samedi 12 mars 2022

Stefan Herheim met en scène le Peter Grimes de Benjamin Britten à l'Opéra de Munich

L'éclipse pendant le service religieux. Le pasteur, Ellen et l'enfant

Now the Great Bear and Pleiades where earth moves
Are drawing up the clouds of human grief
Breathing solemnity in the deep night
Who can decipher
In storm or starlight
The written character
Of a friendly fate
As the sky turns, the world for us to change?
But if the horoscope' s bewildering
Like a flashing turmoil of a shoal of herring
Who can turn skies back and begin again?

Alors que le public prend place à l'opéra de Munich pour y assister à une représentation de Peter Grimes de Britten, il peut à loisir contempler le décor. Il n'y aura pas de lever de rideau. Il y voit une grande salle très sobre, une construction en bois dont la voûte en berceau évoque la carène d'un navire, avec un effet de perspective qui conduit le regard vers le fond de la salle où se trouve mise en abyme une scène fermée par un rideau, à laquelle on peut accéder par deux petits escaliers latéraux. À droite un pupitre orange, seule couleur qui attire l'attention, tranchant sur le brun clair du bois naturel et le gris du rideau. Une fenêtre latérale apporte la clarté d'un soleil qui semble du matin. Une seule porte d'entrée percée d'un hublot permet l'accès à la salle. La césure du grand rideau rouge étant supprimée, les spectateurs sont de facto intégrés à l'action qui va prendre place, ce qui va se jouer là est aussi notre histoire. 

Une fois que l'orchestre s'est accordé, on entend les bruitages d'un bord de mer. Les cris rauques des mouettes et les cris sonores et stridents ou les jappements plaintifs des goélands qui jacassent, les rugissements et les sifflements du vent, le bruit de la houle et celui des vagues qui se brisent sur les rochers. On s'en étonne, car lorsqu'on connaît la puissance évocatrice de la musique de Britten, on se demande ce que ces bruitages peuvent bien apporter, mais à la fois, à l'instar de l'absence de rideau, ils participent de l'intégration du public transporté en bord de mer à l'action. En fin d'opéra, la salle est à plusieurs reprises éclairée. Ce troisième procédé a lui aussi pour effet de contribuer à éliminer la césure entre la salle et la scène et d'intégrer les spectateurs à la foule des villageois. 

Le metteur en scène norvégien fait avec Peter Grimes une grande entrée triomphale à l'opéra de Munich en proposant une approche passionante de l'oeuvre d'abord basée sur la musique: violoncelliste par sa première formation, il fait de la musique le moyen dramatique déterminant : sa mise en scène s'inspire, — ce sont ses mots, — "de l'efficacité, de l'économie et de la musico-théâtrales de Britten ". Ceci étant posé, sa lecture de l'oeuvre est également au plus proche du livret de Montagu Slater, dans lequel le mystère de Peter Grimes n'est pas levé. Le nom de Peter Grimes est porteur de l'ambiguïté que le le texte de l'opéra se refuse à résoudre : le prénom est celui de l'apôtre, un roc sur lequel l'église, la communauté, prend son assise, mais le nom Grimes évoque en anglais la crasse, la souillure (grime). La question est de savoir d'où vient cette crasse : est-elle inhérente au personnage, de son fait, ou provient-elle de la vindicte populaire qui le salit et en fait le bouc émissaire des malheurs de la communauté et du monde ? Le second mousse et Peter Grimes sont revêtus d'un même costume, d'un blanc immaculé pour l'innocent orphelin, d'un blanc souillé de salissures sans nombre pour Grimes. 

Le prologue du premier acte commence par une espèce de procès public : suite à l'enquête judiciaire qu'il a menée, le maire du village, Swallow, déclare face à l'assemblée villageoise réunie que Peter Grimes ne porte pas la culpabilité du décès de son mousse mort de soif sur son bateau qui a dérivé trois jours suite à une tempête. Mais la rumeur de l'assassinat enfle. À la fin de l'opéra, suite au décès d'un second mousse. aucun des rares alliés de Grimes ne parviendra à tempérer la vindicte publique et à stopper la chasse à l'homme qui s'ensuit. Et le puissant Balstrode, autrefois son défenseur, incite Peter au suidice en l'enjoignant à partir en mer et à saborder son bateau. La pièce se termine par un suicide assisté. La rumeur l'a emporté sur la justice. 

