mercredi 16 mars 2022

L'infedeltà delusa de Haydn — Nouvelle production de l'Opéra Studio munichois au Théâtre Cuvilliés


Peut-on aimer une personne quand on en veut une autre ?
(Sandrina dans L'infedeltà delusa)

Au printemps 1773, le prince Esterházy commande à son maître de chapelle Joseph Haydn un opéra qui est achevé dès le 26 juillet de la même année. Première de L'Infedeltà delusa. Burletta per Musica, l'opéra de chambre de Haydn, ce 19 mars 2022 au Théâtre Cuvilliés.
 
La deuxième représentation de l'œuvre a eu un grand retentissement après la première. Le 1er septembre 1773, à l'occasion de la visite prévue de l'impératrice Marie-Thérèse, l'œuvre fut représentée une nouvelle fois sur scène. L'impératrice elle-même écrivit à ce sujet : "Si je veux entendre du bon opéra, je vais à Estherházy". Mais en fin de compte, l'impératrice ne se rendit pas à Estherhàzy, ce qui n'empêcha pas  L'Infedeltà delusa de rester au répertoire du château jusqu'en 1774. À l'instar de la plupart des oeuvres de la production lyrique de Haydn, cet opéra ne fut longtemps plus représenté. Il ne fut repris qu'en 1963 dans le cadre du festival de Hollande. Depuis, elle compte parmi les pièces de Haydn les plus réussies, ce qui peut être attribué en grande partie à la caractérisation vivante et complexe des personnages dans la musique de Haydn.
 
Le livret se limite à un petit cercle de personnages en situation conflictuelle. L'infidélité, évoquée dans le titre, y est tournée en dérision par des moyens comiques.

Sandrina, une jeune fille sans grand argent, doit être mariée. Son père Filippo s'est déjà mis d'accord  avec le riche héritier Nencio. Nencio est également prêt à renoncer sans hésiter à sa maîtresse Vespina pour conclure cette union. Les deux hommes font toutefois leurs arrangements sans consulter les femmes concernées. Mais voilà,  le cœur de Sandrina bat pour un d'autre : Nanni. Et Vespina n'est pas non plus disposée à renoncer à son Nencio. Elle va tendre un piège aux hommes, dans lequel ceux-ci se laissent rapidement prendreen raison de leur propre soif de pouvoir et d'argent. Vespina pousse le jeu jusqu'à organsiser un mariage, Ce n'est qu'une fois le contrat signé que le fiancé déguisé se révèle être Nanni. Le père est dupé et Nencio est empêché de poursuivre sa route vers l'infidélité.
 
C'est la première fois que la française Marie-Eve Signeyrole, qui a déjà connu de grands succès avec des opéras contemporains et à caractère politique en France et en Allemagne, met en scène une œuvre à la Bayerische Staatsoper. Elle s'est d'abord fait un nom en tant que réalisatrice de films, notamment en 2009 avec le long métrage Alice au pays s'émerveille, tourné en Serbie, avec Emir Kusturica dans le rôle principal. Parallèlement, elle a poursuivi une carrière au théâtre. En 2012, elle monte sa première mise en scène d'opéra, La petite renarde rusée de Leos Janáček, à l'Opéra de Montpellier. Depuis 2012, elle collabore avec le scénographe Fabien Teigné. C'ets la première fois qu'elle travaille en collaboration avec la chef d'orchestre Giedrė Šlekytė.
 
C'est la première fois que la cheffe d'orchestre Giedrė Šlekytė dirige une nouvelle production à Munich, où elle a déjà dirigé des représentations de La traviata, au répertoire du BSO. Originaire de Lituanie, elle est très demandée à l'opéra et en concert et a été nominée en 2018 comme "Newcomer of the Year" aux International Opera Awards 2018.
 
L'ensemble des jeunes chanteurs est composé de membres de l'Opera Studio de l'Opéra national de Bavière. On pourra découvrir les talents de Jasmin Delfs (Vespina), Emily Sierra (Nanni), Jessica Niles (Sandrina), Armando Elizondo (Filippo), Joel Williams (Nencio) et Andrew Gilstrap (Il padre di Nencio).

Au théâtre Cuvilliés de Munich les 17, 19, 21, 23, 24, 27 et 29 mars 2022.

Source du texte : librement traduit de la présentation du BSO.

