendre enfance m'a souvent été racontée par ma mère.

Ah! Combien de fois ai-je plus tard pleuré amèrement  quand j'étais abandonnée par ceux qui étaient supposé m'aimer; mais alors, aucune gentille princesse ne vint pour m'emmener et me consoler dans ma solitude, et les «princes» qui se proposaient à cette fin comprenaient les termes «amour» et «être aimé» dans un sens tout à fait différent de celui qui avait animé  la bonne fée de mes premiers jours.

Parmi les souvenirs des années de ma première enfance, les plus marquants sont ceux  de mon amitié avec le prince héritier Louis, -qui devint plus tard le roi Louis II.- si l'on peut qualifier d' une épithète si sérieuse la camaraderie d'êtres si jeunes.

Le roi  Maximilien  II avait succédé à son père Louis Ier, qui avait  abdiqué à la suite de l'épisode de Lola en 1840, et mes parents appartenaient alors au cercle intime des jeunes monarques qui étaient  aimés de tous. Je fus choisie comme la camarade qui  convenait le mieux pour le prince héritier.

Nous nous sommes souvent rencontrés et fûmes initiés ensemble, par la baronne Meilhaus, sa gentille gouvernante, aux mystères profonds de la lecture, de l'écriture et de l'arithmétique.

Malgré les quantités de jouets mis à la disposition du prince Louis et du Prince Othon, nos jeux préférés étaient le produit de notre imagination.  Notre  idéal le plus élevé était d'«être des fées» . Nous transformions  rideaux et  portières  en vêtements fleuris et en  ailes , dans lesquels nous nous  drapions pour devenir   les héros et l'héroïne d'une grande aventure féerique et merveilleuse.

Peut-être était-ce à cette époque que fut semée en nous la semence qui devait fleurir  plus tard sous la forme du merveilleux attrait qu'exerça sur lui  l'art dramatique de Richard Wagner, et qui me porta sur les planches d'un théâtre célèbre.

Notre amitié a duré de nombreuses années, et je me souviens de plusieurs traits de ce roi, qui plus tard devint tellement  génial, et fut finalement si malheureux.

Il fut élevé très strictement, et  on lui apprit spécialement  à être aimable envers ses inférieurs. Un de nos jeux consistait à  nous pencher par la fenêtre et à cracher; je n'ai  aucun doute que ce fut moi qui en eut l'idée.

Bien sûr, la baronne  Meilhaus se trouvait bien loin de l'endroit où cela se passait.  Un jour, le vieux serviteur de mon père passait sous la fenêtre où nous nous tenions et reçut notre indésirable cadeau sur la tête. Nous étions presque morts de rire, tandis que le vieillard, en levant les yeux, criait avec colère: «Qui sur terre fait une telle saloperie?», lorsqu'il reconnut le prince héritier et s'arrêta tout net

Notre joie fut  de courte durée. Le destin nous rattrapa sous la forme de la baronne Meilhaus, qui nous attrapa  tous les deux et nous força à avouer; ce que nous fîmes en tremblant, mais tout à la fois  en nous réjouissant du succès de notre exploit. Elle avait l'air très sévère, et appelant le vieux serviteur, elle ordonna au prince héritier de s'excuser. Bien sûr, je fus obligée de faire de même. Le vieil homme en fut  très touché et embarrassé, mais quand il eut quitté la pièce, nous nous regardâmes avec des joues écarlates, et  le prince héritier me murmura aux oreilles: «Ce n'était vraiment pas gentil de notre part. Je suis désolé pour le vieil homme et je lui ferai un cadeau. "

Une autre des nos brillantes idées fut de décapiter quelques magnifiques grands soldats de plomb. Je m'étais tout à coup souvenue que dans le charmant conte de fées d'Andersen du vaillant soldat de plomb, le soldat développe un sentiment  si tendre pour la petite danseuse de papier, qu'il finit finalement par fondre dans un poêle; c'est cela qui m'avait amenée à  considérer les soldats de plomb comme des êtres vivants. J'avais raconté l'histoire à mon petit royal ami, qui se mit soudain commencé à pleurer amèrement au beau milieu de notre jeu, parce que nous avions tué tant de splendides petits soldats. Comme lui, je pleurai à chaudes larmes  jusqu'à ce que, étant  l'aînée, je réalisai que que ces soldats de plomb ne pouvaient être en vie comme  ceux du conte de fées d'Andersen; je me mis alors à le consoler.

Il fut d'accord avec moi, et très rapidement  nous entamâmes joyeusement un autre jeu.