Contrairement à la plupart des metteurs en scène, Stefan Herheim ne cherche pas à dresser un portrait psychologique de Peter Grimes qui le définirait comme homosexuel, pédophile ou brutal, mais s'intéresse bien plus au phénomène du comportement normatif et grégaire de la foule des villageois qui transforment Peter en victime sacrifielle. Le metteur en scène fait du choeur le personnage principal de l'opéra. La foule est au coeur de la représentation, ballottée et emportée par les mouvements de ses tempêtes intérieures. Stefan Herheim réussit de somptueux mouvements chorégraphiques qui collent aux envolées musicales comme si les villageois, réunis sur le pont d'un navire, étaient emportés d'un bord à l'autre par un violent tangage .

Le décor très réussi de Silke Bauer, avec sa voûte en coquille, fonctionne comme un amplificateur sonore qui souligne la puissance du choeur et répercute aux mieux le chant, dont les paroles sont souvent très compréhensibles. Un décor unique qu'une machinerie ingénieuse et des jeux de rideaux permettent de déployer ou de réduire pour répondre aux lieux de l'action : il se transforme en église ou en cabane, en pub-lupanar ou en salle communale. La scène sur la scène reçoit les jurés du tribunal ou s'escamote pour se transformer en espace de danse pour une fête populaire. Lorsque le rideau de scène est ouvert, la paroi de fond reçoit les vidéos de Torge Møller qui déploient la magie mystique de la voûte céleste ou celle d'une éclipse d'un soleil que vient enténébrer la lune, la fascination des richesses de la mer avec l'affollement de ses bancs de poissons, l'épouvante d'une tempête.  

Serge Dorny et l'opéra de Munich ont su s'assurer le concours de spécialistes de la musique de Britten. Le chef britannique Edward Gardner, en brittenien confirmé, fait merveille à la tête du Bayerisches Staatsorchester. Son enregistrement de Peter Grimes chez Chandos fait référence. Sa direction sensible et concentrée restitue parfaitement le tempo et les couleurs de la partition. Il rend très précisément compte de l'architecture de l'oeuvre et nous entraîne dans le kalédioscope marin d'une musique qui suit les fluctuations de la mer, fait entendre les cris des oiseaux tout en plongeant dans les sinistres profondeurs de l'âme humaine, de sa petitesse, de ses terreurs et de ses espoirs déçus. Stuart Skelton apporte son expertise au personnage de Grimes, un de ses rôles fétiches. Il négocie avec une grande beauté lyrique le célèbre air de la fin du premier acte "Now the Great Bear and Pleiades" en lui conférant une intense beauté spirituelle : Peter entre dans la taverne pendant une terrible tempête, la foule qui y est rassemblée est déjà tendue, et l'aria calme de Peter ne fait qu'exacerber les tensions. Stuart Skelton semble se jouer des embûches de cette aria avec la douceur de ses notes répétées dans la zone de passaggio. La prise de rôle réussie de Rachel Willis-Sørensen en Ellen Orford remporte tous les suffrages : la grande soprano américaine exprime avec une sensibilité confondante l'amour, le dévouement, les doutes et les errements de l'âme de la maîtresse d'école qui espère sortir de son veuvage. La justesse de son interprétation très émouvante du douloureux air de la broderie (Embroidery aria) est un des moments les plus poignants de la soirée. Le puissant baryton Ian Paterson domine sans problème la force de frappe percutante et la colère du choeur, magnifique au demeurant. Claudia Mahnke donne une Auntie percutante, sûre de son fait en patronne de pub, entourée de deux nièces provocantes porteuses de jupes fort courtes et de couettes à la Sheila, interprétées par Lindsay Ohse et Emily Pogorelc.  Le mousse  est interprété par le jeune et talentueux Jakob Biber qui fait preuve d'une qualité et une finesse de jeu à brûler les planches.