Voir la vidéo de présentation du Bayerische Staatsoper

Wagner chez Mme de Schleinitz à Berlin — Les souvenirs de Lord Frederick Hamilton

Marie von Schlienitz par Lenbach en 1873
En 1929, la Revue belge publiait une traduction des Souvenirs d'un diplomate : le Berlin impérial de Lord Frederick Spencer Hamilton dans laquelle le diplomate évoquait les soirées de Marie de Schleinitz :

[...] Les Berlinois des « années soixante-dix », n'avaient pas acquis ce que les Français appellent l'art de vivre. La Prusse, dans son évolution rapide d'insignifiante petite principauté sablonneuse, à l'état militaire prépondérant qu'elle avait atteint, devait pratiquer l'économie la plus stricte. Depuis la famille royale jusqu'au dernier sujet, la plus grande frugalité était de rigueur. L'art de vivre, tel qu'il était pratiqué en France, en Angleterre et même en Autriche, pendant les XVIIe et XVIIIe siècles, était impossible en Prusse dans les conditions mesquines de l'époque, et c'est un art qui ne s'apprend pas en un jour. Les petits dîners intimes, les soirées réunissant quelques amis sympathiques étaient inconnues à Berlin.
    Les richards locaux donnaient parfois de grands dîners de trente couverts, à l'heure grotesque de 5 heures de l'après-midi. Il semblait presque immoral d'arborer une cravate blanche et un habit à 4 heures. Les dîners dans ces occasions étaient tous envoyés d'un grand restaurant, et ne présentaient aucun luxe d'argenterie ; jamais on n'y voyait une fleur. Dès que nous avions avalé notre café, on attendait que nous prissions congé, sans aucune espèce de causerie « de digestion » — et cela à 7 heures du soir !
    Trente personnes étaient réunies pour manger weiter nichts, et il faut leur rendre cette justice que la plupart d'entre elles remplissaient admirablement le but pour lequel elles avaient été invitées.
   Les habitations aussi étaient laides : aucun objet d'art, rien de personnel, et pas une fleur. Les chambres auraient pu être des chambres d'hôtel, sans caractère.
    En dehors de quelques dissertations philosophiques, je ne me souviens pas d'avoir entendu discuter de questions littéraires quelconques à Berlin. Pour une raison inconnue les romanciers n'avaient jamais pris racine en Allemagne. Les auteurs de qualité se comptaient sur le bout des doigts ; personne ne semblait s'intéresser aux choses de la littérature. Il en était autrement pour la musique. Chaque Allemand est un amant-né de la musique ; la plus grande des mélomanes était la baronne de Schleinitz, femme du Ministre de la Cour. Ses hôtes étaient très intéressants, réunis dans l'imposant Hausministerium du XVIIIe siècle, avec sa Fest-Saal rococo. Dans ce hall à la décoration un peu trop surchargée, tous les grands musiciens de l'Europe défilèrent. Le baron Schleinitz était le plus beau vieillard que j'aie jamais vu, aux délicieuses manières vieux-jeu.
    C'était un privilège d'être invité aux soirées musicales de Mme de Schleinitz. Elle invitait rarement plus de quarante personnes ; cependant, tout musicien de marque passant par Berlin se rendait chez elle. A l'époque de mon arrivée, Mme de Schleinitz avait conclu un véritable contrat avec Wagner, et donnait deux soirées musicales par semaine. Elle voulait familiariser les amateurs berlinois avec la musique du Ring. A cette époque la merveilleuse Tétralogie n'avait été donnée qu'à Bayreuth et à Munich, et je ne sais même pas si elle avait été exécutée entièrement dans la capitale bavaroise.
    Dans la Fest-Saal aux volutes rococo, torturées et enchevêtrées, deux pianos à queue étaient placés côte à côte, condition exigée par Wagner. C'est là que le maître exécuta, un soir, son oeuvre splendide. Je crois que nous fûmes tous un peu déroutés par la musique du Ring; nos oreilles n'avaient pas été suffisamment éduquées à comprendre l'étonnante beauté d'une trame d'harmonies aussi subtile. Son jeu terminé, une petite table très simplement servie fut placée au milieu de la salle, et Wagner s'y installa, seul à l'honneur !
    Alors vint l'instant longuement attendu par ses adoratrices. Les grandes dames de Berlin ne voulaient laisser à personne qu'à elles-mêmes, l'honneur de servir le maître et les descendantes des plus anciens et des plus nobles noms de Prusse s'affairaient en une prodigieuse agitation, apportant des plats de Sauerkraut, de saucisson de foie, de pudding noirs, de salade de harengs, se bousculant l'une l'autre, et encombrant la table de plus de délicatesses teutoniques que le vaste appétit de Wagner n'en pouvait absorber.
    Je crois bien qu'aucune de ces grandes dames n'eût trouvé facilement un poste de serveuse dans quelque restaurant, car leur adresse à manier les plats était loin d'égaler leur zèle. À vrai dire, les serveuses professionnelles ne sont point entravées par les longues et lourdes traînes qui étaient de mode à l'époque pour les robes de soirées. Ces grandes dames, désireuses d'étaler leurs connaissances intimes des goûts du musicien, se morigénaient l'une l'autre.
 — Vous devriez savoir, chère Comtesse que le Maître ne touche jamais au pain blanc !
 — Très chère Princesse, le fromage de Limbourg est le seul que le Maître apprécie. Vous feriez mieux d'emporter ce gruyère.
    Une très charmante petite comtesse portant un grand nom allemand, trottinait à gauche et à droite annonçant au monde que « Le Maître croyait pouvoir manger encore deux puddings noirs. Où croyez-vous que je puisse en trouver ? »
    D'un autre côté, on entendait dire, d'un air affairé : « Très chère Princesse, pôurriez-vous vous procurer du jambon crû ? Le Maître croit qu'il en mangerait, ou bien du foie d'oie fumé.»
— Überallerliebste grafin, wissen sie nicht dass der Meister trinkt nur dunkles Bier (1), s'écriait sous forme de protestation pathétique une des admiratrices qui venait d'être rabrouée pour son ignorance des goûts gastronomiques du Maître.
    Pendant ce temps, Wagner, vêtu d'une redingote, et de pantalons de drap noir luisants, la tête couverte de son invariable béret de velours noir, continuait à mastiquer tranquillement, sans donner aucune attention à celles qui l'entouraient.
    Le reste d'entre nous, debout à une distance respectueuse, contemplait avec une sorte d'effroi ce merveilleux tisserand d'harmonies engouffrant tout cela. C'était pour nous une sorte de festin de Barmecide, car, en plus du spectacle de Wagner, prenant un dîner auquel nous n'étions pas conviés, aucune sorte de rafraîchissement .ne nous était offert...
    Peu de temps après, Rubinstein, en route pour St-Pétersbourg, joua chez Mme de Schleinitz. Ayant appris que Wagner exigeait toujours d'avoir deux pianos à queue, il en demanda tout aussitôt autant. [...]