Cette charmante amitié se termina un beau jour sur une querelle survenue à propos d'un livre d'images.

Qui voulait avoir le livre d'images, qui l'avait, je ne m'en rappelle  plus. Ce dont je me souviens, c'est que nous nous sommes tout à coup mis à nous battre, que j'ai frappé le prince héritier, et  que lui, étant finalement victorieux, a arraché une poignée de mes cheveux roux dorés et qu'il les brandissait dans son petit poing.

La baronne Meilhaus ne parvenait pas à pas nous séparer, car nous nous battions comme deux chats sauvages. Soudain, la reine se tenait devant nous et s'écriait: «Enfants! Comment pouvez-vous agir ainsi? Etes-vous devenus fous?" La reine Marie était une femme très belle et charmante, et je l'adorais. Sa présence me fit aussitôt reprendre mes sens.

Les deux pécheurs éclatèrent en larmes; la grande dame nous parla avec gentillesse, et nous fit présenter mutuellement des excuses et redevenir  amis - et  ensuite ma gouvernante vint me chercher pour me ramener à la maison.

Lorsque mon père entendit parler de la dispute - en dépit du pardon des parents royaux, qui considéraient la querelle comme une bêtise enfantine - les rapports intimes entre son Altesse princière et ma "sauvagerie " furent interrompus. Après que mon père m'ait parlé très sérieusement de ce qui s'était passé, il  ajouta: «On ne peut pas maltraiter ainsi son futur roi. Tu n'es pas digne de cette intimité privilégiée."

Ah! Cela m'a coûté beaucoup de larmes, car j'aimais le prince royal par-dessus de tout, et maintenant voila que je ne pouvais plus le visiter qu'à l'occasion de  son anniversaire ou de la fête de son saint patron. A ces occasions, comme il lui était interdit de manger des sucreries, je lui apportais la seule chose permise: une bonbonnière avec des crottes en  chocolat, qu'il partageait entre le prince Otto et moi-même. En grandissant, nous nous éloignâmes  de plus en plus, bien que jusqu'à ce jour mon cœur ait toujours gardé une profonde affection et une grande admiration pour ce roi malheureux. Il m'a sans doute oubliée! Beaucoup plus tard, quand je devins veuve, il me fit envoyer par son maréchal, Von der Tann, des bonbons de sa table avec les mots: «Salut à mon petit camarade de jeu sauvage». Cela mit  fin au rêve de mon enfance au sein du  palais royal.

© Traduction Luc-Henri Roger. 

Voici encore le passage des Souvenirs qui concerne la rencontre et les séances de pose chez le sculpteur Carpeaux, cette fois dans la traduction Hoche :

C'est le célèbre sculpteur Carpeaux que je connus d'abord et qui, tout de suite, voulut modeler mon buste. Je consentis à poser pour le Génie de la Danse, celui-là même qui figure dans le fameux groupe destiné à décorer les abords de l‘Opéra et qui fut plus tard l'objet d'une tentative de vandalisme dont tous les Parisiens se souviennent.

Carpeaux était un original dans toute l'acception du mot. Qu'on imagine un petit homme rabougri et hirsute surgi d'un monceau de choses hétéroclites et sales : tel il m'apparut pour la première fois dans son atelier.

Chose étrange : il adorait le luxe, le confort, l'aisance et ne manquait pas d'en témoigner partout ailleurs que chez lui. Un jour que je m'étonnais devant lui qu'il ne songeât point à s'organiser un intérieur en rapport avec ses gains considérables, il haussa les épaules, di- sant: « Comment diable faudrait-il s'y prendre ?... D'ailleurs, il y a toujours un tas de collègues, de confrères qui ont besoin d'argent... personne ne pourrait y suffire. »

Je crois bien que de Piennes eut un moment l'idée bizarre de me marier au grand artiste, mais il ne s'y entêta point, quand j'eus attiré son attention sur la chambre à coucher — salle à manger, cabinet de toilette — de l'illustre maître, le pêle-mêle horrifiant des brosses, des peignes, des objets de toilette en général et leur propreté douteuse. Ce qui n'empêcha pas Carpeaux d'épouser plus tard une femme du monde aristocratique et de s'organiser enfin une existence conforme à ses goûts.
 

Helene von Racowitza par Hans Makart
(1) Le Roi Louis II de Bavière dans la poésie française (BoD, 2020). Aussi disponible via les sites en ligne de la Fnac, d'Amazon, d'Hugendubel, etc. ou en commande libraire — ISBN : 9782322208371

Le retable de Sainte Barbe par Maître Paul de Levoča à Banská Bystrica

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