Lorsque le grand rideau de scène est tiré, la salle reste un moment muette avant que ne se déchaînent les applaudissements. C'est que le Peter Grimes de Stefan Herheim interpelle, il souligne avec justesse les échecs d'une humanité qui stigmatise et condamne à mort sans prendre jamais la mesure de sa petitesse et de son abrutissement. Cet opéra mystique, que Peter traverse comme un fantôme dont les rêves étoilés seront noyés dans les abysses, propose un parcours spirituel à rebours qui conduit au désespoir et à la dépression. 

Peter Grimes peut se voir en vidéo à la demande jusqu'au 9 avril 2022 sur le site de la Staatsoper.tv ou en salle, ce 13 mars (quelques places restantes) et les 9 et 12 juillet 2022

Crédit photo : Wilfried Hösl

vendredi 11 mars 2022

Un portrait de Mary Vetsera. Dessin dans dans la presse américaine de 1922.


in The New York herald. [volume], May 28, 1922

Rodolphe. Les textes de Mayerling

Les diverses versions du drame de Mayerling sont présentées dans le recueil  Rodolphe. Les textes de Mayerling (BoD, 2020).

Texte de présentation (quatrième de couverture):

   Suicide, meurtre ou complot ? Depuis plus de 130 années, le drame de Mayerling fascine et enflamme les imaginations, et a fait couler beaucoup d'encre. C'est un peu de cette encre que nous avons orpaillée ici dans les fleuves de la mémoire : des textes pour la plupart oubliés qui présentent différentes interprétations d'une tragédie sur laquelle, malgré les annonces répétées d'une vérité historique définitive, continue de planer le doute.
   Comment s'est constituée la légende de Mayerling? Les points de vue et les arguments s'affrontent dans ces récits qui relèvent de différents genres littéraires : souvenirs de princesses appartenant au premier cercle impérial, dialogue politique, roman historique, roman d'espionnage, articles de presse, tous ces textes ont contribué à la constitution d'une des grandes énigmes de l'histoire.

Le recueil réunit des récits publiés entre 1889 et 1932 sur le drame de Mayerling, dont voici les dates et les auteurs :

1889 Les articles du Figaro
1899 Princesse Odescalchi
1900 Arthur Savaète
1902 Adolphe Aderer
1905 Henri de Weindel
1910 Jean de Bonnefon
1916 Augustin Marguillier
1917 Henry Ferrare
1921 Princesse Louise de Belgique
1922 Dr Augustin Cabanès
1930 Gabriel Bernard
1932 Princesse Nora Fugger

Le dernier récit, celui de la princesse Fugger, amie de la soeur de Mary Vetsera, est pour la première fois publié en traduction française. Il n'était jusqu'ici accessible qu'en allemand et en traduction anglaise.

Luc-Henri Roger, Rodolphe. Les textes de Mayerling, BoD, 2020. En version papier ou ebook.

Commande en ligne chez l'éditeur, sur des sites comme la Fnac, le Furet du nord, Decitre, AmazonHugendubel, etc. ou via votre libraire (ISBN 978-2-322-24137-8).
In Italia via Amazon.it


mercredi 9 mars 2022

Le drame de Mayerling raconté en 1917 par Alice Lafont


L'autrice Alice Lafont (1872-1954) née Montigny, connue comme Henry Ferrare en littérature, publia sous ce pseudonyme ses Souvenirs abolis —Vienne (1884-1890) dans La Revue de Paris du 15 janvier 1917. Adolescente , elle avait suivi sa mère à Vienne en 1884 et y resta jusqu'en 1890. Son éducation musicale lui permit d'assister trois fois par semaine aux représentations de l'Opéra de Vienne dans la loge des de Serres, située presque à côté de celle des Vetsera. Voici comment elle évoque le drame de Mayerling dans ses souvenirs :