(1) Mais, charmante Comtesse, ne savez-vous pas que le Maître ne boit que de la bière brune.

Heidi in Israel, eine Ausstellung des Judischen Museum München / Heidi en Israel, une exposition du musée juif de Munich — 23.03.2022 - 16.10.2022


[DE] München, Jüdisches Museum München: Der Roman „Heidi” (1880) der Schweizer Autorin Johanna Spyri hat weltweit und so auch in Palästina und dem späteren Israel die Jugenderinnerungen unzähliger Menschen geprägt. Ab 23.3.22

Heidis Welt sind die Berge. Und diese sind weltweit zum Sehnsuchtsort für unzählige junge Leser geworden. Auch in Israel fand Heidi ihre Bühne.

Die Schweizer Autorin Johanna Spyri hat mit „Heidi” (1880) den letzten großen Heimat- und Heimwehroman Europas geschrieben, der weltweit und so auch in Palästina und dem späteren Israel die Jugenderinnerungen unzähliger Menschen geprägt hat. Die Motive, die in „Heidi” zur Sprache kommen waren für die junge Leserschaft von großer emotionaler Bedeutung und identitätsstiftend. 1946 erstmals ins Hebräische übersetzt, erscheint Spyris Roman zu einer Zeit, in der die Themen Heimat, Heimatverlust und Neubeginn höchst relevant waren.

Die Ausstellung nimmt ihre Besucher mit auf eine Zeitreise durch die jahrzehntelange Rezeptionsgeschichte des Schweizer Kinderbuchklassikers aus einer jüdischen Perspektive heraus. Begleitet wird die Ausstellung von einer Foto-Installation des israelischen Künstlers Niv Fridman.

Quelle : Jüdisches Museum München. Mehr Info : https://www.juedisches-museum-muenchen.de/

[FR] Munich, Musée juif de Munich 

L'univers de Heidi, ce sont les montagnes. Et celles-ci sont devenues un lieu de nostalgie pour d'innombrables jeunes lecteurs dans le monde entier. Heidi a également trouvé sa place en Israël.

Avec "Heidi" (1880), l'autrice suisse Johanna Spyri a écrit le dernier grand roman européen sur la patrie et le mal du pays, qui a marqué les souvenirs de jeunesse d'innombrables personnes dans le monde entier, y compris en Palestine et dans ce qui deviendra Israël. Les motifs évoqués dans Heidi avaient une grande importance émotionnelle pour le jeune lectorat et constituaient un facteur d'identité. Traduit pour la première fois en hébreu en 1946, le roman de Spyri parut en hébreu à une époque où les thèmes de la patrie, de la perte de la patrie et du nouveau départ étaient extrêmement pertinents.

L'exposition emmène ses visiteurs dans un voyage dans le temps à travers l'histoire de la réception de ce classique suisse de la littérature enfantine, qui s'étend sur plusieurs décennies, dans une perspective juive. L'exposition est accompagnée d'une installation photographique de l'artiste israélien Niv Fridman.

Source : Musée juif de Munich. Plus d'infos : https://www.juedisches-museum-muenchen.de/

Le couple impérial autrichien en visite à Venise en 1856/1857

Portrait de l'empereur François-Joseph en uniforme de gala, bras dessus bras dessous avec l'impératrice Elisabeth. Une lithographie d'Adolf Dauthage d'après le tableau d'Anton Einsle, encadrée de motifs vénitiens en référence au voyage impérial de 1856/1857.

lundi 14 mars 2022

Un flirt impérial au bal du mardi-gras : Sissi et Fritz Pacher von Theinburg.

L'histoire est longuement racontée par le conte Egon Caesar Corti dans sa biographie de l'impératrice (Payot, 1982, pp. 233 à 242.) 

Lors du mardi gras de 1874, l'impératrice décide de se rendre incognito au bal masqué du Musikverein à Vienne, accompagnée de sa lectrice Ida von Ferenczy. Elle se présentera sous le prénom d'emprunt de Gabriele. Elle porte un domino jaune et un masque noir, tandis que Madame von Ferenczi arbore un domino rouge. Au cours de la soirée, elle conversera avec un galant jeune homme de 26 ans, Fritz (Friedrich) Pacher von Theinburg (1847–1934). Ils se trouvent des intérêts communs, tous deux apprécient beaucoup le poète Henri Heine. Gabriele lui demande son adresse et promet de lui écrire. Une semaine plus tard, Pacher reçoit une lettre de Gabriele. Quelques lettres seront échangées, mais l'impératrice met fin à la correspondance et n'aura ensuite plus de rapports avec Fritz Pacher.

Quelques témoignages confirment cet échange épistolaire : ceux de l'archiduchesse Marie Valerie, qui la décrit sur la base des récits de sa mère, d'Ida von Ferenczy, de la nièce d'Elisabeth, la comtesse Marie Larisch. Pour Brigitte Hamann, biographe d'Elisabeth, "cette aventure est également richement documentée par des sources".



samedi 12 mars 2022

Edmond Rostand — L'Opale [des Habsbourgs], un poème-pamphlet en temps de guerre (1915)


Un poème qu'Edmond Rostand rédigea et publia dans le Figaro en temps de guerre, le 28 octobre 1915 et la même année dans Le vol de la Marseillaise son recueil de poèmes sur la guerre. Le 19 octobre 1915, le Journal publait l'information suivante, dont Rostand s'est emparé pour composer son poème-pamphlet :


L'OPALE 
...Il serait question de mettre en vente 
la grande Opale des Habsbourgs..."
(Les Journaux)

Le Kayser de Berlin parle au Kayser de Vienne.
« Sire, les temps sont durs, et qu'il vous en souvienne !
Je vous fais un grief 
De n'avoir pas vendu, pour que je sois plus riche,
L'Opale du Trésor Impérial d'Autriche ! » ?
« Quoi ? » dit François-Joseph.