[...] Au bal de l'ambassade d'Allemagne– deux jours avant le drame qui devait décider du sort dynastique de la monarchie, les courtisans, les plus hautes personnalités, flairant depuis quelques temps un mortel danger, regardaient de loin le groupe équivoque l'archiduc héritier Rodolphe, prince de taille moyenne mais bien prise, aux cheveux blonds coupés courts, à la barbiche châtain clair, au regard intelligent et un peu dur, qui causait à l'écart avec Mary Veczera. Celle-ci paraissait vraimeni comme inconsciente de la grâce perverse de ses dix-sept ans, mais sa jupe demi-courte, ses immenses yeux couleur de pâle bluet, sa bouche étroite et purpurine, son teint éclatant, sa gorge riche et neigeuse, le croissant diamanlé piqué à sa haute coque d'ébène, semblaient plus redoutables que jamais.
    Entourée d'une pitié et d'un respect infinis, nuancés par l'étiquette, Stéphanie, la femme de Rodolphe, debout et gainée de satin blanc, telle un grand cygne, souriait d'un sourire forcé en secouant ses boucles blondes, soucieuse de dissimuler les pleurs qu'elle n'avait cessé de répandre tout le jour. La veille au soir, à l'Opéra, on avait pu voir les acteurs principaux du drame impérial, indifférents à ce qui se chantait en scène, se lorgner, s'étudier, échanger mille signes imperceptibles et convenus, tandis que leur intime inquiétude et la curiosité surexcitée de toute une cour saturaient l'air d'inquiétantes effluves.
    Presque mitoyenne de la loge des de Serres, située au rez-de-chaussée, se trouvait la baignoire de la baronne Veczera, née Balthazzi, femme de l'ancien consul d'Autriche à Alexandrie. Invariablement, deux fois par semaine, la baronne et ses filles passaient la soirée à l'Opéra.
    Ce soir-là, Mary resta derrière le fauteuil de sa mère, se penchant d'ailleurs fréquemment en avant, en dépit des observations maternelles. Un peu à gauche, toujours au rez-de-chaussée, le Jockey-Club avait sa loge et Balthazzi, le sportsman fameux, l'oncle de Mary Veczera, — l'une des silhouettes les plus curieuses et les moins étudiées du drame, — y prit place, comme il le faisait souvent, allant durant les entr'actes, rendre visite à sa sœur et à ses nièces.
    Vers neuf heures, l'archiduc Rodolphe, dont la présence était rare au théâtre, fit son apparition dans une des avant-scènes impériales du rez-de-chaussée, où se trouvait déjà, sans doute par ordre, gracieuse et parée, la triste Stéphanie, pour la dernière fois aux côtés de son mari, tandis qu'en face, dans l'avant-scène des archiducs, se dessinait la haute stature du prince de Bavière, l'éminent oculiste-mélomane, frère de l'impératrice Élisabeth, et oncle de l'héroïque et actuelle reine des Belges.
    Au centre du théâtre, dans l'immense loge de gala, réservée dans la vie courante aux grands-maîtres et grandes-maîtresses de la cour, aux dames d'honneur et aux chambellans, se tenait ce fameux soir quasi historique, le comte Bombelles qui, lui aussi, ne devait plus remettre les pieds au théâtre puisqu'après le long deuil de Cour, un an après, il mourait de chagrin. Présente également, la comtesse Chotek, en tenue discrète, ne se doutant certes pas qu'elle deviendrait quelques années après, de par la mort qui planait ce soir-là sur la salle, belle-mère du successeur de Rodolphe.
    La salle était resplendissante d'uniformes, de robes sobres, mais ouvertes et claires, l'usage ne voulant pas qu'au théâtre, qui commençait à sept heures et parfois à six, les femmes portassent des robes de bal. A son fauteuil habituel, le comte Neipperg, le fils de Marie-Louise, Impératrice des Français, un éternel et triste bandeau noir sur l'œil.
    Entre cette soirée et la lugubre nuit du 30 janvier où tintèrent, fantômales, le long de la Wien, sous les fenêtres de la Staatsbahn, les sonnailles des mules qui ramenaient de Mayerling, sur la neige durcie, la dépouille mortelle de Rodolphe tandis que les moines du monastère voisin de Heiligenkreutz emportaient furtivement à l'aube, sur une civière, le corps de Mary Veczera, il ne s'écoula que soixante heures. Soixante heures, pendant lesquelles, interminables, cruelles, eurent lieu les dernières scènes de Rodolphe avec François-Joseph, les supplications du fils adjurant l'empereur de consentir à son divorce avec Stéphanie, et les réponses indignées et inflexibles de François-Joseph qui ne pouvait soupçonner la profondeur et la morbidesse de cette passion nouvelle et qui, bien stylé par le Saint-Père, cherchait à sauver son fils et sa dynastie.
    Quel réveil, quelle macabre angoisse, quand la bourgeoisie et le peuple, auxquels une presse oflicielle et impénétrable mentait depuis plusieurs jours en donnant de multiples et invraisemblables détails sur le « fatal accident de chasse du prince héritier », furent admis à défiler dans la chapelle de la Hofburg devant l'immense catafalque, haut de six à huit mètres, et contemplèrent comme dans un cauchemar, la face blème, les traits replâtrés de Rodolphe, dont la boîte crânienne, ou ce' qu'il en restait, avait été recouverte d'un bonnet noir à trois pièces !
    Mayerling lieu qui resta mort et maudit pendant des années, dont les voitures mêmes ne purent longtemps approcher. Manoir sinistre, enfoui dans la futaie du Wicner-Waid et qu'on devait bientôt purifier en y élevant une chapelle funéraire. Moins dramatique, mais tout aussi mystérieux, le petit couvent voisin de Heiligenkreutz, également fermé aux visiteurs pendant des années, et qui contint quelques temps le sarcophage de l'ange déchu, avec ces simples mots, gravés sur la pierre blanche
MARIE, BARONNE DE VECXERA
Née le 19 mars 1871
Morte le 30 janvier 1889
    L'histoire écrira exactement, sans doute d'ici peu, ce triste chapitre vrai qui ressemble trop à quelque cinquième partie d'un roman-feuilleton pour journal populaire ; mais il faut avouer que la discrétion humaine fut rare en la circonstance, car la vérité transpira mal et peu. Des sept ou huit témoins présents ou qui furent appelés immédiatement après le drame pour les constatations légales et qui tous donnèrent leur parole d'honneur de rester silencieux au moins pendant dix ans, quelques-uns moururent dans les trois années qui suivirent : Bombelles, le comte Zichy, le fameux cocher Bratfisch, facteur indispensable, — à cette époque ignorant l'automobile,  — des nocturnes agapes du pavillon princier. Tous se turent ou eurent des confidents délicats, puisqu'à l'heure actuelle le public, voire même la presse, déçus de se heurter à un mur, cessèrent de rechercher l'exacte version.
    La princesse Odescalchi dont le frère, le comte Zichy, était présent à Mayerling pendant la fameuse nuit du 30 au 31 janvier, hasarde, dans un article de la Revue des Revues du 15 octobre 1899, une version singulièrement troublante, peu contrôlée, peu répandue, rappelant par maints côtés, la légende de Dalila et où le couteau joue un grand rôle mais, en même temps, elle omet la successive entrée en scène de deux personnages importants, Cobourg, le beau-frère de Rodolphe, et Balthazzi, dont la venue et les paroles déclenchèrent probablement le coup de théâtre final.
    Certainement il y eut un coup de revolver tiré, mais qui le tira ? Qui le reçut ? A qui était-il destiné ? Rodolphe ayant quitté le souper et gagné avec Mary ses appartements particuliers fut-il tué par une main amoureuse, criminelle ou simplement avinée ? Se suicida-t-il, après avoir tué sa maîtresse, comme d'aucuns l'affirment? Il avait, outre la cervelle fracassée, deux doigts coupés, — ce qui obligea à lui mettre des gants sur son lit de parade, — et plusieurs autres blessures qui semblaient provenir d'éclats de bouteilles et de verres. Certains compagnons de son dernier souper étaient blessés dans les mêmes conditions, mais légèrement. Et la vérité, en dehors du secret d'État, est d'autant plus difficile à percer que chacun, soucieux de décliner sa part de responsabilités, s'est placé sous un angle spécial, a vu différemment. 
    Avec un sourire de mépris, je note le mémoire grandiloquent de la baronne Veczera qui, traduit dans toutes les langues, coûta beaucoup d'encre à cette mère éplorée et pratique, des millions de florins à François-Joseph, et qui pose naturellement Mary en colombe du sacrifice, alors que la pnicesse Odescalchi nous la dépeint implacable et raffinée dans sa vengeance, cherchant avant tout à rendre son amant indigne d'un trône qu'elle ne pouvait partager et à priver François-Joseph d'une postérité directe. C'est alors, toujours d'après cette version, que Rodolphe, réveillé, dégrisé, fou de douleur et de rage, aurait tiré sur Mary et se serait tué ensuite.
    J'inclinerais plutôt à croire que, saturée depuis son enfance d'exemples et de conseils déplorables, poussée comme elle le fut par un abominable entourage, se voyant enceinte et sur le point d'être abandonnée, Mary perdit la tête, menaça, s'arma, courut à Meyerling. Mais il est permis de penser qu'elle fut surtout un jouet entre les mains de sa mère et de cette experte comtesse Larish, cousine de la main gauche de Rodolphe, marraine de la funeste intrigue et qu'au fond du coeur, en dépit de ses calculs, elle aimait trop sincèrement Rodolphe pour l'outrager et le mutiler en le tuant. La sereine beauté qu'elle sut conserver dans la mort fait en effet supposer qu'il n'y avait eu ni scène de ce genre, ni lutte, mais plutôt une décision prise en commun.
    Cette mort, sorte de rédemption morale, au-devant de laquelle elle semble avoir couru, n'implique donc pas, selon moi, l'idée de l'effroyable version donnée par la princesse Odescalchi.
 