C'est un bon vieux, couvert de crimes et de rides,
Qui semble avoir, par farce, au masque des Atrides
Collé deux favoris. 
« Quoi ?  » dit-il, d'une voix gâteuse et guillerette.
Et sous le triple pont d'un képi d'opérette  
Ses yeux sont ahuris.

 « Que Votre  Majesté se moque de La Mienne,
Mais le marc de café de la bohémienne
Et l'étoile des cieux me font peur, et j'ai peur de la mauvaise carte, 
Depuis qu'on m'a conté qu'un nommé Bonaparte 
Fut superstitieux.
J'ai peur de cette Opale.
Entre nous, je préfère 
Que l'on s'en débarrasse en faisant une affaire,
Sur un vague quidam.
Elle porte malheur, votre pierre, historique.
Qu'on la fasse acheter parun fou d'Amérique,
Par un juif d'Amsterdam ! »

« Malheur? » dit le Vieillard, mâchonnant ses réponses,
« Une opale splendide ? et pesant dix-sept onces ?
D'une telle valeur 
Qu'elle est digne d'orner la tiare papale ?
Je ne croirai jamais qu'une pareille opale 
Puisse porter malheur ! » 

«  L'opale du Trésor Impérial d'Autriche
Est un fétiche, Sire ! » -«Eh bien, c'est un fétiche
Qui travaille à rebours !
La Marne nous conseille, et l'Yser, et la Meuse,
De la vendre. Vendonsl'Opale ! » — « La fameuse 
Opale des Habsbourgs ? »

« Oui, puisqu'elle éteint l'astre et sèche la corolle!
Sire, rappelez-vous le Passé ! Ma parole
...(J'ose-dire) d'honneur,
C'est au point qu'auprès d'elle on est tenté de croire 
Que le Diamant Bleu de funèbre mémoire 
Est un porte-bonheur !

« Il ne serait pas juste, en somme, que je fisse Alliance avec l'Ombre, avec le Maléfice,
Avec le Mauvais Oeil !
Donnez-moi vos soldats et vendez votre Opale !
Elle a peut-être été la cause principale 
Du désastre et du deuil ! » 

Ainsi gronde le Tigre. Et le vieux Chat ronronne :
« Mais l'Opale ne m'a rien fait perdre ! » — « Et Vérone?
Venise ? Elle ne t'a 
Rien fait perdre, en effet, que, toujours, la bataille !
Et quel règne ! Un bruit sourd de potences qu'on taille! 
Ce soufflet, Magenta !

« L'éternel tremblement devant ceux qu'on opprime ! 
L'horreur d'avoir pour nous, sans toucher une prime
Trahi le Danemark !
Et, troussant ton manteau d'Etats qui se bigarre,
Sadowa, coup ,de pied qu'en fumant un cigare 
T'administre Bismarck !

« Tout cela... » — « Bah ! » dit l'homme à l'âme peu meurtrie, 
Pour lequel tous les maux soufferts par la Patrie
Ne sont pas convaincants,
Et qui d'un Strauss lointain écoute le trombone.,
« Bah ! » dit le vieux, pensif, « l'Opale me fut bonne : 
J'ai quatre-vingt-cinq ans!

«  Que diable; voudrait-on que je lui reprochasse,
Puisque je mets encor, pour aller à la chasse,
Mon petit feutre vert? »
— « Sire, et le pavillon secret d'où l'on emporte 
Deux, corps, pour que ton fils, mort auprès d une morte,
Ne soit pas découvert? »

« Bah ! » dit le vieux Nemrod, sec comme un coq de roches, 
Et qui garde toujours ses pleurs dans les deux poches 
Qu'il a sous les deux yeux.
« Et Celle dont le coeur solitaire et sublime 
Méritait un poignard moins abject qu'une lime? »
« Bah ! » dit le Veuf Joyeux.

Et ce Viennois sifflote une valse. Inutile 
De chercher le Roi Lear, car ce monstre futile 
N'est que le Roi Lehar.
«  Et ceux qu'on a tués dans le landau, naguère? 
—«  Bah! sans cet accident aurions-nous eu la guerre? » 
Répond le bon vieillard.