    Après d'interminables bénédictions du clergé, des obsèques imposantes et splendides que je contemplai, bouleversée, des fenêtres du palais Lobkowitz, après une longue année de prières et de larmes, Vienne, en 1890, et en dépit du sombre horizon, tenta de s'ébrouer. On refit de la musique. Même l'infortunée Stéphanie, soulevant son voile de veuve, patronna de nouveaux concerts de bienfaisance, tandis que François-Joseph, ayant nommé son successeur éventuel, méditait dans l'amertume et le mystère le projet vite abandonné de faire de la fille unique de Rodolphe, âgée de onze ans, son héritière légitime. [...]

Rodolphe. Les textes de Mayerling

Les diverses versions du drame de Mayerling sont présentées dans le recueil  Rodolphe. Les textes de Mayerling (BoD, 2020).

Texte de présentation (quatrième de couverture):

   Suicide, meurtre ou complot ? Depuis plus de 130 années, le drame de Mayerling fascine et enflamme les imaginations, et a fait couler beaucoup d'encre. C'est un peu de cette encre que nous avons orpaillée ici dans les fleuves de la mémoire : des textes pour la plupart oubliés qui présentent différentes interprétations d'une tragédie sur laquelle, malgré les annonces répétées d'une vérité historique définitive, continue de planer le doute.
   Comment s'est constituée la légende de Mayerling? Les points de vue et les arguments s'affrontent dans ces récits qui relèvent de différents genres littéraires : souvenirs de princesses appartenant au premier cercle impérial, dialogue politique, roman historique, roman d'espionnage, articles de presse, tous ces textes ont contribué à la constitution d'une des grandes énigmes de l'histoire.

Le recueil réunit des récits publiés entre 1889 et 1932 sur le drame de Mayerling, dont voici les dates et les auteurs :

1889 Les articles du Figaro
1899 Princesse Odescalchi
1900 Arthur Savaète
1902 Adolphe Aderer
1905 Henri de Weindel
1910 Jean de Bonnefon
1916 Augustin Marguillier
1917 Henry Ferrare
1921 Princesse Louise de Belgique
1922 Dr Augustin Cabanès
1930 Gabriel Bernard
1932 Princesse Nora Fugger

Le dernier récit, celui de la princesse Fugger, amie de la soeur de Mary Vetsera, est pour la première fois publié en traduction française. Il n'était jusqu'ici accessible qu'en allemand et en traduction anglaise.

Luc-Henri Roger, Rodolphe. Les textes de Mayerling, BoD, 2020. En version papier ou ebook.

Commande en ligne chez l'éditeur, sur des sites comme la Fnac, le Furet du nord, Decitre, AmazonHugendubel, etc. ou via votre libraire (ISBN 978-2-322-24137-8).
In Italia via Amazon.it


Les vitraux de la pietas austriaca dans l'église Saint-Laurent de Vienne-Breitensee


LE CYCLE DE VITRAUX DE L'ÉGLISE SAINT-LAURENT DE BREITENSEE CONSACRÉ À LA "PIETAS AUSTRIACA".