— « Tais-toi! Vends ce.bijou qui s'allume ou se fane ! 
Vois, à l'intérieur du cristal hydrophane
Plein de mauves cloisons,
Tourner un lait perfide et se casser un prisme 
Où somnole, parmi, les pourpres du sadisme,
L'absinthe des poisons !

« Vends l'Opale ! En ce piège où sont prises des âmes 
Vois le rouge du feu qui fit flamber des femmes
Dans des robes de Worth ?
Le bleu de l'eau témoin du crime de Genève,
Et le gris de la brume où fondit comme un rêve 
Le Vaisseau de Jean Orth !

» Vends l'Opale ! » — « Trop tard ! » dit l'Opale vivante. 
« On ne me vendra pas si l'on me met en vente.
Et je n'ai pas fini !
L'Opale est de Hongrie, et fidèle, et sournoise,
Veut, plus que les Hongrois étant restée hongroise, 
Venger. Batthyany ! »

Guillaume crie en vain : « Vendez la belle pieuvre ! » 
L'Opale dit tout bas : « J'achèverai mon oeuvre,
Et, poulpe radieux, 
Etendant mes rayons comme des tentacules,
J'irai, pour les brûler, dans tous leurs crépuscules, 
Toucher ,tous les Vieux Dieux !

«  Sire, vous garderez le bijou des ancêtres.
Je veux voir, moi qui, triste, ai vu souffrir des êtres,
Comment souffre un pantin ! 
Je suis Celle qui fut dans la prison du Temple 
Et-dans l'Escurial ! Habsbourgs, je me contemple 
Dans tout votre destin !

« On me trouve partout. Quelle est cette brûlure,
Baronne Verczera, dans votre chevelure?
L'Opale ! Et l'oeil terni 
Que tourne vers la mort l'Archiduc en goguette ?
L'Opale ! Et l'oeil glacé de Juarez, qui guette?
Et l'oeil de Lucheni?

» L'Opale! Et Potiorék fuyant devant les Serbes? 
L'Opale ! Et quand Juillet rit dans les parcs superbes,
Lorsqu'aux frontons heureux Le nid suspend son ode et le rosier sa strophe,
L'Opale sait déjà ..quelle est la catastrophe 
Qui descendra sur eux!

«  Se défait-on du Spectre, et vend-on le Succube ?
Demain, s'il me jetait ce soir dans le Danube,
Ce morne Roi penché 
Retrouverait chez lui mon quartz démoniaque,
Rapporté nuitamment par quelque Bosniaque 
Qui l'aurait repêché!

« L'Opale ne veut pas sortir de la famille,
Roi ! Dans l'ombre où déjà l'Euménide fourmille,
L'implacable joyau 
Veille. Et du châtiment qui, comme un lent sarcome, 
Commence à travailler ta chair et ton royaume,
L'Opale est le noyau !

« Moi qui sais, pour punir les fautes réversibles,
Quels beaux fronts innocents j'ai donnés comme cibles
À la Fatalité,
Croit-on que maintenant quelque chose m'arrête,
Quand je vais attirer sur une affreuse tête 
Un malheur mérité?»

Et c'est en vain qu'on crie : « Avis au lapidaire ! 
Une pierre historique, et même légendaire !
Douze cent mille francs !
Pour cause de massacre, à céder tout de suite !
L'Opale dit les mots qui font prendre la fuite,
Sans cesse, aux plus offrants !

Le prix baisse. « Onze cent mille francs ! » On affiche : 
« Opale du Trésor Impérial d'Autriche !
Grosse comme le poing! 
— « Sarajevo ! » dit-elle. Et l'acheteur est pâle.
On crie : « Un million ! »  « Meyerling ! » dit l'Opale.
On ne l'achète point.

Elle nomme, agitant sa tragique auréole,
L'échafaud d'un martyr, la maison d'une folle,.
Le jardin d'un bourreau !
Et l'on sent qu'elle exhale une vapeur mortelle.
« Cent mille francs ! » crie-t-on. « Schoenbrunn ! » murmure-t-elle,
Ou bien : « Queretaro !»

Et l'on voit un enfant qu'assassine un ministre ;
Dans l'aube mexicaine on entend le sinistre
Roulement de tambours...
On fuit!...

El nous lirons aux Petites Annonces : 
« A vendre. Occasion. Cinq cents francs. Dix-sept onces ?
" L'OPALE DES HABSBOURGS ! »

Edmond Rostand,
de l'Academie française

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