Construite en 1898 comme église du jubilé impérial à l'occasion du 50e anniversaire du règne de François-Joseph Ier, l'église paroissiale de Vienne-Breitensee a reçu comme décoration spéciale huit grands vitraux sur la piété envers la croix de la maison des Habsbourg dans le cadre de ce qu'on appelle la Pietas Austriaca. En partant des événements bibliques et des légendes d'Hélène et de Constantin, la vénération de la croix et sa défense par les Habsbourg y sont représentées.

Le cycle conçu par Ferdinand Ordelt représente en huit grands vitraux sur environ 140 m2 "la manière dont les augustes empereurs de la maison des Habsbourg ont honoré la croix (Rodolphe Ier), cherché auprès d'elle réconfort et aide (Ferdinand II), combattu pour elle (Charles Quint) et se sont placés, eux et leur empire, sous la protection de la Mère de Dieu (Léopold Ier)". Derrière cette formulation simple mais concentrée, il ne s'agit rien de moins que d'un recueil et d'une présentation sans doute uniques de la piété envers la croix de la maison des Habsbourg dans le cadre de la "Pietas Austriaca". Ordelt était un prêtre et un professeur de religion pieux, patriote et cultivé. Avant d'exercer à Breitensee, il était l'éducateur des fils du comte Hardegg. Il a choisi parmi les histoires de la "Pietas Austriaca", transmises de manière intensive par le soi-disant patriotisme habsbourgeois du XIXe siècle (notamment dans les manuels scolaires et dans la littérature patriotique, y compris pour la jeunesse), tous les récits sur le thème de la vénération de la croix et les a mis en relation avec l'histoire du salut, exprimant ainsi que le règne séculier de la maison des Habsbourg, y compris celui de l'empereur François-Joseph Ier, était fondé sur la piété de la maison et n'était rien d'autre qu'un règne au nom du Christ.




Grand merci à Will Valerio Vitantoni pour nous avoir mis sur cette piste !

mardi 8 mars 2022

La tragédie des Habsbourg, un film muet de 1924 réalisé par Alexander Korda


L'HÉRITIER D'UN TRÔNE OU LA TRAGÉDIE DES HABSBOURG 

Die Tragödie im Haus Habsburg ( en français : La tragédie des Habsbourg) est un film muet allemand de 1924 réalisé par Alexander Korda avec dans les rôles principaux María Corda, Kálmán Zátony et Emil Fenyvessy. Le film raconte les événements de la tragédie de Mayerling de 1889, au cours duquel l'héritier de l'Empire austro-hongrois s'est suicidé. Les enregistrements en studio ont été réalisés à Berlin avec un tournage à Vienne. Le film a coûté 80.000 dollars américains, mais n'en a gagné que la moitié environ au guichet. Il fut joué en France en 1925 et 1926. En avril 1925, Jean Ségnac en donna le récit dans un "roman-ciné"  publié dans Le film complet du dimanche.

Cette fiction donne une version romancée supplémentaire de la tragédie de Mayerling.

SYNOPSIS

La sombre tragédie de Mayerling a donné lieu à bien des versions. Celle retracée par notre grand film est, selon toute vraisemblance, la version qui se rapproche le plus de la vérité. De nombreuses scènes ont été filmées au Château Impérial de Schönbrunn même.

En juin 1889, la jeune baronne Mary Veczera, orpheline depuis quelques mois, quitte le couvent où elle a été élevée pour faire son entrée dans le monde. À Vienne, une véritable cour d'adorateurs entoure bientôt la jolie baronne et celle-ci obtient du plus empressé qu'il la conduira à la «Redoute des Artistes», rendez-vous de l'élite de l'aristocratie viennoise.

Un gros financier de Vienne se montre pressant, mais un jeune homme, le frac recouvert d'un domino et masqué, intervient et éloigne l'importun. Quelques instants après, la baronne Mary est présentée au domino qui n'est autre que Son Altesse le Prince Impérial Rodolphe.

Un violent amour s'est éveillé d'ans le coeur des deux jeunes gens. Mary, après avoir résisté et après avoir voulu prononcer ses voeux, cède à son coeur et devient la maîtresse du prince héritier.

Cependant, par ambition, l'Archiduc JeanPierre s'est mis à la tête d'un groupe de jeunes officiers mécontents. Le but de la conjuration est de déposer l'Empereur François-Joseph, mais le concours du prince héritier leur est indispensable. La liaison de Rodolphe et de Mary fait scandale à la Cour, et l'Empereur est décidé à intervenir. Après une scène dramatique il retire à Rodolphe son épée de Général et le met aux arrêts de rigueur. Cette, mesure décide Rodolphe à écouter les suggestions de 1 l'Archiduc Jean-Pierre, il entre dans le complot. François-Joseph sera forcé d'abdiquer la nuit du bal de la Cour.

Les amoureux souffrent de plus en plus des obstacles de toutes sortes dressés sur le chemin fleuri de leur bonheur.

Le jour de bal arrive, mais le ministre de la police est sur la trace de la conjuration. Un scandale énorme éclate, le Prince Impérial, devant tonte la Cour réunie, ose présenter la baronne Mary à l'mpératrice sa mère. 

La garnison de Vienne est sous les armes. Tout est prévu pour l'occupation du Palais et des points stratégiques de la ville, mais à la dernière minute le ministre de la:police découvre tous les plans du complot. 

Tout est perdu. Rodolphe et la baronne fuient à Mayerling. L'Empereur va signer l'ordre de bannissement de son fils, mais son vieux valet de chambre ose enfin lui parler comme à un homme et non comme à un empereur. Son coeur de père frémit à la pensée qu'il pourrait peut-être causer la mort de son enfant et au lieu de l'ordre d'exil il ordonne de lui porter son pardon.

L'Archiduc Georges-Ferdinand s'élance au triple galop vers Mayerling, mais Rodolphe n'a pas eu la force de résister au désespoir qui l'a envahi. Mary, à la vue de son amant mort, a voulu le suivre dans la tombe et l'Archiduc, qni leur apportait la vie et le bonheur, ne trouve que deux cadavres.

DISTRIBUTION

María Corda : baronne Vetsera
Kálmán Zátony : Prince héritier Rudolf
Emil Fenyvessy : Empereur François Joseph Ier d'Autriche
Werner Schott dans le rôle du lieutenant Corradini
Arthur Bergen
Hans Brausewetter
Friedrich Kayßler
Louis Ralph
Mathilde Sussin
Jakob Tiedtke
Ferdinand von Alten

Rodolphe. Les textes de Mayerling

Les diverses versions du drame de Mayerling sont présentées dans le recueil  Rodolphe. Les textes de Mayerling (BoD, 2020).

Texte de présentation (quatrième de couverture):

   Suicide, meurtre ou complot ? Depuis plus de 130 années, le drame de Mayerling fascine et enflamme les imaginations, et a fait couler beaucoup d'encre. C'est un peu de cette encre que nous avons orpaillée ici dans les fleuves de la mémoire : des textes pour la plupart oubliés qui présentent différentes interprétations d'une tragédie sur laquelle, malgré les annonces répétées d'une vérité historique définitive, continue de planer le doute.
   Comment s'est constituée la légende de Mayerling? Les points de vue et les arguments s'affrontent dans ces récits qui relèvent de différents genres littéraires : souvenirs de princesses appartenant au premier cercle impérial, dialogue politique, roman historique, roman d'espionnage, articles de presse, tous ces textes ont contribué à la constitution d'une des grandes énigmes de l'histoire.

Le recueil réunit des récits publiés entre 1889 et 1932 sur le drame de Mayerling, dont voici les dates et les auteurs :

1889 Les articles du Figaro
1899 Princesse Odescalchi
1900 Arthur Savaète
1902 Adolphe Aderer
1905 Henri de Weindel
1910 Jean de Bonnefon
1916 Augustin Marguillier
1917 Henry Ferrare
1921 Princesse Louise de Belgique
1922 Dr Augustin Cabanès
1930 Gabriel Bernard
1932 Princesse Nora Fugger

Le dernier récit, celui de la princesse Fugger, amie de la soeur de Mary Vetsera, est pour la première fois publié en traduction française. Il n'était jusqu'ici accessible qu'en allemand et en traduction anglaise.

Luc-Henri Roger, Rodolphe. Les textes de Mayerling, BoD, 2020. En version papier ou ebook.

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